7 premières phrases

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Je suis convoquée. Jeudi à dix heures précises.

On me convoque de plus en plus souvent: mardi à dix heures précises, samedi à dix heures précises, mercredi ou lundi, à croire que les années ne sont qu’une semaine. Je n’en suis pas moins étonnée que l’hiver, après cette fin d’été, revienne bientôt.

Sur le chemin qui mène au tramway, les buissons aux baies blanches se remettent à pendre entre les palissades. Comme des boutons de nacre qui seraient cousus en bas, peut-être jusque dans la terre, ou comme des boulettes de pain. Ces baies sont bien trop petites pour être des têtes d’oiseaux blancs détournant le bec, mais je ne peux m’empêcher de penser à des têtes d’oiseaux blancs.

Herta Müller, La convocation, Métailié, 2001, p.7 (incipit), traduit de l’allemand par Claire de Oliveira.

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On ne peut pas dire que l’Adrienne soit une rapide: dix ans déjà que Herta Müller a obtenu le prix Nobel et voilà le premier livre qu’elle lit de cet auteur 🙂

Née en 1953 en Roumanie – dans la minorité germanophone de la région de Timișoara (le Banat n’est roumain que depuis 1918) – où elle a vécu jusqu’en 1987, donc deux ans avant la fin du régime de Nicolae Ceaușescu, Herta Müller se trouve entre deux cultures et deux langues, le roumain et l’allemand.

L’histoire de La Convocation est presque totalement exempte de références à quelque pays, région ou ville que ce soit, mais on reconnaît la Roumanie à des tas de petits détails, comme ce « baisemain des plus experts, du bon vieux temps de la monarchie, à sec et en douceur, au beau milieu de la main » (p.56) et les hommes qui se soûlent à l’eau-de-vie de prune (la țuică), le seul produit disponible en abondance dans un pays qui manque de tout.

Au travers de la narratrice convoquée pour la énième fois chez le commandant Albu, en suivant son trajet en tramway et tout son passé qui défile en pensée, on ressent l’angoisse d’une vie dans un régime totalitaire, où chacun espionne l’autre, une situation qui est d’autant plus oppressante qu’elle est sans issue: on ne peut échapper à la police ni s’échapper de ce pays ni améliorer sa situation personnelle, professionnelle ou financière.

Sa seule amie, Lilli, trahie par celui qui allait l’aider à rejoindre un pays voisin, est tuée par un soldat au passage de la frontière.

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image de couverture et info ici.

article de La libre Belgique ici.

U comme une confession

faux passeports

Depuis neuf ans, je n’ai plus connu cette disponibilité, cette attente, ce sentiment d’être prêt à recevoir une visite inconnue à laquelle, d’avance, on se soumet tout. Neuf ans pendant lesquels amour, famille, métier, tout ce qui occupe l’âme et les jours de la plupart des hommes, avait en fait, cessé de dépendre de moi; neuf ans pendant lesquels je ne fus rien d’autre qu’un communiste, un révolutionnaire, un militant; neuf ans pendant lesquels, armé de cette grâce que peut conférer aussi une foi terrestre, je tins en mépris toute activité qui ne fût un combat. (1) (p.13)

Ah! combien de séances nocturnes, autour des tables en bois blanc, à discuter les thèses, à chercher les mots d’ordre; combien de meetings, dans les salles saturées de fumées et de sueur, d’impatience et d’espérance; combien de manifestations et dans combien de villes, au-devant de ces cortèges escortés des camions de police et guettés par les fusils; combien d’itinéraires à travers cette Europe où mon destin m’enfermait, toujours seul contre le pouvoir, automitrailleuses de Hambourg, barque illégale sur la Baltique, rets de gendarmes de Sofia, officiers à toutes les frontières – il faut passer, passage, passe-passe, faux passeports. (2) (p.13-14)

Remonterai-je le cours de ces neuf années? 1919. J’écrivais en ce temps-là. Écrivais-je? Ou si, croyant capter le monde, je le rêvais! Tout à coup, le parti communiste me prit tout entier.
J’éprouve encore ce mouvement qui, alors, s’empara de moi. La faculté de droit. Les auditoires obscurs de la rue des Sols. Les cours étaient pleins de soldats qui revenaient du front. Le soir, dans les brasseries, on agitait frénétiquement le destin du monde (p.14)

[…] l’illusion enivrante de trouver dans Marx une explication complète et cohérente du monde terrestre dans son passé, son présent et son avenir. En fait, je disais que je venais au communisme par les voies de la doctrine, mais je sais maintenant que ce qui me persuadait, c’étaient les tristes images de la vie: une ouvrière éblouie devant de faux bijoux, l’air content d’un garçon livreur mal lavé, les queues des cinémas, tout ce qui montrait la bourgeoisie appâtant les pauvres avec son matérialisme veule et l’appétit de la perdition. (3) (p.15)

