H comme Herzmuskelschwäche

C’est la recherche généalogique qui a fait apprendre ce mot à l’Adrienne et c’est la vue du mot ‘Mauthausen’ à propos du grand-père de Thomas Gunzig qui le lui a tout à coup rappelé. En plus de la mort toute récente, le 31 mai, de madame Andrée Geulen.

Herzmuskelschwäche: Herz veut dire cœur, muskel, c’est évidemment muscle et Schwäche signifie faiblesse.

C’est ce mot-là que l’on trouve le plus souvent sur la fiche de décès des résistants torturés à mort par la Gestapo: faiblesse du muscle cardiaque.

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Pour ceux qui en veulent un exemple, voir par exemple cette page du site Mémorial de Mauthausen

G comme Gunzig

Ce doit être infime, la part qui revient à l’auteur quand on achète un de ses ouvrages en Livre de Poche à 7,90 € et pourtant c’est dans le but de le soutenir (oui, riez) que l’Adrienne l’a acheté, et pas pour son titre, Feel Good, ni pour les jolies bouclettes brunes de Thomas.

Bref, de passage à Bruxelles mardi dernier pour aller à la Monnaie, comme d’habitude elle est entrée dans la librairie Tropismes « juste pour voir », elle en est sortie avec (seulement) deux livres et elle en a trois ou quatre en route en même temps, mais pas grave, ça reste un plaisir 😉

7e ciel et au-delà

Au club de lecture, les retrouvailles ont été spéciales – le mot est faible – étant donné qu’avec ce-que-vous-savez-et-que-personne-ne-voulait-nommer (mais qu’on a fini par nommer quand même 🙂 ) ça faisait bien deux ans qu’on ne s’était plus vus.

En échangeant sur nos lectures pendant cette longue période, nous avons constaté que nous avions vécu un peu les mêmes choses, et en particulier des moments, surtout les premiers mois, où se concentrer sur un livre était devenu tout à coup chose difficile.

Bref, on a écouté les conseils de lecture des uns et des autres, pris des notes 😉 et une généreuse participante, en entendant que l’Adrienne voulait lire Griet Op de Beeck, « Vele hemels boven de zevende« , qui date déjà de 2013, lui a gentiment prêté son livre.

Il est traduit en français par Isabelle Rosselin sous le titre Bien des ciels au-dessus du septième.

Et comme vous pouvez le voir ci-dessus, on en a aussi fait un film.

E comme étrange

Je logeais dans la maison du principal, et j’avais obtenu, dès mon arrivée, la faveur d’une chambre particulière.

Je dis faveur parce que ça me permettait de m’allonger tout habillé sur le lit et d’y rêvasser à longueur de soirée en fumant des cigarettes.

Il me fallait bien ça pour essayer de comprendre l’étrange aventure qui m’était arrivée le jour où j’avais emprunté la voiture des parents de madame Seurel et que j’étais arrivé dieu sait comment au Domaine perdu.

J’avais évidemment essayé dans les semaines qui ont suivi de retrouver le chemin vers ce domaine, hélas en pure perte.
Je n’avais que peu de pistes et l’étrangeté des divers épisodes de cette aventure faisait qu’il m’était difficile de me renseigner: on m’aurait ri au nez et traité de fou.
Ce que j’étais, d’ailleurs.
Fou d’Yvonne.
Fou de Frantz.

C’est donc à Paris que j’avais décidé de poursuivre mes recherches et ma mère a tout de suite été d’accord, puisque j’avais trouvé le bon prétexte: mes études!

Retrouver l’hôtel particulier de la famille de Galais n’avait pas été trop difficile mais il était fermé: la famille semble avoir eu des revers de fortune et quitté la capitale.

Il me fallait donc trouver une nouvelle piste et je n’arrivais pas à trancher entre Paris et la province: où Yvonne se cachait-elle?

Et Frantz? qu’était-il devenu?

Néanmoins un moment de réflexion me décida à attendre la fin de l’aventure parisienne.

