R comme Raoul Servais

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Cette phrase photographiée au Mu.Zee d’Ostende à l’expo consacrée à Raoul Servais dit: « Les mythes et les légendes sont les meilleurs moyens de s’endormir et ils ont été inventés par ceux qui souffrent d’insomnies. » 

Ça m’a bien fait rire, parce que depuis mon plus jeune âge, j’utilise un moyen semblable pour entrer au pays des songes: la tête sur l’oreiller, les yeux fermés, je me raconte des histoires…

Celles à l’eau de rose sont les plus efficaces 😉

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P comme pentimenti

ensor cabine de bain

C’est un tout petit tableau, il ne fait qu’à peine 22 cm sur 17, son support n’est qu’un simple carton et non une toile, c’est une des premières oeuvres de James Ensor.

Nous sommes en juillet 1876, l’artiste est né en avril 1860, il n’a donc que 16 ans quand il peint cette cabine de plage.

Il me semble qu’on ne peut qu’admirer la maîtrise qu’il a déjà de la lumière et des couleurs du ciel, du sable et de la mer. Si j’avais un appartement à Ostende, c’est ce genre de reproduction que j’accrocherais au mur, et ces couleurs-là que je choisirais pour la déco. Ce en quoi je ne serais sûrement pas très originale 🙂

C’est à propos de cette petite oeuvre que j’ai revu un mot que je n’avais plus entendu depuis longtemps, pentimento, pentimenti au pluriel. Il signifie regret, repentir, remords, dans son sens courant et en peinture il s’emploie pour désigner cette sorte de retouche effectuée par le peintre qui change d’idée en cours de réalisation. On repeint par-dessus le vase, le modèle ou un détail du tableau pour le déplacer, le changer ou le faire disparaître.

Mais bien sûr, pour les amis de Mozart, le mot pentimento ne peut que faire penser au « Pentiti, scellerato! Pentiti!« , repens-toi, scélérat, adressé par le Commandeur à don Giovanni (vers 4’28 »)

F comme Frei

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« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. »

Eric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017, incipit.

Vögler, Krupp, Siemens, Opel, vingt-quatre noms que l’auteur définit comme le « nirvana de l’industrie et de la finance » (p.18) ont répondu à l’invitation de Goering et le lundi 20 février 1933 rencontrent au Reichstag Goering et Hitler à qui ils offriront l’argent nécessaire pour financer sa victoire aux élections du 5 mars.

Ces vingt-quatre représentent « BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken » (p.25). « Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radio-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. » (p.25)

Jusqu’en 1944, ce « nirvana de l’industrie » a utilisé comme main-d’oeuvre des déportés de camps de concentration. Chez Krupp, « leur espérance de vie était de quelques mois. Si le prisonnier échappait aux maladies infectieuses, il mourait littéralement de faim (…) La guerre avait été rentable. » (p.145) Comme Bayer à Mauthausen ou BMW à Dachau, « Tout le monde s’était jeté sur une main-d’oeuvre si bon marché. (…) Sur un arrivage de six cents déportés, en 1943, aux usines Krupp, il n’en restait un an plus tard que vingt. » (p.146)

Et l’auteur conclut: « Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante (…) Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses. » (p.147) 

Le hasard d’une autre lecture du moment me le confirme: « Pendant que les balles crépitent, les contrats se signent sous les tentes. »

Alain Mabanckou, Le sanglot de l’homme noir, Fayard 2011, p.173.

En illustration, une photo prise au Mu.Zee d’Ostende, dans l’expo consacrée au génial Raoul Servais. L’inscription en néerlandais est le premier slogan utilisé par le parti d’extrême-droite en Flandre. L’oeuvre date de 2005 et a comme titre Rhapsodie en brun

 

E comme Ensor

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« Une étrange justesse de vision s’émanait de cette oeuvre suggestive des silences de la maison, des douceurs, de la causerie, des molles détentes d’un mutuel abandon, dans la paix d’une chambre close où la filtration du jour extérieur, bluté à travers des rideaux, émettait comme un fin poudroiement de clarté. »

Voilà ce qu’écrit Camille Lemonnier en 1887 à propos de ce tableau de James Ensor, Après-midi à Ostende (1881), photographié en août dernier au Mu.Zee d’Ostende.

