G comme graffeur

Mais non, on n’est plus dans l’underground!
Graffeur, c’est un vrai métier.
Artistique.
Avec ses célébrités et les prix et la reconnaissance, tout ça, oui oui, qui l’eut cru, n’est-ce pas!

Aujourd’hui nous sommes respectables.
Et respectés.
J’aime dire qu’on maquille les murs, tu avoueras que c’est mieux que de maquiller des voitures volées!
Je dis qu’on les maquille parce que je trouve le mot plus joli que ‘faire du trompe l’œil‘.
On ne trompe pas l’œil, on lui offre du beau.
La preuve, même les musées nous passent des commandes!

Tu as vu mon book? Hein? Qu’est-ce que tu en dis?
Il y a tout, là-dedans, absolument tout!
Outdoor ou indoor, le prénom de ton enfant, ta BD préférée, un paysage entier, tous les tarifs, pour tous les budgets.
C’est illimité!

Tiens, on fait même ta déco de Noël, si tu veux.
Sapin classique ou arc-en-ciel, tu n’as qu’à demander!
On fait tout, tout, je te dis!

Quoi, après la fête?
Eh bien, tu repeins par-dessus!
C’est pas plus compliqué!

***

Écrit pour l’Agenda ironique de décembre tenu cette fois par Photonanie – merci à elle – qui demandait d’écrire sur le thème de Noël et du sapin, d’utiliser le mot ‘graffeur’ et l’expression ‘être maquillé(e) comme une voiture volée’.

Ci-dessous encore une fois Matthias Schoenaerts mais en français (sa mère était prof de FLE héhé)

7 phrases

Les visites d’Eulalie étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne d’autre, en dehors de M. le Curé. (1) Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce qu’ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans l’une ou l’autre des deux catégories de gens qu’elle détestait. (2) Les uns, les pires et dont elle s’était débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas « s’écouter » et professaient, fût-ce négativement et en ne la manifestant que par certains silences de désapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive qu’une petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de Vichy !) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. (3) L’autre catégorie se composait des personnes qui avaient l’air de croire qu’elle était plus gravement malade qu’elle ne pensait, qu’elle était aussi gravement malade qu’elle le disait. (4) Aussi, ceux qu’elle avait laissé monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils étaient indignes de la faveur qu’on leur faisait en risquant timidement un : « Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps », ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin, mes pauvres amis », lui avaient répondu : « Ah ! quand on n’a pas la santé ! Mais vous pouvez durer encore comme ça », ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. (5) Et si Françoise s’amusait de l’air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en s’en retournant sans l’avoir vue, et, au fond, admirait sa maîtresse qu’elle jugeait supérieure à tous ces gens puisqu’elle ne voulait pas les recevoir. (6) En somme, ma tante exigeait à la fois qu’on l’approuvât dans son régime, qu’on la plaignît pour ses souffrances et qu’on la rassurât sur son avenir. (7)

***

La visite du curé, c’est bien, mais celles d’Eulalie, c’est mieux!
Je déteste toutes les autres.
Je ne veux surtout pas qu’on vienne me dire ce que je dois faire pour aller mieux!
Ni qu’on m’enterre avant l’heure!
Je n’ai de conseils à recevoir de personne.
Je réussis toujours à faire fermer ma porte aux indésirables et ça fait bien rigoler Françoise qui me trouve une femme supérieure.
La bonne visite est celle qui réussit le juste dosage entre rassurer et plaindre, sans se mêler de donner des conseils.

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Merci à Joe Krapov pour sa consigne proustienne: « réécrire « à sa sauce », dans son propre style, en raccourcissant les phrases et en adoptant le plus possible le langage « relâché », celui qu’on utilise dans la vie de tous les jours. »

E comme esprit fort

– Qu’est-ce que tu regardes comme ça? les chiens en peluche?

Évidemment, ça devait arriver, vu que tous les jours il vient se planter devant cette vitrine, oui ça devait fatalement arriver que ce moqueur de Jean le voie et le tourne en ridicule.

Mais c’est plus fort que lui, et d’ailleurs c’est comme fait exprès, c’est sur le chemin entre l’école et la maison, donc deux fois par jour il passe devant, et le soir il s’y arrête plus longuement.

Cartable à terre et mains dans les poches, le nez rougi par le froid.

