E comme émotions

J’ai trois souvenirs d’école. Le premier est le plus flou : c’est dans la cave de l’école. Nous nous bousculons. On nous fait essayer des masques à gaz : les gros yeux de mica, le truc qui pendouille par-devant, l’odeur écœurante du caoutchouc. 
Georges Perec,
 W ou le souvenir d’enfance
, Denoël, 1975.

J’ai trois souvenirs d’école maternelle.

J’ai trois souvenirs de l’école maternelle.  Non, j’en ai quatre. Et tous sont reliés à un sentiment très fort.

Le premier, c’est la crainte.  Nous étions tous réunis dans la grande salle de jeux, en rangs par classe, et sœur (comment s’appelait-elle, encore ? j’avais très peur d’elle… ), sœur Josiane se mettait au piano et nous faisait chanter. Elle avait l’air si sévère que je ne pouvais qu’ouvrir et fermer la bouche comme les autres, même si parfois aucun son n’en sortait : je craignais que sa toute-puissance ne se rende compte que je ne chantais pas.

Le second, c’est l’amour. Le mot n’est pas trop fort, même si on n’a que quatre ans. Mon meilleur ami s’appelait Xavier. Je n’étais pas amie avec les filles, allez savoir pourquoi je me méfiais d’elles. Pourtant, j’avais fait une tentative d’approche auprès de celle qui, dès la première primaire, deviendrait une amie pour la vie. A l’école primaire, il n’y avait plus de garçons. Xavier me faisait rire et cherchait toujours à m’épater. Comme le jour où, malgré l’interdiction de la maîtresse, il avait arraché une stalactite de glace et l’avait léchée.

Mon troisième, c’est la honte. Ça se passe dans la cour de récré. On joue à un jeu qui consiste à courir derrière quelqu’un pour l’attraper. Sœur Josiane a interdit qu’on passe par un certain endroit où il y a une flaque d’eau. Et moi, l’enfant douce et obéissante, poursuivie par Xavier qui court plus vite, je ne vois d’autre issue que de sauter par-dessus la flaque pour lui échapper. Bien sûr, sœur Josiane l’a vu : j’ai donc connu la honte de devoir rester debout au milieu de la cour avec les mains au-dessus de la tête, jusqu’à la fin de la récréation.

Enfin, la fierté… et l’étonnement. En troisième maternelle, j’avais été très inspirée pour réaliser un dessin qui devait illustrer des vacances à la montagne. Je n’avais jamais vu de montagne mais ça ne m’a pas empêchée de réaliser une œuvre que l’institutrice a jugée digne d’éloges. Et moi, la petite timide, elle m’a envoyée dans le couloir avec l’ordre d’aller montrer mon dessin à ses collègues, dans leur classe. Me voilà donc frappant à la porte de la terrible sœur Josiane. Je lui explique d’une petite voix ce qui m’amène chez elle. Elle observe mon dessin puis déclare :

– Il est vraiment très beau ! Mais je ne suis pas étonnée, ton papa aussi sait très bien dessiner.

L’étonnée, ce fut moi : jusqu’à aujourd’hui je n’ai toujours pas réussi à savoir d’où elle tenait sa connaissance des talents picturaux de mon père. Ni lui, d’ailleurs.

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photo prise par Elvan, une de mes anciennes élèves, dans le jardin qui sépare l’école maternelle, primaire et secondaire.

C comme chambre

Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table, ni fauteuil, mais peut-être une chaise sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir. Elle était au troisième étage de la maison, je devais faire attention en montant les escaliers quand je rentrais tard pour ne pas réveiller la logeuse et sa famille.

Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois…
Georges Perec,
 Espèces d’espaces, Galilée, 1974

La chambre de grand-mère Adrienne

Il y avait du linoléum sur le sol. Un peu usé, un peu défraîchi, décoloré. Il n’y avait ni chaise, ni fauteuil. C’est en bas qu’on mettait les vêtements de nuit et qu’on se rhabillait le matin.

Elle était à l’étage et du côté de la rue. Par les deux fenêtres identiques, qu’on n’ouvrait jamais sauf pour laver les carreaux, on voyait la rue, très large, très en pente, et où passait une forte circulation. Les camions peinaient et soufflaient dans la montée, leurs freins crissaient et sifflaient dans la descente. Ils faisaient vibrer tous les murs, ce qui mettait légèrement de travers les grands cadres du salon.

