U comme une confession

faux passeports

Depuis neuf ans, je n’ai plus connu cette disponibilité, cette attente, ce sentiment d’être prêt à recevoir une visite inconnue à laquelle, d’avance, on se soumet tout. Neuf ans pendant lesquels amour, famille, métier, tout ce qui occupe l’âme et les jours de la plupart des hommes, avait en fait, cessé de dépendre de moi; neuf ans pendant lesquels je ne fus rien d’autre qu’un communiste, un révolutionnaire, un militant; neuf ans pendant lesquels, armé de cette grâce que peut conférer aussi une foi terrestre, je tins en mépris toute activité qui ne fût un combat. (1) (p.13)

Ah! combien de séances nocturnes, autour des tables en bois blanc, à discuter les thèses, à chercher les mots d’ordre; combien de meetings, dans les salles saturées de fumées et de sueur, d’impatience et d’espérance; combien de manifestations et dans combien de villes, au-devant de ces cortèges escortés des camions de police et guettés par les fusils; combien d’itinéraires à travers cette Europe où mon destin m’enfermait, toujours seul contre le pouvoir, automitrailleuses de Hambourg, barque illégale sur la Baltique, rets de gendarmes de Sofia, officiers à toutes les frontières – il faut passer, passage, passe-passe, faux passeports. (2) (p.13-14)

Remonterai-je le cours de ces neuf années? 1919. J’écrivais en ce temps-là. Écrivais-je? Ou si, croyant capter le monde, je le rêvais! Tout à coup, le parti communiste me prit tout entier.
J’éprouve encore ce mouvement qui, alors, s’empara de moi. La faculté de droit. Les auditoires obscurs de la rue des Sols. Les cours étaient pleins de soldats qui revenaient du front. Le soir, dans les brasseries, on agitait frénétiquement le destin du monde (p.14)

[…] l’illusion enivrante de trouver dans Marx une explication complète et cohérente du monde terrestre dans son passé, son présent et son avenir. En fait, je disais que je venais au communisme par les voies de la doctrine, mais je sais maintenant que ce qui me persuadait, c’étaient les tristes images de la vie: une ouvrière éblouie devant de faux bijoux, l’air content d’un garçon livreur mal lavé, les queues des cinémas, tout ce qui montrait la bourgeoisie appâtant les pauvres avec son matérialisme veule et l’appétit de la perdition. (3) (p.15)

Je parlais le soir dans des groupes d’étudiants et pour frapper leur esprit, j’élevais avec ferveur l’ombre de bouleversements sanguinaires. Plusieurs me suivaient et s’assemblaient autour de moi. Depuis, ils ont rejoint leur classe et parlent avec attendrissement de ces engouements généreux. C’est ainsi que je fus délégué de mon pays à cette assemblée où quelques jeunes intellectuels venus des universités d’Europe fondèrent l’Internationale des étudiants communistes. (p.15-16)

***

(1) Voir le billet du 20 octobre, sur Faux passeports, de Charles Plisnier.

(2) c’est moi qui souligne ces mots qui ont donné leur titre au livre.

(3) ce qui est aujourd’hui le discours des militants de l’écologisme…

Stupeur et tremblements

devoir de Lakevio du Gout.jpg

« Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. »

Excédée, elle rejette le livre sur le lit, une fois de plus.

Quel horripilant personnage! Quel esprit manipulateur! Quelle fatuité! Quelle goujaterie! Quelle bonne opinion il a de lui-même! Quel mépris des autres! Même, en fait, de la femme qu’il prétend aimer.

Elle laisse tomber sa chemise de nuit à la porte de la salle de bains dans un geste qui trahit encore son énervement.

Croire que les autres couples sont sans amour, croire qu’on est le seul à savoir ce que c’est ‘aimer’, c’est bon quand on a seize ans et qu’on vit ses premiers émois.

Mais à l’âge du protagoniste, c’est de l’infatuation. De la bêtise.

Elle sent que ça va très mal finir, cette histoire.

Comme pour cet autre spécialiste de l’autodestruction (avec dommages collatéraux pour son entourage), qui prétend avoir aimé mais qui a oublié le prénom de son amour:

« Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila. »

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Devoir de Lakevio du Goût N° 9, que je remercie:
Dites nous un conte qui commencera par cette phrase du grand Albert :
« Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. »
Conte qui se conclura par ces mots du familier Verlaine :
« Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila. »

Vous aurez compris que « Belle du Seigneur » est un livre qui m’a mise en rage 😉

J comme Jocrisse

langelot_agent_secret

La première fois que l’Adrienne a rencontré ce mot, c’était dans une de ses lectures de la Bibliothèque verte et ça l’a fort marquée.

