M comme Marguerite

« Les livres, le père les trouvait dans les trains de banlieue. Il les trouvait aussi séparés des poubelles, comme offerts, après les décès ou les déménagements. Une fois il avait trouvé la Vie de Georges Pompidou. Par deux fois il avait lu ce livre-là. Il y avait aussi des vieilles publications techniques ficelées en paquets près des poubelles ordinaires mais ça, il laissait. La mère aussi avait lu la Vie de Georges Pompidou. Cette Vie les avait également passionnés. Après celle-là ils avaient recherché des Vies de gens célèbres – c’était le nom des collections – mais ils n’en avaient plus jamais trouvé d’aussi intéressante que celle de Georges Pompidou, du fait peut-être que le nom de ces gens en question leur était inconnu. Ils en avaient volé dans les rayons « Occasions » devant les librairies. C’était si peu cher les Vies que les libraires laissaient faire. »

Marguerite Duras, La pluie d’été, éd. P.O.L., 1990, p.9 (incipit)

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L’histoire et les personnages sont aussi ceux du film ci-dessus, réalisé par Marguerite DurasLes Enfants – qui est (encore) beaucoup plus rasoir que le livre.

Bref, l’Adrienne a refait une tentative avec Marguerite Duras mais c’est aussi peu concluant que quand elle avait dix-huit ans 😉

Z comme zozotte

La Retraite sentimentale - Colette - Folio

Étonnement de l’Adrienne, quand à la page 60 de la Retraite sentimentale, Annie, la vieille amie de Claudine se traite de « zozotte ».

Ce ne serait donc pas un belgicisme, dû au néerlandais « zot » (sot, en français), comme elle le pensait?

Pas de réponse dans le petit Robert,  selon lequel le mot ‘sot’ serait d’origine inconnue.

Cherchons donc plus loin.

ÉTYMOLOGIE

Picard, sot, fou, mains sottes, mains engourdies par le froid ; wallon, so, sott ; espagn. et portug. zote ; angl. et anglo-saxon, sot ; holl. zot ; bas-lat. sottus. Origine inconnue.

Voilà ce qu’en dit le Littré.

C’est fou 🙂

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Toutes les références et tous les liens pour l’illustration et le livre de Colette ont déjà été donnés ici, le 16 août.

Y comme y a pas de souci

Tiens! se dit l’Adrienne en faisant une petite promenade matinale, je croyais qu’il était interdit de passer la nuit sur la plage?

Apparemment, elle devrait mieux se renseigner: à gauche sur la photo, un petit groupe de jeunes roupillait paisiblement et à droite on remarque une petite tente encore bien fermée, sous laquelle très certainement se trouvaient d’autres dormeurs.

Et tout ça en août 2020, alors que les plages d’Ostende, en journée, ne sont accessibles que sous réservation.

« Les jeunes sont désordre », comme disait le personnage du jardinier dans un livre de Michel de Saint-Pierre 🙂

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Pour ceux que ça intéresse, le livre en question est « Le Milliardaire » et la phrase suivante est « Mais faut reconnaître parfois qu’ils ont de l’idée. »

T comme trois petits points de suspension

La fiche que le garçon de bureau avait fait remplir et qu’il tendait à Maigret portait textuellement :

Ernestine, dite la Grande Perche (ex-Micou, actuellement Jussiaume), que vous avez arrêtée, il y a dix-sept ans, rue de la Lune, et qui s’est mise à p… pour vous faire enrager, sollicite l’honneur de vous parler de toute urgence d’une affaire de la plus haute importance.

Maigret jeta un coup d’œil en coin au vieux Joseph pour savoir s’il avait lu le billet, mais l’huissier à cheveux blancs restait impassible. Il était probablement le seul, ce matin-là, dans tous les bureaux de la P.J., à ne pas être en bras de chemise, et, pour la première fois après tant d’années, le commissaire se demanda par quelle aberration on obligeait cet homme quasi vénérable à porter au ou une lourde chaîne avec une énorme médaille.

