O comme orientalisme

Si vous réussissez à ne pas être désarçonné par l’érudition prodigieuse de l’auteur, si vous poursuivez votre lecture malgré le nombre impressionnant de noms qui vous seront peut-être inconnus, vous verrez que avez là un livre de grande qualité et vous ne le lâcherez plus.

Même s’il est extrêmement difficile de le lire d’une traite, et pas seulement parce qu’il fait presque 500 pages.

Je le sais, je l’ai essayé 😉

Ce roman a obtenu le Goncourt en 2015 et donne vraiment envie d’en apprendre davantage sur les influences de l’orient en occident, surtout dans le domaine musical. Voici ce que l’auteur en dit lui-même, sur le site de son éditeur Actes Sud:

“Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l’ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l’autre, entre Les Mille et Une Nuits et À la Recherche du temps perdu, entre L’Origine du monde et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.

J’ai été ce qu’on appelait autrefois un orientaliste. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j’ai parcouru l’Égypte, la Syrie ou l’Iran. J’ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l’amour de l’Orient, de la passion de l’Orient, et des couples d’amoureux qui la représentent le mieux : Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu’il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d’intrigues politiques et d’échecs désespérés.

Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu’aux rivages de la mer de Chine ; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme.’’

Une libraire nantaise a écrit un bel article ici.

 

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Aalscholvers! se dit l’Adrienne en passant devant un arbre mort où de grands oiseaux de mer se tiennent tous dans le même sens, avec l’air de ne pas y toucher, alors que probablement ils gardent l’œil sur la surface de l’eau, au cas où un poisson se ferait voir.

Aalscholvers… ?

C’est à des moments comme celui-là que l’Adrienne se dit que c’est une drôle de chose, le bilinguisme: on ne sait jamais dans quelle langue le mot, la phrase, la pensée arriveront en tête. 

Photo prise à Ostende le 31 octobre.

Y comme Yeva

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Parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant. Qui, lui, ne voit sans doute aucun intérêt à un changement de pays, de langue, d’entourage. Quitter ses copains, quitter toute une vie.

Ainsi, Madame se demande pourquoi la maman de Yeva a décidé de quitter son Ukraine natale avec sa fille de 15 ans. 

Laquelle a dû abandonner ses études d’art pour apprendre le néerlandais pendant un an.

Puis intégrer une école d’art belge. Où elle n’a pas réussi.

Enfin, arriver cette année dans l’école de Madame…

Résumons: en Belgique néerlandophone depuis deux ans, Yeva, qui maîtrise déjà l’ukrainien, le russe et l’anglais, doit donc suivre un enseignement en néerlandais. 

Et maintenant apprendre en plus le français.

Commencer au niveau zéro quand les autres en sont à leur septième année.

Oui, parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant.

Stupeur et tremblements

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L’Adrienne croyait qu’on parle la même langue, en Flandre et aux Pays-Bas, et que cette langue s’appelle le néerlandais.

La langue de l’école, de la télévision, des journaux, de la littérature…

Ce n’est pas l’avis de la carissima nipotina. Elle est allée en stage de yoga, y était entourée de Hollandais, et a été fort étonnée de presque les comprendre.

– Parfois je devais leur demander de répéter, me dit-elle, parce qu’ils employaient un mot que je ne connaissais pas.

Voilà qui étonne l’Adrienne, « quel mot, par exemple? » demande-t-elle. Mais la nipotina est incapable de s’en souvenir.

– Et moi, ajoute-t-elle, quand je parlais, ils me comprenaient relativement bien. Quoique… pas toujours… et pourtant, je faisais des efforts!

Il faut savoir que la nipotina est une fière Ostendaise et qu’elle trouve son dialecte si savoureux, si supérieur en beauté à tous les parlers de la terre, qu’elle l’utilise presque exclusivement.

