U comme ukase

– Voilà, lui dit-elle, ma lettre de démission.

Et elle sortit fièrement du bureau.

Dommage pour la classe de 4e Latine, de véritables élèves friandises, pourtant logés dans un cagibi sans fenêtres où deux lampes donnaient une clarté funèbre sur les boiseries sombres, et où chacun avait le nez collé au dos de l’autre, ou au tableau, par manque d’espace.

Oui, dommage pour eux. Elle les aimait.

Mais elle ne regretterait aucun des collègues et toute la gamme de leurs hypocrisies, sur au moins trois ou quatre octaves: du premier au dernier, tous des quiches et des chiffes molles dont la principale habileté consistait à ramper devant le directeur, à gober aveuglément chaque ukase, chaque exigence, chaque notice sortie de son esprit pervers et manipulateur.

Car c’était un pervers, même s’il était oint des saintes huiles de la prêtrise.

Ah! quel bonheur de l’avoir bravé et d’avoir quitté ce zoo (in)humain!

U heeft heel wat noten op uw zang, juffrouw! lui avait-il dit en guise d’adieu.

Et elle avait souri pour répondre un simple « Ja« .

Ah! quel bonheur de marcher dans la lumière mordorée du soir qui tombe et de se dire: Plus jamais!

***

écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: habileté – démission – lampe – notice – quiche – dommage – nez – durable – mordoré – gober – octave – huile – zoo.

L’expression « veel noten op zijn zang hebben » veut dire ‘exiger beaucoup’ mais ici il l’employait probablement avec le sens ‘avoir la grosse tête’.

Merci à Annick SB d’avoir permis grâce à ses mots de raconter une des pires expériences de ma (merveilleuse) vie de prof 🙂

22 rencontres (16 ter)

69ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Gout_69.jpg

A seize ans, Simon était le plus grand casse-cou de toute l’école. Ce qui n’est pas peu dire: si vous rassemblez une centaine de garçons de cet âge, il y a de la concurrence.

Son truc, c’était le BMX. Un vélo spécialement conçu pour faire toutes sortes d’acrobaties, comme de se projeter d’un coup sur une balustrade ou n’importe quel autre ‘obstacle’ en ville.

Vous comprenez que le FLE ne l’intéressait pas.
Pas le temps.
Dans le garage de ses parents, il avait installé son propre skatepark et s’entraînait, s’entraînait, s’entraînait.

Alors évidemment, les rues en pente, les murets, les parapets, les marches d’escalier, quel formidable terrain de jeu pour le free style!

– Tu ne devrais pas porter un casque? te protéger les genoux? les coudes? s’inquiétait Madame, à qui il avait envoyé un petit film pour démontrer son savoir-faire.

Mais Simon riait.

Bref, depuis que Madame s’intéressait à ses acrobaties, il condescendait à faire un petit effort en FLE.

– Mais franchement, Madame, à quoi ça va me servir?

Elle l’a revu, des années plus tard, dans un train.

Devinez quoi?

Il avait son BMX 🙂

***

Je ne sais pas si vous aimez les toiles de Maurice Utrillo. Quant à moi, je les aime. Elles m’inspirent toujours quelque chose. Et vous ? Aurez vous quelque histoire à raconter lundi, ayant cette toile pour support à votre imagination ?

R comme reine

– Ici?
– Un sanatorium, vous êtes sûre?
– Pourquoi avoir choisi cet endroit?
– Moi je pensais que ça n’existait qu’en Suisse!

Madame de B*** tenait son auditoire comme une conférencière de talent, qui sait distiller l’information, la proposer par petites touches en ménageant des effets de surprise.

Elle avait déjà mentionné son enfance passée dans le domaine, son père médecin, la belle villa dans le parc, à l’entrée, où la famille avait habité.

Même les deux hommes en bottes Aigle, tenue waterproof multipoches, jumelles et guide de la faune et de la flore – qu’ils connaissaient pourtant par cœur – n’en perdaient pas une miette, tout en ayant l’air d’admirer les arbres et de suivre les vols d’oiseaux.

– Mais certainement! Certainement qu’il y avait un sanatorium ici! Inauguré en 1924… Tout comme pour la Suisse, on pensait que le grand air, la nature, permettraient la guérison des malades.

Dans le petit groupe autour d’elle, aucun n’était né ni avant ni pendant la guerre, aucun n’avait connu de tuberculeux ni de loin ni de près, sauf au cours d’histoire littéraire, quand ils avaient lu un texte de Paul Van Ostaijen, mort à 32 ans dans un sanatorium près de Dinant.

– Et là, là était le pavillon des enfants…

Alors, dans le beau faux silence de la forêt, au moment où chacun avait mille pensées se bousculant dans la tête – tuberculose? enfants? contagion? guérison? … – Madame de B*** posa une béquille contre un tronc, sortit de son sac un grand portefeuille de maroquin d’où elle extirpa une vieille photo en noir en blanc.

