L comme Lola Lafon

« Vous écrivez les jeunes  filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d’enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d’autocars brinquebalants, de trains et de voitures d’inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille. »

Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, Actes Sud, 2017, p.7 (incipit)

Mery, Mary et Patty (Patricia Hearst) sont trois jeunes filles enlevées à des époques très différentes mais qui ont fait le même choix: rester avec leurs ravisseurs, dont elles épousent la cause.

Mais que ce soit une tribu indienne au 17e siècle ou un groupuscule marxiste au 20e, la société n’accepte pas ce choix. « Que menacent-elles, ces converties, pour qu’on leur envoie polices, armées, prêtres et psychiatres, quelle contagion craint-on ? » écrit Lola Lafon sur le site de son éditeur, Actes Sud.

Une narratrice dont on ne découvre l’identité que vers la moitié du roman s’adresse d’un ‘vous’ parfois assez agressif à un personnage (Gene Neveva) et raconte ces quelques mois des années 1974-75: l’enlèvement de Patty Hearst, ses messages, la préparation de son procès, la photo ci-dessus, quand Patty Hearst a changé de camp et décidé de s’appeler Tania:

« Y a-t-il quelqu’un derrière cette image? Quelqu’un à qui Tania adresse ce demi-sourire figé. Quelqu’un qui lui aurait enseigné cette posture de flingueuse, jambes écartées, sur le qui-vive, prête. Quelqu’un qui a positionné ses doigts, un par un, ça s’apprend, tout s’apprend, main droite sur la crosse, un doigt sur la détente, la main gauche ramassée au-devant du chargeur. »

Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, Actes Sud, 2017, p.123

Tout en ayant l’air de parler de choses relativement anciennes, ce livre est brûlant d’actualité, aussi bien quand il s’agit de suivre ou pas les chemins tout tracés que quand il s’agit des Etats-Unis, de la presse, de la logique de guerre et autres joyeusetés.

Passionnant par son contenu et par les questionnements qu’il suggère!

Critique de Télérama ici et info chez l’éditeur ici.

 

O comme ook al…

De bloemenMême si le monde était en flammes, le trafic postal fonctionnait parfaitement. Des lettres voyageaient entre Gierle et Hoogstraten. Hortence y mentionnait tous les petits faits du village. Elle parlait de la plaie purulente d’une tante, de la jambe enflée d’un oncle buveur de lait. Louis la voyait debout au comptoir de son magasin, écrivant avec son petit bout de crayon à la pointe émoussée, pendant qu’il s’occupait du beurre dans le séjour. Maintenant, il achetait le beurre tout prêt à la laiterie pour le revendre au magasin. 

Ook al stond de wereld in brand, het postverkeer werkte vlekkeloos. Brieven gingen over en weer tussen Gierle en Hoogstraten. In haar brieven meldde Hortence alle kleine gebeurtenissen van het dorp. Ze had het over een stinkende etterwonde van een tante, het dikke been van een botermelk drinkende oom. Louis zag Hortence staan aan de winkeltoog, schrijvend met haar stompe potloodje, terwijl hij met zijn boter bezig was in de woonkamer. Hij kocht de boter nu kant-en-klaar in de melkerij om ze verder te verhandelen in de winkel.

Koen Peeters, De Bloemen, Meulenhoff/Manteau, 2009, début du chapitre 11 (p.61) traduction de l’Adrienne.

Le narrateur-auteur retrace une partie de la chronique familiale, en remontant jusqu’à ses grands-parents paternels, Louis Peeters et Hortence Proost. Comme point de départ, il utilise les lettres que sa grand-mère Hortence envoyait chaque semaine à ses deux fils aînés, qui étaient à l’école secondaire dans un pensionnat d’où ils ne revenaient que toutes les six semaines. C’est la guerre de 40 et leur région – en Campine – toute proche du port d’Anvers et des bassins miniers, voit de nombreux bombardements, jusqu’aux V1 et V2 en 1945.