Contre le mur de droite, la penderie, grosse armoire sombre à trois portes. Celle de droite pour les costumes et les chemises de mon grand-père, celle de gauche pour les vêtements de ma grand-mère. Au milieu, les draps, les taies et une couverture supplémentaire contre le froid de l’hiver. La chambre n’était pas chauffée et le double vitrage n’existait pas. Parfois les vitres étaient givrées à l’intérieur.

Contre le mur de gauche, une commode à trois tiroirs sur laquelle trônait, sous son globe de verre, le saint préféré de ma grand-mère, celui auquel elle s’adressait à haute voix chaque  fois qu’elle ne réussissait pas à remettre la main sur un objet : saint Antoine de Padoue.  Il lui était si familier qu’elle l’appelait par son petit nom : « Toontje, help mij ! » C’était plus un ordre qu’une prière.

Enfin, contre le mur qui faisait face aux fenêtres, à gauche de la porte, le grand lit entouré de ses deux tables de nuit. Celle de droite, pour mon grand-père, où il posait sa montre chaque soir à côté de son réveil, qu’il remontait et remettait bien à l’heure avant de se coucher. Celle de gauche, pour ma grand-mère. Après le décès de mon grand-père, c’est là qu’elle a mis le réveil. Ainsi que sa montre-bracelet, qu’elle a portée en souvenir de lui jusqu’à sa propre mort.

– Le cadran est grand, disait-elle. Je vois bien quelle heure il est.

Alors qu’elle avait un « coucou » et un Westminster qui carillonnait toutes les quinze minutes.

Premier cinéma

La toute première fois que la petite est entrée dans un cinéma, c’était avec l’école, pour une activité de fin d’année, pour remplir ces dernières heures d’avant les vacances. Ça devait être juste avant les vacances de Noël parce qu’il faisait déjà sombre quand elle est sortie de là, ce qui n’a pas arrangé les choses.

C’était une projection d’un film de Disney soi-disant pour enfants, Blanche-Neige et les sept nains. Mais ça a été une épreuve terrifiante : une horrible belle-mère offrant un couteau et un coffret pour qu’on lui rapporte le cœur de la belle enfant, une fuite dans une sombre forêt où chaque branche d’arbre devient une main griffue, une affreuse sorcière présentant une pomme dans laquelle l’idiote princesse s’empresse de mordre, les sept nains qui pleurent autour d’un cercueil de verre… Voilà tout ce dont la petite se souvient jusqu’à aujourd’hui. Sa première expérience de cinéma a été si terrifiante qu’elle n’a plus jamais regardé les bosquets des alentours de la maison du même œil qu’avant.

***

La toute première fois que la petite est allée au cinéma en famille, c’était à peine une meilleure expérience. Sauf qu’il y avait l’ami José pour la rassurer de son grand rire. C’était de lui que venait l’initiative, comme toujours :

– Vous avez vu ? la semaine prochaine on repasse Autant en emporte le vent, au cinéma. Ce serait une bonne occasion pour y aller tous ensemble, non ?

Mes parents ne disaient jamais non aux propositions de l’ami José, que ce soit pour aller manger des harengs mayonnaise à la kermesse, des anguilles au vert de l’autre côté de la frontière linguistique ou des moules en Hollande.

Nous sommes donc allés voir cette longue épopée pleine de drames personnels et de tragédies nationales, les quatre parents et les quatre enfants, dont les deux plus jeunes n’avaient pas huit ans. La chose dont la petite aujourd’hui grande se souvient le mieux, ce sont les tentures de velours vert qui ont été transformées en belle robe pour séduire le héros après la débâcle et la ruine.

A la maison, les rideaux étaient en velours beige clair et la petite s’est dit que ce serait une très mauvaise chose de devoir un jour s’en faire une robe.

 jeu,françois bon,souvenir d'enfance

la fameuse robe-rideau de Scarlett…
http://www.hrc.utexas.edu/contribute/endowments/opportunities/costumes

à la manière de Perec, W ou le souvenir d’enfance, p.213 : « Avec Henri, on est allé dans un tout petit cinéma qui s’appelait, je crois, Le Studio ; c’était une salle très jolie avec un tapis et des grands fauteuils, vraiment très différente des espèces de hangars ou des salles de patronage qui avaient été jusqu’alors mes cinémas. » et p. 205-/206 : « Le film s’appelait Le grand silence blanc et Henri était fou de joie à l’idée de le voir car il se souvenait d’une magnifique histoire de Curwood »

20 fois je me souviens…

Je me souviens des rideaux de velours vert dans Autant en emporte le vent.

