R comme Rondel du Printemps

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L’humeur était plutôt sombre et pourtant cette année-là tout particulièrement, le printemps s’était vêtu de broderie, de soleil luisant clair et beau. Mais il fallait un sacré courage pour commencer les activités au jardin, chose qui normalement remplissait Marie de joie impatiente.

Muanza était décidé, il partirait.

– En Hollande? s’écrie Marie. Mais pourquoi en Hollande?

Voilà bien un pays qui ne les fait pas rêver, ni elle, ni Pierre. Qu’est-ce que Muanza espère y trouver? S’imagine-t-il que les lois y sont différentes?

Mais ses idées étaient bien arrêtées et tout en ramassant du bout du doigt les dernières miettes de son pain – Muanza rongeait même le cartilage des os – il leur explique son plan, dans les grandes lignes.

– Moins vous en saurez, mieux ça vaudra, résume-t-il. Comme ça vous n’aurez pas à mentir quand on vous interrogera.

Ils ont pris la voiture. Ont roulé quelques heures en direction du nord. Ont frisé la collision autour d’Anvers tellement Pierre était nerveux à l’approche de la frontière, où heureusement aucun douanier ne leur a demandé de s’arrêter. Ont déposé Muanza à Breda en lui faisant promettre de donner au plus vite de ses nouvelles.

Ce n’est qu’après, longtemps après qu’ils ont pu en rire, au souvenir de cette équipée qui avait des petits airs de fuite à Varennes et du grand souffle froid des pires moments de l’histoire: ce n’est que de longues minutes après la frontière que Muanza s’est relevé de la banquette arrière sur laquelle il s’était aplati, alors que le chien montrait gaiement sa belle petite gueule sympathique à la fenêtre de l’auto.

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écrit pour Des mots, une histoire chez Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: activité – soleil – nouvelle – jardin – souvenir – sacré – broderie – pain – collision – printemps – souffle – rêver

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Question existentielle

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Chez mémé Jeanne, au menu, il y a du poisson. Du vrai poisson frais, pas du rafraîchi dans de la glace pilée depuis trois jours, comme celui que mangent ces malheureux à l’intérieur du pays. La belle sole pêchée dans la nuit et qui se recourbe dans la poêle comme si elle était encore vivante. Celle qui a ce vrai parfum de frais et de grand large au lieu de ces odeurs indéfinissables qui donneraient la nausée à une femme enceinte.

Dans la demi-obscurité de la vieille grange qui lui sert de débarras et d’endroit tranquille où se retirer, le grand-père est au travail entre une lessiveuse rouillée (« on ne sait jamais à quoi ça peut encore être utile ») et des caisses de bouteilles vides. Dans un coin traîne un tableau piqué de coléoptères, datant de l’enfance de Pierre, qui a collectionné tout ce qui pouvait l’être. Il y avait encore des scarabées et des hannetons dans les haies, à cette époque.

Ça sent la colle à bois, la sciure, et la bergamote de son après-rasage. Il est en train de cintrer précautionneusement une tige de métal engagée dans un étau. Pour grand-père, il est hors de question qu’un des arcs de sa future ‘couche froide’ n’ait pas exactement la même courbure que les autres.

Sûrement, se dit Marie en l’observant, que sur ses bulletins d’écolier de sept ans l’instituteur avait déjà marqué « élève consciencieux ».

***

Texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1  poisson 2  colle 3 cintrer 4 lessiveuse 5 parfum 6 sciure 7 coléoptère 8 rafraîchir 9 bergamote 10 enceinte 11 engagé 12 bulletin et le 13e pour le thème : obscurité

N comme non

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Comment avaient-ils fait pour se retrouver, Marie n’en a pas la moindre idée. Un jour Atuahene a réapparu dans la vie de Muanza, comme le génie du livre. Atuahene et son grand corps fait pour lézarder sur une plage africaine ensoleillée en grattant une guitare. Atuahene et la merveilleuse élasticité de tous ses mouvements, son grand rire apaisant, son extrême maigreur et ses larges chemises d’un blanc éblouissant.