Voici l’incipit:

Louis Peeters avait dix ans quand il a décidé de quitter la ferme familiale. C’est arrivé la première année du siècle passé, le jour où le cochon a été tué. Le gros, le gras, le patapouf qui faisait chanter la petite sœur: ‘Mas, le bon Mas,…’

Louis Peeters was tien jaar toen hij besliste om de ouderlijke boerderij te verlaten. Het gebeurde in het eerste jaar van de vorige eeuw, op de dag dat het varken werd geslacht. De dikzak, de vetzak, de papzak, over wie Louis’zusje zong: ‘Mas, lekkere Mas …’

Koen Peeters, De Bloemen, Meulenhoff/Manteau, 2009, début du chapitre 1 (p.11, incipit) traduction de l’Adrienne.

Tu vois, dit l’Adrienne à l’ami chez qui elle est en visite vendredi après-midi, tu vois pourquoi tu devrais mettre tes souvenirs sur papier?

L’ami a des tas d’histoires familiales à raconter, toutes aussi belles que celles du livre de Koen Peeters, et sept petits-enfants qui, l’Adrienne en est sûre, seraient tellement heureux de les avoir, un jour…

source de la photo ici

I comme incipit

C’est la première fois, j’avance vers un immeuble des quartiers interdits, je suis attendu, la première fois depuis trente ans, en riche logis, Wakami vit là depuis des mois, jamais ne m’a invité, il a déménagé, jamais ne m’a dit, maintenant qu’il sait il devient accueillant, il promet rhum toujours et acras en quantité sauf qu’il convoque entre les heures de collation, maintenant qu’il sait il ne lâche pas, il a téléphoné trois fois et laissé deux messages, décidé le jour et l’heure, et je marche vers là, j’avais autre chose à faire sauf que s’en fiche, il réalise qu’il est le dernier, vexé affreusement, métis sourcilleux, il demande réparation.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15 (incipit)

Ne demandez pas à l’Adrienne, elle qui déteste le foot, pourquoi elle a pris à la bibliothèque ce pavé de 480 pages où un narrateur photographe raconte les cent jours qu’il a passés à prendre Zidane en photo dans le but d’en faire un album.

Ou alors relisez cet incipit avec ses drôles d’ellipses de verbe, de déterminants, ellipses qui rendent la lecture plus lente, plus laborieuse, et vous aurez la réponse: c’est pour ces particularités de langage qu’elle a pris ce livre…

J’ai raconté Zidane à tout le monde, concierge, cousines, mes voisins supérieurs si taiseux et les inférieurs qui protestent contre James Brown de matin à nuit. A tous sauf à lui. Je me suis répandu aux étages et vanté dans les commerces du quartier, de Denfert jusqu’à Alésia. Ces jours où je suivais Zidane. Je n’allais pas en parler toute ma vie. J’ai dit cent fois et mille l’idylle brève, les cent jours d’amour, jusqu’à perdre souffle, ces mêmes phrases, mêmes mots, bègue à dire et redire. A entendre le nom de Zidane rares font les dédaigneux, les visages fléchissent, fans et raffinés, yeux en extase, bouches bées. Transi au bout du fil, Wakami n’est pas mieux, excité à l’idole, dévot comme un footeux en tunique publicitaire.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15-16 (suite de l’incipit)

Dès qu’on est « entré » dans le livre, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur fait dans l’épopée homérique, non seulement par le contenu, mais tout autant par la forme. Comme s’il était un aède d’aujourd’hui, un jongleur des cités,  un trouvère de la zone.

Alors on se souvient que le titre est précisément « Chant furieux ».

Je ne vais pas me mettre en louange auprès de Paris ravalée à neuf et donner des larmes pour ces débauches d’hygiène soutenues de chimie. La ville houille et suie est devenue blanche comme à son début haussmanien à coches et satins. La capitale sale où nous errions faisait abri pour les populations parlant le français acceptablement. Acceptable à ce point que Mouss y comprenait peu, Sidibé à demi. Notre cavale balle au pied s’accompagnait d’étranges syllabies (sic) et de sons heurtants. Nous étions bilingues et parlions à fol débit. La ville attrapait nos mots fautifs passés au rabot, elle engloutissait, magnanime, nos langues reptiliennes. Nous jetions aux passants des insultes sorties d’un pistolet à eau, des giclées sans grammaire, baves en suspension.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.23

On pourrait très bien parodier le « Menin aeide, thea, Peleiadeo Achileos oulomenen… » 🙂

Info, résumé et premières pages sur le site de Gallimard.

