M comme Marguerite

« Les livres, le père les trouvait dans les trains de banlieue. Il les trouvait aussi séparés des poubelles, comme offerts, après les décès ou les déménagements. Une fois il avait trouvé la Vie de Georges Pompidou. Par deux fois il avait lu ce livre-là. Il y avait aussi des vieilles publications techniques ficelées en paquets près des poubelles ordinaires mais ça, il laissait. La mère aussi avait lu la Vie de Georges Pompidou. Cette Vie les avait également passionnés. Après celle-là ils avaient recherché des Vies de gens célèbres – c’était le nom des collections – mais ils n’en avaient plus jamais trouvé d’aussi intéressante que celle de Georges Pompidou, du fait peut-être que le nom de ces gens en question leur était inconnu. Ils en avaient volé dans les rayons « Occasions » devant les librairies. C’était si peu cher les Vies que les libraires laissaient faire. »

Marguerite Duras, La pluie d’été, éd. P.O.L., 1990, p.9 (incipit)

***

L’histoire et les personnages sont aussi ceux du film ci-dessus, réalisé par Marguerite DurasLes Enfants – qui est (encore) beaucoup plus rasoir que le livre.

Bref, l’Adrienne a refait une tentative avec Marguerite Duras mais c’est aussi peu concluant que quand elle avait dix-huit ans 😉

T comme trois petits points de suspension

La fiche que le garçon de bureau avait fait remplir et qu’il tendait à Maigret portait textuellement :

Ernestine, dite la Grande Perche (ex-Micou, actuellement Jussiaume), que vous avez arrêtée, il y a dix-sept ans, rue de la Lune, et qui s’est mise à p… pour vous faire enrager, sollicite l’honneur de vous parler de toute urgence d’une affaire de la plus haute importance.

Maigret jeta un coup d’œil en coin au vieux Joseph pour savoir s’il avait lu le billet, mais l’huissier à cheveux blancs restait impassible. Il était probablement le seul, ce matin-là, dans tous les bureaux de la P.J., à ne pas être en bras de chemise, et, pour la première fois après tant d’années, le commissaire se demanda par quelle aberration on obligeait cet homme quasi vénérable à porter au ou une lourde chaîne avec une énorme médaille.

Il y a des jours comme ça, où l’on se pose des questions saugrenues. Cela tenait peut-être à la canicule. Peut-être aussi à ce que l’atmosphère de vacances empêchait de prendre les choses très au sérieux. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibrait dans le bureau où, avant l’entrée de Joseph, Maigret était occupé à suivre des yeux une guêpe qui tournait en rond et heurtait le plafond invariablement au même endroit. Une bonne moitié des inspecteurs étaient à la mer ou à la campagne. Lucas portait un panama qui, sur sa tête, prenait des allures de hutte indigène ou d’abat-jour. Le grand patron était parti la veille, comme tous les ans, pour les Pyrénées.

– Saoule? demanda Maigret à l’huissier.
– Je ne crois pas, monsieur Maigret.

Car il arrive à certaines femmes, quand elles ont trop bu, d’éprouver le besoin de faire des révélations à la police.

Simenon, Maigret et la Grande Perche, 1951, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité, p. 543 (incipit)

***

Les trois points de suspension ont intrigué l’Adrienne: s’agit-il de masquer le mot ‘picoler’? ça ne semble pas assez raide, comme vocable, pour y jeter un voile pudique. En tout cas pas de nos jours 😉 S’agit-il d’un autre mot? mais alors lequel?

A part ça, il y a comme toujours tous ces éléments qui font la saveur du livre et qui disparaissent à l’écran: les traits d’humour (comme ici le panama aux allures de hutte indigène), l’atmosphère étouffante à cause de la canicule et le léger laisser-aller pour cause de vacances (dans le film Maigret est comme d’habitude habillé du manteau pardessus le veston), des détails comme cette guêpe, toutes ces réflexions pertinentes sur la psychologie des personnages… et les odeurs! 

Bref, quand on lit et qu’on regarde le film juste après, on se souvient des mots, des répliques, de tout, et on remarque ce qui a été omis ou conservé.

Comme cette petite phrase qu’on avait relevée p.555 à propos du mari de la Grande Perche: « Né gibier, il trouvait tout naturel d’être chassé ».

