Y comme yakalire

Dans sa version numérique, l’hebdomadaire flamand Knack offre chaque jour un ‘tip tegen de coronadip‘.

Tip‘ veut dire petit conseil, astuce et ‘dip‘ veut dire petite baisse de tonus, petit coup de mou.

Samedi dernier, le magazine conseillait la lecture, non seulement comme mode d’évasion mais aussi pour tous ses effets positifs sur l’être humain, comme les a décrits Alain de Botton.

Un de ces effets est la réduction du stress.

Selon une recherche réalisée en 2009 par le neuropsychologue David Lewis, lire six minutes par jour ferait baisser le niveau de stress de plus de 60%, un résultat supérieur à celui qu’on obtient par tous les autres moyens, comme le jeu, la promenade, la musique… ou celui qui vous est propre 😉

R comme rêve de lectrice

Quand à l’âge de douze ans elle a enfin été autorisée à s’inscrire à la bibliothèque communale, elle a décidé d’en lire systématiquement tous les ouvrages: École des Loisirs, Collection Rouge et Or, Bibliothèque verte – et même la Rose, dont elle avait passé l’âge.

Des pages pleines d’évasion, de rêve, de contes, de rires et de larmes, qu’elle dévorait jusqu’à la dernière virgule.

Pages qui seraient la cause, selon sa mère, qu’elle aurait bientôt les yeux complètement usés.

Deux ans plus tard, elle pouvait passer du côté « adulte » et là elle a dû s’avouer vaincue: même en y occupant toutes ses soirées, jamais elle ne pourrait en arriver au bout.

Ce qui ne l’empêche pas d’essayer, bien sûr 🙂

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texte écrit pour Les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: BIBLIOTHÈQUE – PAGE – VIRGULE – ROSE – CONTE – AUTODAFÉ – ÉVASION – USÉ – LIRE – LIVRER – LOISIR et pour ceux qui le souhaitent, 3 mots supplémentaires : OCCASION – OCCUPER – OCCULTE

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je n’ai pas utilisé autodafé parce que je n’ai pris connaissance de ce mot qu’à 18 ans, chez Ghelderode – merci professeur Beyen – et que cette anecdote aurait trop rallongé le texte 🙂

G comme gavache

Puisqu’il apparaît que les lecteurs de ce blog sont friands de vocabulaire d’un goût douteux, voici un mot découvert il y a deux jours à la lecture du livre qui illustre ce billet.

L’Adrienne, vous le savez, aime l’histoire, celle avec un grand H, et il n’y a rien de plus intéressant que d’avoir le point de vue d’un autre pays que le sien propre sur les événements passés – puisque toute histoire et tout historien adoptent plus ou moins un point de vue national(iste).

Ainsi donc, elle s’est offert récemment cet hilarant ouvrage de Pérez-Reverte qu’elle lit à petites doses pour en jouir plus longuement.

L’auteur étant espagnol, vous devinerez aisément vers quel camp va sa sympathie, même s’il ne ménage aucunement ses critiques envers les monarques, nobles, membres du clergé et autres puissants de son pays, qu’il nomme généralement hijos de puta.

Quand il parle des Français, il les désigne généralement par le mot gabachos, qu’il a fallu chercher au dictionnaire. C’est ainsi que de fil en aiguille on est arrivé au CNRTL car le mot existe aussi en français: gavache.

Bonne découverte à ceux que ça intéresse!

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Pour ceux qui comprennent l’espagnol, on peut l’écouter en entier ici : huit heures quarante-deux minutes et vingt-huit secondes d’élocution en castillan zézayant 😉 et une critique du livre ici. Et qui sait, avec google translate, c’est peut-être aussi hilarant que le livre 🙂

C comme Comment résister?

Comment résister à l’attrait d’un livre signé Mwanza, le nom qu’on avait choisi pour parler du réfugié qu’on avait hébergé?

Impossible. Vous le comprenez sûrement 🙂

La Danse du Vilain, donc.

Il faut un peu s’accrocher au début, mais le tout est prenant, et pas seulement parce que l’action se situe principalement dans ce grand pays d’Afrique auquel tous les Belges sont plus ou moins liés, qu’ils le veuillent ou non.

Oui, les choix narratifs de l’auteur rendent la lecture un peu compliquée: on passe d’un lieu à un autre, souvent sans crier gare – Lubumbashi, au sud du Congo et Lunda Norte, au nord de l’Angola, deux importantes régions minières et entre les deux une frontière poreuse, a fortiori en temps de guerre – on fait un saut dans le temps, entre les années 80 et la fin du règne de Mobutu (1997), ce qu’on ne peut comprendre que si on connaît un peu l’histoire du pays.