7 citations de Michel Serres

Nous vivons aujourd’hui une crise aiguë des langues. […] elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.
Les Cinq sens, Michel Serres, éd. Bernard Grasset, 1985 p. 376
Voici ma définition de la culture : ce qui permet à un homme cultivé de n’écraser personne sous le poids de sa culture. Et la science est ce qui permet à un savant de ne pas abuser de son savoir. 
Des sciences qui nous rapprochent de la singularité, p.383, in La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006 
Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de « dactylo.».
Petite Poucette, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2012, p. 14
Dix Grands-Papas Ronchons ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire qui paiera longtemps pour ces retraités :  “C’était mieux avant.” Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. Qui commence ainsi : avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… rien que des braves gens ; avant, guerres et crimes d’état laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts. Longue, la suite de ces réjouissances vous édifiera. […]
[…] Plus tard, j’eus à mesurer les distances du savoir. Mieux valait habiter Paris ou une grande ville pour accéder aux bibliothèques, aux universités, aux centres documentés. Un renseignement, une citation pouvaient coûter des journées de voyages et des heures de recherche. Clic, aujourd’hui, un centième de seconde pour le même résultat.
C’était mieux avant !, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2017
Ces paroles ignobles de la Marseillaise où on parle du sang impur des ennemis, qui est un mot d’un racisme tel qu’on devrait avoir honte de l’enseigner aux enfants. Quels que soient les ennemis, qu’ils aient un sang impur, c’est quand même d’un racisme, j’aurais honte de l’enseigner à mes étudiants, ils ont tous un sang pur et l’impureté du sang est quelque chose qui me fait horreur. […] Ce n’est pas seulement un imaginaire raciste, c’est une tradition qui a été si longue qu’elle a fondé beaucoup de traditions politiques, beaucoup de philosophies du droit .
Michel Serres, 9 mai 2008, France Culture, dans Vendredis de la philosophie.
Et en numéro 7, un extrait plus large que Madame propose chaque année en septembre à la sagacité de ses élèves de sixième (la Terminale):

Michel Serres, « Qui en saigne », Le Monde de l’éducation, septembre 1998

Interrogez un grand homme de science, il vous dit que pour apprendre les mathématiques, la chimie ou la physique…. il faut commencer au plus tôt : dès l’école élémentaire. Certes; faisons‑le donc. De même, seul le jeune âge s’adapte vraiment aux langues étrangères. Au travail, de nouveau. Ainsi, pour l’histoire, le sport, les Jeux olympiques… En groupes de pression, les experts, écoutés des politiques, poussent en amont la formation. Dès lors, descendent comme la foudre sur la tête de l’enfant ‑ et de l’instituteur ‑ les exigences des savants, plus les ignorances parallèles des adultes impuissants. Le voilà obligé d’apprendre au plus vite tout ce dont ses parents rêvent, tout ce dont la société a besoin, tout ce que chacun abandonna et regrette. Fini le vert paradis.

Or comme chacun diffère de tout autre: la blonde, le grand, le maigre, la surdouée, le cas social…, la classe met du temps à trouver l’unité favorable à l’exercice en commun. Admirez alors comment une société qui n’a plus aucun projet (ni politique, ni social, ni culturel, sauf le calcul mortel d’enrichir de rares personnes pour mieux affamer l’humanité entière et, pour commémorer ou condamner son passé, l’ouverture quotidienne de musées funèbres), qui ne sait plus donc dans quel but d’avenir éduquer ses enfants, oblige les plus jeunes d’entre eux à concevoir, à leur âge et pour eux-mêmes, leur propre dessein de formation, avec l’aide souple de l’instituteur, acculant ce dernier à recevoir, dans sa classe, autant de classes différentes que d’enfants. L’abandon de l’éducation par les parents, la famille, le quartier, la ville et toute autre communauté rejaillit aujourd’hui sur l’école, où tout, désormais, doit se faire, où tout donc, par saturation, devient irréalisable.

la plupart des autres citations viennent dici.

Z comme Zorzi

Il a écrit un livre qui s’appelle L’Harmonie du monde, l’armonia del mondo (publié en latin en 1525). Homme de la renaissance italienne, Vénitien, érudit apparemment curieux de tout, comme il se doit pour l’uomo universale de l’époque. 