P comme petite pomme

Le testament français

Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier représentait pour chaque femme une étrange petite victoire. Oui, une éphémère revanche sur les espoirs déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des choses belles et vraies dans ce monde. Si j’avais su le dire, à l’époque, j’aurais appelé cette façon de sourire « féminité »… Mais ma langue était alors trop concrète. Je me contentais d’examiner, dans nos albums de photos, les visages féminins et de retrouver ce reflet de beauté sur certains d’entre eux.

Car ces femmes savaient que pour être belles, il fallait, quelques secondes avant que le flash ne les aveugle, prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont peu connaissaient le sens: » pe-tite-pomme… » Comme par enchantement, la bouche, au lieu de s’étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils s’arquaient légèrement, l’ovale des joues s’allongeait. On disait  » petite pomme », et l’ombre d’une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits, laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours anciens.

Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995, p.13 (incipit)

Mesdames, vous savez ce qui vous reste à faire pour vos prochaines photos 😉

***

source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur ici et premières pages à lire ici.

O comme objet inconnu

L’Île du Point Némo

Holmes fit une courte pause et leva un doigt, requérant l’attention de Canterel sur la suite: « Pour épaissir ce que les habitants du cru appellent déjà le “mystère des trois arpions”, il convient de noter qu’il met en scène trois pieds droits de pointure différente, mais chaussés du même modèle de basket.»
— De quelle marque? demanda Canterel.
— Anankè…
— J’espère que vous n’avez pas fait tout ce chemin uniquement pour me raconter ça ?
Il introduisit une langue de chat dans le mouille-biscuit que Miss Sherrington avait déposé près de sa tasse et trempa l’ensemble quelques secondes dans son thé.
— Anankè, dites-vous ? reprit-il en portant le biscuit humecté à ses lèvres.
— Oui, dit Holmes. Le « destin », l’inaltérable « nécessité» des Grecs…
— Sauf que cette marque n’existe pas, continua Grimod en humant son verre de whisky.
— Mais qu’en revanche, ajouta Holmes, c’est le nom de la pierre précieuse qui a été volée cette semaine au cœur du même triangle, à Eilean Donan Castle…

Jean-Marie Blas de Roblès, L’île du Point Némo, éd. Zulma, 2014, p.18-19

***

Si quelqu’un sait à quoi ressemble un trempe-biscuit, qu’il le fasse savoir, une petite recherche g**gl* ne mène qu’à des cochoncetés, comme on dit chez Zazie (celle du métro :-))

***

Image de couverture et toute l’info ici sur le site des éditions Zulma.
Premières pages à lire ici ou un autre extrait à écouter ici.

M comme Maigret en meublé

– Pourquoi ne viendriez-vous pas dîner chez nous, à la fortune du pot?

Le brave Lucas avait probablement ajouté :

– Je vous assure que ma femme en serait enchantée.

Pauvre vieux Lucas ! Ce n’était pas vrai, car sa femme, qui s’affolait pour un oui ou pour un non et pour qui c’était un martyre que d’avoir quelqu’un à dîner, l’aurait certainement accablé de reproches.

Ils avaient quitté tous les deux le Quai des orfèvres vers sept heures, alors que le soleil était encore brillant, s’étaient dirigés vers la Brasserie Dauphine et avaient pris place dans leur coin. Ils avaient bu un premier apéritif en regardant dans le vide à la façon des gens qui ont fini leur journée. Puis, sans y prendre garde, Maigret avait frappé sa soucoupe avec une pièce de monnaie pour appeler le garçon et lui dire de remettre ça.

Ce sont des choses sans importance, bien entendu. Des choses qu’on exagère en les exprimant, parce que, dans la réalité, elles sont beaucoup plus subtiles. Maigret n’en était pas moins persuadé que Lucas avait pensé:

« C’est à cause de l’absence de sa femme que le patron prend un second verre sans y être obligé. »

Il y avait deux jours que Mme Maigret avait été appelée en Alsace au chevet de sa sœur qu’on allait opérer.

Est-ce que Lucas s’imaginait qu’il était désorienté? ou malheureux? En tout cas, il l’invitait à dîner en y mettant malgré lui une insistance un peu trop affectueuse. Il avait, en outre, une certaine façon de le regarder, comme pour le plaindre. Ou bien tout cela n’existait-il que dans l’imagination du commissaire?

