I comme imagination

Si vous pensiez comme l’Adrienne qu’on avait touché le fond le jour où on a décrété qu’il fallait avoir la peau de la même couleur que celle de l’auteur qu’on se propose de traduire, évidemment vous vous trompiez.

Excès d’optimisme, disons.

Dans les semaines qui ont suivi, d’autres voix se sont mêlées au débat.
Pour l’élargir, oui oui 😉

Par exemple, pour jouer le rôle du homo dans un film, il faut veiller à ce que l’acteur soit homo.
On ne parle pas du cas inverse, vu qu’alors de nombreux acteurs se retrouveraient sans boulot.
Ni bien sûr de toutes les autres questions que ça soulève.

Mais la palme – si on peut dire – vient d’être remportée par la branche américaine du vénérable Pen International.
Vous savez, cette institution qui garantissait le droit à l’imagination en littérature?

« We defend the imagination and believe it to be as free as dreams« , nous prenons la défense de l’imagination et croyons qu’elle est libre comme le rêve, « We believe the imagination accesses all human experience, and reject restrictions of time, place, or origin« , nous croyons que l’imagination peut accéder à toutes les expériences humaines et nous rejetons des restrictions de temps, de lieu ou d’origine.

Et c’est là, Mesdames et Messieurs, que les plus woke de la branche américaine ont trouvé à redire.

Bref, allez voir ici si ça vous intéresse: d’un petit bond allègre on passe d’imagination à mensonge puis de mensonge à racisme-sexisme-fascisme.

C’est absolument fascinant de perversité.

P comme Précieuse

Elle aime jardiner sur la Carte de Tendre, où la mer est émeraude sous les rayons du soleil, où les arbres connaissent un éternel renouveau et les graines d’espérance fleurissent parmi la mousse des sous-bois.

Elle rit sous son chapeau de jardinière et danse sans peur du ridicule.

Et quand elle a bien fait le tour de son Jardin des Merveilles, elle rentre chez elle avec la mine satisfaite de la bonne ménagère.

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie – avec les 15 mots imposés suivants:
tendre – jardiner – émeraude – rayon – arbre – renouveau – espérance – graine – peur – chapeau – danser – soleil – mousse – ménager(e) – mine.

I comme imam

Quelle étrange similitude entre nos fabliaux des 12e-13e siècles et cette historiette du monde arabe de l’an mil…

Mêmes formes d’humour, mêmes sortes de personnages, même satire des défauts humains.

Tromperie, cupidité, hypocrisie…

Par exemple, connaissez-vous Brunain, la vache au prêtre?

***

Pour ceux qui préfèrent lire l’histoire de l’imam plutôt que d’écouter la vidéo ci-dessus, c’est .

Si vous préférez les fabliaux misogynes, je peux vous envoyer « Le dit des perdrix » 🙂

D comme Désiré

Illustration.
source ici

Lettre à Monsieur le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

J’ose faire cette chose si inconvenante qui consiste à parler de moi et de ma culture sans utiliser le masque du pseudonyme comme d’autres l’ont fait avant moi et j’espère que vous accueillerez favorablement ma requête, même si elle vous semblera un peu folle.

Désiré reposa sa plume: sa femme venait de lui annoncer que le goûter était servi et comme on était à la veille du Carême, il savait qu’il y aurait de délicieux beignets et qu’il n’en reverrait pas la couleur avant longtemps.

Il se hâta donc vers la salle à manger, se brûla la langue dans sa précipitation gourmande – ah! si ses élèves du cours d’éloquence française l’avaient vu à ce moment-là, se léchant les doigts!

Puis il retourna à son bureau car l’affaire ne souffrait aucun retard: il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l’annulation d’un spectacle aussi avilissant pour l’esprit français.

Oui, sans lui, sans Désiré Nisard, le char de l’État allait droit au précipice si de telles débauches d’imaginations en délire étaient permises sur scène!

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: annulation – élèves – masquer – monde – brûler – beignet – femme – accueillir – fou – oser – carême – char – couleur – culture

L’Adrienne n’a pas pu résister à cette occasion de Démolir Nisard 🙂

Occasion offerte par le mot ‘monde’, merci à celui/celle qui l’a proposé!

B comme Boualem Sansal

Gallimard

Si – comme l’Adrienne – vous avez ces temps-ci un peu plus de mal à vous concentrer sur la lecture, prenez ce livre-ci 🙂

Il est court (c’est un folio à 2€ donc court par définition) mais dense et peut se déguster à petites doses.

Il est courageux et fascinant.

