7 phrases

C’était pendant la première année du nouveau millénaire que j’ai eu en mains un livre qui m’a fait comprendre que pendant vingt ans j’avais habité dans la maison d’un ancien SS. Non que je n’aie reçu quelques signes: même le notaire, le jour où nous avions visité la maison ensemble, avait évoqué en passant les habitants précédents; je n’y avais prêté que peu d’attention. Peut-être que je le refoulais, imprégné comme je l’étais depuis des années par les poèmes douloureux de Paul Celan, les témoignages de Primo Levi, les innombrables livres et documentaires qui vous laissent sans voix, par l’impossibilité de toute une génération de décrire l’impensable. Là je voyais mes souvenirs intimes envahis par une réalité que je pouvais à peine m’imaginer, mais que je ne pouvais plus repousser. C’était comme si des spectres surgissaient dans les pièces que j’avais si bien connues; je voulais leur poser des questions mais ils passaient au travers de moi. Rien ne me déplaisait plus qu’écrire sur cette sorte de gens qui se mettaient à hanter ma propre vie.

Stefan Hertmans, De Opgang, De Bezige Bij, 2020, p.7 (incipit) Traduction de l’Adrienne.

Het was in het eerste jaar van het nieuwe millennium dat ik een boek in handen kreeg waaruit ik begreep dat ik twintig jaar in het huis van een voormalige ss-man had gewoond. Niet dat ik geen signalen had gekregen: zelfs de notaris had me, op de dag dat ik het huis met hem bezocht, terloops op de vorige bewoners gewezen; ik had er toen weinig aandacht voor. Misschien verdrong ik het ook, doordrenkt als ik jarenlang was geweest van de pijnlijke gedichten van Paul Celan, de getuigenissen van Primo Levi, de talloze boeken en documentaires die je sprakeloos achterlieten, de onmogelijkheid van een hele generatie om het ondenkbare te beschrijven. Nu zag ik mijn intieme herinneringen doordrongen raken van een werkelijkheid die ik me amper kon voorstellen, maar die ik ook niet meer kon wegduwen. Het was alsof er schimmen opdoemden in de kamers die ik zo goed had gekend; ik wilde ze vragen stellen, maar ze liepen dwars door me heen. Niets stond me zozeer tegen dan schrijven over het soort mens dat nu als een spook door mijn eigen leven begon te banjeren.

Stefan Hertmans, De Opgang, De Bezige Bij, 2020, p.7 (incipit)

Lire les premières pages en néerlandais ici – a paru chez Gallimard sous le titre Une Ascension dans une traduction d’Isabelle Rosselin, info ici et lecture des premières pages en français d’Isabelle ici 🙂

Dernier chapitre

Si on est né pendant un bombardement, on se doit de mourir dans des conditions également spectaculaires: ça ne peut pas se produire sans aucune classe. Liliya croyait fermement en la force de la volonté: si elle jugeait le moment opportun de tomber raide morte, elle tomberait raide morte. Et c’était sa volonté. Elle en avait assez de tout. […] Il était temps d’achever ce qui avait commencé septante et un an plus tôt, dans une cave entre les tomates, les chapelets de saucisses, les disques de Puccini et quelques perles rares de la peinture. Liliya Dimova: elle avait appris à marcher à quatre pattes sous le fascisme, à se tenir debout sous le communisme, à claudiquer avec style sous un régime élu démocratiquement qui ne faisait rien de bon. Est-ce que ça suffisait comme résumé? Pour elle, oui.

Pour son dernier jour, elle avait comme d’habitude regardé les nouvelles à la télé. Ainsi elle pourrait s’amuser une dernière fois à injurier tout et tout le monde. Les Bulgares ne fuyaient plus leur pays, en tout cas plus pour des raisons idéologiques, non, maintenant c’étaient d’autres qui souhaitaient arriver jusqu’en Bulgarie […] de pauvres diables syriens, en fuite pour une sale – évidemment, sale – guerre. Et que faisait la Bulgarie? Elle hurlait qu’il lui fallait un mur, pour que la meute de misérables avec toutes ses maladies contagieuses et ses lamentations puisse être tenue à l’écart. Rions!