Comme par une ironie du sort, depuis deux jours, aucune affaire urgente ne le retenait à son bureau après sept heures du soir. Il aurait même pu partir à six heures, alors que, d’habitude, c’était miracle quand il arrivait chez lui à l’heure pour un repas.

– Non. Je vais en profiter pour aller au cinéma, avait-il répondu.

Et il avait dit « profiter » sans le vouloir, sans que cela reflétât sa pensée.

Ils s’étaient quittés au Châtelet, Lucas et lui, Lucas dégringolant l’escalier du métro, Maigret restant debout, indécis, au milieu du trottoir. Le ciel était rose. Les rues paraissaient roses. C’était un des premiers soirs à sentir le printemps, et il y avait des gens à toutes les terrasses.

Qu’avait-il envie de manger? Parce qu’il était seul, qu’il pouvait aller n’importe où, il se posait gravement la question, pensait aux différents restaurants capables de le tenter, comme pour une partie fine. Il fit d’abord quelques pas dans la direction de la Concorde et cela lui donna comme une mauvaise conscience, parce qu’il s’éloignait inutilement de chez lui. A une vitrine d’une charcuterie, il vit des escargots préparés, débordant d’un beurre persillé qui avait un aspect verni.

Sa femme n’aimait pas les escargots. Il en mangeait rarement. Il décida de s’en offrir ce soir-là, donc « d’en profiter », et il fit demi-tour pour se diriger vers un restaurant proche de la Bastille dont c’est la spécialité.

On l’y connaissait.

– Un seul couvert, monsieur Maigret?

Le garçon le regardait avec un rien d’étonnement, un rien de reproche. Seul, il ne pouvait pas avoir une bonne table et on l’installa dans une sorte de couloir, contre une colonne.

La vérité, c’est qu’il ne s’était rien promis d’extraordinaire. Ce n’était même pas vrai qu’il eût envie d’aller au cinéma. Il ne savait que faire de son grand corps. Pourtant, il se sentait vaguement déçu.

– Et comme vin, ce sera?

Il n’osa pas prendre un vin trop fin, toujours pour ne pas paraître en profiter.

Et, trois quarts d’heure plus tard, alors que les réverbères s’étaient allumés dans le soir bleuté, il se retrouvait debout, toujours seul, place de la Bastille.

Il était trop tôt pour se coucher. Il avait eu le temps, au bureau, de lire le journal du soir. Il n’avait pas envie de commencer un livre qui le tiendrait éveillé une partie de la nuit.

Il se mit à marcher sur les Grands Boulevards, décidé à entrer dans un cinéma. Deux fois, il s’arrêta pour examiner des affiches qui ne l’aguichèrent pas. Une femme le regarda avec insistance et il rougit presque, car elle semblait avoir deviné qu’il était provisoirement célibataire.

S’attendait-elle, elle aussi, à ce qu’il en profitât?

Georges Simenon, Maigret en meublé (1951), in Tout Simenon, volume 5, Presses de la Cité, 1988, début du chapitre 1, p. 337-338.

 

7 premières phrases

Résultat de recherche d'images pour "herta muller la convocation"

Je suis convoquée. Jeudi à dix heures précises.

On me convoque de plus en plus souvent: mardi à dix heures précises, samedi à dix heures précises, mercredi ou lundi, à croire que les années ne sont qu’une semaine. Je n’en suis pas moins étonnée que l’hiver, après cette fin d’été, revienne bientôt.

Sur le chemin qui mène au tramway, les buissons aux baies blanches se remettent à pendre entre les palissades. Comme des boutons de nacre qui seraient cousus en bas, peut-être jusque dans la terre, ou comme des boulettes de pain. Ces baies sont bien trop petites pour être des têtes d’oiseaux blancs détournant le bec, mais je ne peux m’empêcher de penser à des têtes d’oiseaux blancs.

Herta Müller, La convocation, Métailié, 2001, p.7 (incipit), traduit de l’allemand par Claire de Oliveira.

***

On ne peut pas dire que l’Adrienne soit une rapide: dix ans déjà que Herta Müller a obtenu le prix Nobel et voilà le premier livre qu’elle lit de cet auteur 🙂

Née en 1953 en Roumanie – dans la minorité germanophone de la région de Timișoara (le Banat n’est roumain que depuis 1918) – où elle a vécu jusqu’en 1987, donc deux ans avant la fin du régime de Nicolae Ceaușescu, Herta Müller se trouve entre deux cultures et deux langues, le roumain et l’allemand.

