H comme histoire

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Il ne faudrait pas se leurrer. La rue des Trois-Portes, de si grande réputation, n’est guère – osons le nom – qu’un boyau. Cela file d’un trait, soixante-seize mètre de long, huit de large, ça devait se compter en toises et en pieds de roi, au temps de sa jeunesse, autour de l’an mille. Ça filait entre les chais, droit dans les vignes, car Paris produisait alors du vin, du vin exécrable mais en grande quantité. Donc il exportait vers les rivages brumeux. Donc une population de métiers accessoires avait fleuri, de-ci de-là, sur les collines bien exposées. La rue des Trois-Portes avait été percée pour les commodités du voiturage. Au mieux de sa gloire elle ne compta jamais plus de trois portes, d’où l’allusion. Une de ces portes avait résisté aux fureurs du temps comme aux vilains coups des hommes, et c’était – ç’avait été – la nôtre, le massif, sinistre, increvable portail qui arborait, avec l’ostentation discrète des gens de bonne race, le nombre dix sur fond bleu, en haut à droite.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p.42.

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Ceci n’est pas un devoir du Goût parce que chez lui ce sont déjà les vacances scolaires – on le remercie de nous proposer tout de même une photo et une consigne: Quand vous aurez un moment, quand vous voudrez regarder cette rue, dites ce qu’elle vous inspire.
Nous avons le temps.

La photo du Goût ne représente pas la rue des Trois-Portes, ceux qui désirent la voir « en vrai » cliquent ici.

G comme Gratitudes

Quel merveilleux petit livre, roman à deux voix, 173 pages lues d’une traite.

Quelle belle façon de parler de la gratitude qu’on peut ressentir envers d’autres, qui à leur tour… etc.

Pendant son enfance, Marie a été heureuse d’avoir à proximité une voisine, Michka, chez qui se réfugier, se mettre à l’abri, s’épanouir.

Aujourd’hui Michka est une vieille dame, confrontée à la perte de la parole, à la perte de l’autonomie. C’est au tour de Marie de veiller sur elle.

Je cherche quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait la réconforter – « les dames sont sympas » ou « je suis sûre que tu vas te faire des copines » ou « il y a pas mal d’activités » -, mais chacune de ces phrases est une insulte à la femme qu’elle a été. (p.32)

L’autre voix est celle de Jérôme, l’orthophoniste qui va faire beaucoup plus qu’essayer de mettre un frein aux symptômes de l’aphasie.

J’entre dans sa chambre. Elle a l’air fatigué, je perçois aussitôt qu’elle n’est pas d’humeur très collaborative. Mais elle se redresse et, d’un geste furtif, se recoiffe. Elle fait un effort pour me sourire. La coquetterie des vieilles dames me bouleverse.

Je sors le matériel et le pose sur son bureau: stylo, cahier, imagier.
– Comment allez-vous, Michka?
– Ça va…
– C’est un petit « ça va », je me trompe?
– J’ai un peu de mal à m’adopter… à m’appâter.
– A vous adapter?
– Oui, c’est ça. (p. 44)

Mischka elle aussi, avant de mourir, désire encore exprimer sa gratitude envers des gens qui l’ont aidée, recueillie quand elle avait sept ans.

– Je suis allé voir Nicole Olfinger. Elle est aveugle et elle entend mal. Mais elle a toute sa tête. Je lui ai parlé de vous. Je lui ai dit que vous les aviez cherchés. Mais que vous n’aviez pas leur nom. Elle a compris. Je me suis permis de lui dire combien c’était important pour vous, aujourd’hui, de pouvoir exprimer votre reconnaissance. Elle était très émue, vous savez. Je lui ai dit que vous alliez être tellement heureuse de savoir qu’elle était encore vivante. De savoir qu’il n’était pas trop tard. (p. 155)

En dire plus, ce serait déflorer l’histoire.

Lisez, si ça vous parle 🙂

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illustration et info sur le site de l’éditeur, JC Lattès – lire les premières pages ici.

critique La Croix ici – Le Devoir ici – Le Monde ici – Le Figaro ici.

7 raisons de lire Crève, Ducon!

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1.pour son humour (facile, celle-là ;-))

2.pour sa sincérité… Cavanna n’est pas du genre à se faire meilleur qu’il n’est, il va vous jeter lui-même à la figure ce que vous pourriez lui reprocher

3.pour le témoignage autobiographique: le récit de la vie-dans-l’instant-présent est entrecoupé de souvenirs d’enfance, de jeunesse, de l’âge adulte

4.pour sa grande humanité (faut-il l’expliquer? non, je pense)

5.pour le style unique qui accole avec une belle verve un mot ordurier et un subjonctif plus-que-parfait

6.parce que c’est son chant du cygne. Le point final.