J’aime quand les écrivains parlent de tableaux qu’ils ont aimés 🙂

Ci-dessous, le Salon bourgeois de la même année 1881 me semble presque encore mieux convenir à la description faite par Camille Lemonnier, mais peut-être est-ce tout simplement parce que la photo est d’un peu meilleure qualité…

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Les derniers

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Ils ne sont plus très nombreux, mais il en reste quelques-uns, de ces petits bateaux de pêche qui partent d’Ostende en soirée et rentrent au port le matin avec les crevettes grises et un peu de poisson.

Les meilleures crevettes grises, surtout si le pêcheur en maîtrise bien la cuisson, qui se fait immédiatement sur le bateau.

L’Adrienne admire ces hommes et ces femmes, ces quelques familles qui poursuivent la tradition malgré toutes les difficultés. 

T comme Telmo & Miel

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Ostende, Nieuwpoortsesteenweg, un beau « mural » de Telmo et Miel, un duo Hollandais.

L’Adrienne ayant incidemment appris que le peintre Léon Spilliaert est enterré à la Stuiverstraat, elle a marché des tas de kilomètres, trouvé un énorme cimetière, arpenté quelques allées de tombes du début des années 50 et a fini par trouver celle qu’elle cherchait.

Plus, en cours de route, encore quelques beaux murs peints.

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Autoportrait du Belge Matthew Dawn avec la couronne en papier pour se moquer de la très relative notoriété acquise en peu de temps grâce à son art.

 

Stupeur et tremblements

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L’Adrienne tapotait tranquillement un des ordis de la bibliothèque d’Ostende, ainsi que trois personnes en face d’elle, quand la dame à droite a demandé à la cantonade:

– Où est-ce que je dois introduire ma carte d’identité?

Son voisin ne lui a pas répondu. Il n’a pas quitté son écran des yeux. C’est l’autre dame, celle à gauche, avec son foulard, qui a pris la peine de lui expliquer comment introduire ses coordonnées à l’écran.

– Chez nous à Bruges il faut introduire la carte d’identité, a répété la dame de droite, qui malgré son âge avancé et sa blondeur ne voulait pas passer pour une cyberignare.

A partir de ce moment-là, elle qui n’avait cessé de faire de grands « chut!!! » à deux autres personnes qui osaient parler entre elles, est devenue intarissable. Qu’elle était Brugeoise et que là les ordis fonctionnaient mieux qu’à Ostende, où elle ne trouvait même pas comment accéder à son gmail. Il a fallu l’aider et lui montrer comment ‘scroller’. Qu’elle était veuve depuis vingt ans et qu’il y a huit jours, elle avait « rencontré quelqu’un ». Qu’elle était sûre « qu’internet le savait déjà », vu qu’elle recevait des publicités ciblées pour couples. 

L’Adrienne écoutait ça mi-amusée, mi-stupéfaite, quand tout à coup le monsieur s’est mis à vitupérer. Qu’il était Anversois, qu’il en avait marre d’Ostende, que les Ostendais étaient tous des ploucs (« achterlijke, lompe boeren« , il a dit) et qu’après huit années passées à la côte, il allait retourner à Anvers.

C’est à ce moment-là que l’Adrienne a failli s’étrangler de rire et d’indignation mélangées et a décidé qu’il était temps d’aller prendre un cappuccino.

Cinq minutes plus tard, alors qu’elle attend son café au bar, l’Adrienne est abordée par la dame au foulard:

– C’est vous qui étiez là-haut avec nous aux ordis… Vous êtes Ostendaise? Vous êtes Ouest-Flamande?

Les réponses négatives l’ont soulagée. Puis elle a ajouté:

– Vous savez ce qu’il m’a dit quand je lui ai répondu « alors vous devez comprendre comment moi je me sens quand j’ai du mal à être acceptée, parce qu’on me croit ‘différente’ ou venue d’ailleurs? »

Non, l’Adrienne ne réussit pas à le deviner…

– Que lui et moi, ce n’est pas du tout pareil!

Si ‘lomp’ se traduit par ‘grossier’, ‘lourdaud’, jugez vous-mêmes à qui l’épithète convient le mieux dans cette histoire 🙂