M comme météo

lakévio116

Ce n’est pas parce qu’on est promeneuse de chien qu’on doit manquer de style. Aussi, chaque fois qu’elle sort Blacky, Sally veille à sa propre toilette, y compris les gants et la pochette assortie.

Blacky étant lui-même un chien très Upper East Side, il a toujours la laisse et le collier dans les tons choisis par Sally, comme aujourd’hui ce vert émeraude.

Une chance, se dit Sally en passant devant l’hôtel The Mark, que ma patronne soit une dame qui a du goût, aussi bien pour ses vêtements et accessoires que pour son chien.

Car ses lectures et ses séances au cinéma la portent à croire qu’à force de se promener dans les beaux quartiers, vêtue avec élégance et accompagnée d’un chien sortant de chez le coiffeur, elle finira par rencontrer ‘la bonne personne’. Un homme qui aura la trentaine, du goût et un appartement avec vue sur Central Park.

Quelle surprise, ce lundi d’octobre, de se trouver presque nez à nez avec sa patronne! Sally en est toute saisie! Par bonheur, Blacky fixait une congénère et était pressé de poursuivre la promenade. Sa patronne est passée sans les remarquer: la pluie opportune, l’homme et le taxi requéraient toute son attention.

Mais quelle frayeur, quelle horreur et la fin de tous ses espoirs si sa patronne l’avait vue porter son imperméable rose, sa pochette émeraude, ses gants assortis et même ses escarpins!

Jamais plus Sally ne retrouverait un aussi bon job, si elle avait le malheur de le perdre. Non seulement sa patronne et elle ont du bon goût et la même taille mais aussi la même pointure.

***

photo et consignes chez Lakévio qui demandait de ne pas écrire d’histoire de mari, maîtresse ou amant, ce que je n’avais de toute façon pas l’intention de faire 🙂

Publicités

K comme krapoveries

d7678-lanoye1-2

– Et dire qu’on est déjà mercredi, soupire Achille en avalant le fond de sa bière, qui a toujours comme un goût de revenez-y.

Accoudé à côté de lui, son frère Auguste ne peut qu’acquiescer. La seule fois où ils n’ont pas été d’accord, c’était à propos de Rosalie, qui a fini par épouser Achille. On se demande comment elle a fait pour se décider, vu qu’ils sont absolument pareils au dehors et au dedans, le fond et la forme, comme elle le dit si bien – Rosalie a l’art de la formule – la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Bref, Achille et Auguste en sont à ce point où ils savent qu’ils devraient déjà être rentrés chez eux, mais où le tabouret de bar agit comme une glu: il n’est pas si facile d’en décoller. Et comme on ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau, on se doit d’avoir au moins deux débits de boisson – ne serait-ce qu’à cause de leur jour de fermeture hebdomadaire, de leurs congés annuels et des autres imprévus de la vie.

Deux fois déjà – eux vous diront: deux fois seulement! – ces tabourets de bar-à-la-glu leur ont joué des tours, les deux fois où Achille est devenu père et que le devoir lui incombait, assisté de son frère tout aussi englué que lui, d’aller déclarer la naissance.

Marius aurait dû s’appeler César, vu qu’Auguste était son parrain. Rosalie avait trouvé que César Auguste annonçait un destin hors norme, mais les deux frères étaient plutôt branchés sur Pagnol que sur la Rome antique et avaient confondu le père et le fils de sa trilogie. Pour raccommoder la chose, il lui a fallu faire un brin de plus que de chanter à son épouse « Mon cœur est un bouquet de violettes », même si elles aussi étaient impériales.

Pour leur fille Mandoline, Achille n’a toujours pas compris ce qui lui est passé par la tête, il avait dû ce jour-là prendre le chemin de N’importewhere et était forcément arrivé à N’importewhat… Mandoline a résolu le problème elle-même en décrétant, à l’âge de quatre ans, qu’elle s’appelait Mandy et ne répondrait désormais plus qu’à ce nom-là.

La seule excuse d’Auguste et Achille, c’est que « c’est de famille », leur propre père s’appelait Fiacre à cause de l’eau-de-vie, du cheval, du cocher ou des trois à la fois, alors qu’il aurait dû s’appeler Félicien. Son père ne se souvenait que d’une chose: le prénom commençait par un F.

Rosalie n’était pas femme à s’en laisser conter. Une porte, disait-elle, regarde aussi bien dehors que dedans, chez nous on va d’abord à l’état civil et après on va se saouler.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que si son frère s’appelle Narcisse, c’est parce que ce jour-là son père n’a pas respecté l’ordre des choses.

***

consignes chez Joe Krapov et photo de l’album de famille de l’auteur flamand Tom Lanoye.