Mais surtout, on passe d’un narrateur à un autre, ce qu’on ne saisit pas du premier coup: le « je » peut être Sanza, un gamin des rues, ou Franz, l’écrivain autrichien; le « nous » représente les Zaïrois, comme une sorte de chœur antique qui donne son opinion sur les événements… D’autres chapitres sont à la 3e personne, avec un narrateur omniscient.

Le tout baigne dans une orgie lexicale et stylistique, prenez par exemple l’incipit:

La Madone n’était pas une chipie sous l’emprise de l’alcool et autres breuvages sans posologie. Elle n’était pas une prophétesse de malheur et de scenarii sortis d’on ne sait quel caniveau. Même pas une vendeuse de rêves, d’espérances boiteuses, de chimères, et vous savez bien où mènent ces breloques quand elles n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles.

Fiston Mwanza Mujilla, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.11 (incipit)

Et qu’est-ce que ça raconte, vous demandez-vous.

Impossible à résumer, mais ça parle d’enfants des rues, de chercheurs de diamants, d’agents du service de sécurité, de gens qui survivent le jour et font la fête la nuit en dansant la rumba congolaise et qu’au Congo ta vie peut basculer d’un seul coup, dans un sens comme dans l’autre, selon les pouvoirs en place.

Plus d’info sur le site de Métailié et les dernières nouvelles de Lubumbashi ici.

Y comme Yvan

« Jadis, nous avions, même les plus modestes d’entre nous, des tirelires. […] Nous apprenions ainsi l’attente, la patience, la réflexion, la prise de conscience et le sens du rituel au moment de casser la tirelire, le discernement quant à l’achat visé et, de là, la capacité d’attention vouée à cet achat […]. La tirelire a disparu, et les vertus citées ci-dessus sont emportées dans le maelström de la consommation effrénée […]. »

Yvan Pommaux, Lire est le propre de l’homme, L’école des loisirs, 2011, p.87

Question littéraire

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Blanche ...

« Modiano écrit-il toujours le même livre? » titrait le Nouvel Obs à la parution de ce roman en 2014 et l’Adrienne serait tentée de répondre OUI 🙂

Même si elle est loin d’avoir tout lu de cet auteur, les quelques ouvrages passés entre ses mains lui ont fait la même impression de flou et de brouillard… qu’on ne prend pas la peine de lever.

On y trouve généralement le même genre de personnage principal – ici il s’appelle Jean Daragane – et le même genre de quête, avec le même genre d' »outils », comme ce vieux carnet d’adresses. Parfois il s’agit d’un bout de papier avec un nom, un numéro de téléphone, une adresse…

Dans les parages il y a toujours le même genre de femmes. No comment. Ainsi que quelques personnages masculins inquiétants portant des noms un peu « exotiques » – cette fois c’est Ottolini.

Bref comme d’habitude ça se promène dans quelques quartiers de Paris et ça débouche sur du rien.

D’ailleurs il y a le mot « rien » à la première page, première phrase, et à la dernière page, dernière phrase, ce n’est sûrement pas un hasard 🙂

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur Gallimard – et pour les aficionados de l’auteur, il existe un blog hagiographique 😉

T comme Tante Léa

Jour après jour, le départ définitif de la mère de l’Adrienne se prépare:

– Est-ce qu’il y a des livres de ton père qui t’intéressent? demande-t-elle.

Bien sûr qu’ils l’intéressent! Elle les prendrait bien tous, si elle avait la place pour les mettre. Mais il faut se raisonner. En prendre deux ou trois. Mettons cinq ou six et n’en parlons plus 😉

En donnant la préférence à ceux qui ont vraiment compté pour le père.

Comme celui de l’illustration, qui a dû être un de ses tout premiers achats d’homme marié: Menus et recettes de Tante Léa, paru aux éditions de la Libre Belgique en 1959.

Deux choses frappent tout de suite à la lecture de l’introduction de cette bible de plus de six cents pages.