Je me souviens de Pimprenelle et Nicolas, de Nounours et Bonne nuit les petits.

Je me souviens des cadeaux Bonux et de ceux des stations essence Esso.

Je me souviens que Fernand Raynaud est mort dans un accident de voiture.

Je me souviens que le premier enfant d’origine maghrébine arrivé à l’école s’appelait Gamoudi et que le premier enfant d’origine italienne s’appelait Pertosa.

Je me souviens que Fra Martino, dormi tu ? est l’équivalent de Frère Jacques, dormez-vous ?

Je me souviens de « c’est aujourd’hui dimanche » et de tout le texte des Roses blanches.

Je me souviens que l’indicatif de l’émission radiophonique pour les agriculteurs était un passage de la Pastorale de Beethoven.

Je me souviens de John Wayne, de ses Winchester et de ses étoiles de shérif.

Je me souviens de Jacques Martin qui asticotait les petits enfants pour leur faire dire des choses qui feraient rire et pleurer le public.

Je me souviens du saut à ski le premier janvier à Garmisch-Partenkirchen et des concerts de nouvel an à Vienne.

Je me souviens des gros pots jaunes à motifs bruns de pâte à tartiner Choco Kwatta  et de la poudre chocolatée de Nesquick.

Je me souviens des poêles de Louvain.

Je me souviens de toilettes qui étaient un simple trou malodorant recouvert d’une planche.

Je me souviens que le photographe avait les bouts des doigts jaune brun à cause des produits qu’il utilisait pour développer ses photos.

Je me souviens des paquets de tabac de la Semois et des cigarettes Belga.

Je me souviens de la machine à coudre Singer (de 1938), de l’horloge Westminster, des fauteuils « relax » en skaï bleu, du poêle à charbon Ciney, du moulin à café avec son petit tiroir et sa manivelle.

Je me souviens de l’odeur du Pétrole Hahn, du rouge à lèvres Rouge baiser, de la poudre de talc et du savon Sunlight.

Je me souviens que monsieur Redon, de l’Hôtel Redon à Saint-Jean-le-Thomas, se mettait en colère quand on évoquait devant lui l’omelette de la mère Poulard : « C’est du vent ! C’est du vent ! Je vais vous en faire, moi, de l’omelette de la mère Poulard ! »

Je me souviens de l’Hillman noire aux fauteuils rouges et de la Vauxhall grise.

***

à la manière de Georges Perec

M comme Marguerite

Nous vivions au numéro 16 d’une rue tranquille qui faisait le lien entre une des artères principales de la ville et les chemins qui mènent à la campagne et aux bosquets, là-haut, où il y a une chapelle, lieu d’un pèlerinage très local.

A notre gauche vivaient Albert et Julia, qui me paraissaient être les gens les plus vieux du monde, alors qu’ils n’avaient pas soixante ans. Chaque samedi, Albert astiquait sa belle voiture noire – qui n’en avait nul besoin – et chaque dimanche Julia allait à la première messe, coiffée d’un chapeau à voilette et d’un tailleur sombre.

A notre droite, sur le coin, vivaient Rachel et un autre Albert à propos desquels on chuchotait qu’ils n’étaient même pas mariés. Je ne comprenais pas comment une telle chose était possible et je m’attendais à tout moment à ce que la police vienne les arrêter. C’est peu de dire que je ne savais rien du monde.

En face, c’était le portillon du jardin de ma grand-mère. L’entrée principale était du côté de la grand-route, mais là on n’ouvrait la porte que le premier dimanche de la kermesse d’été, pour voir passer les processions et tout leur folklore, et le jour de l’an, pour recevoir quelques parentes éloignées venant présenter leurs vœux, si éloignées qu’elles ne savaient pas que chacun, chez ma grand-mère, entrait chez elle sans façon par la porte du jardin. Sauf cousine Marguerite, celle qui était fan de Nelson Eddy : comme elle habitait un peu plus haut dans la rue et qu’elle n’avait pas envie de faire le tour du pâté de maisons, elle sonnait et ma grand-mère allait ouvrir en disant :

– Ça, ce ne peut être que Marguerite !

