Stupeur et tremblements

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L’Adrienne croyait qu’on parle la même langue, en Flandre et aux Pays-Bas, et que cette langue s’appelle le néerlandais.

La langue de l’école, de la télévision, des journaux, de la littérature…

Ce n’est pas l’avis de la carissima nipotina. Elle est allée en stage de yoga, y était entourée de Hollandais, et a été fort étonnée de presque les comprendre.

– Parfois je devais leur demander de répéter, me dit-elle, parce qu’ils employaient un mot que je ne connaissais pas.

Voilà qui étonne l’Adrienne, « quel mot, par exemple? » demande-t-elle. Mais la nipotina est incapable de s’en souvenir.

– Et moi, ajoute-t-elle, quand je parlais, ils me comprenaient relativement bien. Quoique… pas toujours… et pourtant, je faisais des efforts!

Il faut savoir que la nipotina est une fière Ostendaise et qu’elle trouve son dialecte si savoureux, si supérieur en beauté à tous les parlers de la terre, qu’elle l’utilise presque exclusivement.

La suite de cette histoire, c’est un beau dialogue de sourds, entre une Adrienne qui essaie d’argumenter sur le sens de l’histoire, exemple italien à l’appui, où la langue s’unifie de plus en plus entre le nord et le sud, l’école et les médias jouant leur rôle, et une nipotina qui croit tout le contraire, comme s’il y avait dérive des continents entre la Flandre et les Pays-Bas, et que notre langage de part et d’autre s’éloigne de plus en plus.

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N comme nooit

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On était le lundi 10 septembre et déjà l’Adrienne avait été tellement débordée – week-end de cat-sitting ostendais compris – qu’elle n’avait pas eu une minute pour s’exercer au piano.

C’est alors qu’elle a vu ce poster dans une des classes de l’académie de musique, avec un poème du Belge Max Temmerman, né en 1975 à Brasschaat:

Ce qui
nous distingue
des animaux
c’est que très vite
nous abandonnons.

Un rien
et en suppliant
nous demandons
une interruption.

Ou nous
jetons
l’éponge.

C’est que
toujours
nous voyons
un retour possible,

rouges de honte
et dépités.

Alors
je préfère
n’importe quel
animal.

Un oiseau qui s’est arrêté de voler,
même dans une cage,
jamais encore
ce n’est arrivé.

L’Adrienne a donc décidé de persévérer. Nooit opgeven. Ne pas jeter l’éponge 🙂

PS: Ce poème, Beesten (Animaux) a eu le prix du public en 2014.

E comme errance

Fatigué d’errer entre tours de bureaux et chantiers, j’ai fini par atterrir, au détour d’une rue grouillante, dans un minuscule bar à nouilles dont les tables encombrent le trottoir. Là, j’avale mon bol de soupe au milieu de vieux Chinois indifférents. La première fois, j’ai commandé Dieu sait quel plat en montrant du doigt une phrase en chinois sur la feuille tachée servant de menu. Depuis, dès que je me pose sur un tabouret, le cuisinier m’apporte le même brouet, quelle que soit l’heure, sans attendre ma commande.

Alain Berenboom, Hong Kong Blues, éd. Genèse, Paris-Bruxelles, 2017

Moe van het dolen tussen torenflats en bouwterreinen, ben ik na een straat bomvol mensen, uiteindelijk terechtgekomen in een piepkleine noedelbar waarvan de tafels de stoep versperren. Daar drink ik mijn soep op, te midden van oude, onverschillige Chinezen. Bij mijn eerste bezoek heb ik god weet wat besteld door met de vinger te wijzen naar iets in het Chinees op het vieze blaadje dat de menukaart voorstelt. Sindsdien, zodra ik op een krukje ga zitten, brengt de kok me hetzelfde brouwsel, om het even hoe laat het is, zonder te wachten op mijn bestelling.

