Z comme Zina et Zeit

vénus k g

L’Adrienne a appris à ses dépens qu’il ne fallait pas se fier aux quatrièmes de couverture. C’est pourtant ce qu’elle a fait en lisant ce qu’il y avait au dos de ce livre-ci:

Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l’œil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu’elle et ses cheveux mélangés à l’argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l’homme, la mère n’aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte. 

Après le passage d’un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d’une chute brutale : l’engouement de l’Occident pour l’étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées… Misère et maladie rattrapent la reine d’hier. 
Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l’exil, la famille et la condition des migrants.

Le deuxième élément qui a été décisif, c’est la lecture de l’incipit: les prénoms des jumeaux, Zina et Zeit, ont tout de suite fait sourire l’Adrienne, qui ne pouvait que penser à ses deux derniers chatons qu’elle avait nommés Zêta et Jones, sans se préoccuper de savoir s’ils étaient fille ou garçon.

Leur mère ayant suivi l’homme aux cheveux jaunes de l’autre côté du désert, Zina et Zeit se sont installés dans le figuier. Elle sur la plus haute branche, lui sur la plus basse.

Les figues arrachées aux oiseaux, seule nourriture pour ceux qui regardent d’en haut les maisons basses comme des tombes, les visages impassibles comme les nuages qui refusent de pleuvoir ; les tatouages qui enferment la parole derrière les lèvres des femmes.

« Rentrez les jumeaux, crie soir et matin la grand-mère. L’odeur du figuier rend aveugle et tarit le lait dans le sein des mères. Rentrez à la maison. La honte sur nous. Le village vous regarde. »

Ce que la grand-mère appelle maison est un cube de boue séchée percé de trois trous : deux lucarnes et une porte.

Ce qu’elle appelle village n’est que du sable sur du sable. Des murs qui s’effritent au soleil, un ruisseau qui apparaît, disparaît quand bon lui semble et un figuier sur un sol voué au palmier.

Un vrai figuier qui ne doit rien à personne avec des fruits si âpres, même les sauterelles n’en veulent pas.

Village construit sur les épaules d’un village englouti qui remonte au déluge, disent ceux qui n’ont rien à dire et qui profitent du khamsin qui fait migrer le sable pour faire ressortir un toit, un mur, parfois deux, jamais plus de deux.

Vénus Khoury-Ghata, L’adieu à la femme rouge, Mercure de France, 2017, p.9-10 (incipit)

Bref, un bon moment de lecture, des problèmes d’une actualité brûlante racontés avec acuité et humour, en termes choisis, sans manichéisme, d’une grande humanité. A recommander 🙂

Info et photo sur le site de l’éditeur et lecture des premières pages – le livre est à paraître en Folio pour octobre 2018.

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E comme épilogue

Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d’interviews. Vous me demandez pourquoi je n’aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n’arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (…) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j’entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n’ai jamais fait attention. Je n’ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n’avons pas pu les sauver tous. 

Je n’ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l’eau. Les cris bestiaux que j’avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

J’étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (…) 

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l’anglais par Mathias Mézard. 

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Et mardi matin je lis dans la presse que l’Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l’Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

C comme Carmine Menna

S’il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens – hommes, femmes, enfants – mourir sur le chemin de l’exil? 

Si sauver une vie humaine, quand il s’agit de la vie d’un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

Opticien de Lampedusa.jpg

source et info ici

« Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s’est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d’y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c’est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d’une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

(…) Jamais je n’ai vu autant de personnes dans l’eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l’air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s’étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (…) Ils se noient sous mes yeux et je n’ai qu’une question en tête: comment les sauver tous? 

Je ressens encore la pression de la première main que j’ai saisie. L’empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l’os contre l’os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d’un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu’un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j’ai hissé son torse nu hors de l’eau. » 

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l’anglais par Mathias Mézard. 

Une lecture que je recommande. 

Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

Un article sur Carmine Menna, à l’occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

Et les mêmes émotions chez les membres de l’équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.

B comme bébés

Hier pendant la pause

Madame et sa collègue

ont regardé avec une émotion
mêlée d’un tas d’autres sentiments

les premières images de la naissance d’un bébé panda

entre des grillages et sous l’œil des caméras.

