Adrienne jubile

Non, ça ne lui avait pas plu du tout, à l’Adrienne, quand d’un seul coup d’œil sur le bureau, Berthe avait décrété:

– Moi aussi je suis bordélique.

Bon, on peut s’entendre sur le vocabulaire, elle a dit « ik ben ook slordig » et ‘slordig‘ peut se traduire par négligeant, désordonné, pas soigneux

Mais là n’est pas la question.

Ce qui n’a pas plu à l’Adrienne, c’est cette conclusion pour le moins hâtive, alors que tout le reste de la maison est parfaitement rangé et que sur le bureau, le désordre n’est qu’apparent.

Bref.

Aujourd’hui l’Adrienne jubile: elle vient de lire que la gourou du rangement a déclaré:

« Ma maison est en bazar, mais la façon dont je passe mon temps est la bonne pour moi à ce moment-là, à cette étape de ma vie. Jusqu’à présent, j’étais une professionnelle du rangement, donc je faisais de mon mieux pour garder ma maison bien rangée à tout moment. J’ai en quelque sorte renoncé à cela, dans un bon sens pour moi. »

Si vous avez un doute, allez voir vous-mêmes 🙂 

R comme Retour

 © Fred Hedin

Les agences immobilières, de plus en plus, arrangent le décor pour rendre la maison à vendre plus attrayante.

Il paraît que l’acheteur potentiel manque d’imagination et qu’il vaut mieux décider pour lui de la couleur des murs et de l’emplacement du canapé.

Mais ici l’agence n’a fait aucun effort, pas même un peu de nettoyage: la maison n’a que la valeur de son espace – ses grands espaces – et de son emplacement – « idéalement située » – pour justifier son prix.

Tout est à refaire.

Bien sûr, ce n’est pas dans les prix de Marie, mais elle y a vu l’occasion de revoir les lieux.

L’homme de l’agence la précède, lui ouvre les portes, lui fait son boniment.
Elle sourit.
S’il savait!

Et vraiment, rien n’a changé.
Même l’odeur de la maison est restée identique à son souvenir.

Et cette banderole!

– Vous n’avez même pas enlevé ça!

Elle rit tout à fait, à présent et jamais le type de l’agence ne comprendra pourquoi.

« Bonne annif » avait peint Jacques au pochoir en grandes lettres rouges, sa couleur préférée.

Comme disent les pédagogues d’aujourd’hui, c’est le message qui compte, n’est-ce pas 😉

***

Écrit pour Bricabook 423 – merci Alexandra!

Z comme zorg

Il était le premier sourire du matin quand l’Adrienne allait à l’école et qu’il fumait sur le pas de sa porte.

Il est rare de le rencontrer en rue, il ne sort que pour aller s’approvisionner au petit magasin du coin.

Mais jeudi il était en route de bonne heure quand l’Adrienne l’a croisé.

Il est vrai que depuis plus d’une semaine, il avait un souci: la banque qui s’occupe de ses versements était fermée.

– Il faut tout de même que je paie ma télé et mon électricité! dit-il.

Lui, comme la maman de meilleure amie et même celle (toujours en pleine forme) de l’Adrienne, et tant d’autres, ne se débrouillent pas avec les nouvelles technologies.

Le petit monsieur a besoin d’un guichet avec une vraie personne qui lui fasse sa paperasse.

La mère de l’Adrienne a besoin de sa fille qui est à 850 km. Elle ne comprend pas qu’il faut donner des procurations. Elle pense que sa fille n’a qu’un coup de fil à passer pour tout régler.

– Tu n’as qu’à dire que tu es ma fille! rétorque-t-elle quand l’Adrienne essaie de lui expliquer quelle sorte de formulaire il faut remplir.

– Nous n’avons rien réglé au moment où maman était « encore bien », dit meilleure amie. Alors maintenant on a un tas de démarches et de difficultés. On doit pourtant la vendre, sa maison!

Hé oui, pour payer les soins et la maison de retraite.

Mais quand la maman était « encore bien », elle jugeait inutile le « zorgvolmacht« , une sorte de procuration qui donne la permission à quelqu’un de s’occuper de tes affaires, financières ou autres, le jour où tu n’en es plus capable.

– Et ma femme de ménage! poursuit le petit monsieur, ça fait un mois qu’elle n’est plus venue!

Normalement elle vient tous les quinze jours.

– Et bien, rit l’Adrienne, elle aura d’autant plus de travail, quand elle viendra!

Mais il reste soucieux:

– J’espère qu’elle va venir cette semaine…

Lui aussi aurait besoin que quelqu’un téléphone à sa place…

***

‘zorg’ est le mot qui veut dire ‘soin’, prendre soin, donner des soins, mais aussi ‘souci’

Le défi du 20

Elle était bien la seule à ne pas savoir qu’elle abdiquerait devant la volonté de l’Homme: en 2013, c’était fait, elle abandonnait – avec les regrets que l’on sait – le vert paradis, laissant les mésanges abasourdies devant leur mangeoire vide…

Désormais elle irait faire ses abécédaires du-temps-qui-passe en ville.

