C comme canon

Dans un des livres empruntés à la bibliothèque la semaine dernière, Madame trouve le billet avec le nom de l’emprunteur précédent (une ancienne élève, ’emprunteuse’, ça se dit?) qu’elle contacte aussitôt pour un joyeux petit échange d’impressions de lecture.

Il s’agit d’un des titres de Dimitri Verhulst (qui a eu l’honneur de deux ou trois traductions françaises pour d’autres de ses œuvres) et que Madame découvre ces derniers mois, maintenant qu’elle n’est plus Madame et prend le temps de lire aussi en néerlandais.

Justement ces jours-ci il est beaucoup question des 50 titres faisant partie du « canon littéraire » néerlandophone, donc les œuvres qu’il « faut avoir lues ».

Il en est surtout question à cause d’un auteur qui vient de se voir éjecté de ladite liste en raison de racisme. Madame ne peut s’empêcher d’y voir surtout un effet de mode…

Bref.

Parce qu’en principe les seuls critères pour qu’une oeuvre soit admise dans ce panthéon – qui recouvre huit siècles – c’est qu’elle doit avoir été écrite en néerlandais, publiée il y a au moins 25 ans et que son auteur doit être mort.

Il semblerait qu’il y ait aussi des critères implicites 😉

Huit siècles, ce qui fait qu’en numéro un se retrouve Hendrik van Veldeke, un poète courtois du 12e siècle dont il n’est pas très clair s’il écrivait en « néerlandais » ou en « allemand ».

Soit.

Mettons que c’était du limbourgeois 😉  

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source de l’illustration, info et tous les 50 titres ici.

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Ez sint guotiu niuwe maere,
daz die vogel offenbaere
singent, dâ man bluomen siht.
zén zîten in dem jâre
stüende wol, daz man vrô waere,
leider des enbin ich niht:
Mîn tumbez herze mich verriet,
daz muoz unsanfte unde swaere
tragen daz leit, das mir beschiht. (version d’origine)
Het zijn goede nieuwe tijden
nu de vogels vreugd verspreiden,
zingend, waar men bloemen ziet.
Dit zijn de jaargetijden
die ons graag verblijden,
ik daarentegen ben het niet:
mijn domme hart smoorde mijn lied,
zodat ik hard en zwaar moet lijden
aan het lot dat mij geschiedt.

(traduction en néerlandais et en rimes d’Elvis Peeters)

Ce sont de bonnes nouvelles,
que les oiseaux répandent
en chantant, qu’on voit des fleurs.
C’est l’époque de l’année
qui nous incite à être heureux.
Hélas, je ne le suis pas:
mon cœur insensé m’a trahi,
et doit porter la peine
la plus dure et lourde.
(traduction de l’Adrienne de la première strophe d’un poème de Hendrik van Veldeke)

B comme Black

Moors Blackamoors | Journey to the Source

Tout comme la statue de ce saint Maurice noir dans la cathédrale de Brandebourg, qui date du 13e siècle, la figure de l’homme noir est rarissime dans la littérature de la même époque.

En néerlandais, le tout premier personnage littéraire à la peau noire est Moriaen, dans une chanson de geste du cycle arthurien.

L’oeuvre originale date des environs de l’an 1200 en dialecte flamand (Flandre Occidentale et sud de la Flandre Orientale) mais les manuscrits qui la reprennent ont été rédigés un siècle plus tard en dialecte brabançon de la région de Louvain (Veltem): à la rime, on a gardé le vocabulaire d’origine, à l’intérieur des vers on a choisi les mots brabançons.

Contrairement aux autres héros arthuriens, comme Lancelot, Gauvain, Perceval… Moriaen n’a pas son équivalent dans les différentes langues européennes ayant une littérature de la « matière de Bretagne ».

Son père est Acglavael (Agloval), frère de Perchevael (Perceval), et sa mère une reine mauresque. Sa quête à lui a pour but d’obtenir la reconnaissance paternelle (la légitimité) et de réunir ses parents par le mariage. 

