Question existentielle beethovénienne

boussole

A grands coups de francs suisses, Bodmer a reconstitué Beethoven comme on reconstitue un vase antique brisé. Recollé ce qui avait été éparpillé pendant près de cent ans. Vous savez quel est celui qui m’émeut le plus, parmi tous ces objets […]? […] Sa boussole. Beethoven possédait une boussole. Une petite boussole de métal, en cuivre ou en laiton, qu’on voit dans une vitrine à côté de sa canne. Un compas de poche, rond, avec un couvercle, très proche des modèles d’aujourd’hui me semble-t-il. Un beau cadran en couleur avec une magnifique rose des vents. On sait que Beethoven était un grand marcheur. Mais il marchait autour de Vienne, en ville l’hiver, et dans la campagne l’été. Pas besoin de boussole pour quitter Grinzing ou trouver l’Augarten – est-ce qu’il emportait ce compas au cours de ses excursions dans la forêt viennoise, ou lorsqu’il traversait les vignes pour rejoindre le Danube à Klosterneuburg? Avait-il envisagé un grand voyage? L’Italie, peut-être? La Grèce? Est-ce que Hammer-Purgstall l’avait convaincu de voir l’Orient? 

Mathias Enard, Boussole, Actes Sud Babel 2017, p.311-312.

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O comme orientalisme

Si vous réussissez à ne pas être désarçonné par l’érudition prodigieuse de l’auteur, si vous poursuivez votre lecture malgré le nombre impressionnant de noms qui vous seront peut-être inconnus, vous verrez que avez là un livre de grande qualité et vous ne le lâcherez plus.

Même s’il est extrêmement difficile de le lire d’une traite, et pas seulement parce qu’il fait presque 500 pages.

Je le sais, je l’ai essayé 😉

Ce roman a obtenu le Goncourt en 2015 et donne vraiment envie d’en apprendre davantage sur les influences de l’orient en occident, surtout dans le domaine musical. Voici ce que l’auteur en dit lui-même, sur le site de son éditeur Actes Sud:

“Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l’ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l’autre, entre Les Mille et Une Nuits et À la Recherche du temps perdu, entre L’Origine du monde et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.

J’ai été ce qu’on appelait autrefois un orientaliste. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j’ai parcouru l’Égypte, la Syrie ou l’Iran. J’ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l’amour de l’Orient, de la passion de l’Orient, et des couples d’amoureux qui la représentent le mieux : Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu’il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d’intrigues politiques et d’échecs désespérés.

Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu’aux rivages de la mer de Chine ; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme.’’

Une libraire nantaise a écrit un bel article ici.

 

F comme Fauvel

Fauvel

Dès qu’il s’agit de littérature française, l’Adrienne se croit en devoir de connaître. La voilà donc bien marrie l’autre soir, quand la prof d’histoire de la musique parle du Roman de Fauvel, oeuvre majeure du début du 14e siècle dont l’Adrienne n’avait à ce jour jamais entendu parler.

Epoque de Philippe le Bel. Une oeuvre satirique dans la veine du Roman de Renart mais qui, en plus, est un monument musical: le manuscrit comporte 132 morceaux de musique dans les genres les plus divers, « œuvres monodiques (empruntées aux répertoires sacré et profane) [qui] montrent toute la multitude des formes musicales de l’époque: conductus, séquence, prose, rondeau, lai, virelai, séquences et répons [et des] pièces polyphoniques (à 2 ou 3 voix) [qui] ont toutes la forme du motet.  » (wikipédia)

Voilà donc une grave lacune qu’il fallait combler.

Lacune qui prouve aussi à quel point l’éducation musicale devrait faire partie de tout cursus, et pas seulement être offert aux enfants dont les parents décident de les envoyer à l’école de musique à l’âge de huit ans.

***

On peut voir 40 illustrations du manuscrit ici

Pour ceux qui aiment la musique ancienne, voici l’oeuvre interprétée par le Clemencic Consort:

source de l’image en haut de page: wikipédia

H comme histoire

Je compte sur toi pour les précisions historiques, tu le sais, n’est-ce pas! dit-elle à la dame qui a travaillé toute sa vie à la bibliothèque communale mais est historienne de formation.

Ce soir Wim nous fera un petit exposé sur l’architecture gothique, dit-elle un autre lundi, vu qu’on a la chance d’avoir un architecte parmi nous…

Non mais hé ho! on est venus ici pour avoir un cours sur l’histoire de la musique, s’insurge mentalement l’Adrienne.

C’est à ce moment-là que la prof se tourne vers elle:

Tu voudras bien nous faire un petit cours sur la langue d’oc et la langue d’oïl, lundi prochain? Et tu nous parleras d’Aucassin et Nicolette? Et des troubadours?

Vous croyez que ça intéresse quelqu’un? a répondu l’Adrienne.

Non mais hé ho!