A Paris, un héros de la liberté d’expression était porté en terre, après avoir été assassiné par des fanatiques qui n’avaient pas apprécié ses dessins islamophobes. Et quelle musique entendait-on lors de cette cérémonie pour le héros de la liberté d’expression? L’hymne communiste: l’Internationale! Rions!

Il y avait toujours de quoi rigoler sur cette terre; l’histoire était une maison de fous que Liliya voulait quitter le jour même. Elle nota la recette de ses éclairs, son dernier secret, en guise d’héritage, et la posa en un endroit bien visible de la maison. Puis elle s’allongea sur son lit, avec un grand sourire, le cul pour une fois non lavé tourné vers Moscou.

On la coucherait sous une tombe que les descendants du pigeon Youri Gagarine conchieraient, jusqu’à aujourd’hui il y en a encore beaucoup pour animer le ciel de Sofia.

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 156-158, dernier chapitre, « 2015 » (traduction de l’Adrienne)

O comme obsession mitterrandienne

« C’était une lourde folie que de m’aventurer derrière les parois de verre de la Bibliothèque nationale, dont on m’avait pourtant prévenu que j’y perdrais et mon temps et mon âme. Monument de prétention idiote dont on sortait exsangue, horrifié et bredouille.

Je n’étais jamais entré dans ce bâtiment qui portait haut la double obsession mitterrandienne de la grandiloquence et de l’étanchéité. Les lieux se voulaient écrasants. Ils l’étaient d’ailleurs, au sens où ils ne laissaient aucune place au lecteur, qu’ils maltraitaient en tyran sadique.

Il fallait, pour y pénétrer, se plier à d’interminables rites d’initiation, parcourir des kilomètres et changer plusieurs fois de niveau. Au cours de ce long périple, on franchissait des sas, qui vous exposaient chaque fois à l’angoisse de l’irrémédiable. On se dépouillait aussi de ses effets personnels, manteau, serviette et documents, de sorte qu’on avait depuis longtemps cessé d’être soi-même lorsqu’on pénétrait enfin, le cœur humble et la tête creuse, dans le saint des saints de la salle de lecture.

D’autres procédures m’y attendaient, arbitraires et dilatoires, avant qu’on finisse par m’annoncer la nouvelle qui résumait à elle seule tout le secret de l’édifice: la communication des ouvrages était suspendue jusqu’à une heure indéfinie. L’information aurait pu me faire rire si je n’avais déjà perdu plus d’une heure en travaux d’approche. Mon incrédulité rencontrait celle des autres visiteurs, dont le désespoir était inversement proportionnel à la connaissance qu’ils avaient des lieux. Seuls les novices étaient déconcertés; les habitués avaient depuis longtemps jeté l’éponge. Ceux qui venaient de loin, comme moi, et qui n’auraient pas la possibilité de renouveler leur visite, trompaient leur attente en méditant sur le génie des lieux ou maudissaient une certaine idée de la France, qui ne méritait rien d’autre. »

Christophe Carlier, L’assassin à la pomme verte, Pocket, 2015, pages 41-42. (première édition chez Serge Safran en 2012, Prix du premier roman)

L’extrait ci-dessus montre deux choses: 1) le type sait écrire et 2) ce passage est tellement différent du reste du livre – et tellement étranger à l’intrigue – qu’on ne peut que penser que l’auteur règle des comptes personnels avec le lieu.

Ce serait intéressant de savoir si d’autres utilisateurs de la TGB ont vécu le même genre de déboires et eu les mêmes impressions 😉

Deux pages plus loin, il continue:

« Depuis combien d’heures déjà attendais-je ces livres qui n’arrivaient pas? Avec une attention dilatée par l’attente, j’observais l’écrin de ce désastre. Dans ce funérarium qu’on s’obstinait à présenter comme un lieu de culture, on se sentait l’otage des forces mauvaises.

[…] Signe des temps, on avait même réussi à bannir les lecteurs incertains, déclassés et fantaisistes, qui constituent le charme principal des bibliothèques du monde entier, et grâce auxquels la fréquentation des livres se pimente d’un voyage ethnographique. […] Balayé, ce peuple émouvant et marginal qui campe dans les salles de lecture comme dans des lieux de refuge, ce qu’elles ne devraient jamais cesser d’être.

