Le défi du 20

Je ne veux bien sûr pas arrêter le progrès,
Je ne veux me passer d’un repasse-limaces,
Mais je veux imiter d’un Pétrarque la grâce,
Ou la voix d’un Ronsard, pour chanter mes regrets.

Comme ceux au tableau bien écrits à la craie,
Permettant d’effacer leurs plus grandes audaces :
Moi, qui suis agitée d’une fureur plus basse,
Je n’entre si avant en si profonds secrets.

Les moules à tartelettes, appareils à raclette,
Calculettes à boulettes ou four bouffe-galettes,
Sans rechercher ailleurs plus graves arguments,

Aujourd’hui, c’est décidé, je m’en délivre
Au lieu de m’aider, ils m’empêchent de vivre:
Non, je n’ai plus besoin de tous ces instruments.

***

Merci à Lilousoleil qui proposait pour le 20 de ce mois raclette et regret.

Le texte est un pastiche du Sonnet IV de Du Bellay (Les Regrets, 1558, à lire en ligne ici.)

K comme krapoverie

Tout était en l’air au château de M**l*ns*rt. Dupont et Dupond, le capitaine et Tintin, allaient et venaient, montaient et descendaient l’escalier, couraient dans les corridors, heurtaient, Nestor, dérangeaient le professeur Tournesol, cherchaient Milou. Bianca Castafiore et Irma soupiraient devant toute cette agitation, qu’elles ne partageaient pas, habituées qu’elles étaient aux séances d’habillage, de maquillage et à l’effervescence des plateaux de cinéma; elles étaient assises dans un salon qui donnait sur le chemin d’arrivée et pouvaient voir que chevaux, calèches et figurants étaient déjà en place.

De minute en minute, Tintin ou un de ses amis passait la tête à la porte et demandait :

« Eh bien ! toujours pas de nouvelles de Milou ?

– Rien de ce côté, répondait le Rossignol milanais sans même regarder.

Elle était plongée dans un magazine, assez satisfaite de la façon dont le journaliste avait repris ses mots sur l’art et le travail: mon travail, c’est de l’art, lui avait-elle dit, et la rédaction avait choisi de mettre cette petite phrase en gros titre, accompagné d’une photo de son meilleur profil.

Oui, elle était satisfaite.

Finalement, le seul à n’avoir pas été à la hauteur, c’était son violoncelliste.

Mais elle en avait l’habitude.

***

écrit d’après la consignes de Joe Krapov, Problèmes.
Merci à lui!

Les fans de la Comtesse auront reconnu l’incipit des Vacances, le livre préféré de l’Adrienne quand elle avait onze ans 🙂

Adrienne s’amuse

« Il faut être absolument moderne! » s’écria-t-il. Et joignant le geste à la parole, il prit la plume et écrivit:

Depui ui jour, j’avé déchiré mè botine
O cayou dè chemin. J’antré a Charlerwa
– O Cabarè Vèr: je demandé dè tartine
Du beur é du janbon ki fu a mwatyé frwa.

« Pas mal! Pas mal du tout! Et absolument moderne! » fit-il, content de lui. Donc il continua:

Byieneureu, j’alongé lè janb sou la table
Verte: je contanplé lè sujè trè nayif
De la tapiseri. – Et se fu adorable,
Kan la fiy o téton énorm, o zyeu vif,

Il hésita un peu sur le ‘byieneureu’ mais se dit que de toute façon, la poésie était pour les ‘happy few‘, alors il poursuivit en tirant la langue – il n’avait que seize ans, après tout:

– Cèl-là, se nè pa un bézé ki l’épeur –
Ryeuze, m’aporta dè tartine de beur,
Du janbon tièd, dan zun pla coloryé,

Il commençait à bien maîtriser son orthographe moderne et c’est d’une plume jubilatoire qu’il traça le dernier tercet:

Du janbon roz é blan parfumé d’une gous
D’ay, – é m’anpli la chop imans, avèk sa mous
Ke dorè un rèyon de soley aryéré.