Je parlais le soir dans des groupes d’étudiants et pour frapper leur esprit, j’élevais avec ferveur l’ombre de bouleversements sanguinaires. Plusieurs me suivaient et s’assemblaient autour de moi. Depuis, ils ont rejoint leur classe et parlent avec attendrissement de ces engouements généreux. C’est ainsi que je fus délégué de mon pays à cette assemblée où quelques jeunes intellectuels venus des universités d’Europe fondèrent l’Internationale des étudiants communistes. (p.15-16)

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(1) Voir le billet du 20 octobre, sur Faux passeports, de Charles Plisnier.

(2) c’est moi qui souligne ces mots qui ont donné leur titre au livre.

(3) ce qui est aujourd’hui le discours des militants de l’écologisme…

Bilan du 20: Faux passeports

faux passeports

Formidable leçon d’histoire, document humain à la fois touchant et terriblement actuel,  on ne peut qu’applaudir l’initiative d’Espace Nord d’avoir réédité ce livre de 1937.

Un narrateur (1) retrace son parcours au travers de cinq récits qui s’échelonnent entre Noël 1919, à Genève, lors d’un congrès d’étudiants socialistes, et août 1936, quand à Moscou ont lieu les « purges » orchestrées par Staline, les procès et la condamnation à mort de quelques héros d’octobre 1917.

Cinq histoires, cinq portraits finement brossés, avec leurs tiraillements, leurs conflits intérieurs, leur engagement politique et ses lourdes conséquences dans leur vie privée.

Pilar et Santiago, Espagnols réfugiés en Belgique, Ditka et Multi, à Belgrade, Carlotta et Alessandro, expulsés d’Italie par la montée du fascisme, le Français Corvelise et sa fille Françoise, pour qui en 1914 il a choisi de déserter, et enfin Iégor, un des héros d’Octobre 1917 et compagnon de Trotski.

Rencontres qui confrontent aussi le narrateur avec son propre engagement politique et ce qu’il est prêt – ou non – à sacrifier pour sa cause. C’est ainsi que ce livre rejoint les questionnements qui seront la clé de voûte d’œuvres plus tardives, comme Les Justes (1949) de Camus ou Montserrat (1948) d’Emmanuel Roblès.

Comme dans Les Justes, deux camps s’affrontent: ceux pour qui la fin justifie les moyens – et qui par conséquent sont prêts au pire pour que leur cause l’emporte – méprisent ceux qui ont des scrupules moraux et qui, comme Kaliayev (2) ou comme le narrateur, veulent garder leur « dignité d’homme » (p.20) et se refusent à aller contre leur conscience. Ceux qui comme Plisnier lui-même voient « s’annoncer un autre despotisme ». Raison pour laquelle il refuse d’adhérer à l’idéologie stalinienne et est exclu du parti dès 1928.  

Comme dans Montserrat (3), le narrateur se trouve pris dans un terrible dilemme, dans des doutes sur son action et leur issue: « D’où vient aussi que je ne suis plus assuré de mon vrai devoir? » (p.322) qui culmine en un « Si je me trompais? ».

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(1) que Plisnier ne veut pas qu’on confonde avec lui, mais qui serait-il d’autre, puisqu’il relate son propre parcours et ses rencontres (« Le personnage qui dit « je » dans ce livre souhaiterait garder quelque mystère » p.11, Avertissement)

(2) Kaliayev: Stepan, j’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.
Stepan: Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien…
Kaliayev: Les hommes ne vivent pas que de justice.
Stepan: Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ?
Kaliayev De justice et d’innocence.

(3) Montserrat (qui l’a repoussé) Grâce à Bolivar, l’heure viendra où ce pays, je vous le répète, deviendra une grande nation d’hommes libres ! Grâce à Bolivar !
le comédien: Écoute donc ! Tu ne peux pas faire cela ! Tu ne peux pas tuer six êtres pour en sauver un seul !
Montserrat Comprenez ! Comprenez ! Je sais bien qu’il vous est dur de comprendre… Ce n’est pas la vie de six êtres contre celle d’un seul ! Mais contre la liberté, la vie de milliers de malheureux !
le comédien: Alors… tu ne… diras rien ! …
Montserrat (il ne répond pas tout de suite. On sent de nouveau qu’il lutte contre lui-même. Enfin, il dit avec effort) Je ne sais pas ! Je ne sais plus… Je voudrais pouvoir… Je voudrais comprendre moi-même… savoir si j’ai raison… si je ne me trompe pas ! …

J comme Jocrisse

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La première fois que l’Adrienne a rencontré ce mot, c’était dans une de ses lectures de la Bibliothèque verte et ça l’a fort marquée.

