C comme Cecilia

18-07-22 (20) Longhi

Dans la pièce sombre et fermée sur elle-même, hiver comme été, que ce soit pour se garder de la chaleur, du froid, ou de la pestilence du canal, Cecilia Maria est resplendissante de blondeur, de fraîcheur rose et bleue, au milieu des trois hommes qui assistent à sa leçon de chant.

L’oncle Gandolfo, toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, se tient tout près d’elle, jusqu’à toucher la soie bruissante de sa jupe, frôler son bras ou sa main, toute son attention tendue vers elle. Il ne s’occupe pas de Padre Antonio, qui prise son tabac en les observant. De toute façon, le Padre ne dira rien. Le Padre sait quels intérêts sont en jeu.

Le maître de musique, debout derrière l’épinette, a les yeux baissés sur la partition qu’il tient en mains. Il n’est là que pour la forme. Mais peu lui importe, la contessa paie honorablement les leçons pour sa fille et la collation est de qualité.

Cecilia Maria chante une canzonetta d’amore tout en regardant son oncle, qui lui a promis un fiancé. Jeune et bien fait, lui a-t-il assuré. Bien mieux que celui que sa mère prétend lui faire épouser. Elle met tout son cœur dans son chant en pensant à un jeune homme qu’elle n’a même pas encore vu en portrait.

D’ailleurs, des hommes, Cecilia Maria ne sait rien de plus, ou presque, que ce qu’elle peut voir sur le tableau accroché derrière elle au mur du salon de musique.

A ses pieds, son petit chien s’impatiente. C’est l’heure de la collation, la servante a du retard.

Lui seul entend ses pas dans le couloir et sent les effluves du chocolat chaud et des gâteaux tièdes aux amandes et aux fruits confits.

***

Tableau de Pietro Longhi, La Lezione di musica, photographié à la Gemäldegalerie à Berlin en juillet 2018. Je n’ai parlé qu’une fois de ce peintre, après une visite du musée de Venise (Ca’Rezzonico) où se trouvent plusieurs de ses oeuvres intimistes, que j’aime beaucoup.

Texte écrit d’après les consignes de Caro qui voulait un tableau, des couleurs et les cinq sens. Merci Caro!

V comme Venise (1)

« Habitué à recevoir des couples en voyage de noces, des amants clandestins, des esthètes écumeurs de musées, des touristes pour qui le fin du fin est de visiter le plus de monuments possible en un minimum de temps, le concierge de ce grand hôtel de Venise, que mon père avait choisi sur la recommandation d’un porteur de bagages, dut être désagréablement surpris en voyant débarquer, au mois de mars 1920, dans le hall somptueux du palace, la famille Tarassof au complet, avec ses visages anxieux, ses vêtements défraîchis et ses valises de pauvres aux couvercles consolidés par des ficelles.« 

Ainsi commence Le fils du satrape, d’Henri Troyat, et en lisant cet incipit je me demandais dans quelle catégorie je devais nous mettre, ma mère et moi, qui avons passé cinq jours à Venise à la fin du mois d’août: nous n’avons visité aucun musée, sauf Ca’Rezzonico parce que je voulais revoir les petits tableaux de Pietro Longhi, ne sommes entrées dans aucune église, sauf ma mère qui tenait à dépenser des sous pour allumer une fausse bougie.

Par contre, nous avons passé deux de nos cinq journées à la Biennale d’art moderne Langue tirée

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Ca’Rezzonico, depuis le vaporetto

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le rio di san Barnabà longe Ca’Rezzonico

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Ca’Rezzonico, depuis le palazzo Malipiero

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ma mère, assise dans le jardin, Ca’Rezzonico