7 phrases

Il était enfin disponible à la bibliothèque donc on peut s’attaquer à sa lecture:

La première fois que Mathilde visita la ferme, elle pensa: « C’est trop loin. » Un tel isolement l’inquiétait. A l’époque, en 1947, ils ne possédaient pas de voiture et ils avaient parcouru les vingt-cinq kilomètres qui les séparaient de Meknès sur une vieille trotteuse, conduite par un Gitan. Amine ne prêtait pas attention à l’inconfort du banc en bois ni à la poussière qui faisait tousser sa femme. Il n’avait d’yeux que pour le paysage et il se montrait impatient d’arriver sur les terres que son père lui avait confiées.

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020, p. 15 (incipit)

N comme non

Le parfum des fleurs la nuit

La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. Il faut dire non si souvent que les propositions finissent par se raréfier, que le téléphone ne sonne plus et qu’on en vient à regretter de ne recevoir par mail que des publicités. Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solitaire. Ériger autour de soi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations viendront se fracasser. C’est ce que m’avait dit mon éditeur quand j’ai commencé à écrire des romans. C’est ce que je lisais dans tous les essais sur la littérature, de Roth à Stevenson, en passant par Hemingway qui le résumait d’une manière simple et triviale: « Les plus grands ennemis d’un écrivain sont le téléphone et les visiteurs. » Il ajoutait que de toute façon, une fois la discipline acquise, une fois la littérature devenue le centre, le cœur, l’unique horizon d’une vie, la solitude s’imposait. « Les amis meurent ou ils disparaissent, lassés peut-être par nos refus. »

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, éd. Stock, collection Ma nuit au musée, 2021, p.11-12 (incipit)

Bref, elle sait qu’il faut dire non si elle veut continuer à travailler sur le roman en cours, mais elle dit oui à la proposition de son éditrice: aller passer une nuit à Venise, enfermée au musée de la Punta della Dogana.

Un très bon livre 🙂

Lire un extrait ici.

G comme grand!

D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j’y ai appris, j’ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s’est épaissi. Je pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de connaissance : plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l’immensité de l’inconnu et de notre ignorance ; mais cette équation ne traduirait encore qu’incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas exige une formule plus radicale, c’est-à-dire plus pessimiste quant à la possibilité même de connaître une âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus ; elle magnétise et engloutit tout ce qui s’en rapproche. On se penche un temps sur sa vie et, s’en relevant, grave et résigné et vieux, peut-être même désespéré, on murmure : sur l’âme humaine, on ne peut rien savoir, il n’y a rien à savoir.

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2021, incipit, p.15

Aux auteurs africains de ma génération, qu’on ne pourrait bientôt plus qualifier de jeune, T.C. Elimane permit de s’étriper dans des joutes littéraires pieuses et saignantes. Son livre tenait de la cathédrale et de l’arène ; nous y entrions comme au tombeau d’un dieu et y finissions agenouillés dans notre sang versé en libation au chef-d’œuvre. Une seule de ses pages suffisait à nous donner la certitude que nous lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui n’apparaissent qu’une fois dans le ciel d’une littérature. (p. 17)

Si on pouvait douter qu’ait réellement existé, à une époque, un homme appelé T.C. Elimane, ou se demander si ce n’était pas là le pseudonyme qu’un auteur s’était inventé pour se jouer du milieu littéraire ou s’en sauver, nul, en revanche, ne pouvait mettre en doute la puissante vérité de son livre : celui-ci refermé, la vie vous refluait à l’âme avec violence et pureté.

Savoir si, oui ou non, Homère a eu une existence biographique demeure une question passionnante. A la fin, cependant, elle change peu de choses à l’émerveillement de son lecteur ; car c’est à Homère, qui ou quoi qu’il fût, que ce lecteur rend grâce d’avoir écrit l’Iliade ou l’Odyssée. De la même façon, peu importait la personne, la mystification ou la légende derrière T.C. Elimane, c’était à ce nom que nous devions l’œuvre qui avait changé notre regard sur la littérature. (p. 18)

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La presse après le Goncourt: ici. France culture ici et ici.

E comme Être ici…

Elle a été ici. Sur la Terre et dans sa maison.

Dans sa maison on peut visiter trois pièces. Leur accès est limité par des rubans de velours rouge. Sur un chevalet, une reproduction de son dernier tableau, un bouquet de tournesols et de roses trémières.

Elle ne peignait pas que des fleurs.

Une porte peinte en gris, fermée à clef, menait à un étage où j’imaginais des fantômes. Et quand on sortait de la maison, on les voyait, Paula et Otto, les Modersohn-Becker. Pas des fantômes mais des monstres, en habit d’époque, très kitsch à la fenêtre de leur maison de morts, par-dessus la rue, par-dessus nos têtes de vivants. Un couple de mannequins de cire, d’une laideur bicéphale à la fenêtre de cette jolie maison de bois jaune.

*

L’horreur est là avec la splendeur, n’éludons pas, l’horreur de cette histoire, si une vie est une histoire : mourir à trente et un ans avec une œuvre devant soi et un bébé de dix-huit jours.

Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker, éd. P.O.L, 2016 (incipit)

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici.

C’est court – ça se lit en une heure et demie à peine – c’est fort, c’est bien documenté et c’est nécessaire: qui connaît Paula Becker?

🙂

https://ennalit.wordpress.com/2021/12/01/challenge-petit-bac-2022-qui-veut-jouer/

A comme Algérie

Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux.

Descendre encore, s’éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer, sans s’arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuriste, s’adosser quelques instants contre un palmier centenaire, ne pas croire le policier qui prétendra que c’est interdit, courir derrière un chardonneret avec des gosses, et déboucher sur la place de l’Émir Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les lettres de la façade rénovée récemment sont peu visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observerez des enfants qui escaladent le socle de la statue de l’émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant pour leurs parents qui les photographient avant de s’empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux. Un homme fumera sur le pas d’une porte en lisant le journal. Il faudra le saluer et échanger quelques politesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter un coup d’œil sur le côté : la mer argentée qui pétille, le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles haussmanniens et passer à côté de l’Aéro-habitat, barre de béton au-dessus de la ville.

Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y balade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré.

Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois qui ne sont jamais fermées à clé, caresserez l’impact laissé sur les murs par des balles qui ont fauché syndicalistes, artistes, militaires, enseignants, anonymes, enfants. Des siècles que le soleil se lève au-dessus des terrasses d’Alger et des siècles que nous assassinons sur ces mêmes terrasses.

Kaouther Adimi, Nos richesses, éd. du Seuil 2017, p.11-12 (incipit)

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info et lectures des vingt premières pages ici.

M comme mystérieux Mozart

C’était un matin d’été, un jour de grande chaleur. Je devais prendre un taxi pour traverser Paris. Le chauffeur, un Asiatique souriant, Mercedes climatisée noire, me dit: « La musique ne vous dérange pas? » – En principe, non. Qu’est-ce que vous avez? » Il me cite deux chanteurs de variété, une chanteuse, et puis, surprise, Bach et Mozart. « Quoi de Mozart? – Le Requiem. – Vraiment? – ça ne vous plaît pas? – Si, si. Quelle interprétation? – L’Orchestre philharmonique de Vienne. Vous connaissez? – Un peu. Allez-y, merci. »

[…] Je descends dans l’air étouffant, je marche vers mon rendez-vous, j’appelle sur mon portable pour prévenir d’un léger retard, je tombe sur un allégro de Mozart en boucle, un concerto pour violon. A New York, je m’en souviens, dans l’ascenseur de l’hôtel, c’était la 40e symphonie en sol mineur. Pour réserver un taxi, la Petite Musique de nuit. Et ainsi de suite. Mozart est partout, c’est une industrie permanente […]

Mozart, le vrai Mozart, quelle serait aujourd’hui sa fortune s’il touchait à chaque instant des droits d’auteur? J’ai fini par poser la question à un spécialiste qui m’a répondu en riant: « De quoi s’acheter l’Autriche tout entière. »

Philippe Sollers, Mystérieux Mozart, éd. Folio 2006, incipit p.13, p.17 et p.20.

M comme Marguerite

« Les livres, le père les trouvait dans les trains de banlieue. Il les trouvait aussi séparés des poubelles, comme offerts, après les décès ou les déménagements. Une fois il avait trouvé la Vie de Georges Pompidou. Par deux fois il avait lu ce livre-là. Il y avait aussi des vieilles publications techniques ficelées en paquets près des poubelles ordinaires mais ça, il laissait. La mère aussi avait lu la Vie de Georges Pompidou. Cette Vie les avait également passionnés. Après celle-là ils avaient recherché des Vies de gens célèbres – c’était le nom des collections – mais ils n’en avaient plus jamais trouvé d’aussi intéressante que celle de Georges Pompidou, du fait peut-être que le nom de ces gens en question leur était inconnu. Ils en avaient volé dans les rayons « Occasions » devant les librairies. C’était si peu cher les Vies que les libraires laissaient faire. »

Marguerite Duras, La pluie d’été, éd. P.O.L., 1990, p.9 (incipit)

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L’histoire et les personnages sont aussi ceux du film ci-dessus, réalisé par Marguerite DurasLes Enfants – qui est (encore) beaucoup plus rasoir que le livre.

Bref, l’Adrienne a refait une tentative avec Marguerite Duras mais c’est aussi peu concluant que quand elle avait dix-huit ans 😉

T comme trois petits points de suspension

La fiche que le garçon de bureau avait fait remplir et qu’il tendait à Maigret portait textuellement :

Ernestine, dite la Grande Perche (ex-Micou, actuellement Jussiaume), que vous avez arrêtée, il y a dix-sept ans, rue de la Lune, et qui s’est mise à p… pour vous faire enrager, sollicite l’honneur de vous parler de toute urgence d’une affaire de la plus haute importance.