Et c’était elle, avec dans son sac à main, à part sa lourde clé et un mouchoir, quelques bonbons à l’emballage usé dont elle m’en offrait un. Je ne les aimais pas mais je me sentais obligée de les accepter. Elle en prenait toujours un elle-même, après le café et les biscuits de ma grand-mère.

– C’est tellement bon, disait-elle en mâchouillant un gros caramel, que ça ne peut pas faire de tort.

***

à la manière de Perec, W ou le souvenir d’enfance, p 71-72 : « Nous vivions à Paris, dans le 20ème arrondissement, rue Vilin : c’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts »

B comme Beigbeder

Peut-on aimer la prose d’un homme qu’on estime peu? Et même en être touché(e)?

J’ai toujours cru que non (1) … jusqu’à la lecture d’Un roman français de Frédéric Beigbeder.

Jusqu’à présent, j’avais toujours redéposé dans leur rayon les ouvrages de cet auteur, après les avoir soumis au test de l’incipit/excipit/quatrième de couverture. Trop people, trop provoc’ sans en avoir les tripes.

Mais là, j’ai été complètement séduite. Peut-être aussi par la sobriété du volume, sans photo de dandy barbu ni de bel enfant blond. Même pas le bandeau rouge du Renaudot, comme ci-dessous. 

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http://www.grasset.fr/Grasset/CtlPrincipal?controlerCode=CtlCatalogue&requestCode=afficherArticle&codeArticle=9782246734116&ligneArticle=0

Juste l’écriture. Comme l’incipit qu’on peut lire ici: http://www.grasset.fr/chapitres/ch_beigbeder5.htm

Après, je n’ai plus lâché le bouquin, sauf pour tendre mon ticket de train au contrôleur ou changer de correspondance. Ce que j’ai quand même dû faire trois fois ;-).

***

Par quoi est-on séduit?

Par le ton de sincérité. « Ce qui est narré ici n’est pas forcément la réalité mais mon enfance telle que je l’ai perçue et reconstituée en tâtonnant. » (page 268) 

Par les points communs qu’on se trouve avec l’auteur (qui l’eut cru ;-)). Par exemple, comme lui, dans l’enfance, j’avais « l’habitude saugrenue » (page 139) de tenir des carnets de voyage et d’y consigner « jour après jour tout ce que j’avais fait dans la journée, ce que nous mangions« , ce que nous visitions… Tout, quoi. (2)

Par tout ce qu’il y dit sur l’écriture et sur l’autobiographie, comme à la page 269: « On peut écrire comme Houdini détache ses liens. L’écriture peut servir de révélateur, au sens photographique du terme. C’est pour cela que j’aime l’autobiographie: il me semble qu’il y a, enfouie en nous, une aventure qui ne demande qu’à être découverte, et que si l’on arrive à l’extraire de soi, c’est l’histoire la plus étonnante jamais racontée. » 

Par une certaine forme de retenue, ou de respect, envers ceux qu’il citera dans son livre: « J’ai horreur des règlements de comptes familiaux, des autobiographies trop exhibitionnistes, des psychanalyses déguisées en livres et des lavages de linge sale en public. (…) Je sens que je vais devoir ici embarquer de nombreux proches, vivants ou morts (j’ai déjà commencé). Ces gens aimés n’ont pas demandé à se retrouver dans ce livre comme dans une rafle. Je suppose que toute vie a autant de versions que de narrateurs: chacun possède sa vérité; précisons d’emblée que ce récit n’exposera que la mienne. » (pages 56-57)

***

L’élément déclencheur (3) chez cet amnésique de l’enfance, c’est son arrestation et son emprisonnement. Les conditions de détention sont si éprouvantes qu’il décide d’écrire mentalement un livre (il ne dispose ni de papier ni de stylo). Sa claustrophobie fait ressurgir tout son passé enfoui. Non pas ressurgir, en fait, mais revenir par petites touches successives. Un détail ou un épisode lui reviennent, généralement en rapport avec ce qui lui arrive dans son cachot. 