[…] Pour avoir exilé de sa bibliothèque les hommes et les humanités, le concepteur des lieux avait dû recevoir de vertigineux appointements et une respectable décoration, quand il aurait dû être écorché vif. Éternels alliés, bêtise et béton avaient conjugué leurs forces pour produire cet enfer fonctionnel où rien ne fonctionnait. »

Et ainsi de suite sur encore une bonne page et demie 🙂

Pour ceux qui voudraient savoir de quoi ça parle, mis à part le diatribe contre cette bibliothèque, voir ici.

Pour ce qui est de la Bibliothèque François Mitterrand, un article de 2007 (Le Monde) retrace les difficultés et polémiques des premières années.

J comme Je continue

Comme le suggérait Mo dans son commentaire sous le billet du 7 août, continuons.

« Étant donné qu’à cet âge-là Cholokhov avait adopté la mode de bien cacher sa pomme d’Adam sous un col roulé stylé ou une chemise dûment boutonnée, les battements surexcités de son cœur devaient être intenables dans sa gorge compressée quand il monta les marches de l’hôtel de ville avec solennité, comme il sied à un lauréat du prix Lénine, sied à un lauréat du prix Staline, sied à un prix Nobel. Il valait donc mieux qu’il garde le bouton de col bien fermé quand en haut des marches il serra la main du bourgmestre local, Hjalmar Leo Mehr, en réalié Meyerovitch, radical socialiste et fils de juifs russes révolutionnaires. On était entre camarades. Il est possible que Cholokhov ait aussi reconnu Olov Palme parmi les invités, un gars de gauche depuis que de ses propres yeux parfois gris, pendant des vacances en Amérique, il avait vu les différences entre pauvres et riches, ministre suédois des Transports et de la Communication à l’époque de cette remise du Nobel mais loin d’être aussi célèbre que vingt et un an plus tard grâce à une seule balle dans le dos tirée par un meurtrier parfait. Bref, du grand monde, des gens importants. Des membres du puissant clan d’éditeurs Bonnier, par exemple : leur réseau laissait des traces jusque dans les fumoirs du palais. Le roi lui-même n’aurait pas voulu rater ce banquet. Gustave VI, commensal soporifique, mauvais au billard, botaniste amateur avec une légère prédilection pour le monde merveilleux du rhododendron, mais d’après les rumeurs un grand amateur de livres, avec une bibliothèque gigantesque dont le dépoussiérage offrait quelques journées plaisantes chaque année au personnel de sa cour. Tous étaient là pour lever le verre au grand Mikhaïl Cholokhov. Et bien sûr aussi pour être parmi les privilégiés qui entendraient son discours et l’applaudiraient longuement.

Pour atteindre la salle du banquet, Cholokhov et ses admirateurs devaient d’abord traverser la galerie des Princes, que le prince Eugène avait cru devoir orner de fresques de sa main, considérant bêtement tout comme Néron qu’une position sociale élevée produisait automatiquement des talents artistiques. Mais au plus profond de son âme obscure, Cholokhov avait une sympathie immense pour l’artiste de troisième zone, pour des raisons qu’il ne pouvait pas montrer, et certainement pas le jour où on lui décernait le Nobel.

Ensuite l’assemblée fut dirigée vers la Salle Dorée. Plus de pompe que de splendeur. Une boîte de pierre ornée de mosaïques d’or, plus de dix-huit mille, selon un historien de l’art qui s’était donné la peine de les compter. La représentation d’une blonde anorexique sur un des murs devait symboliser Stockholm, au centre de la planète, non, au centre de l’univers entier ! La plupart des dessins d’enfants surpassaient qualitativement cette vomissure picturale. Mais une fois de plus Cholokhov devait ressentir une chaude relation fraternelle avec son auteur.