L’histoire de La Convocation est presque totalement exempte de références à quelque pays, région ou ville que ce soit, mais on reconnaît la Roumanie à des tas de petits détails, comme ce « baisemain des plus experts, du bon vieux temps de la monarchie, à sec et en douceur, au beau milieu de la main » (p.56) et les hommes qui se soûlent à l’eau-de-vie de prune (la țuică), le seul produit disponible en abondance dans un pays qui manque de tout.

Au travers de la narratrice convoquée pour la énième fois chez le commandant Albu, en suivant son trajet en tramway et tout son passé qui défile en pensée, on ressent l’angoisse d’une vie dans un régime totalitaire, où chacun espionne l’autre, une situation qui est d’autant plus oppressante qu’elle est sans issue: on ne peut échapper à la police ni s’échapper de ce pays ni améliorer sa situation personnelle, professionnelle ou financière.

Sa seule amie, Lilli, trahie par celui qui allait l’aider à rejoindre un pays voisin, est tuée par un soldat au passage de la frontière.

***

image de couverture et info ici.

article de La libre Belgique ici.

I comme incipit

DSCI6822

Souvent je me suis couchée de bonne heure, avec l’espoir que dans ma bulle, sous la couette, tout rentrerait dans l’ordre.

Dans ma région, à ceux qui ont un souci on recommande « slaap er een nachtje over » (1): passe une bonne nuit de sommeil et demain matin tu verras ça d’un autre œil.

Il doit cependant y avoir une faille dans le système, vu que le lendemain on constate que le souci est toujours là. Les lutins ne sont pas passés, ni la bonne fée.

Et surtout, il faut arriver à dormir.

J’ai toujours lu d’un regard soupçonneux les conseils qu’on trouve de nos jours jusque dans la dernière des gazettes, des conseils et des interdits de la part des gourous du sommeil, en particulier celui-ci: éteindre tous les écrans au moins deux heures avant de se coucher.

Deux heures, vraiment?

😉

***

(1) l’équivalent du français « la nuit porte conseil ».
La traduction littérale pour « slaap » est « dors » (impératif) et « nacht » = « nuit », donc: « slaap er een nachtje over » = passe une bonne nuit de sommeil (là-dessus).

***

Deux consignes pour ce texte: les mots imposés d’Olivia Billington: souvent – ordre – soupçonneux – gazette – espoir – bulle – particulier – faille et la proposition 173 d’Ecriture créative: Vous commencerez votre texte par une phrase de Marcel Proust  : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

Photo prise d’une chambre avec vue 🙂

I comme incipit

C’est la première fois, j’avance vers un immeuble des quartiers interdits, je suis attendu, la première fois depuis trente ans, en riche logis, Wakami vit là depuis des mois, jamais ne m’a invité, il a déménagé, jamais ne m’a dit, maintenant qu’il sait il devient accueillant, il promet rhum toujours et acras en quantité sauf qu’il convoque entre les heures de collation, maintenant qu’il sait il ne lâche pas, il a téléphoné trois fois et laissé deux messages, décidé le jour et l’heure, et je marche vers là, j’avais autre chose à faire sauf que s’en fiche, il réalise qu’il est le dernier, vexé affreusement, métis sourcilleux, il demande réparation.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15 (incipit)

Ne demandez pas à l’Adrienne, elle qui déteste le foot, pourquoi elle a pris à la bibliothèque ce pavé de 480 pages où un narrateur photographe raconte les cent jours qu’il a passés à prendre Zidane en photo dans le but d’en faire un album.