Traduction de l’Adrienne, réalisée pour Found in translation, Passa Porta 2018

Cela fait un mois que je tourne en rond. Les flics locaux ne veulent pas croire que j’ai perdu mon passeport. Encore moins qu’on me l’a volé. Il paraît qu’il n’y a pas de malandrins à Hong Kong. Pas un seul pickpocket, tire-laine ou vide-gousset. Pas le moindre truand, même dans les Nouveaux Territoires, réputés plus interlopes. Et les fameuses triades ? Encore une invention de romanciers en mal d’exotisme ? Non, Monsieur. Mais elles ne s’intéressent qu’aux crimes industriels, drogue en containers, escroqueries bancaires et détournements financiers. En toute légalité. Pas à des combines minables. Donc, si je n’ai plus de passeport, c’est que je l’ai vendu.

Een maand dat ik ronddool. De plaatselijke flikken willen niet geloven dat ik mijn paspoort kwijt ben. Nog minder dat het gestolen is. Naar het schijnt zijn er geen boefjes in Hongkong. Geen enkele zakkenroller, kruimeldief of jatter. Niet één gangster, zelfs niet in de New Territories, ondanks hun louche reputatie. En de beruchte triades? Is dat ook al een uitvinding van romanschrijvers op zoek naar exotisme? Neen, mijnheer. Maar ze tonen enkel interesse voor misdaad op industriële schaal, drugs in containers, bankenzwendel en geldverduistering. Volledig legaal. Geen amateuristisch gesjoemel. Bijgevolg, als ik geen paspoort meer heb, zal ik het verkocht hebben.

Z comme Zibaldone

Si l’Adrienne avait connu le mot à l’époque, elle aurait pu appeler son blog « zibaldone« , c’est-à-dire fouillis, mélanges, un peu de tout.

C’est ce qui relève de la lecture en amont des billets – momentanément jusqu’en 2013 – auxquels elle s’efforce de remettre des tags dans le vain espoir de retrouver plus facilement ce qu’on cherche, chaque fois qu’on cherche…

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Comme on dit en néerlandais, door de bomen het bos niet meer zien, on voit des arbres mais pas la forêt.

Pour le mot ‘zibaldone‘, le dictionnaire Garzanti donne 1.miscellanea letteraria, mélanges littéraires et 2.scritto, discorso disordinato, fouillis et désordre, donc 🙂

T comme traduction

C’est chez Nuages que j’ai trouvé ce poème accompagné d’une photo que je n’ai pas osé lui demander undecided:

Laat er een tuin zijn

Laat er een tuin zijn
waar de bladeren heel traag
vallen, menig maal
hun laatste landingsplaats
bepalen, alvorens
de aarde juist te raken
waar ze in het verlengde
van hun vrije val ligt.

Laat het mijn tuin zijn
waar de wereld eeuwig blijft
haperen tussen zomer en herfst
tussen vallen en opstaan.

Peter TheunynckCalendar

Faites qu’il y ait un jardin

Faites qu’il y ait un jardin
où les feuilles très lentement
tombent, et décident
de leur point de chute
à plusieurs reprises, avant
de toucher la terre
en ce point de prolongement
de leur chute libre.

Faites que ce soit mon jardin
où le monde éternellement
oscille entre été et automne
entre la chute et le relèvement.

(traduction de l’Adrienne)

Le poème se trouve repris sur un site brugeois dans le cadre de la défense du Lappersfortbos.

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vue sur ma ville dans son « trou de verdure », le 23 avril dernier 
ici les Verts participent à la gestion et je m’en trouve fort heureuse pour la nature environnante, où de nombreux projets ont vu le jour et sont bien suivis. 

L comme laatbloeier

C’était fin juin chez Colo, à propos d’un livre qu’on lui avait offert, Lost in translation, dans lequel l’auteur avait réuni des mots d’un peu partout dans le monde et qui, en traduction, n’avaient pas d’équivalent parfait, ce qui fait qu’on a besoin d’en donner la définition. 