Du plafond de cette caverne à paillettes descendraient bientôt les plats de manière théâtrale, directement de la cuisine. Des nez exercés étaient peut-être capables de reconstituer le menu à l’odeur : une roulade de soles pochées, du poulet farci servi avec une vinaigrette d’asperges et une sauce madère au foie gras, de l’ananas à la macédoine, avec de la liqueur, bien entendu, et des petits fours. Ensuite du café, et par manque d’inspiration une liqueur Marie Brizard et un cognac Courvoisier. Le cœur de cosaque de l’auteur fêté aurait battu plus joyeusement si par magie on avait fait apparaître un cruchon de vodka mais les rumeurs sur son alcoolisme sauvage dès qu’il y avait de la vodka sur la table étaient sûrement sorties depuis longtemps des limites du village de Kroujlinine ; elles s’étaient même fait un chemin au travers du mur de Berlin et le comité du Nobel redoutait probablement qu’un discours soit lu par une langue triplement fourchue.

Le dîner lui-même avait lieu à côté, dans la Salle Bleue, bien qu’elle ait la couleur du rouge désespérant de ses briques. Les sept cents invités cherchèrent bruyamment la place qui leur avait été désignée à table par une logique inconnue et cachèrent le cas échéant leur déception d’être à côté d’un convive de moindre prestige. Les premières bouteilles de Château du Basque 1959, une année exceptionnelle, comme le savent les épicuriens, se décantaient en cuisine en attendant le poulet. Un défilé de serveurs raides, aux visages pitoyables qui imploraient de recevoir un rayon de soleil et une dose de vitamine D, apportaient les coupes de champagne (Pommery & Greno Brut) et il était très pénible pour les invités de ne pas pouvoir déjà y tremper les lèvres, subrepticement. Mais avant de lever le verre de bulles, il fallait que Cholokhov débite son speech.

Il s’avança. Le grésillement du micro lui offrit l’attention internationale qu’il quémandait depuis des années. Il extirpa le discours de la poche de sa veste. Le lissa. Il crachota pour libérer ses cordes vocales. Et bien que ce ne soit qu’une modeste et théâtrale petite toux de fumeur, on y distinguait déjà la fatalité. Ce membre fêté du Comité Central du Parti communiste avait tout l’air, en effet, de ne pas pouvoir échapper indéfiniment à la mort et mourrait , pesant à peine quarante kilos tout habillé, d’un cancer plus affreux que le goulag, non, ce n’est pas vrai, presque aussi affreux que le goulag, en l’an orwellien 1984. Mais soit, c’étaient des soucis pour plus tard. Ce jour-là était le jour, entièrement sien, où on ne penserait qu’à son immortalité. »

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 9-14 (traduction de l’Adrienne)

Le livre n’a pas encore été traduit en français, on peut lire ici ces mêmes pages en néerlandais.

A lire cet extrait on devine aisément que ce n’est pas non plus demain qu’il sera traduit en suédois… ni en russe 😉

I comme incipit

Le dix décembre n’est pas la date la plus joyeuse pour organiser une fête à Stockholm mais ça n’aura pas gêné Mikhaïl Cholokhov quand il est arrivé dans cette ville en 1965 pour y recevoir son prix Nobel de littérature. Il savait ce qu’était l’hiver. Comment il charrie des glaçons, ainsi qu’il l’a décrit dans cet unique roman grâce auquel on se souviendrait toujours de lui, tout au moins aussi longtemps que l’humanité chercherait quelque chose dans un livre. Et même si le vent pouvait faire rage sur les lieux où une médaille d’or aspirait impatiemment à sa poitrine, le caractère de Cholokov nous permet d’imaginer que dès qu’il est arrivé sur les côtes suédoises, il a ôté sa veste avec ostentation pour illustrer sa robustesse de cosaque. Même s’il l’aura gardée, bien sûr, d’abord par politesse, et aussi de peur d’égarer par ce moment d’orgueil le discours qu’il conservait précieusement dans sa poche intérieure, en vue du banquet. Lui, ce « Léon Tolstoï du peuple », s’était encore dépêché avant le départ d’aller chez un coiffeur de Moscou et il avait aspergé sa tête, prête à être taillée dans la pierre, de quelques gouttes de parfum, pour recevoir le prix que le vrai Tolstoï – le vrai mais manifestement moins ‘peuple’ – n’avait jamais reçu. C’était son jour. Le jour où il réglait définitivement son compte avec ses sombres années comme docker, comptable, tailleur de pierre, sabotier, contrôleur des contributions, homme à tout faire et complice des moins que rien. Liquider le passé avec tous ces culs léchés pour gravir les échelons dans le journalisme. Qu’il ait dû démarcher des éditeurs avec ses premiers manuscrits ne le rendait que plus grand en cet instant, lui, le fils d’une mère analphabète. Il éprouvait un immense plaisir en imaginant la colère de tous ces rédacteurs comprenant tout à coup qu’à l’époque ils avaient refusé les premiers balbutiements d’un futur prix Nobel. Dans peu de temps sa trogne ornerait les timbres de cinq kopecks, des plaques pour les rues qui porteraient son nom étaient en voie de fabrication, bien entendu, et seule la vie éternelle pourrait le priver de funérailles nationales.

