E comme espérance

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Depuis que le papier de refus est arrivé, chaque cahot sur la route les fait sursauter: ils s’attendent à recevoir un contrôle de police d’un jour à l’autre.

– C’est tout de même trop fort! grogne Marie en remuant à grands coups de fourche bêche la terre encore froide du potager. Qu’est-ce qu’il leur faut de plus, c’est une évidence que sa vie était en danger! Un œil amoché, un traumatisme crânien, ça ne leur suffit pas? Et les cicatrices dans le dos, on voit bien que ce sont de petites brûlures!

L’argile gras et luisant se décompacte difficilement. C’est une terre excellente, fertile, mais qui demande de l’huile de bras, comme disait son grand-père. Les jours fériés de mai y sont consacrés en priorité.

Le potager, Muanza, ce n’est pas son truc. La fois où il avait voulu aider, il avait laissé les ‘mauvaises herbes’ et arraché les futurs légumes.  Depuis, sa présence au jardin est purement affaire de solidarité masculine. Pierre et lui causent gentiment pendant que Marie s’échine sur les mottes récalcitrantes.

– Qu’est-ce qu’il leur faut? recommence-t-elle avec hargne. Des phlegmons purulents? Il faut sans doute mourir d’abord, pour prouver qu’on est véritablement en danger?

– Tiens, dit Pierre, je t’ai cueilli un peu de muguet, va le mettre dans un vase, tu es en train de te casser le dos, va te reposer…

Ecrit pour Olivia Billington avec les mots récoltés: excellent – férié – présence – solidarité – argile – muguet – cahot – espérance – phlegmon – évidence

R comme rester ou retourner

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Souvent Muanza est pensif.

– J’ai trente ans, dit-il. J’ai une femme, un fils. Ils sont là-bas, je suis ici. Comment savoir ce qui est le mieux pour nous? Se refaire une vie ici, attendre de pouvoir retourner là-bas…

Pierre et Marie comprennent ce combat intérieur et se gardent bien de donner des conseils. D’abord parce que c’est impossible – eux aussi connaissent la fragilité des projets humains – mais surtout parce qu’il est essentiel que Muanza prenne ses propres décisions.

– Je ne veux pas être un homme brisé. Je ne veux pas continuer à vivre de la générosité des autres. Je veux travailler, me refaire un foyer…

Il contemple le jardin, les arbres qui reverdissent à grande vitesse en ce joli printemps. Il découvre les saisons. Il a eu froid tout l’hiver. Les arbres tout noirs l’ont étonné. La neige l’a surpris et enchanté… un moment. Puis il est retourné devant les flammes du poêle.

– Est-ce que vous pourriez m’aider à faire venir Rosemund ici? dit-il finalement.

***

écrit pour Désir d’histoires d’Olivia Billington avec les mots imposés suivants:

flammebriserfragilité contemplercombatessentielgénérosité 

Photo prise sur le RaVel en ce mois d’avril 2019.

A comme Asphodèle (ter)

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C’est muni d’un léger sac de voyage que Muanza est parti pour le pays des moulins à vent et des tulipes.

Après les nids-de-poule et la folie de la circulation autour d’Anvers, la route continue tout droit, entre les champs de blé en herbe, parsemés de fleurettes jaunes indiquant que l’année d’avant on y a cultivé du colza.

Dans la voiture, chacun veille à alimenter la conversation et essaie de voir un peu de beauté dans le paysage.

A Breda, c’est sans malice que Muanza leur promet, en leur serrant la main, qu’il leur écrira bientôt. Aura-t-il seulement un timbre, du papier et un stylo, se demande Marie, et connaît-il notre adresse par cœur?

Puis ils se quittent très vite, les émotions à fleur de peau. Pas question de montrer qu’on essuie une larme et qu’on a dans la gorge comme un goût de sel et de sable, qui rend la voix toute bizarre. Alors on se tait.

Tout a déjà été dit.

***

Photo de Pixabay sur Pexels.com

écrit pour les Plumes d’Asphodèle, reprises par Emilie Berd, avec les mots imposés suivants: SAC – MOULIN – BEAUTÉ – POULE – FOLIE – VEILLER – MALICE – ESSUYER – SEL – SABLE – BLÉ – PAPIER – PARSEMER – PEAU

R comme Rondel du Printemps

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L’humeur était plutôt sombre et pourtant cette année-là tout particulièrement, le printemps s’était vêtu de broderie, de soleil luisant clair et beau. Mais il fallait un sacré courage pour commencer les activités au jardin, chose qui normalement remplissait Marie de joie impatiente.

Muanza était décidé, il partirait.

– En Hollande? s’écrie Marie. Mais pourquoi en Hollande?

Voilà bien un pays qui ne les fait pas rêver, ni elle, ni Pierre. Qu’est-ce que Muanza espère y trouver? S’imagine-t-il que les lois y sont différentes?

Mais ses idées étaient bien arrêtées et tout en ramassant du bout du doigt les dernières miettes de son pain – Muanza rongeait même le cartilage des os – il leur explique son plan, dans les grandes lignes.

– Moins vous en saurez, mieux ça vaudra, résume-t-il. Comme ça vous n’aurez pas à mentir quand on vous interrogera.

Ils ont pris la voiture. Ont roulé quelques heures en direction du nord. Ont frisé la collision autour d’Anvers tellement Pierre était nerveux à l’approche de la frontière, où heureusement aucun douanier ne leur a demandé de s’arrêter. Ont déposé Muanza à Breda en lui faisant promettre de donner au plus vite de ses nouvelles.