Elle ne savait pas non plus qu’elle aurait des voisins abominables ni que l’aménagement de son jardinet susciterait un tel commentaire.

Par contre, ce qu’elle savait, c’est qu’elle abhorrerait le bruit et les odeurs de la circulation…

Bref, l’an prochain elle fera tout de même la fête pour le dixième anniversaire de son installation dans la maison de tante Fé 🙂

***

Texte écrit pour le défi du 20 chez Passiflore – merci à elle – qui pour ce mois de novembre demandait onze mots de onze lettres.

Vous pouvez vérifier, le compte y est 🙂

Sur la photo d’illustration vous voyez le chat Pipo Rossi installé dans la clematis montana rose et parfumée, sur le toit du kot à outils.

Défi du 20

Le mois prochain, le 20 exactement, ça fera dix ans que l’Adrienne a dû « tourner la page » et se résoudre à quitter son vert paradis.

Dès son arrivée en ville, ce qui lui a le plus manqué, ce sont les chants d’oiseaux: voir et entendre les grives, les merles, les mésanges bleues, les charbonnières et celles à longue queue, les pics épeiches, les piverts, les sittelles, les rouges-gorges…

Pouvoir les nourrir tout l’hiver et jouir de leur présence.

Voir se balader un hérisson sur la terrasse pour y manger les croquettes des chats.

Alors aujourd’hui en ville elle est tout heureuse de pouvoir observer au moins un moineau ou une coccinelle 🙂

Écrit pour le Défi du 20 chez Passiflore qui demandait de parler de 10 animaux. Merci Passiflore!

Deux photos prises dans mon jardinet de ville.
Pour le vert paradis d’autrefois, le choix est plus vaste donc plus difficile, et il y avait aussi les chevaux 🙂

J comme jaune

Il était là comme s’il l’attendait et d’une main il montrait la façade de son voisin: elle venait d’être peinte en jaune moutarde.

Het knalt! fait l’Adrienne en riant et il est bien d’accord.

Knallen‘ c’est le verbe qui exprime le crépitement sonore du feu d’artifice. Le bruit du bouchon de champagne qui saute. Ou du pot d’échappement troué.

Knalgeel‘, jaune pétant.

– Ils ont laissé les échafaudages, explique-t-il, parce qu’il faut encore une troisième couche.

Et voilà, se dit l’Adrienne un peu plus tard en poursuivant son chemin, tout ce quartier de maisons ouvrières made in 1922, qui est ‘site protégé’, ce qui interdit de facto d’isoler les murs extérieurs puisqu’il faut garder l’aspect authentique 1922, on a pu lui enlever ses jardinets de rue et on peut cacher la brique, les courbes et les reliefs sous les couleurs les plus diverses et les plus voyantes…

***

Le cher petit monsieur à longue barbe grise apparaît ici depuis une dizaine d’années, j’aurais dû lui prévoir un tag. On peut le trouver ici, par exemple, sauf que ces dernières années il est passé de la pipe aux cigarillos 🙂

H comme hoya carnosa

En pénétrant dans la pièce, on ne peut que la voir, énorme, occupant toute la cheminée de marbre gris, avec le grand miroir derrière, ses lianes touchant presque jusqu’à terre, en pleine floraison:

– Quel magnifique hoya carnosa! s’exclame spontanément l’Adrienne.
– Euh… Quoi? demande Barbara.
– Oh pardon! fait l’Adrienne, qui s’excuse quand les autres la bousculent ou lui marchent sur le pied, donc a fortiori quand elle emploie un mot qui peut sembler pédant.

Hélas, elle est ainsi faite, elle aime connaître le nom des choses et les mots exacts, mais il vaut souvent mieux garder toute cette « science » pour soi.

Heureusement, Barbara ne s’en formalise pas:

– Oh moi je n’y connais rien en plantes, j’essaie juste de ne pas les faire mourir, ce qui ne réussit pas souvent.

Mais là, avec le hoya carnosa, elle a de la chance: c’est vraiment très résistant. L’Adrienne le sait, elle en avait un dans la maison d’autrefois, où il y avait de la place pour des tas de plantes, même des géantes comme le philodendron ou l’araucaria, un exemplaire magnifique qu’elle avait reçu tout petit et qui touchait le plafond.

Puis il a fallu partir et elle a tout donné.
Dans la maison de ville, il y a à peine la place pour quelques orchidées.

***

source de la photo ici.

C comme charmeur

Photo de Magda Ehlers sur Pexels.com

C’est arrivé quelques fois: l’Adrienne dans son jardinet reçoit un « bonjour » d’un petit garçon qui passe dans la rue et il n’en faut évidemment pas plus pour qu’elle soit charmée.