Marie ne comprend pas pourquoi ça a été tellement moins dur pour lui, d’acquérir le statut de réfugié. Quel est le problème pour Muanza? quel argument manque dans son dossier, pourtant déjà si volumineux qu’on pourrait en remplir une malle? à qui s’adresser quand on a déjà tout essayé et pris sa plus belle plume pour écrire jusqu’au ministre en personne?

Oh oui, il a répondu, le ministre: une feuille tout imprégnée de regrets de comédie et de considérations distinguées: Muanza doit quitter la Belgique.

***

Merci à Emilie pour la reprise des Plumes d’Asphodèle. Les mots imposés étaient LÉZARDER – DUR – LIVRE – S’IMPRÉGNER – CORPS – ÉLASTICITÉ – ENSOLEILLÉ – APAISER – PLUME – GUITARE – MANQUE – MOINS – MALLE

La photo n’a aucun rapport avec Muanza ni avec Atuahene qui ne parlent ni l’arabe ni le français et juste un peu de néerlandais. Mais qui sont excellents en twi et en anglais 🙂

A comme Asphodèle

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C’était l’époque d’avant le portable et l’abonnement internet: Pierre et Marie rentrent de leur voyage en Bretagne sans affoler le compteur, en musardant. Ils ont pris le temps d’admirer l’envers et l’endroit du décor, les tarabiscots et les moulures, toutes les folies architecturales roses et noires de Trévarez, jusqu’au tréfonds du Finistère où des fantômes en nuisette hantent les greniers.

Chaque pays a ses traditions et ses arcanes, n’est-ce pas 🙂

Ils font confiance à Muanza et ne s’inquiètent pas de l’état dans lequel ils retrouveront la maison, les chats, le jardin. Il y aura des fèves, des haricots, des petits pois à cueillir, bien sûr, mais Muanza aura probablement tondu la pelouse. C’est déjà ça.

– C’était bien, la Bretagne, dit Pierre en s’engageant sur la dernière bretelle d’autoroute. On y a bien mangé. On ne s’est pas fait arnaquer sur le prix des vins… et l’autoroute est gratuite!

– Je me demande ce qu’aura fait Muanza, pendant tout ce temps…

Pierre rigole:

– Tu verras qu’il sera installé devant le cent trente-sixième épisode de McGyver. C’est son heure.

***
Il n’y avait plus eu de jeu chez Asphodèle ni ici depuis le 2 août 2014, auquel ce texte fait suite.

Merci à Emilie d’avoir repris le flambeau!

Les mots imposés étaient NUISETTETRADITIONTRENTE-SIXIÈME – FÈVE – NOIR – TRÉFONDS – ENVERS – TARABISCOTBRETELLEMUSARDERABONNEMENTARCANEAFFOLERARNAQUER

La photo ci-dessus est de Yann Gwilhoù et représente le château de Trévarez — https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28299107

V comme vierge

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Noël chez mémé Jeanne, Marie l’en a bien prévenu, ce n’est pas la fête de la tempérance. On est prié d’absorber force alcool – l’eau, c’est pour se laver, a-t-on coutume de dire dans sa belle-famille – et si on est pompette après trois verres, on a droit aux rires de la tablée et au mépris de belle-maman. Alors non, elle ne lui conseille pas la fuite à pas feutrés mais de développer une manière agile d’esquiver les remplissages de verre.

Quand ils arrivent chez mémé Jeanne, ils sont accueillis par des arômes mélangés de tout ce qui constituera le menu du réveillon. Et par Dries, le plus jeune des petits-fils, qui a tenu à venir « aider » sa grand-mère: il s’essaie aux percussions sur les tabourets rangés en cercle devant l’âtre avec les deux paniers d’osier pleins de bûches. Tu t’arrêteras quand les gens seront là, lui dit mémé Jeanne. Marie, Pierre et Muanza ne sont donc pas des gens mais sans doute quelque rameau ancillaire…

Deux heures plus tard, la fête est à bonne température et les quatorze petits-enfants ont tous un rôle à leur mesure dans la reconstitution – souvent très personnelle – de la nativité. L’aînée des petites-filles fait une vierge fort présentable, enveloppée dans un drap blanc comme un linceul.