Il y a des jours comme ça, où l’on se pose des questions saugrenues. Cela tenait peut-être à la canicule. Peut-être aussi à ce que l’atmosphère de vacances empêchait de prendre les choses très au sérieux. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibrait dans le bureau où, avant l’entrée de Joseph, Maigret était occupé à suivre des yeux une guêpe qui tournait en rond et heurtait le plafond invariablement au même endroit. Une bonne moitié des inspecteurs étaient à la mer ou à la campagne. Lucas portait un panama qui, sur sa tête, prenait des allures de hutte indigène ou d’abat-jour. Le grand patron était parti la veille, comme tous les ans, pour les Pyrénées.

– Saoule? demanda Maigret à l’huissier.
– Je ne crois pas, monsieur Maigret.

Car il arrive à certaines femmes, quand elles ont trop bu, d’éprouver le besoin de faire des révélations à la police.

Simenon, Maigret et la Grande Perche, 1951, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité, p. 543 (incipit)

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Les trois points de suspension ont intrigué l’Adrienne: s’agit-il de masquer le mot ‘picoler’? ça ne semble pas assez raide, comme vocable, pour y jeter un voile pudique. En tout cas pas de nos jours 😉 S’agit-il d’un autre mot? mais alors lequel?

A part ça, il y a comme toujours tous ces éléments qui font la saveur du livre et qui disparaissent à l’écran: les traits d’humour (comme ici le panama aux allures de hutte indigène), l’atmosphère étouffante à cause de la canicule et le léger laisser-aller pour cause de vacances (dans le film Maigret est comme d’habitude habillé du manteau pardessus le veston), des détails comme cette guêpe, toutes ces réflexions pertinentes sur la psychologie des personnages… et les odeurs! 

Bref, quand on lit et qu’on regarde le film juste après, on se souvient des mots, des répliques, de tout, et on remarque ce qui a été omis ou conservé.

Comme cette petite phrase qu’on avait relevée p.555 à propos du mari de la Grande Perche: « Né gibier, il trouvait tout naturel d’être chassé ».

R comme railleries

Enquête sur l’Académie française / Revue Europe - Idées - France Culture

Railler l’Académie française est un sport auquel la France s’adonne depuis la création de cette immortelle institution et si vous voulez en lire un bel exemple, cliquez donc sur celui-ci, publié dans l’Express en 2012.

En littérature aussi on en trouve de nombreux exemples – rappelez-vous ce passage de Cyrano de Bergerac – et cela donne toujours une une petite note humoristique.

Comme dans Le Testament français d’Andreï Makine, à la page 49, quand il évoque la visite à Paris du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra:

Et même entre les murs de l’Académie française où l’odeur des vieux meubles et des gros volumes poussiéreux nous étouffa, ce « je ne sais quoi » lui [à Alexandra] permit de rester femme. Oui, elle l’était même au milieu de ces vieillards que nous devinions grincheux, pédants et un peu sourds à cause des poils dans leurs oreilles. L’un d’eux, le directeur, se leva et, avec une mine maussade, déclara la séance ouverte. Puis il se tut comme pour rassembler ses idées qui, nous en étions sûrs, feraient vite ressentir à tous les auditeurs la dureté de leurs sièges en bois.

Ça, c’était en 1995.

En 2016, Andreï Makine a été élu au fauteuil numéro 5 dont on veut bien croire qu’il est confortablement capitonné 🙂

Mais ce qui a le plus fait rire l’Adrienne, c’est sur cette même page la description de son épée d’académicien.

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Source de l’illustration ici.

Question littéraire

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Blanche ...

« Modiano écrit-il toujours le même livre? » titrait le Nouvel Obs à la parution de ce roman en 2014 et l’Adrienne serait tentée de répondre OUI 🙂

Même si elle est loin d’avoir tout lu de cet auteur, les quelques ouvrages passés entre ses mains lui ont fait la même impression de flou et de brouillard… qu’on ne prend pas la peine de lever.

On y trouve généralement le même genre de personnage principal – ici il s’appelle Jean Daragane – et le même genre de quête, avec le même genre d' »outils », comme ce vieux carnet d’adresses. Parfois il s’agit d’un bout de papier avec un nom, un numéro de téléphone, une adresse…

Dans les parages il y a toujours le même genre de femmes. No comment. Ainsi que quelques personnages masculins inquiétants portant des noms un peu « exotiques » – cette fois c’est Ottolini.

Bref comme d’habitude ça se promène dans quelques quartiers de Paris et ça débouche sur du rien.

