D comme Désiré

Illustration.
source ici

Lettre à Monsieur le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

J’ose faire cette chose si inconvenante qui consiste à parler de moi et de ma culture sans utiliser le masque du pseudonyme comme d’autres l’ont fait avant moi et j’espère que vous accueillerez favorablement ma requête, même si elle vous semblera un peu folle.

Désiré reposa sa plume: sa femme venait de lui annoncer que le goûter était servi et comme on était à la veille du Carême, il savait qu’il y aurait de délicieux beignets et qu’il n’en reverrait pas la couleur avant longtemps.

Il se hâta donc vers la salle à manger, se brûla la langue dans sa précipitation gourmande – ah! si ses élèves du cours d’éloquence française l’avaient vu à ce moment-là, se léchant les doigts!

Puis il retourna à son bureau car l’affaire ne souffrait aucun retard: il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l’annulation d’un spectacle aussi avilissant pour l’esprit français.

Oui, sans lui, sans Désiré Nisard, le char de l’État allait droit au précipice si de telles débauches d’imaginations en délire étaient permises sur scène!

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: annulation – élèves – masquer – monde – brûler – beignet – femme – accueillir – fou – oser – carême – char – couleur – culture

L’Adrienne n’a pas pu résister à cette occasion de Démolir Nisard 🙂

Occasion offerte par le mot ‘monde’, merci à celui/celle qui l’a proposé!

B comme Boualem Sansal

Gallimard

Si – comme l’Adrienne – vous avez ces temps-ci un peu plus de mal à vous concentrer sur la lecture, prenez ce livre-ci 🙂

Il est court (c’est un folio à 2€ donc court par définition) mais dense et peut se déguster à petites doses.

Il est courageux et fascinant.

Instructif.

Bref, voyez vous-même: la vingtaine de premières pages est à lire ici.

Z comme zoom alors!

Qui était-ce, parmi les commentateurs, à avoir signalé dernièrement l’importance et la présence des bibliothèques en fond visuel chez tous ceux qui sont obligés de montrer un peu de leur intérieur dans une de ces nombreuses visioconférences et autres sessions zoom?

Et bien, il/elle avait raison de le signaler.

L’Adrienne, qui avait surtout vu et écouté des musiciens jouer chez eux devant un mur blanc et une plante verte, vient de découvrir qu’aux Etats-Unis il y a même une firme spécialisée dans le prêt d’une bibliothèque en vue de faire de l’effet quand on est filmé chez soi et qu’on veut donner une certaine image de soi, soigneusement étudiée: Booksbythefoot!

Et du soin, il en faut, parce que d’autres sont spécialisés dans le ‘scrutinising‘ de ces vrais faux décors de livres: les spécialistes du Bookcase credibility.

Bref, le petit reportage ci-dessus résume tout ça en disant que ce décor de livres donne l’impression que vous savez de quoi vous parlez et même que ces livres sont plus importants que ce que vous dites.

Ils montrent votre appartenance à une classe sociale, votre niveau d’éducation, l’état de vos finances et à quoi vous vous intéressez.

Ils sont « étrangement rassurants ».

Et surtout, parfaitement instagrammables 🙂

Y comme yakalire

Dans sa version numérique, l’hebdomadaire flamand Knack offre chaque jour un ‘tip tegen de coronadip‘.

Tip‘ veut dire petit conseil, astuce et ‘dip‘ veut dire petite baisse de tonus, petit coup de mou.

Samedi dernier, le magazine conseillait la lecture, non seulement comme mode d’évasion mais aussi pour tous ses effets positifs sur l’être humain, comme les a décrits Alain de Botton.

Un de ces effets est la réduction du stress.

Selon une recherche réalisée en 2009 par le neuropsychologue David Lewis, lire six minutes par jour ferait baisser le niveau de stress de plus de 60%, un résultat supérieur à celui qu’on obtient par tous les autres moyens, comme le jeu, la promenade, la musique… ou celui qui vous est propre 😉

L comme limbes

Figurez-vous qu’en découvrant le mot proposé par Walrus pour le Défi du samedi, l’Adrienne s’est dit que le seul ombilic qu’elle connaissait était celui d’Antonin Artaud.

Façon de parler, bien sûr.

Sinon, pour ce qui est de façon de parler, elle utilise plutôt le mot nombril.

Attention âmes sensibles, la vidéo ci-dessus montre quelques images du Chien andalou de Buñuel.
Vous devinerez bien lesquelles 😉

Pour ceux que ça intéresse, dix des quarante-deux pages de L’ombilic des limbes sont disponibles ici.

Pauvre Antonin!

Première rencontre

Les Belges, selon les dires de Tshiamuena, avaient débarqué dans son patelin à la faveur des vaccins contre la varicelle. Quatre ou cinq médecins stagiaires qui devaient traiter une centaine de mômes. Alors qu’elle vadrouillait dans son village, elle était tombée nez à nez avec l’un d’eux. – Tu as quel âge? Elle n’avait pas su comment réagir. Elle avait souri du bout des lèvres. Tout en tremblant de peur, elle s’était efforcée de soutenir le regard de l’homme. Depuis sa naissance, c’était la toute première fois qu’elle croisait un Blanc. Ses parents, ses oncles, ses tantes, ses nièces, ses cousins, également. Comme la majorité des gens de son village. […]