Instructif.

Bref, voyez vous-même: la vingtaine de premières pages est à lire ici.

Z comme zoom alors!

Qui était-ce, parmi les commentateurs, à avoir signalé dernièrement l’importance et la présence des bibliothèques en fond visuel chez tous ceux qui sont obligés de montrer un peu de leur intérieur dans une de ces nombreuses visioconférences et autres sessions zoom?

Et bien, il/elle avait raison de le signaler.

L’Adrienne, qui avait surtout vu et écouté des musiciens jouer chez eux devant un mur blanc et une plante verte, vient de découvrir qu’aux Etats-Unis il y a même une firme spécialisée dans le prêt d’une bibliothèque en vue de faire de l’effet quand on est filmé chez soi et qu’on veut donner une certaine image de soi, soigneusement étudiée: Booksbythefoot!

Et du soin, il en faut, parce que d’autres sont spécialisés dans le ‘scrutinising‘ de ces vrais faux décors de livres: les spécialistes du Bookcase credibility.

Bref, le petit reportage ci-dessus résume tout ça en disant que ce décor de livres donne l’impression que vous savez de quoi vous parlez et même que ces livres sont plus importants que ce que vous dites.

Ils montrent votre appartenance à une classe sociale, votre niveau d’éducation, l’état de vos finances et à quoi vous vous intéressez.

Ils sont « étrangement rassurants ».

Et surtout, parfaitement instagrammables 🙂

Y comme yakalire

Dans sa version numérique, l’hebdomadaire flamand Knack offre chaque jour un ‘tip tegen de coronadip‘.

Tip‘ veut dire petit conseil, astuce et ‘dip‘ veut dire petite baisse de tonus, petit coup de mou.

Samedi dernier, le magazine conseillait la lecture, non seulement comme mode d’évasion mais aussi pour tous ses effets positifs sur l’être humain, comme les a décrits Alain de Botton.

Un de ces effets est la réduction du stress.

Selon une recherche réalisée en 2009 par le neuropsychologue David Lewis, lire six minutes par jour ferait baisser le niveau de stress de plus de 60%, un résultat supérieur à celui qu’on obtient par tous les autres moyens, comme le jeu, la promenade, la musique… ou celui qui vous est propre 😉

L comme limbes

Figurez-vous qu’en découvrant le mot proposé par Walrus pour le Défi du samedi, l’Adrienne s’est dit que le seul ombilic qu’elle connaissait était celui d’Antonin Artaud.

Façon de parler, bien sûr.

Sinon, pour ce qui est de façon de parler, elle utilise plutôt le mot nombril.

Attention âmes sensibles, la vidéo ci-dessus montre quelques images du Chien andalou de Buñuel.
Vous devinerez bien lesquelles 😉

Pour ceux que ça intéresse, dix des quarante-deux pages de L’ombilic des limbes sont disponibles ici.

Pauvre Antonin!

Première rencontre

Les Belges, selon les dires de Tshiamuena, avaient débarqué dans son patelin à la faveur des vaccins contre la varicelle. Quatre ou cinq médecins stagiaires qui devaient traiter une centaine de mômes. Alors qu’elle vadrouillait dans son village, elle était tombée nez à nez avec l’un d’eux. – Tu as quel âge? Elle n’avait pas su comment réagir. Elle avait souri du bout des lèvres. Tout en tremblant de peur, elle s’était efforcée de soutenir le regard de l’homme. Depuis sa naissance, c’était la toute première fois qu’elle croisait un Blanc. Ses parents, ses oncles, ses tantes, ses nièces, ses cousins, également. Comme la majorité des gens de son village. […]

Lorsqu’un marchand, en rentrant de ses pérégrinations, avait confirmé non sans tristesse que les Blancs se servaient de morceaux de métal pour manger, il avait déclenché une hilarité sans précédent. Pendant plus d’une année, lorsque le type revenait sur ce fait divers, on s’éclatait jusqu’à rouler par terre. […]

Comme l’homme blanc arrivait par la mer, le fleuve ou l’océan, des rumeurs circulaient selon lesquelles c’était un animal marin qui après des années de solitude et de putréfaction corporelle s’était décidé à sortir des eaux à la recherche d’une vie meilleure sur terre. On assimilait l’homme blanc à un revenant ou même à un ancêtre – succombé par noyade ou de mort naturelle -, qui à l’issue d’un séjour aquatique prolongé avait perdu la couleur de sa peau […]

Fiston Mwanza Mujila, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.69-71

Le premier billet sur ce livre est ici.