7.pour recevoir un grand coup de jeune, une grande leçon d’accroche-toi et bats-toi, de la part d’un nonagénaire.

Est-ce un chef-d’oeuvre? Non. Mais il est tout ce qui est énuméré ci-dessus.

Alors on lui dit merci.

C comme Cavanna

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Un petit extrait spécialement choisi pour faire rire Heure-Bleue 🙂

Ouais. Je m’aperçois que je suis tout connement en train de vous dire « Maubert, ça devient de la merde ». Du faux vrai vieux et du neuf en papier aluminium. C’est vrai. La preuve, c’est que le café Panis, au coin du pont, vient de se refaire une beauté, exactement comme quand il était neuf. Ça ne trompe pas. L’authentique accourt derrière les charretées de touristes chinois à gueule de fauchés qui s’instruisent. Ils ne vont d’ailleurs pas chez Panis, un troquet français c’est encore trop cher pour eux. Ils s’assemblent devant une boutique de montres fantaisie en poussant des gloussements qui doivent être des rires en chinois. Je suppose qu’ils ont reconnu les montres qu’ils ont faites eux-mêmes, dans leur usine du Yang-Tsé-Kiang.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p. 70.

Un livre-friandise.

Info ici et lecture des 21 premières pages ici.

7 premières phrases

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Je suis convoquée. Jeudi à dix heures précises.

On me convoque de plus en plus souvent: mardi à dix heures précises, samedi à dix heures précises, mercredi ou lundi, à croire que les années ne sont qu’une semaine. Je n’en suis pas moins étonnée que l’hiver, après cette fin d’été, revienne bientôt.

Sur le chemin qui mène au tramway, les buissons aux baies blanches se remettent à pendre entre les palissades. Comme des boutons de nacre qui seraient cousus en bas, peut-être jusque dans la terre, ou comme des boulettes de pain. Ces baies sont bien trop petites pour être des têtes d’oiseaux blancs détournant le bec, mais je ne peux m’empêcher de penser à des têtes d’oiseaux blancs.

Herta Müller, La convocation, Métailié, 2001, p.7 (incipit), traduit de l’allemand par Claire de Oliveira.

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On ne peut pas dire que l’Adrienne soit une rapide: dix ans déjà que Herta Müller a obtenu le prix Nobel et voilà le premier livre qu’elle lit de cet auteur 🙂

Née en 1953 en Roumanie – dans la minorité germanophone de la région de Timișoara (le Banat n’est roumain que depuis 1918) – où elle a vécu jusqu’en 1987, donc deux ans avant la fin du régime de Nicolae Ceaușescu, Herta Müller se trouve entre deux cultures et deux langues, le roumain et l’allemand.

L’histoire de La Convocation est presque totalement exempte de références à quelque pays, région ou ville que ce soit, mais on reconnaît la Roumanie à des tas de petits détails, comme ce « baisemain des plus experts, du bon vieux temps de la monarchie, à sec et en douceur, au beau milieu de la main » (p.56) et les hommes qui se soûlent à l’eau-de-vie de prune (la țuică), le seul produit disponible en abondance dans un pays qui manque de tout.

Au travers de la narratrice convoquée pour la énième fois chez le commandant Albu, en suivant son trajet en tramway et tout son passé qui défile en pensée, on ressent l’angoisse d’une vie dans un régime totalitaire, où chacun espionne l’autre, une situation qui est d’autant plus oppressante qu’elle est sans issue: on ne peut échapper à la police ni s’échapper de ce pays ni améliorer sa situation personnelle, professionnelle ou financière.

Sa seule amie, Lilli, trahie par celui qui allait l’aider à rejoindre un pays voisin, est tuée par un soldat au passage de la frontière.

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image de couverture et info ici.

article de La libre Belgique ici.