La suite de cette histoire, c’est un beau dialogue de sourds, entre une Adrienne qui essaie d’argumenter sur le sens de l’histoire, exemple italien à l’appui, où la langue s’unifie de plus en plus entre le nord et le sud, l’école et les médias jouant leur rôle, et une nipotina qui croit tout le contraire, comme s’il y avait dérive des continents entre la Flandre et les Pays-Bas, et que notre langage de part et d’autre s’éloigne de plus en plus.

D comme droit

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L’Adrienne est fière de Monsieur Neveu, qui est fier de lui, fier d’être Français et fier d’étudier le droit.

Il aime s’habiller en bleu-blanc-rouge et arborer une ou deux autres preuves de son appartenance à sa patrie.

– D’où venez-vous? demandaient les dames aux guichets des musées.

Et quand l’Adrienne répondait:

– De Belgique…

Monsieur Neveu tenait à préciser, en français, que lui venait de France.

Malheureusement, aucune des personnes rencontrées ne prétendait comprendre ou parler un seul mot de français, ce qui l’a beaucoup choqué.

Quant à ses propres connaissances d’autres langues, il a une théorie fort simple et fort belle qui l’en dispense:

– Le français est une langue si difficile qu’il est normal qu’on ne puisse pas en apprendre une seconde.

Adrienne et les MOOC

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L’Adrienne a un grand, grand défaut (parmi beaucoup d’autres) c’est qu’elle a toujours les yeux plus gros que le ventre. Ce qui fait que depuis qu’elle a découvert la planète MOOC, elle ne cesse de s’inscrire à des cours en ligne. 

Or, ça prend du temps. Chaque semaine, regarder des vidéos. Prendre des notes, comme à un « vrai » cours. Faire des exercices. Échanger sur le forum. Faire des tests pour voir « si c’est acquis » 🙂 

Et puis de nouveau tout oublier 🙂

Mais franchement, comment résister à ceci? ou à cela?

V comme voyage

Demain matin, un ami s’envole pour Moscou, où il montera à bord du Transsibérien: c’est un voyage qu’il rêve de faire depuis longtemps et pour s’y préparer, il a suivi plusieurs années de russe. 

Il sera accompagné de son fils aîné. Il n’a pas réservé d’hôtels: il compte sur son éloquence et l’hospitalité des gens. 

Et puis, il a envie de vivre sa dose d’aventures. 

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En 2012, Sylvain Tesson a fait un même genre de voyage russe: parti de Moscou, il refait le trajet de la retraite napoléonienne après le désastre de 1812. Une sorte de célébration du bicentenaire qu’il voit comme un hommage aux soldats. On peut voir ici le reportage photo qu’en a fait Thomas Goisque, qui faisait partie du trio de voyageurs dans leur moto avec side-car. 

Quand on lit son image de la France, on comprend mieux pourquoi il a toujours envie d’être sur la route: 

« (…) ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans gêne, des géraniums en pot et des ronds-points ruraux. La France, petit paradis peuplé de gens qui se pensent en enfer, administré par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain (…) » 

Sylvain Tesson, Berezina, p.25, éd. Guérin, janvier 2015 

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source wikipedia commons

Il y avait ce tableau de Edouard Bernard Swebach, exposé au musée des Beaux-Arts de Besançon. On y voyait un cuirassier assis sur la croupe de son cheval couché. L’homme avait l’air désespéré. Il regardait ses bottes. Il savait qu’il n’irait pas plus loin. Dans son dos, une colonne de malheureux traînant, à l’horizon. Mais c’était le cheval qui frappait. Il reposait sur le verglas. Il était mourant – peut-être déjà mort. Sa tête était couchée délicatement sur la neige. Son corps était une réprobation: « Pourquoi m’avez-vous conduit ici? Vous autres, Hommes, avez failli, car aucune de vos guerres n’est celle des bêtes. » (…) Sur ces trois cent mille bêtes [des chevaux], deux cent mille moururent pendant les six mois de campagne. (p. 153) 

S’il y a une innocence fauchée par la guerre, c’est bien celle des animaux (p.152)

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source photo, info et extrait à lire ici, sur le site de la maison d’édition