Cela commence par une référence à Perec, « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » (page 22). Puis « un goût salé dans la bouche » le ramène à un séjour à Cénitz (Guéthary) en 1972, chez ses grands-parents maternels (pages 32-33).

Ainsi reviennent des souvenirs et il en conclut qu' »il suffit d’être en prison et l’enfance remonte à la surface. » (page 46)

En conclusion, je voudrais encore citer ceci: « Tout le monde pense que j’ai raconté souvent ma vie alors que je viens juste de commencer. J’aimerais qu’on lise ce livre comme si c’était mon premier. » (page 269)

Voyez ma chance: pour moi, c’est le premier 🙂 

***

(1) voir mon problème avec Rousseau, par exemple, que j’ai toujours trouvé vantard, geignard, et peu habilité à donner des leçons d’éducation…

(2) c’est au bout de quelques années de cet exercice que j’ai commencé à m’autocensurer – je ne connaissais pas encore le mot – un jour que j’ai constaté que mon père lisait assidument ces comptes-rendus qui pourtant ne lui apprenaient rien, puisqu’il voyageait avec nous et était l’organisateur de tous nos déplacements et activités.

(3) par respect pour la sensibilité de certains lecteurs, je ne parlerai pas de « madeleine » 😉 

E comme emménager

nettoyer vérifier essayer changer aménager signer attendre imaginer inventer investir décider ployer plier courber gainer équiper dénuder fendre tourner retourner battre marmonner foncer pétrir axer protéger bâcher gâcher arracher trancher brancher cacher déclencher actionner installer bricoler encoller casser lacer passer tasser entasser repasser polir consolider enfoncer cheviller accrocher ranger scier fixer punaiser marquer noter calculer grimper métrer maîtriser voir arpenter peser de tout son poids enduire poncer peindre frotter gratter connecter grimper trébucher enjamber égarer retrouver farfouiller peigner la girafe brosser mastiquer dégarnir camoufler mastiquer ajuster aller et venir lustrer laisser sécher admirer s’étonner s’énerver s’impatienter surseoir apprécier additionner intercaler sceller clouer visser boulonner coudre s’accroupir se jucher se morfondre centrer accéder laver lessiver évaluer compter sourire soutenir soustraire multiplier croquer le marmot esquisser acheter acquérir recevoir ramener déballer défaire border encadrer sertir observer considérer rêver fixer creuser essuyer les plâtres camper approfondir hausser se procurer s’asseoir s’adosser s’arc-bouter rincer déboucher compléter classer balayer soupirer siffler en travaillant humecter s’enticher arracher afficher coller jurer insister tracer poncer brosser peindre creuser brancher allumer amorcer souder se courber déclouer aiguiser viser musarder diminuer soutenir agiter avant de s’en servir affûter s’extasier fignoler bâcler racler dépoussiérer manœuvrer pulvériser équilibrer vérifier humecter tamponner vider concasser esquisser expliquer hausser les épaules emmancher diviser marcher de long en large faire tendre minuter juxtaposer rapprocher assortir blanchir laquer reboucher isoler jauger épingler ranger badigeonner accrocher recommencer intercaler étaler laver chercher entrer souffler
s’installer
habiter
vivre

Georges Perec, Espèces d’espaces, éd. Galilée, 1974

maison a vendre,poesie,litterature

déménagement, première partie:
la penderie, le bureau, les fauteuils, la chambre d’amis
(la deuxième partie sera probablement pour la fin de ce mois) 

Perec l’a très justement dit: après qu’on a à peu près tout rangé et qu’on a pu « s’installer habiter vivre »
il faut chercher chercher chercher
Cool 

D comme déménager

Quitter un appartement. Vider les lieux. Décamper. Faire place nette. Débarrasser le plancher.
Inventorier ranger classer trier
Éliminer jeter fourguer
Casser
Brûler
Descendre desceller déclouer décoller dévisser décrocher
Débrancher détacher couper tirer démonter plier couper
Rouler
Empaqueter emballer sangler nouer empiler rassembler entasser ficeler envelopper protéger recouvrir entourer serrer.
Enlever porter soulever
Balayer
Fermer
Partir » 

Georges Perec, Espèces d’espaces, éd. Galilée, 1974.