Ou alors relisez cet incipit avec ses drôles d’ellipses de verbe, de déterminants, ellipses qui rendent la lecture plus lente, plus laborieuse, et vous aurez la réponse: c’est pour ces particularités de langage qu’elle a pris ce livre…

J’ai raconté Zidane à tout le monde, concierge, cousines, mes voisins supérieurs si taiseux et les inférieurs qui protestent contre James Brown de matin à nuit. A tous sauf à lui. Je me suis répandu aux étages et vanté dans les commerces du quartier, de Denfert jusqu’à Alésia. Ces jours où je suivais Zidane. Je n’allais pas en parler toute ma vie. J’ai dit cent fois et mille l’idylle brève, les cent jours d’amour, jusqu’à perdre souffle, ces mêmes phrases, mêmes mots, bègue à dire et redire. A entendre le nom de Zidane rares font les dédaigneux, les visages fléchissent, fans et raffinés, yeux en extase, bouches bées. Transi au bout du fil, Wakami n’est pas mieux, excité à l’idole, dévot comme un footeux en tunique publicitaire.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15-16 (suite de l’incipit)

Dès qu’on est « entré » dans le livre, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur fait dans l’épopée homérique, non seulement par le contenu, mais tout autant par la forme. Comme s’il était un aède d’aujourd’hui, un jongleur des cités,  un trouvère de la zone.

Alors on se souvient que le titre est précisément « Chant furieux ».

Je ne vais pas me mettre en louange auprès de Paris ravalée à neuf et donner des larmes pour ces débauches d’hygiène soutenues de chimie. La ville houille et suie est devenue blanche comme à son début haussmanien à coches et satins. La capitale sale où nous errions faisait abri pour les populations parlant le français acceptablement. Acceptable à ce point que Mouss y comprenait peu, Sidibé à demi. Notre cavale balle au pied s’accompagnait d’étranges syllabies (sic) et de sons heurtants. Nous étions bilingues et parlions à fol débit. La ville attrapait nos mots fautifs passés au rabot, elle engloutissait, magnanime, nos langues reptiliennes. Nous jetions aux passants des insultes sorties d’un pistolet à eau, des giclées sans grammaire, baves en suspension.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.23

On pourrait très bien parodier le « Menin aeide, thea, Peleiadeo Achileos oulomenen… » 🙂

Info, résumé et premières pages sur le site de Gallimard.

F comme Flaubert

detail_porte-journaux_en_fer_forge_style_retro

C’était une de ces choses d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du jupon grand siècle, des falbalas de velours et de soie, de la montgolfière et des vieux rideaux défraîchis, une de ces lampes en pied dont la laideur muette est le meilleur des émétiques. Large, haute et renflée de baleines, elle commençait par un boudin circulaire; puis s’alternaient, séparées par des cordons dorés, des bandes de velours grenat et de soie vieux rose imprimée de motifs beige et bruns; venait ensuite une façon de couronne, le tout reposant sur des pieds en ferronnerie verdâtre tarabiscotée avec à mi-hauteur une table ronde en verre gravé de fleurs et d’arabesques, où pendait le fil avec l’interrupteur et la prise électrique.

La chose trônait bien en vue entre un faux canapé Chesterfield et un fauteuil plus récent, évoquant vaguement un transatlantique.

Le visiteur qui entrait pour la première fois dans le salon en recevait comme un coup de poing entre les deux yeux.

***

Ecrit pour l’agenda ironique de mars d’après la consigne suivante:

Le thème : Lampadaire – composer un texte (prose ou poésie – long ou court) sur cet « objet » urbain (ou pas) dans le genre qu’il vous plaira (fantastique, utopique, commun, journalier, romantique, animalier … ou même un lampadaire perdu sur la planète Mars)

Et pour « faire » bonne mesure, quatre mots imposés :
– Chesterfield
– Émétique
– Atlantique
– Évocateur

(vous pouvez les placer dans le désordre ou l’ordre et même en faire des anagrammes ou les triturer selon votre bon vouloir).

***

Les lecteurs reconnaîtront sans doute l’incipit de Madame Bovary, avec la description de la casquette du pauvre Charles – source de la photo ici.

J comme Jérôme Ferrari

Deux minutes trente-trois pour écouter l’auteur parler de ce livre.

Et ci-dessous, l’incipit:

La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière, il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA* dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. A ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des oeuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées.  Il se tenait la tête dans les mains. Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. 

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud 2018, p.11-12

* Armée populaire yougoslave

Extrait d’une quinzaine de minutes avec l’auteur chez François Busnel à la Grande Librairie.

Enfin, texte explicatif de l’auteur, sur le site de son éditeur Actes Sud:

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet  : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. »

J. F.

Un livre sur l’importance (relative) de la photo, sur la Corse, sur l’actualité, sur de nombreuses questions… et que j’ai adoré 🙂