D’ailleurs il y a le mot « rien » à la première page, première phrase, et à la dernière page, dernière phrase, ce n’est sûrement pas un hasard 🙂

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur Gallimard – et pour les aficionados de l’auteur, il existe un blog hagiographique 😉

P comme petite pomme

Le testament français

Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier représentait pour chaque femme une étrange petite victoire. Oui, une éphémère revanche sur les espoirs déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des choses belles et vraies dans ce monde. Si j’avais su le dire, à l’époque, j’aurais appelé cette façon de sourire « féminité »… Mais ma langue était alors trop concrète. Je me contentais d’examiner, dans nos albums de photos, les visages féminins et de retrouver ce reflet de beauté sur certains d’entre eux.

Car ces femmes savaient que pour être belles, il fallait, quelques secondes avant que le flash ne les aveugle, prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont peu connaissaient le sens: » pe-tite-pomme… » Comme par enchantement, la bouche, au lieu de s’étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils s’arquaient légèrement, l’ovale des joues s’allongeait. On disait  » petite pomme », et l’ombre d’une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits, laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours anciens.

Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995, p.13 (incipit)

Mesdames, vous savez ce qui vous reste à faire pour vos prochaines photos 😉

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur ici et premières pages à lire ici.

O comme objet inconnu

L’Île du Point Némo

Holmes fit une courte pause et leva un doigt, requérant l’attention de Canterel sur la suite: « Pour épaissir ce que les habitants du cru appellent déjà le “mystère des trois arpions”, il convient de noter qu’il met en scène trois pieds droits de pointure différente, mais chaussés du même modèle de basket.»
— De quelle marque? demanda Canterel.
— Anankè…
— J’espère que vous n’avez pas fait tout ce chemin uniquement pour me raconter ça ?
Il introduisit une langue de chat dans le mouille-biscuit que Miss Sherrington avait déposé près de sa tasse et trempa l’ensemble quelques secondes dans son thé.
— Anankè, dites-vous ? reprit-il en portant le biscuit humecté à ses lèvres.
— Oui, dit Holmes. Le « destin », l’inaltérable « nécessité» des Grecs…
— Sauf que cette marque n’existe pas, continua Grimod en humant son verre de whisky.
— Mais qu’en revanche, ajouta Holmes, c’est le nom de la pierre précieuse qui a été volée cette semaine au cœur du même triangle, à Eilean Donan Castle…

Jean-Marie Blas de Roblès, L’île du Point Némo, éd. Zulma, 2014, p.18-19

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Si quelqu’un sait à quoi ressemble un trempe-biscuit, qu’il le fasse savoir, une petite recherche g**gl* ne mène qu’à des cochoncetés, comme on dit chez Zazie (celle du métro :-))

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Image de couverture et toute l’info ici sur le site des éditions Zulma.
Premières pages à lire ici ou un autre extrait à écouter ici.

N comme nature, nature!

La Retraite sentimentale - Colette - Folio

À travers les allées rompues sous la vigne vierge qui tend vers nous ses avides crochets, je l’emmène jusqu’au jardin d’en bas, terrasse chaude, étroit jardin de curé où je soigne mes fleurs communes, phlox que le soleil violace, aconits dont le bleu se délaie, soucis ronds et vermeils comme des mandarines, beaux œillets d’Inde en velours marron et jaune comme des frelons, nichés au petit fer, serrés dans leur calice qui éclate… Le long de l’espalier, un rideau de rosiers défend le pied des pêchers et des abricotiers et je caresse des yeux, en passant, les abricots déjà mûrs, chair lisse que le soleil rehausse de grains de beauté noirs.

Colette, La retraite sentimentale, titre qui clôt la série des Claudine, p.150 – d’autres larges extraits à lire ici. – source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur ici.

Colette est toujours au mieux de sa forme quand elle parle de nature, de jardins, de fleurs, de fruits ou d’animaux 🙂

M comme Maigret en meublé

– Pourquoi ne viendriez-vous pas dîner chez nous, à la fortune du pot?

Le brave Lucas avait probablement ajouté :

– Je vous assure que ma femme en serait enchantée.

Pauvre vieux Lucas ! Ce n’était pas vrai, car sa femme, qui s’affolait pour un oui ou pour un non et pour qui c’était un martyre que d’avoir quelqu’un à dîner, l’aurait certainement accablé de reproches.