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source et info ici 

Ce genre de chose m’arrive souvent, entre le français et le néerlandais. Prenez par exemple le mot « laatbloeier« . Au départ, il s’utilise en botanique: il désigne une plante, un arbuste, à floraison tardive. 

Mais on l’emploie aussi pour des humains. « Een laatbloeier« , c’est quelqu’un qui, dans le domaine qui est le sien, n’a donné sa pleine mesure qu’à son âge mûr. Ou tout au moins une fois passé trente ans. 

La presse flamande a utilisé ce terme pour notre roi Philippe, een laatbloeier: lui qu’on avait toujours trouvé un peu gauche, effacé, discret, mal à l’aise, se montrait tout à coup excellent dans son nouveau rôle. 

 

7 points de litige

– « Le langage d’autrui », dit la traductrice émérite, quelqu’un en a fait « andermans taal« , mais c’est un peu vieux, comme mot. 

– Ah! justement, rétorque l’auteur, en français aussi, ‘autrui’ appartient à une langue cultivée, ce n’est pas un mot usuel, donc oui, le traduire par un mot vieilli, ça me semble approprié. 

– Pour les ordres donnés à l’enfant, dit-elle un peu plus tard, je préfère les injonctions qu’on fait généralement à nos propres enfants, on ne dit pas « on va manger », « we gaan eten« , on dit « à table », « aan tafel! » 

Mais en français aussi, se dit l’Adrienne, qui garde encore un peu ses réflexions pour elle. En français aussi beaucoup de gens crient « à taaaable » pour rameuter leur progéniture. Si l’auteur a choisi « on va manger », il a sans doute ses raisons. 

– Ainsi, poursuit-elle, la « tranche de pain », je la traduis par « boterham« . 

Enfin un mot que l’auteur francophone comprend, il en est tout content: 

– Ah oui! boterham! j’aime ce mot! ça veut dire tartine, non? 

En effet, ça veut dire ‘tartine’. C’est pourquoi, l’Adrienne l’a refusé: dans le livre, l’enfant autiste ne mange pas de tartine, il refuse le pain sur lequel on a tartiné quelque chose. Il mange donc ‘une tranche de pain’, een sneetje brood. Qu’à cela ne tienne, l’auteur applaudit la tartine. 

– « Il désigne le frigo en geignant », continue la traductrice, quelqu’un a traduit ‘geindre’ par ‘kreunen‘, mais ce mot-là pour moi est trop connoté sexuellement. 

Autour de la table, on rigole en se demandant d’où elle tient ses connotations sexuelles. 

– Pourtant, dit l’Adrienne, qui commence à s’énerver, c’est la seule traduction exacte. 

Dans le but de rendre le texte fluide et aisément lisible, on ne traduira pas non plus littéralement ‘obtempérer’, on fera comme si l’auteur avait écrit ‘obéir’. On laissera carrément tomber ‘idiosyncrasique’ puisqu’il y a déjà ‘tout à fait personnel’ et ‘unique’, qui veulent dire la même chose. 

Enfin, on en arrive à ce qui intéresse le plus l’auteur, vu que c’est lui qui a choisi cet extrait-là plutôt qu’un autre: comment nous en sommes-nous sortis avec ce passage où il se laisse complètement aller et joue avec les allitérations? ‘Les grouinements de goret qu’on égorge’, par exemple? 

– J’en ai fait avec le ‘k’, dit l’Adrienne, ‘het gekrijs van een gekeeld varkentje‘. Comme ça je peux continuer les ‘k’ dans la suite de la phrase ‘het geklok van een kalkoen’ pour ‘un glouglou de dindon’. 

Par contre, sa traduction ‘de gaai in gulle eiken‘ a été barrée par la traductrice. L’Adrienne ne sait donc pas comment elle aurait dû traduire ‘des chants de geais des chênes généreux’.