E comme envol

c63ab-dyn008_original_448_336_pjpeg__f9479be2bb1917c848bdfc9700c9c24c

– Moi je trouve, déclare belle-maman tout en pinçant d’un coup sec les fleurs fanées de ses pétunias, qu’il pourrait te montrer un peu de reconnaissance… mettre son réveil le matin, passer l’aspirateur, au lieu d’allumer la télé et de regarder MacGyver… surtout que tu es en période d’examen et que tu as déjà bien assez de travail!

Verdorie! elle a ajouté avec force, comment traduit-on ‘verdorie‘? Fichtre? Nom d’une pipe? Sapristi?

Marie et sa belle-mère ont une tout autre vision de l’hospitalité accordée à Muanza.

– Je ne veux pas, dit Marie, donner de prise à ceux qui insinuent qu’on a accueilli Muanza parce qu’on avait besoin d’un boy.

Elle y repense, penchée sur ses copies, le stylo feutre rouge en main, quand elle entend les coups de klaxon du facteur qui remonte l’allée. Muanza se précipite dans l’espoir d’un petit paquet postal. Des semaines que Rosemund ne lui a plus envoyé de cassette.

Il revient en effet avec un petit carton tout cabossé et esquinte le scotch avec une lime à ongles, si nerveusement que ses mouvements sont mal coordonnés et le carton réduit en pièces.

Trente secondes plus tard, la voix de Rosemund, surmontée par moments de cris et de babils d’enfant, résonne dans la maison.

Muanza l’écoute les yeux fermés.

C’est comme un envol pour le Ghana.

***

texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 fichtre 2 reconnaissance 3 allumer 4 pétunia 5 aspirateur 6 coordonner 7 réveil 8 examen 9 postal 10 lime 11 vision 12 feutre et le 13e pour le thème : envol 

photo de la maison et du jardin d’autrefois

Publicités

R comme rouge

b0478-462208187

Depuis son réveil ce matin, Marie s’active, rouge et en eau, à arracher le lierre qui a envahi le mur côté nord, jusqu’au toit. Déplacer et escalader dix fois l’échelle, essayer d’arriver à ces derniers bouts récalcitrants qui se sont insinués entre les tuiles… Pas de meilleur instrument que ses doigts et ses ongles, tant pis pour la peau arrachée, les ongles cassés.

En bas de l’échelle qu’il tient fermement, Muanza ne sait que faire pour coopérer ou pour alléger l’atmosphère. D’habitude, Marie chante, rit, fait le pitre. Mais là, il sent bien que la lettre d’hier la tracasse et qu’elle continue à la ressasser pour y trouver une réponse, une parade.

Hélas, il le sait bien, il faudrait une formule magique. Elle va finir par en faire une maladie, de cette histoire.

– Je vais trouver une solution, lui dit-il, ne t’inquiète pas pour moi…

Silence.

– Ta femme est comme la mienne, dit-il en riant à Pierre, venu voir ce qu’ils fabriquent. Elles ont toutes les deux un sacré caractère!

***

Texte écrit pour Treize à la douzaine avec les 13 mots imposés suivants: 1 réveil 2 rouge 3 instrument 4 récalcitrant 5 coopérer 6 maladie 7 lierre 8 eau 9 formule 10 escalader 11 pitre 12 réponse et le 13e pour le thème : caractère

Photo prise au Mu.Zee d’Ostende dans le cadre de l’expo Het Vlot/The Raft.

I comme ironique

3ea35-dyn007_original_336_448_pjpeg_2634699_95a9ca402b2708eab177420df0458312

Pourquoi serait-il étrange de dire que la peau sombre de Muanza a pâli en entendant la traduction de la lettre signée à l’encre bleue par le ministre de la Justice lui-même?

C’est vrai qu’il faut bien le connaître pour discerner ses émotions mais depuis le temps qu’il vit dans leur vert paradis, Marie le lit à livre ouvert.

Une demi-page sous l’en-tête du Ministère, place Poelaert n°3 (1), datée de la mi-février, où dans un français suave il est dit qu’on est « au regret de vous faire savoir » qu’on ne peut « accéder à votre requête » et que si Muanza « désire régulariser son séjour à un autre titre, il doit entreprendre, après avoir quitté la Belgique, les démarches nécessaires à partir de l’étranger. »

– Il me reste le Canada, finit-il par dire. J’ai des amis, là-bas. Tu es d’accord pour m’accompagner à l’ambassade, à ton prochain jour de congé?