Doe was di swarte ridder blide
Ende scoet ane lanceloets side
Ende ontecte sijn hoeft al daer
Dat pec sward was oppenbaer
Het was di sede vanden lande
More sijn sward alse brande
Maer dat men an ridders soude prisen
Haddi also scone na sire wisen
Al was hi sward wat scaetde dat
An hem was sake di hem messat
Ende hi was langer een haluen voet
Dan enech ridder bi hem stoet
Nochtan was hi van kinscen dagen
Hem begonst so wel behagen
Doe hi horde hare tale
Dat si spraken van acglauale
Dat hi knilde ter eerden neder
Ende walewein. hiuen op weder
Ende seide hem die niemare
Dat haer gelijc een bode ware
Ende behorden tarturs houe
Di werd was van groten loue
Ende si voren beide te male
Percheuale. soeken met acglauale
Die de coninc. beide begeert

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source de l’illustration ici.

Y comme Yvonne

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Elle, je l’ai aimée tout de suite. Ses beaux yeux verts. Son élégance proprette. Son grand calme. Son sens de l’organisation, qui lui laissait plus de loisirs qu’à n’importe qui d’entre nous.

Bien sûr, il a fallu du temps pour qu’elle m’accepte. Mais j’ai su me montrer patient. Juste assez présent et juste assez silencieux pour que peu à peu elle se rapproche de moi. J’en ai été très heureux.

Et puis… et puis Snowball a été chassé par Napoleon et à la ferme, l’enfer a commencé…

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texte écrit pour le 45e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie: 

Ce couple me dit quelque chose, mais quoi ? Et à vous ? Que dit-il ?

P comme polar

Le Polar pour les Nuls, grand format par Aubert

Le Polar pour les Nuls, voilà un beau cadeau (merci les éditions First) pour découvrir tous les secrets, les ficelles, les grands noms, les personnages célèbres, les romans ‘incontournables’ – ce mot revient assez souvent 😉 … de ce genre de littérature qui est, paraît-il, celui qui connaît le plus gros chiffre de vente au monde.

Les pandores et les malfrats, la nuit et ses oppressants mystères, du plus psychologique et raffiné au franchement ‘gore’, c’est tout un univers plus varié qu’on ne le penserait qui s’ouvre au lecteur sous la couverture en carton souple.

Bref, ne tirez pas sur les pianistes si elles ont ‘oublié’ un nom qui vous serait cher, ce livre, elles le précisent, n’est pas une encyclopédie. C’est un outil assez complet, bien plus qu’une simple béquille pour soutenir vos connaissances trop rudimentaires du sujet.

Comme celles de l’Adrienne, qui a pu constater grâce au questionnaire en début de volume, qu’elle était vraiment nulle 🙂 

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et pour ceux qui aiment cette littérature, voici les dix œuvres recommandées par Les Nuls, dans l’ordre chronologique:

1. Le Chien des Baskerville (The Hound of the Baskervilles, 1901) d’Arthur Conan Doyle

Dans le sud-ouest de l’Angleterre, un chien démoniaque pourchasserait, selon une vieille légende, les membres de la famille Baskerville. Sherlock Holmes et le docteur Watson enquêtent sur la mort étrange de Sir Charles

2. L’Aiguille creuse (1909) de Maurice Leblanc

Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, a aménagé la cachette où il entrepose le trésor des rois de France dans un gigantesque rocher au pied de la falaise d’Étretat. Il continue de piller les environs de Dieppe pour alimenter sa collection.

3. Moisson rouge (Red Harvest, 1929) de Dashiell Hammett

Un détective employé par l’agence Continental se rend dans une bourgade minière du Montana à la demande d’un journaliste local. Mais à peine arrivé, le détective découvre son client assassiné et la ville entièrement assujettie à des bandes rivales de gangsters, ex-briseurs de grève, qui en ont pris le contrôle.

4. La Nuit du carrefour (1931) de Georges Simenon

Pourquoi ce Maigret-ci plutôt qu’un autre ? Maigret au Picratt’s pour l’ambiance de Pigalle, ou Maigret aux Assises pour la réflexion sur le métier d’enquêteur et ses rapports avec la Justice ? Parce que Maigret nous impressionne à l’issue de 17 heures d’interrogatoire… Tenace, il file aussitôt au Carrefour des Trois Veuves pour surveiller le pavillon des Michonnet : un concentré de sa méthode, patience et osmose.