Voici les noms qu’on a attribués aux salles de la Maison de quartier de Villejean :

Fiacre – Mandoline – Auguste – Rosalie – Marius – Gaston – Achille – Narcisse

En admettant que ces salles ont été dénommées, il y a plus de quarante ans, en hommage à des habitants du quartier dont le nom était «de Villejean», racontez qui ils pouvaient être en vous aidant des formules suivantes tirées de « Contes à régler » de Pépito Matéo :

La parole est à celui qui la prend – Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! – Si tu veux savoir si les poissons transpirent, faut mettre ta tête sous l’eau – Au royaume des sourds les borgnes ne la ramènent pas – La parole est comme un œuf. A peine éclose elle a déjà des ailes – On ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau – Echafauder craint l’eau froide – Ca me tarabuste l’omoplate du côté des trapèzes – Une porte regarde aussi bien dehors que dedans – Qui a éteint la pleine lune ? – Tant qu’on le porte c’est celui d’un autre mais si c’est à nous c’est qu’on n’est plus là. – On ne peut pas surfer sur la vague sans mouiller sa combi – Si tu prends le chemin de N’importewhere tu risques d’arriver à la ville de Qu’inmportewhat – Mr et Mme Egée n’ont pas de fils. Comment s’appelle-t-il ? – Ce n’est pas parce qu’on laisse la porte ouverte qu’il fait moins froid dehors – Le présent n’a jamais épuisé l’avenir – La langue est molle mais elle peut couper des têtes – La forme c’est le fond qui remonte à la surface – Quelle que soit la longueur du serpent il a toujours une queue – Personne n’est assez grand pour apercevoir le sommet de son crâne – Et dire qu’on est déjà mercrediComme un goût de revenez-yMon cœur est un bouquet de violettes – Le monde est assis sur la tête – On n’est pas là pour se faire dézinguer.

F comme fantaisie

lakévio115

Ma petite maîtresse – la bougresse –

m’aimait beaucoup – sans licou – au cou.

elle me soignait – du poignet –

me caressait – avec succès.

Quand il faisait mauvais – sans duvet –

et que nous ne pouvions pas sortir – sans pâtir –

elle venait me voir dans mon écurie – sans tilbury –

elle m’apportait du pain – et son calepin – 

de l’herbe fraîche – pour ma crèche – rêche, rêche.

des feuilles de salade – à m’en rendre malade –

des carottes – par pleines bottes –

elle restait avec moi – et son siamois –

longtemps, bien longtemps – son chat mécontent –

elle me parlait – de notre valet – laid, laid.

croyant que je ne la comprenais pas – ni ses appâts –

elle me contait – qu’il la montait!

ses petits chagrins – je suis un bourrin –

quelquefois elle pleurait – aujourd’hui j’en brairais!

***

photo et consignes chez Lakévio:

/…/ Ma petite maîtresse m’aimait beaucoup ; elle me soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie ; elle m’apportait du pain, de l’herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle restait avec moi longtemps, bien longtemps; elle me parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petits chagrins, quelquefois elle pleurait. /…/

Voici un court texte de quelques lignes. (Vous aurez reconnu Les Mémoires d’un Ane de notre chère Comtesse de Ségur). Le jeu sera d’en doubler le volume à l’aide d’adjectifs, d’adverbes et de propositions relatives ou subjonctives (qui, que, quoi, dont, où, lequel, duquel, avec laquelle, parce que, pour que, depuis que, pendant que, etc…) Rappelez-vous vos cours de grammaire ! Ben, quoi ? C’est la classe, ici !)

E comme envol

c63ab-dyn008_original_448_336_pjpeg__f9479be2bb1917c848bdfc9700c9c24c

– Moi je trouve, déclare belle-maman tout en pinçant d’un coup sec les fleurs fanées de ses pétunias, qu’il pourrait te montrer un peu de reconnaissance… mettre son réveil le matin, passer l’aspirateur, au lieu d’allumer la télé et de regarder MacGyver… surtout que tu es en période d’examen et que tu as déjà bien assez de travail!

Verdorie! elle a ajouté avec force, comment traduit-on ‘verdorie‘? Fichtre? Nom d’une pipe? Sapristi?

Marie et sa belle-mère ont une tout autre vision de l’hospitalité accordée à Muanza.

– Je ne veux pas, dit Marie, donner de prise à ceux qui insinuent qu’on a accueilli Muanza parce qu’on avait besoin d’un boy.

Elle y repense, penchée sur ses copies, le stylo feutre rouge en main, quand elle entend les coups de klaxon du facteur qui remonte l’allée. Muanza se précipite dans l’espoir d’un petit paquet postal. Des semaines que Rosemund ne lui a plus envoyé de cassette.