B comme Black Bazar

black bazar

Quatre mois se sont écoulés depuis que ma compagne s’est enfuie avec notre fille et L’Hybride, un type qui joue du tam-tam dans un groupe que personne ne connaît en France, y compris à Monaco et en Corse. En fait je cherche maintenant à déménager d’ici. J’en ai assez du comportement de mon voisin monsieur Hippocrate qui ne me fait plus de cadeaux, qui m’épie lorsque je descends au sous-sol dans le local des poubelles et qui m’accuse de tous les maux de la terre. En plus, quand j’entre chez moi je ne supporte plus de deviner la silhouette de mon ex et celle de L’Hybride qui rôde quelque part. J’ai pourtant nettoyé le studio de fond en comble, j’ai même repeint les murs en jaune à la place du bleu ciel qu’il y avait avant. Il n’y a donc aucune trace qui devrait rappeler qu’une femme et un enfant vivaient avec moi dans cette pièce. Sauf peut-être la chaussure que ma compagne a oubliée sans doute dans la précipitation. Ce jour-là elle devait se dire que je pouvais rentrer d’un instant à l’autre et la surprendre en train de rassembler ses affaires alors que moi je savourais ma Pelforth au Jip’s. Si je suis tombé sur cette chaussure c’est un peu grâce aux conseils d’un de mes potes au Jip’s, Paul du grand Congo. Il m’avait confié entre deux verres de bière que lorsqu’une femme te quitte il faut à tout prix que tu déplaces ton lit pour tirer un trait sur ta vie passée et éviter les cauchemars dans lesquels des petits hommes te hantent et te veulent du mal. Il avait raison. J’ai eu en effet plein de cauchemars pendant les sept nuits qui ont suivi le départ de mon ex. Je sautais des murailles de Chine et retombais dans le vide. J’avais des ailes, je m’envolais très haut, je parcourais plus de dix mille kilomètres en quelques secondes, puis je me posais sur un sommet dix fois plus haut que l’Himalaya et vingt-cinq fois plus haut que nos montagnes de la forêt du Mayombe. Je me retrouvais au milieu des Pygmées du Gabon qui m’encerclaient avec des sagaies empoisonnées. Je ne pouvais pas les semer, ils volaient plus vite que moi. Pendant mon enfance on nous disait qu’ils avaient des pouvoirs surnaturels parce qu’ils étaient les premiers hommes à qui Dieu avait confié les clés de la Terre depuis les temps de la Genèse.

Alain Mabanckou, Black Bazar, Seuil, 20119, p.9 (Prologue)

On peut lire la suite ici.

Excellente lecture et pour s’en convaincre, choix des libraires et petite revue de presse ici.

photo et info sur le site de l’éditeur, Le Seuil.

E comme Ensor

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« Une étrange justesse de vision s’émanait de cette oeuvre suggestive des silences de la maison, des douceurs, de la causerie, des molles détentes d’un mutuel abandon, dans la paix d’une chambre close où la filtration du jour extérieur, bluté à travers des rideaux, émettait comme un fin poudroiement de clarté. »

Voilà ce qu’écrit Camille Lemonnier en 1887 à propos de ce tableau de James Ensor, Après-midi à Ostende (1881), photographié en août dernier au Mu.Zee d’Ostende.

J’aime quand les écrivains parlent de tableaux qu’ils ont aimés 🙂

Ci-dessous, le Salon bourgeois de la même année 1881 me semble presque encore mieux convenir à la description faite par Camille Lemonnier, mais peut-être est-ce tout simplement parce que la photo est d’un peu meilleure qualité…

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M comme Marocain

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C’est tout de même grave, se plaint ma Tantine, il n’y a presque aucun drapeau belge dans ma rue.

Je ris. Je pense à un texte d’Aldous Huxley, dans lequel il explique la différence entre ‘highbrow’ et ‘lowbrow’.

C’est parce que tu habites dans un quartier chic, lui dis-je. Viens donc voir par chez moi! Il y a même une maison qui a un drapeau aussi grand qu’elle.

Je n’exagère pas. Le drapeau rouge jaune noir se voit une dizaine de fois dans mon bout de rue. Même chez une famille d’origine arménienne. Même chez mes voisins marocains.

Qui ont accroché l’étoile verte sur fond rouge juste à côté du tricolore belge 🙂

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La photo ci-dessus est celle d’une carte postale du surréaliste Marcel Mariën.

Pour ceux qui n’ont pas envie de lire Huxley dans Google Books, voici l’extrait auquel je fais allusion, et que j’ai lu avec mon prof d’anglais in illo tempore. Si je m’en souviens si bien, c’est sans doute parce qu’il y a sujet à controverse:

« I am a highbrow for the same reason as I am an eater of strawberries. I enjoy the processes and experiences which are commonly qualified by the name of « highbrow ». Conversely, I am not a lowbrow, because I do not enjoy lowbrow processes and experiences. Thus I derive a great deal less pleasure from jazz and thrillers than from music, let us say, of Beethoven and the novels, for example, of Dostoevsky; and the sex appeal of the girls on the covers of magazines seems to me less thrilling than the more complicated appeal to a great variety of feelings made by a Rubens, an El Greco, a Constable. Again, I find the watching of horse races or football matches less agreeable as an occupation than the acquisition and coordination of knowledge. Reading seems to me more enter­taining than bridge or cross-word puzzles. And the slaughtering of animals for fun is a pastime that leaves me either cold with disgust or hot with indignation. »