Elle n’avait pas l’habitude d’être confrontée à un mot inconnu, voilà pourquoi elle se souvient de ces rencontres, jocrisse, dans un des Langelot, ou panacée, dans la chanson du sirop typhon.

Quant à savoir pourquoi ce mot – jocrisse! – ressurgit tout à coup dans sa mémoire alors qu’elle est plongée dans Orient-Express, de Graham Greene sur les conseils de Walrus… mystère!

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La photo d’illustration vient d’ici (où vous trouverez toute l’info sur les 40 volumes des aventures de Langelot, agent secret :-))

Z comme Zola

roth

Dans une lettre de 1927, Joseph Roth répond à une question qui lui a été posée par Gerhart Pohl: quelle est l’influence de Zola sur la littérature allemande de leur époque, donc celle de l’entre-deux-guerres et de la montée du nazisme.

Comme cette année-là est aussi celle de l’exécution de Sacco et Vanzetti, la première réaction de Joseph Roth est « il n’y a plus de Zola sur cette terre » (p. 202: « er is geen Zola meer op deze wereld »).

Puis il s’explique:

« Ik weet niet of hij nu (na de oorlog) en in Amerika (het land van eindeloze onmenselijkheid) de moord zou hebben verhinderd. Maar dat geen van onze ‘wereldberoemde’ schrijvers gereageerd heeft, is voor ons, tijdgenoten, meer dan beschamend: het is om moedeloos van te worden. Het geloof – zowel hier als in Amerika – dat er geen gerechtigheid meer is, moet ons kil en koud hebben gemaakt. » (p.202)

« Je ne sais pas s’il [Zola] aurait pu éviter ce meurtre aujourd’hui (après la guerre) et aux Etats-Unis (le pays de l’infinie inhumanité). Mais qu’aucun de nos écrivains ‘mondialement connus’ n’ait réagi, voilà qui pour nous, contemporains, est plus que honteux: on en perdrait tout courage. La conviction qu’il n’y a plus de justice – ici comme aux Etats-Unis – doit nous avoir glacés. »

Il répond ainsi à une question qui se pose encore de nos jours, sur le rôle de l’artiste dans la société: doit-il oui ou non s’engager, prendre position dans les grands débats actuels? 

« Je moet wel blind zijn om te denken dat het ‘literaire’ bij een schrijver niets te maken heeft met zijn behoefte om te reageren op ‘de actualiteit’, met zijn belangstelling voor het gewone leven en alles daaromheen: de diepe armoede van het volk en de brutale wetten van de rijkdom. Niemand staat boven de wereld waarin hij leeft. […] Iemand die zich bij het lezen van een krantenartikel over de schending van de mensenrechten niet aangesproken voelt, heeft niet langer het recht over mensen en hun activiteiten te schrijven in zijn boeken. » (p. 203)

« Il faut être aveugle pour croire que le ‘littéraire’ chez un auteur n’a rien à voir avec son besoin de réagir à l »actualité’, ni avec son intérêt pour la vie quotidienne et tout ce qu’il y a autour: l’immense pauvreté du peuple et les lois brutales des riches. Personne ne se trouve au-dessus du monde dans lequel il vit. […] Si on ne se sent pas concerné par la lecture d’un article sur la violation des droits de l’homme, on n’a plus le droit d’écrire des livres sur les êtres humains et leurs activités. »

Puis il revient à Zola et à la question de son influence sur la littérature allemande des années 1920 en y répondant par une question qui est à la fois une accusation et un vœu:  

« Daarom kan hij volgens mij heel Duitsland tot voorbeeld strekken. Want onze schrijvers zitten alleen maar aan hun schrijftafel. […] Welke beroemde Duitse schrijver heeft zich iets aangetrokken van de zwarte Reichswehr, de vermoorde arbeiders of de rechtszaak tegen Hitler? Hoeveel Dreyfus-affaires hebben wij sinds 18 niet gehad? » (p. 203)

« Voilà pourquoi selon moi il [Zola] pourrait servir d’exemple à toute l’Allemagne. Parce que nos écrivains se contentent de rester assis à leur bureau. […] Quel écrivain connu s’est soucié de la Reichswehr noire, des ouvriers assassinés ou du procès contre Hitler? [en 1924, suite au putsch manqué de Munich le 9 novembre 1923] Combien d’affaires Dreyfus n’avons-nous pas eues depuis 1918? »

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Bref tout est excellent et terriblement actuel dans cet ouvrage dont traitait déjà ce billet-ci.