***

Espérons que ce bruyant limaçon rose

s’en tirera

sur cette drôle de planète

où un congélateur thaïlandais

est rempli de bébés tigres

et où des bébés humains

meurent noyés en Méditerranée

H comme humanité

Il y a un tas d’arguments pour les rejeter à la mer. 

Les arguments économiques, d’abord. 

Les arguments plus ou moins ouvertement racistes, ensuite.  

Et toutes ces peurs qui nous sont inoculées… 

***

Il n’y a qu’un seul argument 

pour les accueillir, 

c’est l’humanité. 

 

http://www.amnesty.be/je-veux-agir/agir-en-ligne/signer-en-ligne/article/forteresse-europe-changeons-de-cap-en-2016

E comme Er was eens…

Il était une fois l’eau – Peter Verhelst

Il était une fois l’eau
Où était-ce?
Au bord de l’eau
Là où ça touche terre
Où dis-tu?
Là où l’eau touche terre
De qui?
Là où notre eau devient notre terre, tu veux dire
Là où notre eau est notre terre et notre sable est notre sable
C’était là
Là où les nuages et les ciels sont à nous, je veux dire
C’était là
Comment c’était là
Comment c’était couché là, les mains à côté de la tête
Comment on l’a emporté et il restait couché
Même quand on l’a emporté, il restait, pendant qu’on l’emportait, couché là dans le sable
Même quand on ne regardait plus
Surtout là où on ne regardait plus il restait couché sur le sable
Que ça partirait bien un jour de lui-même, pensions-nous parfois
Mais qu’il devenait nôtre au moment où on l’emportait
Nous le savions
Il était une fois, avons-nous encore essayé de penser, mais
Aussi fort que nous le pouvions, nous avons essayé de continuer à penser
Il était une fois, il était une fois

(traduction française de l’Adrienne)

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photo prise à Bruxelles samedi dernier en allant à la BRAFA

Er was eens het water – Peter Verhelst

Er was eens het water
Waar was het?
Aan de rand van het water
Waar het aan land komt
Waar zeg je?
Waar het water aan land komt
Van wie?
Waar ons water ons land wordt, bedoel je
Waar ons water ons land is en ons zand ons zand is
Daar was het
Waar de wolken en de luchten van ons zijn, bedoel ik
Daar was het
Hoe het daar lag
Hoe het voorover lag, zo, met de handen naast het hoofd
Hoe we het wegnamen en het voorover bleef liggen
Zelfs toen we het wegnamen, bleef het, terwijl we het wegnamen, voorover op het zand liggen
Zelfs toen we niet meer keken
Vooral waar we niet meer keken bleef het op het zand liggen, voorover
Dat het op een dag wel uit zichzelf zou vertrekken, dachten we soms,
Maar dat het van ons werd toen we het wegnamen
Wisten we
Er was eens, probeerden we nog te denken, maar
Zo luid we konden, probeerden we er was eens, er was eens te blijven denken 

L’original ici, avec la photo que chacun connaît et aura sans doute reconnue, ainsi qu’une traduction en anglais:

http://www.ntgent.be/fr/news/er-was-eens-het-water-once-upon-a-time-peter-verhelst/c/plus

Stupeur et tremblements de niveau 10

Après ces journées de novembre où Bruxelles était ville morte, écoles fermées, travailleurs priés de rester à domicile, niveau 4 de l’état d’urgence et l’armée dans les rues, a paru l’article ci-dessous. Il vient d’un journaliste, correspondant au Liban, où il vit avec sa famille.

Il a une petite fille de 11 ans et depuis quatre ans que je suis à Beyrouth, écrit-il, j’ai cessé de faire le compte des bombes qui explosent dans la ville. Ici, ajoute-t-il, comparé à Bruxelles, ce serait la cote d’alarme niveau 10 tous les jours.

Et parfois, dit-il, quand sa petite fille lui demande si les bruits dans le soir sont des fusillades ou des feux d’artifice, il lui répond que ce sont des feux d’artifice.

Parce qu’il ne faut pas montrer ses propres peurs ou inquiétudes aux petits, qui ont droit à une enfance insouciante.

Et je lui donne raison.

http://www.standaard.be/cnt/dmf20151124_01986329?_section=60682888&utm_source=standaard&utm_medium=newsletter&utm_campaign=ochtendupdate&M_BT=110935810948&adh_i=a0ca84a6d39365b86215da6ff3755ab0&imai=MASTER.guid