Maigret jeta un coup d’œil en coin au vieux Joseph pour savoir s’il avait lu le billet, mais l’huissier à cheveux blancs restait impassible. Il était probablement le seul, ce matin-là, dans tous les bureaux de la P.J., à ne pas être en bras de chemise, et, pour la première fois après tant d’années, le commissaire se demanda par quelle aberration on obligeait cet homme quasi vénérable à porter au ou une lourde chaîne avec une énorme médaille.

Il y a des jours comme ça, où l’on se pose des questions saugrenues. Cela tenait peut-être à la canicule. Peut-être aussi à ce que l’atmosphère de vacances empêchait de prendre les choses très au sérieux. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibrait dans le bureau où, avant l’entrée de Joseph, Maigret était occupé à suivre des yeux une guêpe qui tournait en rond et heurtait le plafond invariablement au même endroit. Une bonne moitié des inspecteurs étaient à la mer ou à la campagne. Lucas portait un panama qui, sur sa tête, prenait des allures de hutte indigène ou d’abat-jour. Le grand patron était parti la veille, comme tous les ans, pour les Pyrénées.

– Saoule? demanda Maigret à l’huissier.
– Je ne crois pas, monsieur Maigret.

Car il arrive à certaines femmes, quand elles ont trop bu, d’éprouver le besoin de faire des révélations à la police.

Simenon, Maigret et la Grande Perche, 1951, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité, p. 543 (incipit)

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Les trois points de suspension ont intrigué l’Adrienne: s’agit-il de masquer le mot ‘picoler’? ça ne semble pas assez raide, comme vocable, pour y jeter un voile pudique. En tout cas pas de nos jours 😉 S’agit-il d’un autre mot? mais alors lequel?

A part ça, il y a comme toujours tous ces éléments qui font la saveur du livre et qui disparaissent à l’écran: les traits d’humour (comme ici le panama aux allures de hutte indigène), l’atmosphère étouffante à cause de la canicule et le léger laisser-aller pour cause de vacances (dans le film Maigret est comme d’habitude habillé du manteau pardessus le veston), des détails comme cette guêpe, toutes ces réflexions pertinentes sur la psychologie des personnages… et les odeurs! 

Bref, quand on lit et qu’on regarde le film juste après, on se souvient des mots, des répliques, de tout, et on remarque ce qui a été omis ou conservé.

Comme cette petite phrase qu’on avait relevée p.555 à propos du mari de la Grande Perche: « Né gibier, il trouvait tout naturel d’être chassé ».

P comme petite pomme

Le testament français

Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier représentait pour chaque femme une étrange petite victoire. Oui, une éphémère revanche sur les espoirs déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des choses belles et vraies dans ce monde. Si j’avais su le dire, à l’époque, j’aurais appelé cette façon de sourire « féminité »… Mais ma langue était alors trop concrète. Je me contentais d’examiner, dans nos albums de photos, les visages féminins et de retrouver ce reflet de beauté sur certains d’entre eux.

Car ces femmes savaient que pour être belles, il fallait, quelques secondes avant que le flash ne les aveugle, prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont peu connaissaient le sens: » pe-tite-pomme… » Comme par enchantement, la bouche, au lieu de s’étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils s’arquaient légèrement, l’ovale des joues s’allongeait. On disait  » petite pomme », et l’ombre d’une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits, laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours anciens.

Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995, p.13 (incipit)

Mesdames, vous savez ce qui vous reste à faire pour vos prochaines photos 😉

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur ici et premières pages à lire ici.

O comme objet inconnu

L’Île du Point Némo

Holmes fit une courte pause et leva un doigt, requérant l’attention de Canterel sur la suite: « Pour épaissir ce que les habitants du cru appellent déjà le “mystère des trois arpions”, il convient de noter qu’il met en scène trois pieds droits de pointure différente, mais chaussés du même modèle de basket.»
— De quelle marque? demanda Canterel.
— Anankè…
— J’espère que vous n’avez pas fait tout ce chemin uniquement pour me raconter ça ?
Il introduisit une langue de chat dans le mouille-biscuit que Miss Sherrington avait déposé près de sa tasse et trempa l’ensemble quelques secondes dans son thé.
— Anankè, dites-vous ? reprit-il en portant le biscuit humecté à ses lèvres.
— Oui, dit Holmes. Le « destin », l’inaltérable « nécessité» des Grecs…
— Sauf que cette marque n’existe pas, continua Grimod en humant son verre de whisky.
— Mais qu’en revanche, ajouta Holmes, c’est le nom de la pierre précieuse qui a été volée cette semaine au cœur du même triangle, à Eilean Donan Castle…

Jean-Marie Blas de Roblès, L’île du Point Némo, éd. Zulma, 2014, p.18-19

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Si quelqu’un sait à quoi ressemble un trempe-biscuit, qu’il le fasse savoir, une petite recherche g**gl* ne mène qu’à des cochoncetés, comme on dit chez Zazie (celle du métro :-))

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Image de couverture et toute l’info ici sur le site des éditions Zulma.
Premières pages à lire ici ou un autre extrait à écouter ici.