Elle la fit passer de main en main.

On pouvait y voir, installée sur une terrasse couverte, une jeune femme allongée sous une couverture rayée, un homme moustachu, debout à côté de la chaise longue, en blouse blanche, les mains derrière le dos, et une dame avec un bibi des années 1920, penchée vers la malade et conversant avec elle.

– Vous voyez? fit Madame de B*** et tous sentaient la fierté dans sa voix. L’homme en blanc, c’est mon père. Et la dame en visite, c’est la reine Elisabeth.

***

écrit en réponse à la question 5 d’Annick SB (merci à elle): Pourquoi avoir choisi cet endroit?

Le défi du 20

Il y avait ces picotements.

Dans les mains, les doigts surtout.
Toute la peau des dix doigts.

Voilà, se dit l’Adrienne, j’ai attrapé une allergie!
Mais à quoi?

Comme elle avait justement mangé quelques mandarines, alors qu’elle n’en avait plus mangé depuis des mois, depuis l’hiver dernier, en fait, elle s’est dit que ça devait être ça.

Surtout qu’elle les avait achetées bio et en mangeait même la peau. C’est excellent, mixé et ajouté aux céréales du matin.

Bref, elle a décidé que ce ne pouvait être que ça: la malédiction des mandarines!

Impensable d’imaginer que le fauteur de trouble pourrait être le morceau de chocolat noir quotidien 🙂

***

écrit pour le Défi du 20 février, avec deux mots en M proposés par Soène: mandarine et malédiction

Question existentielle

Vous broyez du noir, vous avez le cœur tout cabossé et une folle envie de câlins et de douceur?
Vous ne voulez pas vous jeter sur le rayon pâtisserie ni vous faire plaisir en dégustant un chocolat chaud bien crémeux?
Tout cela vous semble trop suranné?
Vous préférez vous jeter sur votre tablette ou votre téléphone « intelligent »?

Enfants! Prenez garde aux baobabs!

Prenez garde à ce qui se cache sous ce bel emballage!
Car bientôt ce seront les algorithmes qui prescriront vos comportements.

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés:

broyer – douceur – cabosse – tablette – noir – emballage – suranné – fou/folle – déguster – câlin – chaud – prescrire – pâtisserie – plaisir.

M comme Modiano

Devoir de Lakevio du Goût No 68

Devoir de Lakevio du Gout_68.jpg

« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »

Bien sûr on se souvient de Dora Bruder, de l’enquête du narrateur, cinquante ans après les faits, et on pourrait rejouer ce triste doublé-dédoublé, comme le négatif d’une photo d’autrefois, en repensant à une petite fille de 1970 qui prépare sa fugue, elle aussi.

Elle sait que le moment idéal n’est pas « un jour de froid et de grisaille« , mais que ces jours-là viendront, et qu’il faut les prévoir.

Elle n’a pas douze ans mais elle sait que la vraie solitude ne peut être pire que celle qu’elle vit.

Elle se revoit à la minute exacte où elle regarde par la fenêtre de sa chambre et se rend brusquement compte que là, derrière le bosquet, derrière la colline, il y a une grand-route et juste après, il y a sa grand-mère.

C’est la minute exacte où elle sait que son projet n’est pas « en suspens« : elle ne fuguera pas.

***

Cette toile de Pissarro vous inspire-t-elle ? Je l’espère, dit Monsieur Le Goût. Le mieux serait que vous commençassiez ce devoir par :
« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Et que vous le terminassiez par :
« Je vais laisser cette lettre en suspens… »

K comme krapoverie

Mains dans les poches et sourcils froncés, Augustin les regardait:

– Cette affaire ne sent pas bon. Moi, j’aurais un oncle en Amérique? Qui aurait fait fortune dans le tabac à pipes et les cigares? Non, j’y crois pas!

Jugnot et Jugneau souriaient béatement sous leur moustache:

– Je vous assure! dit l’un.
– Je vous assure aussi! dit l’autre.
– C’est votre bonne étoile, sans aucun doute! ajouta l’un.
– C’est sans aucun doute votre bonne étoile! refit son écho.
– Et pourquoi cette mystérieuse parenté serait restée secrète jusqu’à aujourd’hui? Non, j’y crois pas.

Il alla faire un tour dans le parc pour réfléchir à l’aise.
– Ces deux-là me cassent les oreilles avec cette histoire… Pourquoi mes parents auraient-ils tenu secret qu’ils avaient un frère? Une tante au Congo, oui, mais un frère en Amérique? Non, j’y crois pas.

Pendant ce temps-là, Jugnot et Jugneau complotaient:

– Tu crois que ça va marcher pour l’embarquer dans cette affaire?
– Mais bien sûr! Un type qui croit qu’on a marché sur la lune!

