K comme kirkjugarður

cimetière borgarnes

Je me suis demandé ce que ma grand-mère Adrienne en aurait pensé, elle qui disait à chaque fois qu’en voyage on rencontrait un cimetière: « Dat moeten we niet hebben! » (1)

La nipotina et moi, en tout cas, la première fois qu’on a vu un cimetière islandais, on a été fort étonnées de voir les croix tout illuminées comme des sapins de Noël.

Comme on ne voyageait qu’en bus, il m’était impossible de m’arrêter pour prendre une photo, mais je peux vous assurer qu’il y en avait de très jolis le long de la route.

Il paraît qu’on met parfois les lumignons dès que les jours sont plus courts que les nuits, en tout cas on les met pour Noël, et qu’on les y laisse jusqu’en février. Que la tradition est très ancienne, qu’autrefois on le faisait avec des bougies.

Rendre visibles les invisibles… Je me suis dit que ça devait coûter une fortune en bougies, à l’époque, et qu’il est fort heureux que le pays produise tant d’électricité ‘verte’ (ou faut-il dire ‘blanche’ dans le cas d’ l’Islande :-))

Kirkjugarður: c’est là qu’on remarque que l’islandais est une langue germanique qui ressemble parfois étonnamment au néerlandais, où pour ‘le cimetière’ on forme le même mot composé, kerkhof / kirkjugarður, littéralement le jardin (autour) de l’église.

La photo n’est pas de moi, source de l’image ici.

(1) par quoi elle voulait dire: on ne veut pas de ça, on n’a pas besoin de ça!

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E comme experte

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Tous les Islandais rencontrés en ont fièrement parlé: leur langue est unique par plusieurs aspects.

Tout d’abord, elle est restée quasiment inchangée au fil des siècles, ce qui fait que l’écolier de 2019 n’a pas besoin d’un dictionnaire du moyen âge pour lire les textes du 13e siècle.

Ensuite, malgré le très faible niveau de population, qui de plus se trouvait disséminée sur un grand territoire, la langue est restée unique: aucune variante dialectale, aucun ‘accent’ selon le lieu où on habite. C’est tout à fait unique et remarquable.

Enfin, le gros défi face auquel se trouvent toutes nos langues non anglo-saxonnes ces dernières décennies: l’apport de mots anglais, surtout avec l’arrivée de nouvelles technologies. Les Islandais font comme les Québécois, ils se trouvent un mot dans leur langue. Généralement ils reprennent un mot tombé en désuétude, recyclent un mot existant ou en reforgent un nouveau en collant deux mots ensemble. Leur langue a cette faculté propre aux langues germaniques comme l’allemand et le néerlandais.

Ils ne disent donc pas camping, c’est tjaldsvæði (mot composé, tjald veut dire tente), ni WCc’est snyrting (mot recyclé, se refaire une beauté, toilettage d’un animal etc.), pluriel snyrtingar 🙂 Pour le téléphone ils ont repris un mot ancien, síminn, qui signifie ‘lien’.

Bref, tout ça pour vous dire que votre experte Adrienne, croyant s’acheter un produit laitier genre fromage frais, étant donné que la chose (voir photo) se trouvait entre le skyr et les yaourts, a été bien surprise de découvrir, en ouvrant ce petit pot, une sorte de riz au lait non sucré.

Parce que le mot pour dire ‘riz’ (rice, rijst, Reis, arroz, riso…) même si on peut encore le deviner – surtout après coup – dans ‘hrísgrjón‘, comment le retrouver dans ‘grjónagrautur‘ ?

O comme orientalisme

Si vous réussissez à ne pas être désarçonné par l’érudition prodigieuse de l’auteur, si vous poursuivez votre lecture malgré le nombre impressionnant de noms qui vous seront peut-être inconnus, vous verrez que avez là un livre de grande qualité et vous ne le lâcherez plus.

Même s’il est extrêmement difficile de le lire d’une traite, et pas seulement parce qu’il fait presque 500 pages.

Je le sais, je l’ai essayé 😉

Ce roman a obtenu le Goncourt en 2015 et donne vraiment envie d’en apprendre davantage sur les influences de l’orient en occident, surtout dans le domaine musical. Voici ce que l’auteur en dit lui-même, sur le site de son éditeur Actes Sud:

“Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l’ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l’autre, entre Les Mille et Une Nuits et À la Recherche du temps perdu, entre L’Origine du monde et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.