***

écrit suivant les consignes de Joe Krapovwho else? 🙂

Qu’il en soit remercié!

Le poème de Jean Nicolas Arthur est à lire ici.

Photo prise à Ostende (ya kèk zané), la tête de ce personnage de BD a quelque chose d’Arthurien, non?

Stupeur et tremblements

Puisque tu ne veux plus vivre
brisée broyée brassée par les cailloux
que tu as fini le livre
puisque nous vivons

puisque tu ne veux plus te battre
contre les démons les fantômes
les masques cramoisis la vie grisâtre
puisque nous nous battons

puisque tu vois les vautours qui s’envolent
assassinant le ciel de leur cou décharné
ceux qui donnent des gnons et des torgnoles
puisque nous ne les voyons pas

puisque tu n’approuves pas les enfants que l’on arrache
le carcan qui sertit le cou du prisonnier
les coups de pied au cul et les coups de cravache
puisque nous approuvons

puisque tu n’admets pas le pauvre et le riche
et le mal et le bien et l’aumône et le poing
le fort sur son trône et le faible dans sa niche
puisque nous admettons

puisque tu n’acclames pas les meilleurs et les pires
les singes chamarrés les chiens qui font le beau
les hyènes les chacals les chameaux et les sbires
puisque nous acclamons

puisque tu ne tolères pas le bon dans la mélasse
l’enfer le feu la guerre la prison
les malheurs éternels l’imbécillité crasse
puisque nous tolérons

puisque tu dis non aux misères des hommes
tu as fermé le livre
un beau samedi d’avril

***

merci à Joe Krapov pour ses consignes – une photo de Gilbert Garcin, un poème de Raymond Queneau – ce qui a enfin permis à Madame d’exprimer un peu de son désarroi face à la mort d’une jeune fille de 22 ans.

L comme litanie

Saint Anatole
Ouvrez les écoles

Saint Lombard
Ouvrez les bars

Saint Laurent
Ouvrez les restaurants

Sainte Cléopâtre
Ouvrez les théâtres

Saint Corbières
Ouvrez les frontières

Saint Cochléaire
Organisez des concerts

Saint Plougastel
Offrez-nous des hôtels

Sainte Clémence
Donnez-nous des vacances

Sainte Marie
Faites qu’elles soient infinies

Litanie des confinés, d’après la Litanie des écoliers, de Maurice Carême.

C comme contes

-J’en ai assez! C’est fini! Je te quitte! hurla Cendrillon en fracassant un cendrier de cristal aux pieds de son prince de moins en moins charmant.

Mais il ne fit qu’en rire et n’abaissa même pas le journal qu’il était en train de lire:

– Tiens! fit-il, dans ce cas, voici une petite annonce qui va sûrement t’intéresser:

« Famille de sept personnes de petite taille recherche technicienne de surface. »

***

texte inspiré par les consignes de Joe Krapov qui propose d’écrire « La Gazette du pays des contes, légendes, mythes et fables » composée de toutes les rubriques d’un vrai journal. J’ai donc écrit une offre d’emploi 🙂

Photo prise à Paris à l’expo Banksy. 

P comme Précieuse

Elle aime jardiner sur la Carte de Tendre, où la mer est émeraude sous les rayons du soleil, où les arbres connaissent un éternel renouveau et les graines d’espérance fleurissent parmi la mousse des sous-bois.

Elle rit sous son chapeau de jardinière et danse sans peur du ridicule.

Et quand elle a bien fait le tour de son Jardin des Merveilles, elle rentre chez elle avec la mine satisfaite de la bonne ménagère.

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie – avec les 15 mots imposés suivants:
tendre – jardiner – émeraude – rayon – arbre – renouveau – espérance – graine – peur – chapeau – danser – soleil – mousse – ménager(e) – mine.

R comme refaire du Delerm

Du plus loin qu’on s’en souvienne, on n’en prend jamais.
Même à l’adolescence on le trouvait trop monstrueux.
On est né dans une famille où le sucre fait peur.
Pas de madeleine avec le thé, pas de spéculoos avec le café.

