H comme histoire

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Il ne faudrait pas se leurrer. La rue des Trois-Portes, de si grande réputation, n’est guère – osons le nom – qu’un boyau. Cela file d’un trait, soixante-seize mètre de long, huit de large, ça devait se compter en toises et en pieds de roi, au temps de sa jeunesse, autour de l’an mille. Ça filait entre les chais, droit dans les vignes, car Paris produisait alors du vin, du vin exécrable mais en grande quantité. Donc il exportait vers les rivages brumeux. Donc une population de métiers accessoires avait fleuri, de-ci de-là, sur les collines bien exposées. La rue des Trois-Portes avait été percée pour les commodités du voiturage. Au mieux de sa gloire elle ne compta jamais plus de trois portes, d’où l’allusion. Une de ces portes avait résisté aux fureurs du temps comme aux vilains coups des hommes, et c’était – ç’avait été – la nôtre, le massif, sinistre, increvable portail qui arborait, avec l’ostentation discrète des gens de bonne race, le nombre dix sur fond bleu, en haut à droite.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p.42.

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Ceci n’est pas un devoir du Goût parce que chez lui ce sont déjà les vacances scolaires – on le remercie de nous proposer tout de même une photo et une consigne: Quand vous aurez un moment, quand vous voudrez regarder cette rue, dites ce qu’elle vous inspire.
Nous avons le temps.

La photo du Goût ne représente pas la rue des Trois-Portes, ceux qui désirent la voir « en vrai » cliquent ici.

C comme Cavanna

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Un petit extrait spécialement choisi pour faire rire Heure-Bleue 🙂

Ouais. Je m’aperçois que je suis tout connement en train de vous dire « Maubert, ça devient de la merde ». Du faux vrai vieux et du neuf en papier aluminium. C’est vrai. La preuve, c’est que le café Panis, au coin du pont, vient de se refaire une beauté, exactement comme quand il était neuf. Ça ne trompe pas. L’authentique accourt derrière les charretées de touristes chinois à gueule de fauchés qui s’instruisent. Ils ne vont d’ailleurs pas chez Panis, un troquet français c’est encore trop cher pour eux. Ils s’assemblent devant une boutique de montres fantaisie en poussant des gloussements qui doivent être des rires en chinois. Je suppose qu’ils ont reconnu les montres qu’ils ont faites eux-mêmes, dans leur usine du Yang-Tsé-Kiang.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p. 70.

Un livre-friandise.

Info ici et lecture des 21 premières pages ici.

R comme rousse

2019-11-01 (13)

Spéciale dédicace à Monsieur Le Goût et aux autres amateurs de rouquines, voici Carmen Gaudin, peinte par Toulouse-Lautrec vers 1884.

Né en 1864, il a donc juste vingt ans et écrit à sa mère: «Je peins une femme qui a la tête en or absolument.»

A voir au Grand Palais, ainsi que quelques autres tout aussi flamboyantes.

Lui aussi aimait les rousses 🙂

Voir l’hommage aux rousses ici.

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Photo prise le premier novembre à l’expo Toulouse-Lautrec (accessible jusqu’au 27 janvier)

O comme On voit…

2019-10-30 (23)

« On voit comme on veut voir; c’est faux; cette fausseté constitue l’art. »

La citation d’Edgar Degas orne un mur de l’expo au musée d’Orsay. Elle date du 17 mai 1891. Il me semble qu’elle convient parfaitement à ce tableau photographié à l’expo, Deux hommes et deux danseuses (vers 1880).

Sur le site du musée, on la retrouve dans un autre contexte: 

Au début de l’automne 1890, Degas fait en compagnie du sculpteur Bartholomé un voyage qui le mène des portes de Paris jusqu’au cœur de la Bourgogne. Parvenu à Diénay, chez son ami le graveur Georges Jeanniot, il profite de l’atelier de celui-ci pour réaliser ses premiers monotypes en couleurs. Ce procédé de gravure permet, par impression, d’obtenir un exemplaire unique d’une oeuvre. Degas reporte alors sur la planche le souvenir des paysages entrevus. « Bartholomé, précise Jeanniot, était stupéfait de lui voir dessiner les paysages comme s’il les avait encore sous les yeux. […] l’on voyait peu à peu surgir sur la surface du métal un vallon, un ciel, […] des ornières pleines d’eau de la récente averse, des nuages orangés fuyant dans un ciel mouvementé, au-dessus de la terre rouge et verte ». Ici, le profil inégal d’une colline aux tons violacés se détache sur un ciel zébré de hachures. Le sol semble, quant à lui, labouré d’une brosse vigoureuse.

Lors de conversations avec Ludovic Halévy, Degas donne la source de ses « paysages imaginaires » : « Je me tenais à la portière des wagons, et je regardais vaguement. Ça m’a donné l’idée de faire des paysages ». Mais alors qu’Halévy suggère qu’il s’agit là d' »états d’âme », Degas réplique sèchement, récusant un « langage si prétentieux », que ce ne sont que des « états d’yeux ». L’audace technique, l’étrangeté de cette vision qui n’est d’aucun temps et d’aucun lieu distingue Degas parmi les paysagistes de son temps. En 1891, il avait prévenu : « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art ».

Un beau pendant à ces témoignages se trouve sur le site FranceArchives:

Paradoxes ! Dans l’imaginaire collectif, Degas est le peintre des danseuses, des champs de courses et des cafés, des nus, le peintre de la « vie moderne », le représentant d’un courant esthétique impressionniste qui privilégiait la peinture sur le motif, alors qu’il ne cessa de travailler en atelier, de mémoire ou d’imagination. Degas n’improvisait pas. L’aventure impressionniste stricto sensu, qu’il a certes toujours accompagnée, ne dura que quelques années (huit expositions de 1874 à 1886). Degas peint ses derniers pastels vers 1910 – soit quinze ans d’une oeuvre tardive encore mal connue, marquée par des « orgies de couleurs » et la simplification du dessin. « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art », affirme celui qui n’aura cessé d’aller de l’avant, vers les avant-gardes du XXe siècle.

Pour ceux que ça intéresse, la suite ici.

On voit comme on veut voir… et ça s’applique fort bien au tableau en tête du billet, n’est-ce pas Berthoise 😉

Un article éclairant sur la réalité des petites danseuses ici: https://www.francemusique.fr/opera/derriere-l-oeuvre-de-degas-la-terrible-realite-des-danseuses-de-l-opera-57214

 

M comme Majorelle

2019-11-02 (39)

Des journaux de 2015 et 2016 nous apprennent qu’au moment des travaux prévus aux Galeries Lafayette du boulevard Haussman, on envisageait une renaissance complète de sa beauté art nouveau.

On voulait sans doute rebondir sur la vogue actuelle de l’art de la Belle Epoque.

Malheureusement, quand après l’expo Banksy il me restait juste le temps d’une petite visite impromptue à la belle coupole qu’on commençait à préparer pour les décors de Noël, on avait beau chercher: il n’y avait dans tout le magasin, juste à côté des boutiques chic aux mannequins squelettes, que ce bout d’escalier tronqué, ne donnant que sur du vide.

Alors l’Adrienne a pris des escaliers tout banals pour monter sur le toit et admirer Paris dans la grisaille de novembre.

Vous remarquerez ci-dessous l’arc vert anis et le drapeau tricolore du Grand Palais… ainsi que quelques personnes qui viennent juste se placer devant votre objectif au moment où vous déclenchez 🙂

2019-11-02 (41)

Ecrit pour Olivia Billington – que je remercie – avec les mots imposés suivants: impromptu – anis – squelette – rebondir – renaissance – vide