5. Dix petits nègres (And Then There Were None, 1939) d’Agatha Christie

Dix personnes sont conviées par un mystérieux inconnu à séjourner sur la luxueuse et fascinante île du Nègre. Les dix invités accourent avec enthousiasme. Un après l’autre, ils connaîtront pourtant le même sort funeste…

6. The Long Goodbye, anciennement Sur un air de navaja (The Long Goodbye, 1953) de Raymond Chandler

Sans doute son meilleur livre avec Adieu ma jolie (Farewell, my lovely, 1940). Le chevalier Marlowe n’aurait pas dû faire trop confiance à son ami Terry Lennox, accusé du meurtre de sa femme… Un hommage mélancolique à l’amitié trahie.

7. Le Dahlia noir (The Black Dahlia, 1987) de James Ellroy

À travers l’évocation d’une célèbre affaire criminelle de 1947 jamais élucidée – une starlette atrocement assassinée, surnommée « le Dahlia noir » – Ellroy décrit avec une force hallucinante une enquête de police dans le Los Angeles des années 1950.

8. Le Silence des agneaux (The Silence of the Lambs, 1988) de Thomas Harris

Clarice Starling, une profileuse du FBI, essaie de retrouver un dangereux psychopathe en sollicitant le docteur Hannibal Lecter, psychiatre emprisonné pour meurtres. On ne le dira jamais assez, il faut surtout lire le roman qui précède, Dragon rouge (Red Dragon, 1981), moins connu mais essentiel.

9. Moloch (1998) de Thierry Jonquet

À la fois peinture sociale dérangeante et absolue descente aux enfers au cœur de la psyché humaine, ce roman noir magnifiquement écrit démarre par une enquête sur d’affreux meurtres d’enfants. Éprouvant, mais jamais complaisant.

10. La Griffe du chien (The Power of the Dog, 2005) de Don Winslow suivi de Cartel (The Cartel, 2017)

Le combat homérique, développé en deux romans inoubliables et d’un réalisme troublant, entre Art Keller, incorruptible agent de la DEA américaine, et Adàn Barrera, inspiré du narcotrafiquant le plus célèbre du monde, El Chapo. Barrera vise le contrôle de tous les cartels et Keller ressemble de plus en plus à Don Quichotte.

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écrit pour les Plumes d’Emilie avec les mots imposés suivants: PANDORE – BÉQUILLE – NUIT – CADEAU – SECRET – SUCRE – CARTON – OUVRIR – OPPRESSER – OUTIL

O comme Owen

Le Livre noir des merveilles - Thomas OWEN - Fiche livre ...

Madame vous l’avoue tout de suite, le nom de l’auteur ne lui disait rien du tout: Thomas Owen. A sa grande honte. D’autant plus grande honte qu’il s’agit d’un Belge 😉 Pseudonyme de Gérard Bertot, lit-elle sur wikisaitout, né à Louvain en 1910 et mort à Bruxelles en 2002. Et apparemment très utilisé dans l’enseignement de la littérature fantastique.

Bref.

– Je l’ai lue, cette histoire, dit Estevan, mais je n’y ai rien compris du tout. La relire une deuxième fois ne servirait à rien! je pourrais la relire cinq fois, je n’y comprendrais toujours rien!

Estevan est à l’âge du tout et du rien.

– OK… fait Madame. Et si je te la lisais à haute voix, ça t’aiderait?

– Je ne sais pas… on peut essayer, si vous voulez…

Ce garçon n’est pas contrariant.

Alors Madame se lance dans une lecture mimée de La Boule noire (non il n’y a heureusement ni film ni photos de cette prestation ;-)) parce que rien ne la motive mieux que les « tout », les « rien » et les « moi je n’aime pas le français » 🙂

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nouvelle à lire ici. infos et source de l’illustration ici. Et un très beau travail de prof confinée faisant son enseignement à distance ici.

Y comme y a qu’à deviner

– Tu as fait ta liste de courses? demande l’Adrienne à peu près quotidiennement à sa mère.

Qui répond invariablement qu’il ne lui faut rien de spécial « pour le moment ».

Puis se ravise.

– Je n’ai plus beaucoup de yaourts.
– Il t’en reste combien?
– Un.

Misère! un yaourt = un jour. Il faut donc retourner au magasin.