Au restaurant, sous le sévère regard maternel, on se résigne à prendre un sorbet quand on rêve de profiteroles au chocolat.

— Et pour vous ?
— Un banana-split.

C’est inimaginable.

Heureux ceux qui peuvent le faire avec ce plaisir enfantin, sans regret, sans voir apparaître le doigt accusateur de la morale diététique.

Toute petite, on a appris à avoir la gourmandise la plus discrète possible.

Ainsi, on prétend se délecter d’un simple fruit frais.

Le sucre, c’est un péché.

***

Texte écrit à la façon du Banana-split de Philippe Delerm.

Merci à Émilie et à ses Plumes! Voici les consignes du jour:

Les mots à utiliser sont donc SE SOUVENIR-PLUS-FAMILLE-REGRET-HEUREUX-MADELEINE-AINSI-ALEA-APPARAITRE et ADOLESCENCE mais encore BANANA-SPLIT pour les plus joueurs – 11 mots avec ceux que j’ai ajoutés. S’agissant d’une petite récolte, je vous propose également les mots facultatifs suivants : RESIGNER-REVER-RESTAURER.

L comme L’heure, c’est l’heure

61ème devoir de Lakevio du Goût

devoir de Lakevio du Goût_61.jpg

Allons bergers partons tous
L’heure nous appelle.
Couvre-feu! on met les pouces!
Faites pas les rebelles.

Une amende c’est bien lourd
Pour se geler dans ce faubourg.
Courons z’au z’au z’au
Courons plus plus plus
Courons au plus vite.
Écourtons la visite.

C’est de saison et Rembrandt, qui savait sûrement qu’on resterait coincé pour Noël avait déjà prévu de bafouer les consignes en matière de « gestes barrière ».
La preuve.
Néanmoins, pour ce dernier devoir du premier trimestre de l’année scolaire 2020-2021, une histoire sur le fameux et si peu suivi « message de Noël » serait bienvenue.

W comme Walrus

Chère Albertine, mon cher amour, j’ai peur de manquer d’argent, d’abord parce que comme tu le sais mon art ne paie pas, mon travail sur Ruskin m’a coûté plus qu’il ne m’a rapporté, je suis le bouc émissaire de cet incompétent de Gaston Gallimard qui ne me fait signer que des contrats masochistes et prétend ne pas s’y retrouver dans mes paperoles – et je ne parle même pas de mes articulets d’une page dans le Figaro ou pour la Nouvelle Revue Française, qui ne me valent que la compassion hautaine du Faubourg Saint-Germain – et d’autre part mon asthme me coûte fort cher, presque autant que mes sorties en automobile avec Agostinelli et mes bains de mer à Combourg ou Balbec, ce qui est d’autant plus absurde que je préfère de loin rester dans ma chambre et me faire soigner par Céleste Albaret et son fameux bœuf mode, avec de temps en temps une petite sortie sur les Champs-Élysées où je ne manque jamais de rencontrer Charlus en route vers une maison de passe, ou quelqu’un du clan Verdurin pour m’entretenir de musique, de peintres italiens à la mode, de politique, de Dreyfus ou de philosophie, avec plus de snobisme que les domestiques de la famille de Guermantes – ce qui n’est pas peu dire, comme tu le sais – ou voir Georges Clemenceau s’essayer à la bicyclette, alors qu’il a trente ans de plus que moi, et je ne peux que regretter la cruauté du sort qui me donne un corps aussi peu fait pour les hardiesses sportives, les sensations fortes ou les prouesses que demandent la galanterie, les plaisirs et l’ivresse du libertinage, ce corps me donne au contraire des éternels sentiments de culpabilité, des ennuis avec les demoiselles du téléphone quand j’ai besoin de l’aide de la médecine, sans compter les drames du coucher, que je vis chaque nuit depuis l’enfance, depuis mon petit lit de Combray chez ma tante Léonie, dont les seules réminiscences positives sont celles de l’heure du goûter et de la petite madeleine, ce qui – ô ironie ! – va tout de même m’offrir la matière, le travail de mémoire, les noms de lieux et de personnages d’une œuvre à laquelle je réfléchis actuellement, dans le train qui m’emmène à Venise, pour me remettre de cet affreux duel sur le pré derrière l’église, et des mensonges colportés à mon égard – m’accuser d’exhibitionnisme, moi qui n’ôte même pas mes vêtements pour dormir ou pour prendre un bain ! – c’est en de pareilles occasions que je me dis qu’il vaut mieux pour ma mère de n’être plus de ce monde, quel mal lui feraient ces phrases inspirées par la jalousie et ses tristes lois humaines, à Paris peut-être plus encore qu’ailleurs, selon mon impression… mais voilà que je te parle un langage qu’on n’utilise d’ordinaire pas avec les jeunes filles et je me promets de ne plus t’entretenir que de fleurs, de rendez-vous au Ritz et de ce petit voyage pour aller admirer le Vermeer de Delft – vision de rêve qu’il faut observer en vrai et pas en photographie…