Lorsqu’un marchand, en rentrant de ses pérégrinations, avait confirmé non sans tristesse que les Blancs se servaient de morceaux de métal pour manger, il avait déclenché une hilarité sans précédent. Pendant plus d’une année, lorsque le type revenait sur ce fait divers, on s’éclatait jusqu’à rouler par terre. […]

Comme l’homme blanc arrivait par la mer, le fleuve ou l’océan, des rumeurs circulaient selon lesquelles c’était un animal marin qui après des années de solitude et de putréfaction corporelle s’était décidé à sortir des eaux à la recherche d’une vie meilleure sur terre. On assimilait l’homme blanc à un revenant ou même à un ancêtre – succombé par noyade ou de mort naturelle -, qui à l’issue d’un séjour aquatique prolongé avait perdu la couleur de sa peau […]

Fiston Mwanza Mujila, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.69-71

Le premier billet sur ce livre est ici.

C comme Comment résister?

Comment résister à l’attrait d’un livre signé Mwanza, le nom qu’on avait choisi pour parler du réfugié qu’on avait hébergé?

Impossible. Vous le comprenez sûrement 🙂

La Danse du Vilain, donc.

Il faut un peu s’accrocher au début, mais le tout est prenant, et pas seulement parce que l’action se situe principalement dans ce grand pays d’Afrique auquel tous les Belges sont plus ou moins liés, qu’ils le veuillent ou non.

Oui, les choix narratifs de l’auteur rendent la lecture un peu compliquée: on passe d’un lieu à un autre, souvent sans crier gare – Lubumbashi, au sud du Congo et Lunda Norte, au nord de l’Angola, deux importantes régions minières et entre les deux une frontière poreuse, a fortiori en temps de guerre – on fait un saut dans le temps, entre les années 80 et la fin du règne de Mobutu (1997), ce qu’on ne peut comprendre que si on connaît un peu l’histoire du pays.

Mais surtout, on passe d’un narrateur à un autre, ce qu’on ne saisit pas du premier coup: le « je » peut être Sanza, un gamin des rues, ou Franz, l’écrivain autrichien; le « nous » représente les Zaïrois, comme une sorte de chœur antique qui donne son opinion sur les événements… D’autres chapitres sont à la 3e personne, avec un narrateur omniscient.

Le tout baigne dans une orgie lexicale et stylistique, prenez par exemple l’incipit:

La Madone n’était pas une chipie sous l’emprise de l’alcool et autres breuvages sans posologie. Elle n’était pas une prophétesse de malheur et de scenarii sortis d’on ne sait quel caniveau. Même pas une vendeuse de rêves, d’espérances boiteuses, de chimères, et vous savez bien où mènent ces breloques quand elles n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles.

Fiston Mwanza Mujilla, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.11 (incipit)

Et qu’est-ce que ça raconte, vous demandez-vous.

Impossible à résumer, mais ça parle d’enfants des rues, de chercheurs de diamants, d’agents du service de sécurité, de gens qui survivent le jour et font la fête la nuit en dansant la rumba congolaise et qu’au Congo ta vie peut basculer d’un seul coup, dans un sens comme dans l’autre, selon les pouvoirs en place.

Plus d’info sur le site de Métailié et les dernières nouvelles de Lubumbashi ici.

M comme Marguerite

« Les livres, le père les trouvait dans les trains de banlieue. Il les trouvait aussi séparés des poubelles, comme offerts, après les décès ou les déménagements. Une fois il avait trouvé la Vie de Georges Pompidou. Par deux fois il avait lu ce livre-là. Il y avait aussi des vieilles publications techniques ficelées en paquets près des poubelles ordinaires mais ça, il laissait. La mère aussi avait lu la Vie de Georges Pompidou. Cette Vie les avait également passionnés. Après celle-là ils avaient recherché des Vies de gens célèbres – c’était le nom des collections – mais ils n’en avaient plus jamais trouvé d’aussi intéressante que celle de Georges Pompidou, du fait peut-être que le nom de ces gens en question leur était inconnu. Ils en avaient volé dans les rayons « Occasions » devant les librairies. C’était si peu cher les Vies que les libraires laissaient faire. »

Marguerite Duras, La pluie d’été, éd. P.O.L., 1990, p.9 (incipit)

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L’histoire et les personnages sont aussi ceux du film ci-dessus, réalisé par Marguerite DurasLes Enfants – qui est (encore) beaucoup plus rasoir que le livre.

Bref, l’Adrienne a refait une tentative avec Marguerite Duras mais c’est aussi peu concluant que quand elle avait dix-huit ans 😉

Z comme zozotte

La Retraite sentimentale - Colette - Folio

Étonnement de l’Adrienne, quand à la page 60 de la Retraite sentimentale, Annie, la vieille amie de Claudine se traite de « zozotte ».

Ce ne serait donc pas un belgicisme, dû au néerlandais « zot » (sot, en français), comme elle le pensait?

Pas de réponse dans le petit Robert,  selon lequel le mot ‘sot’ serait d’origine inconnue.

Cherchons donc plus loin.

ÉTYMOLOGIE

Picard, sot, fou, mains sottes, mains engourdies par le froid ; wallon, so, sott ; espagn. et portug. zote ; angl. et anglo-saxon, sot ; holl. zot ; bas-lat. sottus. Origine inconnue.

Voilà ce qu’en dit le Littré.

C’est fou 🙂

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Toutes les références et tous les liens pour l’illustration et le livre de Colette ont déjà été donnés ici, le 16 août.