P comme pétrole

Panhard,_Lavassor_et_Mayade_en_1892
– Mes amis, nous dit M. d’Éprouesse, nous faisons, si vous voulez bien, nos cent kilomètres par petite journée. C’est peu, trouvez-vous. Une bicyclette en rougirait. Mais nous en serons mieux pour faire escale à notre guise, bonne chère à notre appétit et dodo tout notre content : nous faisons un voyage d’agrément.
Car, M. d’Éprouesse voyage en voiture à pétrole.
Pendant l’été de 1894, l’écrivain René Boylesve fait un premier voyage en automobile avec deux amis et un mécanicien.
Ils partent de Paris pour se rendre au lac du Bourget.
Le voyage – environ 600 kilomètres – leur prendra neuf jours, vu que leur machine ne fait que du 17 km/h. Ce que l’auteur appelle « une allure vive ».
Si vive, dit-il, que lorsqu’on roule, on ne ressent pas la chaleur du jour.
La machine, qu’ils ont baptisée Azurine, tombe régulièrement en panne. On répare sur place et on redémarre: vers treize heures, on est à Barbizon, pour y déjeuner.
Enfin nous revoici lancés ; l’aiguille du compteur enregistre des kilomètres vierges d’incidents nous faisons dix-sept ou dix-huit à l’heure; nous voyons pointer les clochers de Melun; nous opérons dans la ville une descente à tous freins.
A une heure, nous atteignons Barbizon. Tout le monde sait ce qu’est un déjeuner à l’hôtel de la Forêt, qui ne diffère pas sensiblement pour les voyageurs en voiture à pétrole, sinon par la condescendance que nous obtenons du personnel et l’inquiétude mal dissimulée qu’inspirent à d’élégantes jeunes femmes notre tenue et nos barbes saupoudrées de poussière, Une halte de deux grandes heures ne nous paraît pas exagérée. Puis nous faisons une délicieuse traversée en forêt, en vitesse moyenne, nous brûlons Fontainebleau, et, par la charmante vallée du Loing, parmi des prairies et un continuel et reposant voisinage d’eau, nous gagnons à sept heures précises la pittoresque petite ville de Moret aux portes fortifiées, à l’antique ceinture de murailles, où la rencontre fortuite de l’admirable artiste S… et de sa gracieuse femme nous vaut un dîner et une soirée inopinés durant lesquels la conversation, qui ne peut s’écarter du pétrole, nous amène à jeter les bases d’une idéale voiture dont je vous épargne le plan fantastique et que nous souhaitons à la postérité.
La postérité, on connaît, tout au moins jusqu’à 125 ans plus tard 😉
Si ça vous a donné envie, le texte complet est iciAzurine, ou le nouveau voyage (publié en 1895)
Source de la photo ici – Panhard, Levassor et Mayade en 1892.

K comme Kamel

Autant vous le dire tout de suite, il y a deux ou trois trucs que l’Adrienne n’a pas appréciés.

Tout d’abord, l’amalgame qui est fait entre Meursault (le narrateur) et Camus (l’auteur) et les « omissions » essentielles dans l’histoire de l’Etranger pour la faire entrer dans son moule à lui:

« A sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. » (p.63)

Ensuite, cet anonymat englobant que l’auteur incrimine chez Camus (« les Arabes »), il le pratique constamment lui-même, par exemple en disant de sa victime: « ce n’était qu’un Français. » (p.87) ou en utilisant le terme « les roumis ».

Bref, le narrateur de Meursault, contre-enquête exprime sa colère – tout en s’en défendant à plusieurs reprises – et réclame justice, comme si Meursault n’avait pas été condamné à mort.

Après, bien sûr, il y a l’intéressant exercice de style à mettre Meursault et le narrateur de cette contre-enquête en parallèle et en miroir: la relation avec la mère, les lieux (Alger, Oran, Marengo), l’indifférence, l’existence vide et absurde, les similitudes jusque dans de très nombreux détails (jusqu’au crime) ainsi que des citations de Camus qu’il peut être amusant de repérer.

Juste un exemple parmi une foule d’autres: « Ce furent comme deux coups brefs frappés à la porte de la délivrance » (p.95) qui fait référence à « Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » chez Camus.

Haroun, comme Meursault, boit des cafés et passe le dimanche – dans son cas, le vendredi – à observer les gens depuis sa terrasse. A eu une Meriem / Marie dans sa vie. N’a pas de figure paternelle. A un voisin qui bat sa femme / son chien. Fait un travail de bureau. Etc.

Mais à lire la deuxième partie du texte, on dirait bien que le parallélisme Meursault-Moussa (ou Haroun) n’est qu’un jeu pour cacher l’essentiel du propos, qui est une critique virulente de l’Algérie d’aujourd’hui, du fanatisme religieux, et une grosse déception à cause de toutes les occasions manquées de réaliser dans ce pays le rêve de l’indépendance:

« Regarde bien cette ville, on dirait une sorte d’enfer croulant et inefficace. Elle est construite en cercles. Au milieu, le noyau dur: les frontons espagnols, les murs ottomans, les immeubles bâtis par les colons, les administrations et les routes construites à l’Indépendance; ensuite les tours du pétrole et leur architecture de relogements en vrac; enfin, les bidonvilles. Au-delà? Moi j’imagine le purgatoire. Les millions de gens morts dans ce pays, pour ce pays, à cause de lui, contre lui, en essayant d’en partir ou d’y venir. » (p.127)

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toute l’info et lectures des premières pages sur le site de l’éditeur, Actes Sud.