Quatre mois plus tard, elle meurt dans un accident de voiture.

***

écrit pour Treize à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 agile 2 température 3 tempérance 4 percussion 5 arôme 6 fuite 7 rire 8 absorber 9 feutré 10 linceul 11 osier 12 ancillaire et le treizième pour le thème : Noël 

Photo prise à Ostende

E comme envol

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– Moi je trouve, déclare belle-maman tout en pinçant d’un coup sec les fleurs fanées de ses pétunias, qu’il pourrait te montrer un peu de reconnaissance… mettre son réveil le matin, passer l’aspirateur, au lieu d’allumer la télé et de regarder MacGyver… surtout que tu es en période d’examen et que tu as déjà bien assez de travail!

Verdorie! elle a ajouté avec force, comment traduit-on ‘verdorie‘? Fichtre? Nom d’une pipe? Sapristi?

Marie et sa belle-mère ont une tout autre vision de l’hospitalité accordée à Muanza.

– Je ne veux pas, dit Marie, donner de prise à ceux qui insinuent qu’on a accueilli Muanza parce qu’on avait besoin d’un boy.

Elle y repense, penchée sur ses copies, le stylo feutre rouge en main, quand elle entend les coups de klaxon du facteur qui remonte l’allée. Muanza se précipite dans l’espoir d’un petit paquet postal. Des semaines que Rosemund ne lui a plus envoyé de cassette.

Il revient en effet avec un petit carton tout cabossé et esquinte le scotch avec une lime à ongles, si nerveusement que ses mouvements sont mal coordonnés et le carton réduit en pièces.

Trente secondes plus tard, la voix de Rosemund, surmontée par moments de cris et de babils d’enfant, résonne dans la maison.

Muanza l’écoute les yeux fermés.

C’est comme un envol pour le Ghana.

***

texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 fichtre 2 reconnaissance 3 allumer 4 pétunia 5 aspirateur 6 coordonner 7 réveil 8 examen 9 postal 10 lime 11 vision 12 feutre et le 13e pour le thème : envol 

photo de la maison et du jardin d’autrefois

R comme rouge

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Depuis son réveil ce matin, Marie s’active, rouge et en eau, à arracher le lierre qui a envahi le mur côté nord, jusqu’au toit. Déplacer et escalader dix fois l’échelle, essayer d’arriver à ces derniers bouts récalcitrants qui se sont insinués entre les tuiles… Pas de meilleur instrument que ses doigts et ses ongles, tant pis pour la peau arrachée, les ongles cassés.

En bas de l’échelle qu’il tient fermement, Muanza ne sait que faire pour coopérer ou pour alléger l’atmosphère. D’habitude, Marie chante, rit, fait le pitre. Mais là, il sent bien que la lettre d’hier la tracasse et qu’elle continue à la ressasser pour y trouver une réponse, une parade.

Hélas, il le sait bien, il faudrait une formule magique. Elle va finir par en faire une maladie, de cette histoire.

– Je vais trouver une solution, lui dit-il, ne t’inquiète pas pour moi…

Silence.

– Ta femme est comme la mienne, dit-il en riant à Pierre, venu voir ce qu’ils fabriquent. Elles ont toutes les deux un sacré caractère!

***

Texte écrit pour Treize à la douzaine avec les 13 mots imposés suivants: 1 réveil 2 rouge 3 instrument 4 récalcitrant 5 coopérer 6 maladie 7 lierre 8 eau 9 formule 10 escalader 11 pitre 12 réponse et le 13e pour le thème : caractère

Photo prise au Mu.Zee d’Ostende dans le cadre de l’expo Het Vlot/The Raft.