J’ai été ce qu’on appelait autrefois un orientaliste. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j’ai parcouru l’Égypte, la Syrie ou l’Iran. J’ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l’amour de l’Orient, de la passion de l’Orient, et des couples d’amoureux qui la représentent le mieux : Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu’il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d’intrigues politiques et d’échecs désespérés.

Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu’aux rivages de la mer de Chine ; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme.’’

Une libraire nantaise a écrit un bel article ici.

 

7

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Aalscholvers! se dit l’Adrienne en passant devant un arbre mort où de grands oiseaux de mer se tiennent tous dans le même sens, avec l’air de ne pas y toucher, alors que probablement ils gardent l’œil sur la surface de l’eau, au cas où un poisson se ferait voir.

Aalscholvers… ?

C’est à des moments comme celui-là que l’Adrienne se dit que c’est une drôle de chose, le bilinguisme: on ne sait jamais dans quelle langue le mot, la phrase, la pensée arriveront en tête. 

Photo prise à Ostende le 31 octobre.

Y comme Yeva

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Parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant. Qui, lui, ne voit sans doute aucun intérêt à un changement de pays, de langue, d’entourage. Quitter ses copains, quitter toute une vie.

Ainsi, Madame se demande pourquoi la maman de Yeva a décidé de quitter son Ukraine natale avec sa fille de 15 ans. 

Laquelle a dû abandonner ses études d’art pour apprendre le néerlandais pendant un an.

Puis intégrer une école d’art belge. Où elle n’a pas réussi.

Enfin, arriver cette année dans l’école de Madame…

Résumons: en Belgique néerlandophone depuis deux ans, Yeva, qui maîtrise déjà l’ukrainien, le russe et l’anglais, doit donc suivre un enseignement en néerlandais. 

Et maintenant apprendre en plus le français.

Commencer au niveau zéro quand les autres en sont à leur septième année.

Oui, parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant.

Stupeur et tremblements

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L’Adrienne croyait qu’on parle la même langue, en Flandre et aux Pays-Bas, et que cette langue s’appelle le néerlandais.

La langue de l’école, de la télévision, des journaux, de la littérature…

Ce n’est pas l’avis de la carissima nipotina. Elle est allée en stage de yoga, y était entourée de Hollandais, et a été fort étonnée de presque les comprendre.

– Parfois je devais leur demander de répéter, me dit-elle, parce qu’ils employaient un mot que je ne connaissais pas.

Voilà qui étonne l’Adrienne, « quel mot, par exemple? » demande-t-elle. Mais la nipotina est incapable de s’en souvenir.

– Et moi, ajoute-t-elle, quand je parlais, ils me comprenaient relativement bien. Quoique… pas toujours… et pourtant, je faisais des efforts!

Il faut savoir que la nipotina est une fière Ostendaise et qu’elle trouve son dialecte si savoureux, si supérieur en beauté à tous les parlers de la terre, qu’elle l’utilise presque exclusivement.

La suite de cette histoire, c’est un beau dialogue de sourds, entre une Adrienne qui essaie d’argumenter sur le sens de l’histoire, exemple italien à l’appui, où la langue s’unifie de plus en plus entre le nord et le sud, l’école et les médias jouant leur rôle, et une nipotina qui croit tout le contraire, comme s’il y avait dérive des continents entre la Flandre et les Pays-Bas, et que notre langage de part et d’autre s’éloigne de plus en plus.

D comme droit

18-07-17 (41bis)

L’Adrienne est fière de Monsieur Neveu, qui est fier de lui, fier d’être Français et fier d’étudier le droit.

Il aime s’habiller en bleu-blanc-rouge et arborer une ou deux autres preuves de son appartenance à sa patrie.

– D’où venez-vous? demandaient les dames aux guichets des musées.

Et quand l’Adrienne répondait:

– De Belgique…

Monsieur Neveu tenait à préciser, en français, que lui venait de France.

Malheureusement, aucune des personnes rencontrées ne prétendait comprendre ou parler un seul mot de français, ce qui l’a beaucoup choqué.

Quant à ses propres connaissances d’autres langues, il a une théorie fort simple et fort belle qui l’en dispense:

– Le français est une langue si difficile qu’il est normal qu’on ne puisse pas en apprendre une seconde.