– Non, répond-il, je regarde les petits soldats. Il y en a même un qui est écossais, avec un béret à pompon…
– Pfff! tu crois encore au père Noël, toi!

Il rit bien fort en s’éloignant.

D’un rire qui sonne faux.

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Écrit pour le jeu 83 de Filigrane – merci à elle! – photo et consignes ici.

D comme dédicace

Il devait se dépêcher de dire ce qu’il avait à dire, Irène ne resterait pas longtemps dehors à contempler la mer en fumant une cigarette.

Marion, il le sentait bien, se doutait de quelque chose et l’observait tout en buvant son café à petites gorgées.
Le sien refroidissait dans sa tasse.
Appuyé sur ses deux coudes, il fixait la feuille étalée devant lui sur la table.

C’était le moment ou jamais.

– Cette chanson, finit-il par dire, c’est pour toi que je l’ai écrite.

Et pendant cette interminable seconde où il guettait sa réponse, il vit passer mentalement toute la gamme des réactions possibles, doutant de plus en plus qu’elle soit positive.

Avec Marion, depuis toujours, il arrivait trop tôt ou trop tard.

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Écrit pour le devoir 145 de Monsieur le Goût – merci à lui!

B comme brol

C’est quoi ce brol? se demande l’Adrienne en découvrant la photo qui accompagne le mot de la semaine au Défi du samedi.

Mot qu’elle ne connaît pas, évidemment.

Apotropaïque.

Comme tant d’autres, elle se demande où Walrus va les chercher.
Et pourquoi cette fois il a choisi un adjectif.

Bref, l’objet apotropaïque, ça lui a évidemment rappelé des souvenirs de sa superstitieuse grand-mère et de son Saint-Antoine.

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Merci à Walrus de continuer à nous entretenir, chaque samedi, et à nous cultiver 🙂

X c’est l’inconnu

Le 2 décembre approchait.

On allait fêter son anniversaire, même s’il préférait laisser passer cette journée comme les autres.

– Je n’ai besoin de rien, affirmait-il haut et fort chaque année avant de se replonger dans son journal.

Un beau paravent, ces grandes feuilles de papier qu’il prétendait lire d’un bout à l’autre.

– Tu vois bien que je lis, disait-il quand on lui adressait la parole, mais au moment même où on croyait ne pas être entendus, on constatait à une de ses petites remarques qu’il avait suivi toute la conversation.

Une sorte d’absence au monde, comme tentative de déjouer son épaisseur et son étrangeté, son côté purement absurde.
Naître, grandir, et devoir tout de suite affronter tous les malheurs possibles: un jour sans doute le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement.

Plus de quatre-vingts ans que le temps le porte.
Ou plutôt que lui porte le temps.
Parfois, il parcourt la courbe de sa vie, la courbe du temps, et il est saisi par l’horreur de constater que le temps est son pire ennemi.

N’était-ce pas absurde, jour après jour, de souhaiter être à demain.

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Merci à monsieur le Goût pour son 144e devoir.

Et merci à Albert Camus d’avoir écrit Le mythe de Sisyphe 🙂

W comme winter

D’emblée, Alexandra dédaigne le devoir imposé dans le journal de classe: elle déteste lire, déchiffrer des lettres lui donne un dégoût de plus en plus grand de l’école.

C’est trop difficile, dit-elle.
Le droit du lecteur, pour elle, c’est le droit de refuser le dialogue avec la chose écrite.
Dès le début. Dès le départ. Directement. Définitivement.

Elle est douée, pourtant.

D’abord, elle a un don certain pour le dessin, il n’y a qu’à observer comment elle forme artistement les lettres. En prenant bien le temps qu’il faut.

De plus, si vous lui demandez de trouver les différences, comme dans l’illustration ci-dessus, elle les distingue à une vitesse record.

Mais donnez-lui de la lecture: vous la verrez se débattre comme un diable et lui tourner le dos.

C’est décidé: elle ne lira pas.

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Écrit d’après cette consigne de Joe Krapov, merci à lui!

Tautogramme en D 🙂

U comme un-sept-huit-quatre-un-neuf

Le professeur – pourtant émérite – sentait de plus en plus la sueur couler dans son dos, ses mains moites et son cœur qui faisait de tels bonds qu’il lui semblait que son cerveau s’en disjonctait.
Mais peut-être était-ce normal d’éprouver cette sorte de vertige, il en était déjà à la question 178419:

– On vous propose de vous asseoir aux portes du paradis pour observer les gens qui s’y présentent, y sont admis ou exclus.