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Merci à Monsieur le Goût pour son 126e devoir:

Cette toile de Vettriano me fait irrésistiblement penser à Baudelaire. Je verrais bien un devoir qui commence par : «Je logeais dans la maison du principal, et j’avais obtenu, dès mon arrivée, la faveur d’une chambre particulière » Et qui finirait par : « Néanmoins un moment de réflexion me décida à attendre la fin de l’aventure. »
Ça, ce serait chouette…

Vous aurez compris que l’Adrienne n’a pas pensé à B*** mais au Grand Meaulnes, avec ses 48 occurrences du mot « aventure » et 52 « étrange » 🙂

Comme un roman

– Mais comment t’as su que j’étais là? s’étonne Nadine.
– Écoute, dit Marie-Paule, c’est vraiment pas difficile! Tu crois que tu te caches mais tu gardes tes mains sur la table…
– Ben oui sinon je tombe, grommelle Nadine en se réinstallant derrière ses piles de livres.

C’est vrai quoi, est-ce que j’ai encore l’âge de me mettre à croupetons!

Et puis d’abord, est-ce que je n’ai pas le droit de lire tranquille? De lire ce que je veux, sans que Marie-Paule me dise un dédaigneux « c’est n’importe quoi! »
De lire où je veux?

Et sans avoir à en faire un rapport commandant!

Non mais!!!

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Merci La Licorne pour le jeu de juin, Comme un roman.

Petit rappel des « droits imprescriptibles du lecteur« :

1. le droit de ne pas lire
2. le droit de sauter des pages
3. le droit de ne pas finir un livre
4. le droit de relire
5. le droit de lire n’importe quoi
6. le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)
7. le droit de lire n’importe où
8. le droit de grappiller
9. le droit de lire à haute voix
10. le droit de nous taire

D comme Doriens

Rien de mieux que la mythologie pour tout expliquer – les saisons, la course du soleil ou de la lune, les fleuves et les sources… – et surtout pour se donner un bel arbre généalogique remontant jusqu’à des origines divines.

Prenez les Doriens: ils sont les descendants de Héraclès, qui lui-même est fils de Zeus.
N’est-ce pas magnifique 😉

Et ainsi, de roi légendaire en roi légendaire, on arrive à Ménélas, roi de Sparte, l’un des nombreux prétendants de la belle Hélène, fille de Zeus et Léda, sœur des Dioscures, ses protecteurs.

Tous les événements s’enchaînent, les dieux se mêlent de tout, l’oracle fait les prédictions nécessaires qui finissent toujours par se réaliser, quoi qu’on entreprenne pour s’en préserver.

Bref, les humains de toute éternité s’agitent beaucoup, s’entre-tuent, pillent et volent, meurent riches ou pauvres, en traîtres ou en héros et vivent « ce que vivent les roses, l’espace d’un matin »

Avec ou sans armure de bronze, comme celle de la photo prise au musée de Nafplio et qui date du 15e siècle avant notre ère.

Le défi du 20

Dix ans qu’il n’est plus l’élève de Madame et cinq ans au moins qu’il lui prodigue des conseils de lecture 😉

Tout avait évidemment commencé avec Rimbaud.

Non pas parce qu’en classe il a lu Le dormeur du val, mais parce que Patti Smith est fan du poète.
C’est ce qu’il a appris à Madame, qui ne connaissait évidemment pas Patti Smith (désolée pour les fans!).

Comme il sait que ça fait plaisir à son cœur de prof de FLE, il ne manque jamais de lui annoncer quand il a lu un livre en français:

– J’ai lu la biographie de Rimbaud par Baronian, lui écrit-il en 2015. Et ce qui est magnifique, c’est que je suis juste au chapitre sur les deux coups de feu alors que je me trouve dans le train de Bruxelles!

Puis il a découvert Édouard Louis – ils ont à peu près le même âge:

– J’ai bien aimé Pour en finir avec Eddy Bellegueule, dit-il. Mais de nos jours, je ne le suis plus. Il est devenu trop « vedette ».

Madame doit avouer qu’elle n’a pas réussi à finir ce livre: trop de violence trop bien décrite. Elle est une petite nature, oui. Mais elle a lu jusqu’au bout Qui a tué mon père.
Qu’elle a trouvé tout à fait poignant.

C’est par Édouard Louis qu’il est arrivé jusqu’à Annie Ernaux.

– Ah! fait Madame, j’ai arrêté de la lire, surtout après la lecture de Mémoire de fille.

Mais il insiste:

– J’aimerais, dit-il, que vous lui donniez une seconde chance et lisiez Les années.

Bizarrement, depuis des semaines ce volume est indisponible à la bibliothèque, quelqu’un sans doute l’apprend par cœur.