Tien december is niet de vrolijkste datum denkbaar om in Stockholm een feestje te organiseren, maar daar zal Michail Sjolochov weinig last van hebben gehad toen hij in 1965 deze stad aandeed om er zijn Nobelprijs voor Literatuur op te pikken. Hij wist wat winter was. Hoe het ijs kan kruien staat beschreven in die ene roman waarom hij altijd herinnerd zou blijven, zolang de mensheid tenminste nog iets in boeken wenste te zoeken. En hoewel de wind lelijk huis kan houden op de plaats waar een gulden medaille ongeduldig lag te verlangen naar zijn borst, moet Sjolochovs karakter het ons toestaan te fantaseren dat hij zelfs, eenmaal aangekomen aan de Zweedse scherenkust, ostentatief een jasje heeft uitgedaan om zijn gehardheid als rasechte Kozak te illustreren. Al zal hij die jas natuurlijk wel hebben aangehouden, enerzijds uit beleefdheid, en anderzijds uit angst dat hij de banketrede, die hij zorgvuldig in z’n binnenzak bewaarde, door deze vestimentaire overmoed kwijt zou raken. Hij, de zogenaamde ‘Leo Tolstoj van het volk’, was voor zijn heenreis in Moskou nog snel even naar de kapper gegaan en had een paar druppels parfum over zijn spoedig uit te beitelen kop gesprenkeld om de prijs in ontvangst te nemen die de echte doch kennelijk minder volkse Tolstoj nooit had mogen krijgen. Dit was zijn dag. Definitief afgerekend werd er vandaag met zijn sombere jaren als dokwerker, boekhouder, steenkapper, kloefkapper, belastingcontroleur, manusje-van-alles en handlanger-vanniks. Afgerekend, met de konten die hij had gelikt, zich moeizaam een weg naar boven lebberend als journalist. Dat hij met zijn eerste manuscripten had moeten leuren maakte hem in deze stonden alleen maar groter, hij, zoon van een analfabete moeder. En hij voelde met genoegen de woede van al de redacteuren die opeens begrepen dat zij destijds het prille gepruts van een toekomstig Nobelprijswinnaar hadden afgewezen. Het kon niet lang meer duren of zijn tronie zou prijken op een postzegel van vijf kopeken, straatnaambordjes met zijn naam waren al onderweg naar de letterzetter, uiteraard, en alleen het eeuwige leven kon hem nog een staatsbegrafenis ontnemen.

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, incipit, pages 7-9.

Traduction de l’Adrienne, qui n’a eu besoin que d’un tout petit encouragement, grâce à la demande de Golondrina sous le précédent billet consacré à ce livre, pour se remettre à un de ses passe-temps préférés 😉

Un des thèmes principaux du livre est la liberté de penser en général et la liberté artistique en particulier, le droit d’exercer son art et le prix qu’ont dû payer de nombreux Bulgares, musiciens, écrivains… envoyés au camp de concentration de Béléné par le régime communiste.

Dimitri Verhulst rejoint la thèse selon laquelle Cholokov est un plagiaire, qui aurait recopié et détruit le manuscrit de Fyodor Kryukov après l’arrestation de celui-ci.

Cosaque comme Cholokov, Kryukov avait été soldat de l’armée des Russes blancs. Des auteurs comme Soljenitsyne et d’autres émettent ces accusations depuis longtemps.

H comme Haruki

La première fois qu’un élève a déclaré à Madame:

– Moi, je n’aime pas la poésie.