R comme Roth

roth

A défaut de pouvoir y aller cet été, on peut lire les merveilleux reportages qu’en a faits Joseph Roth, de ces « villes blanches » du midi de la France.

Même si on ne les a trouvés que dans une traduction en néerlandais et qu’il peut sembler un peu bête de traduire en français une traduction de l’allemand en néerlandais, tant pis on le fait 🙂

Zal de wereld er ooit uitzien als Avignon? Hoe dom is de angst van bepaalde staten, zelfs als ze Europees gezind zijn, dat de ‘eigen aard’ verloren zou gaan en dat de kleurrijke mensheid één grijze soep zou worden! Maar mensen zijn geen kleuren, en de wereld is geen schilderspalet! Hoe meer vermenging, hoe sterker de eigen aard! Ik zal deze prachtige wereld niet meer meemaken, waarin iedere mens het geheel in zich draagt […] Dan bereiken we het hoogste stadium van de humanité. En humanité is de cultuur van de Provence, van wie de grote dichter Mistral ooit verbaasd antwoordde op de vraag van een geleerde welke rassen in dit deel van zijn land wonen: ‘Rassen? Maar er is maar één zon!’ (p.57)

Est-ce que le monde un jour ressemblera à Avignon? Quelle bêtise, de la part de certains Etats, même de ceux qui sont favorables à l’Europe, quelle bêtise cette angoisse de perdre la ‘propre identité’, cette angoisse de voir l’humanité si diverse devenir une masse grise! Les gens ne sont pas des couleurs et le monde n’est pas une palette de peintre! Plus grand le mélange, plus forte l’identité! Je ne verrai pas ce monde merveilleux dans lequel chacun porte en soi la totalité […] mais c’est alors que nous aurons atteint le summum de l’humanité. L’humanité, c’est la culture de la Provence, dont le grand poète Mistral a dit un jour, étonné par la question d’un savant qui voulait savoir quelles races habitaient cette région de son pays: « Races? Il n’y a qu’un seul soleil! »

(traduction de l’Adrienne)

source de la photo ici et bio de Joseph Roth (en français) ici.

20 romans

La semaine dernière, le magazine féminin que lit la mère de l’Adrienne se risquait à établir la liste des « vingt romans à lire au moins une fois dans sa vie ».

L’Adrienne, qui déteste établir elle-même ce genre de liste où il faut faire des choix, forcément arbitraires, nécessairement réducteurs, est néanmoins toujours très intéressée pour lire celles établies par d’autres. Elle s’arme donc de papier et de crayon pour noter les titres proposés.

Pas de surprise, en tête de palmarès, l’Etranger de Camus et le Petit Prince de Saint-Exupéry.

En dehors du domaine francophone, on ne s’étonne pas de trouver Orwell (1984) ou Oscar Wilde (The portrait of Dorian Gray) même s’il y a sûrement encore des tas de romans qui les valent ou qui leur sont supérieurs.

Soit.

Mais là où les sourcils se lèvent, c’est pour une Laura McVeigh ou pour Harry Potter à l’école des sorciers et deux ou trois autres dont on se demande comment ils méritent le libellé « à lire au moins une fois dans sa vie ».

Passe encore qu’il s’y trouve un roman d’Agatha Christie ou Mercure d’Amélie Nothomb 😉

7 phrases

« La vie est une hécatombe. Un mass murder de 59 millions de morts par an. 1,9 décès par seconde. 158 857 morts par jour. Depuis le début de ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont mortes dans le monde – davantage si vous lisez lentement. Je ne comprends pas pourquoi des terroristes se fatiguent à augmenter les statistiques: ils ne parviendront jamais à assassiner autant de gens que Dame Nature. […] Soyons clair: je ne déteste pas la mort; je déteste ma mort. »

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, éd. Grasset, janvier 2018, page 51.

info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici. (jusqu’à la page 30)