Ils avaient quitté tous les deux le Quai des orfèvres vers sept heures, alors que le soleil était encore brillant, s’étaient dirigés vers la Brasserie Dauphine et avaient pris place dans leur coin. Ils avaient bu un premier apéritif en regardant dans le vide à la façon des gens qui ont fini leur journée. Puis, sans y prendre garde, Maigret avait frappé sa soucoupe avec une pièce de monnaie pour appeler le garçon et lui dire de remettre ça.

Ce sont des choses sans importance, bien entendu. Des choses qu’on exagère en les exprimant, parce que, dans la réalité, elles sont beaucoup plus subtiles. Maigret n’en était pas moins persuadé que Lucas avait pensé:

« C’est à cause de l’absence de sa femme que le patron prend un second verre sans y être obligé. »

Il y avait deux jours que Mme Maigret avait été appelée en Alsace au chevet de sa sœur qu’on allait opérer.

Est-ce que Lucas s’imaginait qu’il était désorienté? ou malheureux? En tout cas, il l’invitait à dîner en y mettant malgré lui une insistance un peu trop affectueuse. Il avait, en outre, une certaine façon de le regarder, comme pour le plaindre. Ou bien tout cela n’existait-il que dans l’imagination du commissaire?

Comme par une ironie du sort, depuis deux jours, aucune affaire urgente ne le retenait à son bureau après sept heures du soir. Il aurait même pu partir à six heures, alors que, d’habitude, c’était miracle quand il arrivait chez lui à l’heure pour un repas.

– Non. Je vais en profiter pour aller au cinéma, avait-il répondu.

Et il avait dit « profiter » sans le vouloir, sans que cela reflétât sa pensée.

Ils s’étaient quittés au Châtelet, Lucas et lui, Lucas dégringolant l’escalier du métro, Maigret restant debout, indécis, au milieu du trottoir. Le ciel était rose. Les rues paraissaient roses. C’était un des premiers soirs à sentir le printemps, et il y avait des gens à toutes les terrasses.

Qu’avait-il envie de manger? Parce qu’il était seul, qu’il pouvait aller n’importe où, il se posait gravement la question, pensait aux différents restaurants capables de le tenter, comme pour une partie fine. Il fit d’abord quelques pas dans la direction de la Concorde et cela lui donna comme une mauvaise conscience, parce qu’il s’éloignait inutilement de chez lui. A une vitrine d’une charcuterie, il vit des escargots préparés, débordant d’un beurre persillé qui avait un aspect verni.

Sa femme n’aimait pas les escargots. Il en mangeait rarement. Il décida de s’en offrir ce soir-là, donc « d’en profiter », et il fit demi-tour pour se diriger vers un restaurant proche de la Bastille dont c’est la spécialité.

On l’y connaissait.

– Un seul couvert, monsieur Maigret?

Le garçon le regardait avec un rien d’étonnement, un rien de reproche. Seul, il ne pouvait pas avoir une bonne table et on l’installa dans une sorte de couloir, contre une colonne.

La vérité, c’est qu’il ne s’était rien promis d’extraordinaire. Ce n’était même pas vrai qu’il eût envie d’aller au cinéma. Il ne savait que faire de son grand corps. Pourtant, il se sentait vaguement déçu.

– Et comme vin, ce sera?

Il n’osa pas prendre un vin trop fin, toujours pour ne pas paraître en profiter.

Et, trois quarts d’heure plus tard, alors que les réverbères s’étaient allumés dans le soir bleuté, il se retrouvait debout, toujours seul, place de la Bastille.

Il était trop tôt pour se coucher. Il avait eu le temps, au bureau, de lire le journal du soir. Il n’avait pas envie de commencer un livre qui le tiendrait éveillé une partie de la nuit.

Il se mit à marcher sur les Grands Boulevards, décidé à entrer dans un cinéma. Deux fois, il s’arrêta pour examiner des affiches qui ne l’aguichèrent pas. Une femme le regarda avec insistance et il rougit presque, car elle semblait avoir deviné qu’il était provisoirement célibataire.

S’attendait-elle, elle aussi, à ce qu’il en profitât?

Georges Simenon, Maigret en meublé (1951), in Tout Simenon, volume 5, Presses de la Cité, 1988, début du chapitre 1, p. 337-338.