Il lui a bien fallu trois secondes pour déglutir et arriver à prononcer un:

– Ah bon?

Suivi de la question:

– En néerlandais non plus?

Après elle en faisait un défi personnel de réussir à trouver LE poème qui parlerait à l’élève imperméable à ses beautés.

Mais toujours, quelque part, et pendant de nombreuses années, il lui restait dans la tête une sorte de « comment peut-on ne pas aimer la poésie?« 

Bref, aujourd’hui elle comprend, bien sûr.

Prenez par exemple ces millions de gens qui adorent la littérature japonaise en général et Murakami en particulier.

Et Madame?

Et bien, elle continue à faire des efforts et à espérer qu’un jour, elle sera « touchée » 🙂

En ce moment, elle lit ceci.

7 phrases

Tout pilote de combat américain comprenant la quintessence de la guerre doit avoir pris du plaisir à bombarder Sofia le 30 mars 1944: une ville splendide, accro au jazz et au foot, vivante comme jamais, habitée par des gens dont le talent pour la joie avait déjà souvent été mis à l’épreuve mais qui persistaient à rire malgré tout. Se plaindre de la vie était plutôt une occupation de nantis, par sentiment de culpabilité. Mais que ce soit la guerre ou la paix, quand le joyeux virtuose Sasho Sladoura prenait son violon, c’était le swing et le « schwung » dans les cafés où il jouait, le paradis à moitié prix. […] en moins de cinquante ans, la modeste bourgade de onze mille habitants s’était métamorphosée en un début de métropole comptant trois cent mille âmes. Voilà qui augmentait considérablement les chances des soldats américains de faire mouche. Même pour un tireur souffrant de strabisme il y avait des lauriers à glaner. Même une balle perdue pourrait encore abattre quelque chose de beau, un enfant, qui sait.

Elke Amerikaanse gevechtspiloot die de kwintessens van oorlog vatte, moet het een plezier hebben gevonden om de dertigste maart 1944 Sofia te bombarderen: een prachtige stad, verslaafd aan jazz en voetbal, levendig als nooit voorheen, bevolkt door mensen wier talent voor vrolijkheid al vaker op de proef was gesteld maar die ondanks alles volhardden in de lach. […] de stad was op een kleine vijftig jaar tijd van een bescheiden gemeente met elfduizend inwoners in een driehonderdduizend zielen tellende beginnende metropool gemetamorfoseerd. Zoiets verhoogde de kansen van de Amerikaanse soldaten op een voltreffer aanzienlijk. Zelfs voor een schele schutter viel er eer te rapen. Ook met een hopeloos verdwaalde kogel viel iets prachtigs nog, een kind misschien, kapot te schieten.

Dimitri Verhulst, Het leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 15-16 (traduction de l’Adrienne)

Le livre n’a pas encore été traduit en français, on peut lire ici les premières pages en néerlandais.

R comme racines

Il y a un mot qui énerve beaucoup l’Adrienne, non pas le mot mais l’idée qu’il y a derrière, et elle a été très heureuse de voir que quelqu’un partageait son avis 😉

« Quelles sont nos racines? Et même, en a-t-on? Le débat fait rage, il est politique, moral, culturel, il tourne en rond et il m’exaspère. Je regarde sous mes pieds: pas de racines, je marche sans peine, je me déplace comme je veux. Les racines nationales, chrétiennes, européennes, c’est une métaphore, une image, une idée, on passe de l’un à l’autre par glissements de langage, on fait l’aller et le retour entre le propre et le figuré, on ne sait plus de quoi on parle, ça n’empêche pas de parler, de s’engueuler, d’envisager même de se battre; ça m’exaspère. Ce que j’ai appris de consistant sur les racines, c’est pour avoir roulé à toute vitesse [en rollers] dans les rues tant qu’elles étaient bitumées. […] J’ai appris ceci de fondamental en parcourant Lyon la nuit sur mes rampes de roulettes lancées à tout vitesse: les racines, c’est ce sur quoi on trébuche. Voilà une bonne définition de la prétendue racine humaine, et qui explique qu’elle nous lance dans d’absurdes débats. […]