Il revient en effet avec un petit carton tout cabossé et esquinte le scotch avec une lime à ongles, si nerveusement que ses mouvements sont mal coordonnés et le carton réduit en pièces.

Trente secondes plus tard, la voix de Rosemund, surmontée par moments de cris et de babils d’enfant, résonne dans la maison.

Muanza l’écoute les yeux fermés.

C’est comme un envol pour le Ghana.

***

texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 fichtre 2 reconnaissance 3 allumer 4 pétunia 5 aspirateur 6 coordonner 7 réveil 8 examen 9 postal 10 lime 11 vision 12 feutre et le 13e pour le thème : envol 

photo de la maison et du jardin d’autrefois

Première séance

lakévio114

Eunice serre contre elle son petit sac avec les précieux pourboires. Cet argent si durement gagné et pour lequel il faut sourire à toutes les âneries, accepter les mains baladeuses, supporter les exigences, ramasser les papiers sales entre deux séances.

Eunice est fatiguée. Appuyée contre le mur dont elle sent la moulure de bois lui scier le dos, elle a mal aux pieds. Elle n’aurait pas dû mettre ces escarpins noirs, trop hauts, trop élégants pour ce genre de travail. Elle ne sait pas ce qui lui a pris. Un sursaut d’élégance pour compenser cet uniforme bleu nuit qu’elle trouve si mal seyant?

Eunice ne regarde plus l’écran depuis longtemps. Elle suit les films comme le font les aveugles: les mots, le ton, le bruitage, l’accompagnement musical lui suffisent pour tout comprendre sans rien voir. Là, en ce moment, par exemple, elle sait que les héros en sont arrivés au baiser tant attendu. En gros plan.

Debout sous les lampes qui accentuent sa blondeur dorée, le menton dans la main, Eunice se demande quand viendra son tour de rencontrer l’homme qui lui proposera autre chose que ses mains aux fesses.

Elle ne sait pas que celui qui est là chaque samedi à la première séance ne vient pas pour le film: c’est elle qu’il regarde en silence, sans jamais oser l’aborder.

***

tableau (Edward Hopper, New York Movie, 1939) et consignes chez Lakévio, que je remercie!

V comme vieilles pierres

miletune

C’était l’époque bénie où mini-Adrienne avait quatre ans et ses quatre grands-parents. Cet été-là était le dernier où toute la famille partait ensemble en vacances en France, parents et grands-parents et la Tantine de 18 ans.

Touristes d’autrefois, de ceux qui ne se promènent pas en short, sandales et linge de corps sous prétexte qu’il fait beau et qu’on est loin de chez soi.

Touristes qui aiment « les vieilles pierres » – c’est une expression qu’ils utilisent souvent – et qui font une tentative d’épuisement des ressources historiques d’une région, en une quinzaine de jours.

Ce qui fait conclure à mini-Adrienne que la France est un pays de ruines. A l’énième site visité, elle soupire et déclare:

– Encore un château cassé!

Elle n’a pas compris pourquoi ça a fait rire tout le monde.

***

photo et consignes chez les Impromptus littéraires

T comme terrain d’entente

lakévio113

Tu verras, tu ne le regretteras pas! C’est exactement ce que tu cherches! La vraie maison de famille, de celles qui se transmettaient autrefois de génération à génération, avec son grenier plein de souvenirs, son cellier, ses hautes fenêtres aux volets de bois, un vrai perron avec des vasques de fleurs, un jardin bien aménagé, avec de grands arbres et une belle allée tout autour… Le rêve!

Et le prix, je t’ai dit le prix, n’est-ce pas que c’est renversant, tout ça pour une somme finalement dérisoire, ça ne se trouve que dans ces coins de province où on ne se rend pas compte de la vraie valeur marchande d’une aussi belle demeure!

Et l’intérieur! Ah! l’intérieur! tout est encore authentique, du sol au plafond! Les tomettes anciennes, les moulures, les boiseries, les baignoires aux pieds de lions, tout je te dis! Moi quand je l’ai vu, j’en suis restée muette! Je te le dis en confiance, faut pas hésiter, téléphone tout de suite au notaire pour lui signifier ton accord. Tu imagines que ça te passe sous le nez?

Non, elle n’imaginait pas. L’affaire a été vite conclue.

Vingt ans bientôt que personne n’en voulait, de cette baraque. Surtout depuis qu’on savait quelles intentions avait la commune concernant les terrains des alentours…

Si tu réussis à la refiler à quelqu’un, avait dit Maître P***, je t’offre 15% sur la vente. Rubis sur l’ongle.

***

Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!