***

écrit selon les consignes de Joe Krapov (merci Mister Krapov!) à l’aide des réalisations de l’artiste Ludo D. Rodriguez et de mots à piocher au choix parmi:

Affaire  – Amérique – Autocar – Bijoux – Boule de cristal – Casser les oreilles  – Cigares  – Congo – Crabe  – Étoile  – Île – Licorne – Lotus – Mystérieuse – Objectif – On a marché sur la Lune – Pharaon – Sceptre  – Secret  – Temple – Tibet – Trésor  – Vol 714.

G comme garrocher

Jules le poisson rouge, c’est la responsabilité de Parrain.

Le vendredi, il faut changer l’eau de son bocal.
La chose semble fort délicate à mini-Adrienne.
La preuve: on opère en silence, après la fermeture du magasin.

Clic! fait l’épuisette contre le bord du bocal et voilà Jules transvasé dans un demi-seau d’eau pas trop froide.
On vide son bocal, on le rince, on le garnit de ses trois galets blancs, puis plouf! nouvelle réception de Jules dans l’épuisette et il se retrouve à tourner sa mélodie du bonheur, sur son appui de fenêtre, entre quatre sansevières et les rideaux torsadés.

Les sansevières aussi ont reçu leur arrosage.

Puis grand-père distille une fine pincée de nourriture, qui n’a pas le temps de quitter la surface de l’eau: hop!
On croirait que Jules baille… mais non!
Il gobe ses minuscules récompenses du vendredi soir, jour du bain pour les plantes, le poisson et l’enfant.

***

écrit pour 13àladouzaine avec les mots imposés suivants:

garnir – torsade – distiller – opérer – froid – parrain – réception – mélodie – clic – bailler – arrosage – garrocher – surface.

7 fois

Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

– Ma chère petite! Quel heureux hasard! s’écria Madame de B*** en serrant la jeune femme blonde contre elle, aussi fort que ses deux encombrantes béquilles le lui permettaient. Ah! vraiment! si je m’attendais!

Et ce ne fut plus qu’embrassades, questions et petits cris joyeux entre elles deux, Madame votre mère se porte bien? et Monsieur votre père, bientôt retiré des affaires, je suppose? non? pendant que le guide, agitant la liste d’inscriptions, essayait en pure perte d’attirer l’attention de la jeune femme:

– Mademoiselle? s’il vous plaît? je pourrais avoir votre nom?

Ce fut Madame de B*** qui finit par le remarquer:

– Il me semble que vous intéressez ce jeune homme, ma chère enfant. Vous verrez qu’il vous demandera votre numéro de téléphone!

– J’aimerais juste cocher son nom sur la liste, répondit-il un peu sèchement.

Il sentait qu’il rougissait et ça l’ennuyait beaucoup.

– Dites, ça ne vous ferait rien de vous dépêcher un peu, vous autres? ronchonna un des deux hommes en tenue de baroudeurs des forêts. On n’est pas venu pour ça, nous autres!

– Pourquoi tant d’impatience? rétorqua Madame de B***. La journée nous appartient! Et c’est tellement plus agréable entre gens de bonne compagnie…

– Justement, les journées sont fort courtes, en cette saison, alors chaque minute compte, surtout avec des gens comme vous dans le groupe…

Il ne put terminer sa phrase. Madame de B***, qui avait pourtant deux têtes de moins que lui, le toisait, petit menton tendu en avant, et lui dit en détachant bien les mots:

– Je vois que vous êtes d’une génération à laquelle on a omis de conseiller de tourner sept fois la langue dans la bouche avant de proférer un son… Mais il n’est jamais trop tard pour l’apprendre.

***

écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 3: Pourquoi tant d’impatience?

E comme Excuse my french!

source ici

Quand un valet de pied tendit le plateau d’argent devant sir Archibald, celui-ci explosa :

– Jellyfish ! Abalone ! Sea gherkin ! Nitwit ! Scoundrel ! Bragger ! Pinhead ! Pickled herring ! Swab ! Nincompoop ! Freebooter ! Dizzard ! Black beetle !

On tentait en effet de lui proposer un whisky allongé d’eau et de glaçons.

Son explosion de colère passée, il se tourna vers l’ambassadeur de Syldavie et lui dit de son air le plus mondain, en pinçant les lèvres: « Excuse my french ».

Car il avait promis à son ami de bien se tenir.

***

écrit pour le Défi du samedi 649 où Walrus – merci à lui – proposait le mot abalone.

Les injures du Capitaine sont les traductions anglaises qu’on peut trouver ici.

Et « Excuse my french » – ou: « Pardon my french » – se dit en anglais quand on veut faire passer ses gros mots pour des mots français.

Pour les fans de Tintin, la photo d’illustration et d’autres ici. Et surtout le portfolio ici!