Marie se demande comment il est possible, qu’au bout d’une année à se battre contre tous ces moulins administratifs, avec toujours des réponses négatives, jusqu’à cette fin de non-recevoir arrivée le midi même, Muanza n’ait toujours pas compris qu’aucune ambassade, fût-elle canadienne, n’acceptera sa requête.

A la radio, la voix d’Edith Piaf fait rimer ‘accordéoniste’ et ‘triste’… Marie se sent terriblement triste. Et vidée d’énergie.

Elle tient encore la lettre à la main, où en six phrases fort civiles on détruit la vie d’un homme.

***

(1) celle-là même que Marcel Thiry appelle ironiquement ‘place Poularde’, les ‘pneus d’or’ ne sont probablement pas ceux de l’Alfa Romeo de son fils, quoique 😉

Or la ville affaireuse où se font gloutonner
Les homards, les caviars, les pommards, les palourdes,
Où l’asphalte, usé de pneus d’or, est jalonné
De fontaines de bock et de places Poulardes.

in Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Paris, Seghers, 1975, p.210

***

Ecrit pour l’Agenda ironique d’août 2018

Thème: Toi qui pâlis au nom de Vancouver”, du poète belge Marcel Thiry (1897-1977) accompagné de sept mots tirés au hasard dans le même recueil : paradis, accordéoniste, suave, Alfa Romeo, février, accord et civil.

f57a1-dyn009_original_600_399_pjpeg_2634699_e8458ba96b9cbb80abc65ded00e83ba0

et encore deux photos du vert paradis quitté il y a cinq ans 🙂

C comme concombre

– Tu sais bien que je ne supporte pas les concombres, dit Pierre avec humeur en essayant d’éliminer les éclaboussures de gazpacho sur sa cravate en soie.

Énervé. Il est énervé. En face de lui, Muanza mange avec son air de recueillement habituel. La nourriture, c’est sacré et on ne parle pas en mangeant. S’il avait été de la famille, on aurait dit qu’on y reconnaît bien la signature du grand-père, qui fermait boutique à midi pile et mangeait religieusement sa soupe à midi deux. Juste le temps de se laver les mains.

– En plus, j’ai vu qu’il n’y a plus de somnifères, j’ai pris le dernier hier soir, ajoute-t-il comme s’il y avait un rapport avec le gazpacho.

Sur sa belle cravate, les motifs lilas ont pris des teintes pourpres et à force de tirer dessus, le noeud est complètement emberlificoté.

– Et pendant que j’étais au travail, demande-t-il de manière insidieuse, vous avez fait quoi, tous les deux ?

En voyant la réaction de Marie, il se rend compte qu’il se montre bêtement jaloux, mais tant pis, c’est fait, c’est dit. Sa cravate en soie est foutue et son humeur aussi, définitivement.

Muanza n’a pas besoin de comprendre le néerlandais pour savoir que la conversation tourne mal. Il prend garde de ne pas relever la tête de son assiette et gratte consciencieusement les plus petites cavités déjà vides de son demi-tourteau.

“Mieux vaut déraper avec le pied qu’avec la langue”, comme disait sa grand-mère.

***

Ecrit pour Ecriture créative avec les mots imposés suivants:

concombre – éclaboussure – recueillement – signature – boutique – somnifère – pourpre – emberlificoter – insidieux – cavité

Les mots peuvent être utilisés au pluriel comme au singulier, et les verbes conjugués ou non. Je les ai gardés dans l’ordre.

N comme nouvel épisode

c0bda-petit-chateau2-2

Gemma se balance nerveusement sur son siège, le regard dans le vide. Dehors, des murs ternes de brique sombre, où les gouttières ont laissé des traînées noirâtres, et dedans, un papier peint défraîchi que devraient égayer deux ou trois photos champêtres, vieux puits à margelle fleurie, champ de blé avec coquelicots…

Tout en dévorant distraitement sa collation, il lui vient l’idée farfelue de laisser là le gros trousseau de clés, de partir sans prévenir personne, guidée uniquement par ses envies, sans contrainte aucune. Fini d’être le jouet de ses supérieurs, la marionnette dont on tire les fils…

Partir ! Partir avec Muanza ! Au diable les lois, les papiers, les interdits, les complications infinies ! La vie pourrait être si simple, si on le voulait…

***

Le personnage de Gemma est déjà apparu ici.