D’abord, qu’elle s’adresse uniquement à un public féminin:

« […] notre but a été d’essayer de procurer à [nos] lectrices un recueil de conseils pratiques répondant aux mille problèmes que se posent journellement les maîtresses de maison. » (p.7)

Ensuite, que les familles étaient sans doute plus nombreuses à l’époque:

« L’indication précise des ingrédients nécessaires, chaque plat étant calculé pour six personnes. » (p.7)

Enfin, on remarque aisément que la page qui a été le plus consultée est celle des carbonnades flamandes 🙂

Viande de bœuf 3/4 de kg, 1/4 de kg d’oignons, 50 gr de beurre, 1 tranche de lard gras, une demi-bouteille de bière de ménage, 2 morceaux de sucre, une tranche de pain, une cuillerée à soupe de moutarde, thym, laurier, sel et poivre. (p.161)

T comme traduttore…

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Aux pages 270-271 de l’épais volume relatant la biographie du petit Marcel – et en même temps c’est la fresque de toute une époque, de tout un milieu, avec autant de personnages que dans la Recherche elle-même – on peut lire ceci, concernant les efforts dudit Marcel pour traduire Ruskin:

Rien n’est meilleur, pour connaître un écrivain et se pénétrer de sa pensée, que de le traduire. Le simple effleurement de la page par l’œil, comme c’est le cas lorsqu’on lit un texte dans sa langue, est remplacé par l’application nécessaire au déchiffrage de phrases obscures, à la quête de certains mots dans le dictionnaire, et l’hésitation devant plusieurs termes entre lesquels il faut choisir, impose une lenteur favorable à la réflexion, à l’approfondissement de la signification de la phrase. En compensation de ces peines, il y a le plaisir d’avoir vaincu l’obstacle et de voir les mots s’ordonner suivant une logique, la pensée de l’auteur jaillir soudain, comme un rayon de soleil perçant les nuées. De là, d’ailleurs, à se sentir un peu l’auteur de ce qu’on vient de traduire, il n’y a qu’un pas que le disciple franchit parfois dans l’ivresse de sa trouvaille […]

C’est tellement vrai 🙂

A quoi j’ajouterais: plus le texte est bon, plus il y a de plaisir à le traduire!

(et inversement, bien sûr ;-))

 

H comme histoire(s)

« Pourquoi l’art de raconter des histoires est en train de se perdre, je me l’étais souvent demandé lors de soirées passées à m’ennuyer à table en compagnie d’un groupe de convives. […] celui qui ne s’ennuie jamais ne saurait être conteur. Mais l’ennui n’a plus sa place dans notre monde. Les activités qui lui sont secrètement et intimement liées sont tombées en désuétude. C’est là l’unique raison de la disparition du don de conter des histoires, car tandis qu’on les écoute, plus personne ne tisse ni ne file, ne racle ni ne tresse. Conter n’est pas seulement un art, c’est aussi une dignité et même, en Orient, une fonction sociale. Cela va jusqu’à la sagesse; et de même la sagesse, en retour, nous revient sous la forme d’une histoire. »

Walter Benjamin, Récits d’Ibiza, Le mouchoir (incipit), éd. Rive Neuve, 2020, p.15.

Peut-être que l’art de raconter des histoires se perd, ou en tout cas que nous comptons sur d’autres, plus ou moins professionnels, pour nous y faire goûter.

Mais un art bien vivant, c’est celui de se réunir pour lire ensemble et échanger des impressions de lecture: lire ensemble une nouvelle, un récit (très) court, puis un poème.

C’est un art que nous pratiquons dans ma ville, dans le centre social, une fois par semaine. Samen lezen voor volwassenen.

Vous seriez étonnés de voir avec quel public (adulte) 🙂

Peut-être en sera-t-il question un autre jour. 

H comme histoire

rue-saint-rustique.JPG

Il ne faudrait pas se leurrer. La rue des Trois-Portes, de si grande réputation, n’est guère – osons le nom – qu’un boyau. Cela file d’un trait, soixante-seize mètre de long, huit de large, ça devait se compter en toises et en pieds de roi, au temps de sa jeunesse, autour de l’an mille. Ça filait entre les chais, droit dans les vignes, car Paris produisait alors du vin, du vin exécrable mais en grande quantité. Donc il exportait vers les rivages brumeux. Donc une population de métiers accessoires avait fleuri, de-ci de-là, sur les collines bien exposées. La rue des Trois-Portes avait été percée pour les commodités du voiturage. Au mieux de sa gloire elle ne compta jamais plus de trois portes, d’où l’allusion. Une de ces portes avait résisté aux fureurs du temps comme aux vilains coups des hommes, et c’était – ç’avait été – la nôtre, le massif, sinistre, increvable portail qui arborait, avec l’ostentation discrète des gens de bonne race, le nombre dix sur fond bleu, en haut à droite.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p.42.

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Ceci n’est pas un devoir du Goût parce que chez lui ce sont déjà les vacances scolaires – on le remercie de nous proposer tout de même une photo et une consigne: Quand vous aurez un moment, quand vous voudrez regarder cette rue, dites ce qu’elle vous inspire.
Nous avons le temps.

La photo du Goût ne représente pas la rue des Trois-Portes, ceux qui désirent la voir « en vrai » cliquent ici.