Introduction, problématique, développement, conclusion, il aurait dû être à l’aise avec tout ça mais à chaque question lui venait la hantise du hors-sujet.

Comme pour la 165714:

– Il ne faut pas juger Dieu sur ce monde-ci. C’est une étude de lui qui est mal venue.

Avait-il le droit d’adopter un point de vue athée?

Il s’était mis à douter de tout. Et à avoir peur de tomber dans les clichés, surtout avec le sujet 184737:

– Les jeunes imbéciles ne font jamais avec le temps que des vieux cons.

Et s’il prenait le 102401, finalement?

– Il est plus facile de changer la nature du plutonium que l’esprit du mal chez les hommes.

Mais avait-il vraiment envie de disserter sur le mal?
Non! Trop de risques d’enfoncer des portes ouvertes!
Il lui fallait trouver mieux, un sujet qui lui permettrait de montrer des références philosophiques plus profondes et plus positives!

– T’as pas fini de gémir et de gigoter comme ça, a fait tout à coup la voix de sa femme à côté de lui. Tu as encore tiré toutes les couvertures à toi! Ne me dis pas que tu étais ENCORE en train de rêver que tu passais le bac! A ton âge! C’est d’un ridicule!

Et en se repelotonnant dans son lit, elle se dit que Dumas fils avait raison, les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter, parfois trois.

***

Écrit d’après la consigne de Joe Krapov – merci à lui – et avec les citations ci-dessous:

S’asseoir aux portes du paradis pour observer les gens qui s’y présentent, y sont admis ou y sont exclus.
Nathaniel Hawthorne
Les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter, parfois trois.
Alexandre Dumas fils
Il ne faut pas juger Dieu sur ce monde ci. C’est une étude de lui qui est mal venue.
Vincent Van Gogh
Les jeunes imbéciles ne font jamais avec le temps que des vieux cons.
Aragon
Il est plus facile de changer la nature du plutonium que l’esprit du mal chez les hommes.
Albert Einstein

R comme rue

Mariska aime la neige.

Elle n’attend pas la fin de l’averse pour se précipiter dehors avec son balai ou sa pelle, le plaisir est trop grand.

Le manque, aussi.

– Comme ça doit manquer aux enfants d’ici, dit-elle au moins trois fois par hiver à ses collègues et amis parisiens. Moi j’ai des souvenirs si merveilleux dans la neige!

Les amis et les collègues haussent les épaules et ne répondent même plus. La neige, c’est sale, ça mouille, c’est froid, ça s’insinue dans le cou malgré l’écharpe et le col du manteau, et ça risque de te faire tomber.

Alors c’est toujours Mariska qui se charge de dégager le trottoir devant le magasin.

Même pas besoin de manteau, d’écharpe ou de bonnet.
Pas besoin de collants thermolactyl ni de bottines fourrées.

Mariska aime la neige.

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Écrit pour le devoir 143 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui propose ce tableau de John Salminen, Winter in Paris.

Le défi du 20

Elle était bien la seule à ne pas savoir qu’elle abdiquerait devant la volonté de l’Homme: en 2013, c’était fait, elle abandonnait – avec les regrets que l’on sait – le vert paradis, laissant les mésanges abasourdies devant leur mangeoire vide…

Désormais elle irait faire ses abécédaires du-temps-qui-passe en ville.

Elle ne savait pas non plus qu’elle aurait des voisins abominables ni que l’aménagement de son jardinet susciterait un tel commentaire.

Par contre, ce qu’elle savait, c’est qu’elle abhorrerait le bruit et les odeurs de la circulation…

Bref, l’an prochain elle fera tout de même la fête pour le dixième anniversaire de son installation dans la maison de tante Fé 🙂

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Texte écrit pour le défi du 20 chez Passiflore – merci à elle – qui pour ce mois de novembre demandait onze mots de onze lettres.

Vous pouvez vérifier, le compte y est 🙂

Sur la photo d’illustration vous voyez le chat Pipo Rossi installé dans la clematis montana rose et parfumée, sur le toit du kot à outils.