Ecrit pour Treize à la douzaine avec ces 13 mots imposés: 1 guider 2 farfelu 3 champ 4 marionnette 5 prévenir 6 gouttière 7 siège 8 collation 9 brique 10 terne 11 trousseau 12 margelle et le 13ème pour le thème: contrainte. 

M comme Muanza

Quand l’ascenseur s’est arrêté pour Muanza au premier étage, il y avait déjà trois autres personnes dans la cabine, un vieux monsieur et une dame tenant un petit garçon par la main. 

– Regarde, maman! Il est tout noir, le monsieur! 
– Chut, a dit la mère en lançant un regard gêné vers Muanza, qui s’est placé dans un coin après avoir appuyé sur le bouton du 8e. 

Son téléphone a sonné. C’était Rosemund, évidemment.

– Il parle une drôle de langue, le monsieur tout noir, a dit le petit garçon. C’est de l’anglais, ça, maman? 
– Chut, a répété sa mère. Ne dis pas ça, non ce n’est pas de l’anglais. 

Dans l’autre coin, le vieux monsieur rigolait doucement en regardant Muanza, quand tout à coup, après quelques hoquets, l’ascenseur s’est arrêté entre deux étages. 

– Ça y est! s’est exclamé le vieux monsieur. C’est la panne! 
– C’est la faute du monsieur tout noir? a demandé le petit. 
– Chut, non, ne dis pas ça, a soufflé la mère en regardant Muanza avec inquiétude pour la troisième fois. 

Celui-ci tapotait sereinement son clavier pour appeler Atuahene, qu’il les tire de là, quand la lampe s’est éteinte dans la cabine. 

– Je ne veux pas rester dans le noir avec ce monsieur tout noir! a gémi l’enfant. J’ai peur! 
– Ce n’est rien, a dit la mère, tu verras, ça ne va pas durer longtemps. 
– C’est l’affaire de quelques minutes, a renchéri le vieux monsieur. 

L’enfant s’est mis à hurler: 
– C’est la faute au monsieur tout noir! 

L’ascenseur s’est ébranlé, la lampe s’est rallumée. 
– Ouf! a dit Muanza. La dernière fois, on est restés bloqués plus d’un quart d’heure! 

C’est alors que la mère a donné une taloche à son gamin. 
Il n’a jamais compris pourquoi. 

***

écrit pour la consigne 402 des Kaléïdoplumes 

« Panne d’ascenseur » 

7 d’un coup

Ce n’est qu’au moment où elle est définitivement installée dans l’avion et qu’il a pris son envol dans le bleu du ciel, que cessent les tremblements nerveux de ses mains, cette peur qui lui colle au ventre et qui la fait sursauter à la vue de l’étoile d’argent sur un uniforme militaire.

C’est fini, c’est fini, ce cauchemar est terminé. Demain elle reverra Muanza.

*** 

Un vertige la saisit et elle se rend compte qu’elle n’a plus rien mangé depuis la veille. Elle a la gorge sèche. Oserait-elle demander un verre d’eau à l’hôtesse? Elle a peur de déranger la femme en vert assise à côté d’elle, qui lui a déjà jeté des regards méchants quand elle a dû se relever pour la laisser s’installer.

Rosemund inspire profondément l’air un peu trop frais de la cabine. Est-ce possible de se sentir à la fois si vulnérable et si téméraire? Elle en est encore toute bouleversée, de cet adieu aux lisières ghanéennes qu’elle croit définitif.

***

Finalement encore une petite participation aux plumes d’Asphodèle

asphodèle.jpg

en rouge les 7 mots utilisés dans le premier paragraphe
en vert les 7 mots utilisés dans le second

Bleu, cauchemar, vertige, avion, tremblement, sursauter, vulnérable, coller, ventre, eau, téméraire, inspirer, méchant bouleverser.

et les 3 titres imposés:

L’adieu aux lisières (Guy Goffette) L’étoile d’argent (Jeannette Walls) La femme en vert (Arnaldur Indridason).