Ce n’est qu’après, longtemps après qu’ils ont pu en rire, au souvenir de cette équipée qui avait des petits airs de fuite à Varennes et du grand souffle froid des pires moments de l’histoire: ce n’est que de longues minutes après la frontière que Muanza s’est relevé de la banquette arrière sur laquelle il s’était aplati, alors que le chien montrait gaiement sa belle petite gueule sympathique à la fenêtre de l’auto.

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écrit pour Des mots, une histoire chez Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: activité – soleil – nouvelle – jardin – souvenir – sacré – broderie – pain – collision – printemps – souffle – rêver

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Question existentielle

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Chez mémé Jeanne, au menu, il y a du poisson. Du vrai poisson frais, pas du rafraîchi dans de la glace pilée depuis trois jours, comme celui que mangent ces malheureux à l’intérieur du pays. La belle sole pêchée dans la nuit et qui se recourbe dans la poêle comme si elle était encore vivante. Celle qui a ce vrai parfum de frais et de grand large au lieu de ces odeurs indéfinissables qui donneraient la nausée à une femme enceinte.

Dans la demi-obscurité de la vieille grange qui lui sert de débarras et d’endroit tranquille où se retirer, le grand-père est au travail entre une lessiveuse rouillée (« on ne sait jamais à quoi ça peut encore être utile ») et des caisses de bouteilles vides. Dans un coin traîne un tableau piqué de coléoptères, datant de l’enfance de Pierre, qui a collectionné tout ce qui pouvait l’être. Il y avait encore des scarabées et des hannetons dans les haies, à cette époque.

Ça sent la colle à bois, la sciure, et la bergamote de son après-rasage. Il est en train de cintrer précautionneusement une tige de métal engagée dans un étau. Pour grand-père, il est hors de question qu’un des arcs de sa future ‘couche froide’ n’ait pas exactement la même courbure que les autres.

Sûrement, se dit Marie en l’observant, que sur ses bulletins d’écolier de sept ans l’instituteur avait déjà marqué « élève consciencieux ».

***

Texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1  poisson 2  colle 3 cintrer 4 lessiveuse 5 parfum 6 sciure 7 coléoptère 8 rafraîchir 9 bergamote 10 enceinte 11 engagé 12 bulletin et le 13e pour le thème : obscurité

N comme non

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Comment avaient-ils fait pour se retrouver, Marie n’en a pas la moindre idée. Un jour Atuahene a réapparu dans la vie de Muanza, comme le génie du livre. Atuahene et son grand corps fait pour lézarder sur une plage africaine ensoleillée en grattant une guitare. Atuahene et la merveilleuse élasticité de tous ses mouvements, son grand rire apaisant, son extrême maigreur et ses larges chemises d’un blanc éblouissant.

Marie ne comprend pas pourquoi ça a été tellement moins dur pour lui, d’acquérir le statut de réfugié. Quel est le problème pour Muanza? quel argument manque dans son dossier, pourtant déjà si volumineux qu’on pourrait en remplir une malle? à qui s’adresser quand on a déjà tout essayé et pris sa plus belle plume pour écrire jusqu’au ministre en personne?

Oh oui, il a répondu, le ministre: une feuille tout imprégnée de regrets de comédie et de considérations distinguées: Muanza doit quitter la Belgique.

***

Merci à Emilie pour la reprise des Plumes d’Asphodèle. Les mots imposés étaient LÉZARDER – DUR – LIVRE – S’IMPRÉGNER – CORPS – ÉLASTICITÉ – ENSOLEILLÉ – APAISER – PLUME – GUITARE – MANQUE – MOINS – MALLE

La photo n’a aucun rapport avec Muanza ni avec Atuahene qui ne parlent ni l’arabe ni le français et juste un peu de néerlandais. Mais qui sont excellents en twi et en anglais 🙂

A comme Asphodèle

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C’était l’époque d’avant le portable et l’abonnement internet: Pierre et Marie rentrent de leur voyage en Bretagne sans affoler le compteur, en musardant. Ils ont pris le temps d’admirer l’envers et l’endroit du décor, les tarabiscots et les moulures, toutes les folies architecturales roses et noires de Trévarez, jusqu’au tréfonds du Finistère où des fantômes en nuisette hantent les greniers.

Chaque pays a ses traditions et ses arcanes, n’est-ce pas 🙂

Ils font confiance à Muanza et ne s’inquiètent pas de l’état dans lequel ils retrouveront la maison, les chats, le jardin. Il y aura des fèves, des haricots, des petits pois à cueillir, bien sûr, mais Muanza aura probablement tondu la pelouse. C’est déjà ça.

– C’était bien, la Bretagne, dit Pierre en s’engageant sur la dernière bretelle d’autoroute. On y a bien mangé. On ne s’est pas fait arnaquer sur le prix des vins… et l’autoroute est gratuite!

– Je me demande ce qu’aura fait Muanza, pendant tout ce temps…

Pierre rigole:

– Tu verras qu’il sera installé devant le cent trente-sixième épisode de McGyver. C’est son heure.

***
Il n’y avait plus eu de jeu chez Asphodèle ni ici depuis le 2 août 2014, auquel ce texte fait suite.

Merci à Emilie d’avoir repris le flambeau!

Les mots imposés étaient NUISETTETRADITIONTRENTE-SIXIÈME – FÈVE – NOIR – TRÉFONDS – ENVERS – TARABISCOTBRETELLEMUSARDERABONNEMENTARCANEAFFOLERARNAQUER

La photo ci-dessus est de Yann Gwilhoù et représente le château de Trévarez — https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28299107