Elle n’avait pas l’habitude d’être confrontée à un mot inconnu, voilà pourquoi elle se souvient de ces rencontres, jocrisse, dans un des Langelot, ou panacée, dans la chanson du sirop typhon.

Quant à savoir pourquoi ce mot – jocrisse! – ressurgit tout à coup dans sa mémoire alors qu’elle est plongée dans Orient-Express, de Graham Greene sur les conseils de Walrus… mystère!

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La photo d’illustration vient d’ici (où vous trouverez toute l’info sur les 40 volumes des aventures de Langelot, agent secret :-))

R comme Roth

roth

A défaut de pouvoir y aller cet été, on peut lire les merveilleux reportages qu’en a faits Joseph Roth, de ces « villes blanches » du midi de la France.

Même si on ne les a trouvés que dans une traduction en néerlandais et qu’il peut sembler un peu bête de traduire en français une traduction de l’allemand en néerlandais, tant pis on le fait 🙂

Zal de wereld er ooit uitzien als Avignon? Hoe dom is de angst van bepaalde staten, zelfs als ze Europees gezind zijn, dat de ‘eigen aard’ verloren zou gaan en dat de kleurrijke mensheid één grijze soep zou worden! Maar mensen zijn geen kleuren, en de wereld is geen schilderspalet! Hoe meer vermenging, hoe sterker de eigen aard! Ik zal deze prachtige wereld niet meer meemaken, waarin iedere mens het geheel in zich draagt […] Dan bereiken we het hoogste stadium van de humanité. En humanité is de cultuur van de Provence, van wie de grote dichter Mistral ooit verbaasd antwoordde op de vraag van een geleerde welke rassen in dit deel van zijn land wonen: ‘Rassen? Maar er is maar één zon!’ (p.57)

Est-ce que le monde un jour ressemblera à Avignon? Quelle bêtise, de la part de certains Etats, même de ceux qui sont favorables à l’Europe, quelle bêtise cette angoisse de perdre la ‘propre identité’, cette angoisse de voir l’humanité si diverse devenir une masse grise! Les gens ne sont pas des couleurs et le monde n’est pas une palette de peintre! Plus grand le mélange, plus forte l’identité! Je ne verrai pas ce monde merveilleux dans lequel chacun porte en soi la totalité […] mais c’est alors que nous aurons atteint le summum de l’humanité. L’humanité, c’est la culture de la Provence, dont le grand poète Mistral a dit un jour, étonné par la question d’un savant qui voulait savoir quelles races habitaient cette région de son pays: « Races? Il n’y a qu’un seul soleil! »

(traduction de l’Adrienne)

source de la photo ici et bio de Joseph Roth (en français) ici.

20 romans

La semaine dernière, le magazine féminin que lit la mère de l’Adrienne se risquait à établir la liste des « vingt romans à lire au moins une fois dans sa vie ».

L’Adrienne, qui déteste établir elle-même ce genre de liste où il faut faire des choix, forcément arbitraires, nécessairement réducteurs, est néanmoins toujours très intéressée pour lire celles établies par d’autres. Elle s’arme donc de papier et de crayon pour noter les titres proposés.

Pas de surprise, en tête de palmarès, l’Etranger de Camus et le Petit Prince de Saint-Exupéry.

En dehors du domaine francophone, on ne s’étonne pas de trouver Orwell (1984) ou Oscar Wilde (The portrait of Dorian Gray) même s’il y a sûrement encore des tas de romans qui les valent ou qui leur sont supérieurs.

Soit.

Mais là où les sourcils se lèvent, c’est pour une Laura McVeigh ou pour Harry Potter à l’école des sorciers et deux ou trois autres dont on se demande comment ils méritent le libellé « à lire au moins une fois dans sa vie ».

Passe encore qu’il s’y trouve un roman d’Agatha Christie ou Mercure d’Amélie Nothomb 😉

7 phrases

« La vie est une hécatombe. Un mass murder de 59 millions de morts par an. 1,9 décès par seconde. 158 857 morts par jour. Depuis le début de ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont mortes dans le monde – davantage si vous lisez lentement. Je ne comprends pas pourquoi des terroristes se fatiguent à augmenter les statistiques: ils ne parviendront jamais à assassiner autant de gens que Dame Nature. […] Soyons clair: je ne déteste pas la mort; je déteste ma mort. »

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, éd. Grasset, janvier 2018, page 51.

info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici. (jusqu’à la page 30)