Alors la fois suivante, elle engage la conversation.

Il n’avait jamais vu de figues ni de figuier, elle lui montre donc les fruits, verts à l’époque, et lui explique qu’ils doivent devenir violet foncé.

– Dès que tu vois qu’ils ont la bonne couleur, tu sonnes à ma porte et je t’en donne. D’accord?

Alors l’autre jour, au moment où elle se demandait s’il allait oser, vu que les fruits étaient déjà bien colorés vers la mi-août, il était là.

Deux jours plus tard, il était de nouveau là.
Un peu gêné, embarrassé:

– C’est mon père qui m’envoie, dit-il. Il aime tellement ça!
– Pas de problème! je vais te remplir ton sachet.

Puis il ajoute:

– Mais il n’aime pas les petites figues. Il dit que les grosses sont meilleures.

On sent bien que c’est du service commandé, exactement comme quand on envoyait mini-Adrienne chez le boulanger en insistant beaucoup qu’elle n’oublie surtout pas de préciser qu’on voulait le pain « bien cuit ».

Au retour, le pain était retourné et inspecté des deux côtés et on n’était jamais content:

– Tu as oublié de dire qu’on le voulait « bien cuit »?

La même sorte de réflexion attendait sûrement le petit garçon rentré chez lui avec un sachet où l’Adrienne avait mis des grosses et des petites figues:

– Tu as bien dit qu’on préfère les grosses?

Et il pourra répondre:

– Oui, mais la dame elle a dit que les petites et les grosses, c’est tout pareil.

Adrienne dans l’immobilier

Le couple planté devant la maison à vendre était parfait pour illustrer ce qu’on peut lire depuis plus de trente ans: il y a un effet réel et mesurable du statut socio-économique sur la santé et la longévité.

L’Adrienne revenait du marché et voyait de loin qu’ils allaient l’aborder:

– Vous êtes d’ici? lui a demandé la dame, et comme si le panier de la ménagère n’était pas une preuve suffisante en plus de la première réponse positive, il a fallu le répéter deux fois, oui, d’ici même, née ici, grandi ici, travaillé ici, habitant ici.

La réponse mettait visiblement la dame en joie:

– Oh! c’est parfait! Alors vous allez pouvoir répondre à nos questions!

Ils venaient d’une autre province flamande, où ils avaient une grande villa avec jardin, mais où des travaux d’entretien et de rénovation devenaient nécessaires, alors ils s’étaient dit: plutôt que de nous mettre dans des travaux, vendons et achetons quelque chose qui soit aux normes actuelles.

Et c’est ainsi qu’ils avaient fait plus de 70 km – au niveau de la Belgique, c’est énorme, pour un déménagement – dans l’espoir de pouvoir visiter cette villa près du parc, en centre ville, avec piscine, sauna, terrasse et jardin bien cachés derrière une triple haie.

Mais voilà, la charmante ville natale de l’Adrienne traîne une triste réputation auprès de ceux qui ne la connaissent pas, et tous les clichés y sont passés, à commencer, bien sûr, par le pourcentage « d’étrangers ».

***

Après les avoir quittés, une demi-heure plus tard, elle s’est demandé quel tour aurait pris la conversation s’ils étaient tombés sur quelqu’un d’autre.

Hajar, Nabila, Othmane, Youssef et tous les autres méritent qu’on rectifie immédiatement le propos 🙂

22 rencontres (4.10)

Quand Madame a dû venir s’installer en ville, elle a tout fait pour que la maison soit en ordre et aux normes, toit, portes et fenêtres, électricité, elle a peint, tapissé, planté dans son jardinet.

Elle a cru qu’après tout ça elle serait tranquille pour un bon bout de temps.

Hélas ça ne s’est jamais arrêté, comme vous le savez si vous passez régulièrement par ici 😉

Bref, c’était au tour du chauffage au gaz à être renouvelé et comme d’habitude, il y a eu quelques dégâts collatéraux, une fuite d’eau par ici, une autre par là, jusqu’au moment où la firme a envoyé un gars « d’ici » au lieu du duo comique west-flamand qui avait fait l’installation tout en racontant des blagues racistes.

Bien sympa, le jeune homme, et tout en travaillant à la clé anglaise de-ci, de-là, il racontait sa vie.

Son âge, sa situation de famille, ce que faisaient ses parents, dans quelle maison se trouvait son berceau, son employeur précédent chez qui il s’est cassé le dos.

Puis, inévitablement, l’école.

Celle de Madame, bien sûr 🙂

Où il n’a tenu le coup qu’un an: il n’a pas supporté qu’on lui interdise de passer ses récrés à embrasser sa copine 😉

Il avait douze ans, elle deux de plus.