Et quand l’Adrienne les lui apporte – avec quelques autres nourritures indispensables, vu qu’il est chimérique d’attendre La-Liste-Des-Courses – sa mère lui dit:

– Il me faudrait des oranges.

Ou des pommes.
Ou des bananes.
Il manque forcément toujours quelque chose.
Puisqu’il n’y a pas de liste 🙂

L’Adrienne a eu beau y consacrer quelques inutiles palabres: c’est parler à un mur.
Aussi efficace que la danse de la pluie en ces semaines de sécheresse.
C’est un peu comme le discours du roi au chapitre 10 du petit Prince: il ne faut demander aux gens que des choses raisonnables.

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source de l’illustration et e-book complet ici.

Ecrit pour Olivia Billington (merci Olivia!) avec les mots imposés suivants: liste – palabres – misère – mur – oniromancie – danse – chimérique.

 

C comme c…

devoir de Lakevio du Goût_37.jpg

Connaît-on jamais vraiment la personne qu’on aime? celle qu’on décide ou qu’on accepte d’épouser?

Non, certainement pas.

Avec ou sans voile, ou masque, ou quoi que ce soit.

Ce tableau en ce moment ne me fait pas penser à notre ‘crise’, comme le suggère Monsieur Le Goût, mais à un passage de La Mare au Diable, où George Sand raconte en détail la noce paysanne traditionnelle de Germain et de la petite Marie: pour pouvoir danser avec sa fraîche épousée, Germain doit être capable de la reconnaître alors qu’elle est entièrement cachée sous un drap, avec trois autres jeunes filles de la même taille qu’elle:

« Germain, se voyant en présence de ces fantômes enveloppés sous le même suaire, craignait fort de se tromper ; et, de fait, cela était arrivé à bien d’autres car les précautions étaient toujours prises avec un soin consciencieux. Le cœur lui battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et d’agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il y avait autant de signes mystérieux que de jeunes filles sous le voile. Les cornettes carrées maintenaient ce voile si également qu’il était impossible de voir la forme d’un front dessiné par ses plis.

Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux, recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de l’embrasser, et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura jusqu’à deux heures du matin. »

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Ecrit pour le 37e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie: Bien que nous soyons le 1er mai, jour chômé par excellence, je vous propose ce devoir pour lundi. Magritte avait eu vent du « Covid-19 » j’en suis sûr. Les amants qu’il a peints en sont la preuve. Quelle sensation peut laisser un baiser quand on respecte les « gestes barrière » ? Imaginez donc la chose. Tentez-la. Puis supputez ou racontez l’effet du coronavirus sur ce baiser. Surtout un baiser « protégé » de cette façon… À lundi…

I comme inconnu

streuvels.jpg

Ces dernières semaines, au Défi du samedi, Walrus s’amuse à proposer des mots comme lemniscate, quidditch, rastaquouère… qui ne font pas du tout partie du vocabulaire de l’Adrienne et pour lesquels elle a bien du mal à écrire un texte.

En voyant que pour aujourd’hui il s’agissait de sofa, elle a cru être tirée d’affaire. Pourtant, à y bien réfléchir, ce mot-là non plus elle ne l’a jamais employé.

Tout d’abord, parce que dans son enfance, il n’y avait ce meuble dans aucune des maisons où elle a été élevée.

Nul divan chez grand-mère Adrienne, mais quatre fauteuils bien rêches au salon, réservés aux jours fastes. Et avec la télé sont apparus deux fauteuils « relax » en skaï bleu.

Pas de canapé non plus chez l’autre grand-mère.

Pas de lit de repos, de méridienne, de causeuse ou d’ottomane chez les parents de l’Adrienne jusque dans les années 70 où un imposant machin de velours vert est arrivé au salon, assorti de deux autres plus petits, bref de quoi asseoir confortablement au moins six postérieurs dans une famille qui n’en comptait que quatre.

Ce qui l’a amenée à réfléchir à ce manque, à cette absence: est-ce que cela aurait une raison profonde? 

Alors elle s’est souvenue des anecdotes de l’ami G*, et de ce livre de Stijn Streuvels, avec l’histoire du fauteuil, que vous pourrez (re)lire ici.