Mais son grand coup de cœur en littérature française contemporaine va à Pierre Michon et ses Vies minuscules et là, Madame est entièrement d’accord.
Elle lui a d’ailleurs prêté-donné Les Onze 🙂

Que ne ferait-on pas pour qu’un ancien élève lise en français 🙂

Écrit pour le Défi du 20 où il était demandé ce mois-ci de donner quatre titres de livres – les quatre que j’ai lus sont en gras dans le texte – merci Passiflore!

7 phrases

Il était enfin disponible à la bibliothèque donc on peut s’attaquer à sa lecture:

La première fois que Mathilde visita la ferme, elle pensa: « C’est trop loin. » Un tel isolement l’inquiétait. A l’époque, en 1947, ils ne possédaient pas de voiture et ils avaient parcouru les vingt-cinq kilomètres qui les séparaient de Meknès sur une vieille trotteuse, conduite par un Gitan. Amine ne prêtait pas attention à l’inconfort du banc en bois ni à la poussière qui faisait tousser sa femme. Il n’avait d’yeux que pour le paysage et il se montrait impatient d’arriver sur les terres que son père lui avait confiées.

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020, p. 15 (incipit)

Y, adverbe pronominal de lieu

Il y avait dans leur chambre quatre lits blancs, mais une seule fenêtre.
– Dis-nous, Karl, dis-nous ce que tu vois par la fenêtre…

Ainsi commence La Fenêtre, une nouvelle de Maurice Pons (à lire ici) que malheureusement l’Adrienne avait déjà lue et par conséquent reconnue dès les deux premières lignes.

Mais bien sûr, dans la maison de quartier on est là aussi pour parler, échanger, rencontrer.

Depuis que la nouvelle saison de rencontres « lire ensemble » a commencé, il y a dans le petit groupe un homme au regard triste. La quarantaine. Les cheveux châtains en brosse. Les yeux très clairs.

Après la lecture d’une nouvelle – entrecoupée de pauses pour permettre à chacun d’exprimer ce qu’il a compris, ce qu’il en pense, ce que ça lui évoque – après cette lecture-là suit celle d’un poème.
Dès la première fois, Alexander a déclaré que la poésie, ce n’était pas son truc. On l’a rassuré: c’est son droit 🙂

Puis, mercredi dernier, c’était ce poème de Charles Bukowski, dont voici la version originale (avec traduction ‘simultanée’ de l’Adrienne):

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur qui
wants to get out
veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say, stay in there, I’m not going
je dis, reste là, je ne vais
to let anybody see
permettre à personne
you.
de te voir.
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I pour whiskey on him and inhale
mais je lui verse du whisky et j’aspire
cigarette smoke
la fumée de cigarettes
and the whores and the bartenders
et les putes et les barmen
and the grocery clerks
et les employés de magasin
never know that
ne savent jamais
he’s
qu’il est
in there.
là-dedans.

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say,
je dis,
stay down, do you want to mess
reste là, tu veux
me up?
m’embrouiller?
you want to screw up the
tu veux tout foutre
works?
en l’air?
you want to blow my book sales in
tu veux bousiller mes ventes de livres
Europe?
en Europe?
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too clever, I only let him out
mais je suis trop malin, je ne le laisse aller
at night sometimes
que parfois la nuit
when everybody’s asleep.
quand tout le monde dort.
I say, I know that you’re there,
je dis, je sais que tu es là,
so don’t be
alors ne sois pas
sad.
triste
then I put him back,
puis je le remets à sa place,
but he’s singing a little
mais il chante un peu
in there, I haven’t quite let him
là-dedans, je ne l’ai pas tout à fait laissé
die
mourir
and we sleep together like
et nous dormons ensemble comme
that
ça
with our
avec notre
secret pact
pacte secret
and it’s nice enough to
et c’est assez beau pour
make a man
faire pleurer
weep, but I don’t
un homme, mais moi
weep, do
je ne pleure pas, et
you?
vous?

Charles Bukowski

Mercredi dernier, il a suffi de ce poème pour qu’Alexander sorte un peu de sa carapace. Complètement ému.

Il l’avait parfaitement compris du premier coup, mieux que les deux ou trois autochtones du groupe, et cette sorte de lutte du bien et du mal, dans le cœur de l’homme, lui a fait dire en conclusion de la conversation:

– Je suis Russe et j’en ai honte. J’ai quitté la Russie à 22 ans. J’y suis né mais je ne veux plus jamais y mettre les pieds. Je ne veux plus être Russe.