Remets mon bonjour à notre ami Charles Swann et dis-lui que ma prochaine publication est en route, dans laquelle j’espère faire mieux que mon Jean Santeuil ou Contre Sainte-Beuve, mieux que mes maîtres Flaubert et Dostoïevski, mille baisers de ton Marcel, futur prix Goncourt.

***

Les 100 mots de Proust, consigne de Joe Krapov, mille mercis à lui 🙂

Voici une liste de cent mots qui se rapportent à Marcel Proust. Il vous est demandé d’en inclure un certain nombre dans un texte dont les verbes seront à l’imparfait ou au présent et où les phrases auront une longueur certaine

AEV 2021-02 Consigne 100 mots de Proust

Albertine – Amour – Argent – Art – Asthme – Automobile – Bains de mer – Baiser – Beauté féminine – Bicyclette – Bouc émissaire – Bœuf mode – Cabourg-Balbec – Céleste Albaret – Chambre – Champs-Élysées – Charlus – Clan – Clemenceau (Georges) – Combray – Compassion – Contrat masochiste – Corps – Cruauté – Culpabilité – Demoiselles du téléphone – Domestiques – Dostoïevski (Fiodor) – Drame du coucher – Dreyfus (affaire) – Duel – Église – Enfance – Exhibitionnisme – Faire catleya – Faubourg Saint-Germain – Féminité – Fétichisme – Figaro (Le) – Flaubert – Fleurs – Francité – Galanterie – Goûter – Guermantes (les) – Guerre de 1914-1918 – Hardiesse – Homme-femme – Homosexualité – Impression – Impressionnisme – Incorporation – Instruments d’optique – Ivresse – Ironie – Jalousie – Je – Jean Santeuil – Jeunes filles – Langage – Léonie (tante) – Libertinage – Lieux – Lois humaines – Madeleine (Petite) – Maison de passe – Mal – Médecine – Mémoire – Mensonge – Mère – Métaphore – Moyen Âge – Musique – Noms – Nourritures – Nouvelle revue française – Nuit – Odorat – Paperoles – Paris – Pastiches – Peintres italiens – Personnages – Philosophie – Photographie – Phrase – Plaisir – Plaisirs et les Jours (Les) – Politique – Prix Goncourt – Publication – Réminiscence – Rêve – Ritz (hôtel) – Rivière (Jacques) – Ruskin (John) – Sainte-Beuve – Saphisme – Sensation – Sexualité – Signes obscurs – Snobisme – « Suave mari magno » – Swann (Charles) – Temps – Train – Venise – Verdurin (les) – Vermeer de Delft – Vision – Voyeurisme

J’en ai employé environ quatre-vingts, spéciale dédicace à Maître Walrus, qui adore se moquer du petit Marcel 🙂

En juin 2013 j’avais publié déjà deux petits extraits de cet ouvrage, N comme nourritures et I comme ivresse.