La racine humaine, si on en revient à cette image approximative, est perçue spontanément comme ce qui nous tient, nous nourrit, et nous relie à un passé ancestral qu’étrangement l’on pense enfoui, d’autant plus profond qu’il est ancien, cela doit être l’influence de nos rites funéraires. […]

La métaphore de la racine appliquée à l’homme est un caillou dans la chaussure, tout à la fois symboliquement parlante et botaniquement fausse, on y revient toujours, on s’en agace aussitôt, on la rejette, et on y revient sans le souhaiter. On le sent, dit-on, que l’on a des racines; comme si on le pouvait. L’homme n’est pas un arbre, la cause est entendue, les racines qu’on lui prête sont une image inventée, mais sans doute est-ce cela la meilleure propriété de cette image: la racine est ce sur quoi on trébuche, ce qu’on n’a pas choisi et qui est toujours en travers du chemin, ce qui par là même fait le chemin. »

Alexis Jenni, Parmi les arbres. Essai de vie commune, Actes Sud, 2021, extraits des pages 27 à 36.

Toute l’info et les premières pages à lire sur le site de l’éditeur, d’où vient aussi l’illustration ci-dessous.

Merci à l’amie qui m’a offert ce livre!

K comme Kroniek

Une autre lecture qui avait été conseillée à cette fameuse cinq-centième de la TGL dont il était question hier, c’est L’Intranquillité de Pessoa mais à sa bibliothèque communale, l’Adrienne a trouvé le livre ci-dessus et rien ne pouvait mieux lui convenir que ce titre qui parle du temps qui passe 😉 et qui commence par un point commun qu’elle a avec l’auteur – et qu’ont de nombreux enfants, probablement – faut juste espérer que ça s’arrête là, les points communs, parce que le type était quand même assez fou.
Plus fou que l’Adrienne, ose-t-elle penser!

Ik heb van kleins af aan de behoefte gehad mijn wereld te verrijken met fictieve persoonlijkheden, zorgvuldig door mij geconstrueerde dromen die met een fotografische helderheid voor mijn geestesoog verschenen en door mij tot in het diepst van hun ziel begrepen werden. Toen ik nog maar vijf jaar oud was – een eenzaam maar niet ongelukkig kind – kreeg ik al gezelschap van figuren uit mijn dromen: een Kapitein Thibeaut, een Chevalier de Pas en anderen die ik nu vergeten ben. Ik herinner me ze vaag of helemaal niet meer, hetgeen tot de dingen in mijn leven behoort die ik het meest betreur.

Fernando Pessoa, Kroniek van een leven dat voorbijgaat, Van Oorschot, Amsterdam, 2020, p.7 (incipit) – ou ‘chronique d’une vie qui passe’, textes rassemblés et traduits par Michaël Stoker.

Tout petit déjà j’avais besoin d’enrichir mon univers de personnages fictifs, de rêves soigneusement construits que je voyais aussi nettement que des photos et que je comprenais du fond de l’âme. Je n’avais que cinq ans – un enfant solitaire mais pas malheureux – quand j’avais déjà la compagnie des figures nées de mon imagination: un Capitaine Thibeaut, un Chevalier de Pas et d’autres que j’ai oubliés. Je m’en souviens vaguement ou pas du tout, ce qui est une des choses de ma vie que je regrette le plus. (traduction de l’Adrienne)

J comme JOY

C’est fou le nombre de gens qui sont ‘fan‘ de Virginia Woolf et qui ont conseillé sa lecture, à commencer par une ancienne élève, et ce ne sont pas les quelques tentatives entreprises pour satisfaire ceux et celles qui l’ont poussée à la lire qui ont convaincu Madame: chaque fois elle s’est dit: « C’est pour ça qu’on fait tout ce tam-tam? »

Alors pourquoi refaire une tentative, vous direz-vous.

D’abord parce que ce serait bête de passer à côté de quelque chose de vraiment bien, et puis pour deux autres raisons toutes récentes, la visite de Charleston House, imprégnée de souvenirs de la fratrie Woolf, et la 500e Grande Librairie, où « To the lighthouse » était conseillé par Paul Auster.

On trouve ce roman en ligne et peut-être est-ce de bon augure: il y a trois fois le mot ‘joy‘ à la première page 🙂