Vous savez comment se passe une recherche internet: de fil en aiguille, vous allez des paquebots de la lagune à une église à un moine franciscain qui se met à étudier l’hébreu pour lire les écrits bibliques dans le texte… Et ainsi vous arrivez chez Francesco Zorzi et vous vous passionnez pour son Armonia del mondo au point de vouloir le lire. Vous arrivez sur un article qui en parle en des termes très élogieux:

« un libro che si fa ancora leggere per lo stile raffinato, e per l’utopia simbolica che lo anima. L’armonia di cui parla il titolo è quella, segreta e divina, che lega tutti gli aspetti del reale.

un livre encore intéressant à lire pour son style raffiné et pour l’utopie symbolique qui l’inspire. L’harmonie dont parle le titre est celle, secrète et divine, qui relie tous les aspects du réel.

è un sorprendente progetto intellettuale, ora per la prima volta reso accessibile in italiano dalla traduzione di Saverio Campanini, accompagnata da un ricco apparato di note e commenti. Una smisurata città ideale di parole da riscoprire e in cui, perché no, gradevolmente perdersi.

c’est un projet intellectuel surprenant, rendu accessible pour la première fois en italien par la traduction de Saverio Campanini, qui l’accompagne richement de notes et de commentaires. Une immense cité idéale de mots à redécouvrir et où – pourquoi pas – se perdre agréablement. » (traduction de l’Adrienne)

Voilà en effet à quoi l’Adrienne perd agréablement son temps.

Cependant, à tous ces amis et gentils collègues inquiets pour sa santé mentale et son bien-être futur, qui lui posent la question: « Mais à quoi passeras-tu ton temps, quand tu n’auras plus l’école? » elle peut difficilement répondre « Je le perdrai sur google » 🙂

X c’est l’inconnu

Un secret, c’est l’histoire d’une conspiration familiale destinée en principe à protéger le narrateur mais qu’on finit par lui dévoiler.

A quoi bon, en effet, et jusqu’à quand continuer à lui taire un truc dont il aurait de toute façon eu vent, un jour ou l’autre? N’avait-il pas, à l’âge de cinq ans à peine, découvert dans sa cachette un jouet ayant appartenu au premier né? Ne s’était-il pas inventé un grand frère, clin d’œil ironique à l’histoire qu’on lui cache, comme s’il avait percé le secret tout seul, sans qu’aucun des initiés ne l’ait trahi?

Mais chut! je n’en dirai pas plus 🙂 C’est un livre à lire!

***

écrit avec quelques jours de retard pour les Plumes d’Asphodèle chez Emilie, avec les mots imposés suivants: coffret, cachette, conspiration, dévoiler, principe, chut, clin d’œil, initié, vent, trahir, taire, truc, polichinelle, percer, protéger. On peut laisser de côté les trois derniers.

T comme Tyler

Il paraît que tous les livres d’Anne Tyler se déroulent au sein de familles au sens large – de celles où il y a une pièce rapportée ou comme dans celui-ci, trois enfants d’un précédent mariage du mari.

Au centre se trouve une femme, bien évidemment, ici elle s’appelle Rebecca, a cinquante-trois ans et n’est subitement pas trop contente de ce qu’elle est devenue.

Elle a abandonné ses études pour épouser un homme qui avait déjà trois petites filles et six ans plus tard elle était veuve avec quatre enfants. Maintenant que les quatre filles sont mariées et qu’elle est plusieurs fois grand-mère, elle se demande si elle a fait les bons choix.

Que serait-elle devenue si elle avait épousé son amoureux, Will, qu’elle a laissé tomber du jour au lendemain sans explications, pour épouser en quinze jours un divorcé avec trois enfants?

Elle qui aimait le calme, la lecture, les études, n’a plus ouvert un livre ni même lu un article un peu sérieux et vit entourée de gens, sans avoir une minute à elle.

Rebecca décide donc de se donner une seconde chance de « faire le bon choix » et recontacte Will, l’amoureux éconduit trente-cinq ans plus tôt…

Le livre a fait l’objet du téléfilm visible ci-dessus (2004) avec Blythe Danner, Peter Fonda, Faye Dunaway, Jack Palance… Il est extrêmement fidèle au texte, sauf sur un point: Rebecca, dans le livre, est une femme qui a un grave problème de surpoids. Mais l’actrice est mince comme un fil.

anne tylerLire le premier chapitre ici.