***

Demain après-midi je pourrai enfin apposer ma signature sous le document qui fera de moi la propriétaire d’une petite maison hypothéquée à 90%
Langue tirée 

Après, ne reste plus qu’à suivre la liste établie par Georges Perec
Cool 

22 incipits, 22 lieux (suite)

On joue comme le 22 du mois dernier? Voici des débuts de romans classés par ordre alphabétique de leur auteur. Ils ont de nouveau été choisis parce qu’ils évoquent chaque fois un lieu.

Pour ceux qui n’ont pas envie de se casser la tête Clin d'œil j’ai mis les titres des oeuvres en bas de page. Dans le désordre, évidemment, ou plutôt dans l’ordre alphabétique… on ne se refait pas Langue tirée

***

L… La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second.

M… La Brigade Ecossaise fit disputer ses championnats de boxe dans une belle grange flamande voisine de Poperinghe.

N… Le moyen le plus efficace d’apprendre le japonais me parut d’enseigner le français. Au supermarché, je laissai une petite annonce: « Cours particuliers de français, prix intéressant ». Le téléphone sonna le soir même. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, dans un café d’Omote-Sando.

O… Ce matin-là elle m’a demandé de mettre mon doigt sur la ficelle très fort, pendant qu’elle faisait le nœud pour tenir bien serrées les pattes du poulet. J’ai appuyé de toutes mes forces, et on aurait dit que mon doigt était cassé au bout. C’est très dur de le retirer juste quand elle a fini le nœud, il ne faut pas que le doigt reste prisonnier de la ficelle, et il ne faut pas non plus le retirer trop vite et que les pattes mortes du poulet mort se relâchent d’un seul coup. Ma grand-mère met une concentration extrême dans le ficelage du poulet, et moi je n’ai pas le droit à l’erreur : il faut y arriver du premier coup, je ne sais pas pourquoi.  » C’est impossible d’être deux dans une cuisine !  » elle me lance quand elle sent que j’hésite un peu, et ça me vexe drôlement, je fais de mon mieux, je peux le jurer.
Après, elle a allumé le feu de la cuisinière et elle a passé le poulet au-dessus de la flamme. Ça puait. Ça faisait des petits grains noirs sur la peau blanche et molle, je crois que c’est ça qu’on appelle  » la chair de poule « , maman le disait quand elle rentrait du cinéma, je me souviens le cinéma lui donnait la chair de poule.
Moi, c’est de voir ma grand-mère cuisiner qui me donne le frisson. Elle allume le gaz du four et puis au lieu de lancer directement l’allumette, elle prend son temps. C’est un suspense terrible. Je me sens responsable de tout l’immeuble, parfois même je me demande si je ne suis pas complice de cette explosion qui arrivera tôt ou tard, en plein cœur de Nice.

P… Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. (…) Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.

Q… Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown, un auguste, au demeurant fort mal maquillé et au costume de scène bien dépenaillé, de s’introduire dans la salle d’audience du palais de justice de Bordeaux.

R… Il y a un peu plus de quatre cents ans, mais il me semble que c’était hier, vivait à Saint-Maur-des-Fossés un curieux bonhomme qui se prétendait prêtre tout en portant la robe et le bonnet des hommes de science (…)

S… Ils n’avaient pas de folklore de première rencontre. Ils ne s’étaient jamais rencontrés, puisqu’ils s’étaient toujours connus. Simplement, elle était arrivée un peu plus tard que lui, mais c’est à bord de la poussette de Maurice, qui trottait déjà, que Zaza avait fait sa première sortie en ville sous le soleil de son premier printemps parisien de petite fille juive polonaise. (…) au 58 de la rue de la Mare, dans le XXe arrondissement de Paris.

T… Le samedi 20 janvier 1663, vers onze heures du soir, au sortir du Palais-Royal où Monsieur – le frère du roi – donne un grand bal, deux jeunes hommes, suivis par six autres, déboulent dans la rue.

U… à part Uderzo, je n’ai rien Clin d'œil

V… Alors que l’horloge de l’hôpital de la Salpêtrière sonnait trois heures du matin, Louis Châgniot, qui dormait seul dans le lit conjugal, fut ébranlé par un grand bruit, semblable à un grondement sismique. Dans son sommeil, il assista à un éboulement prodigieux.

*

***

*

Adieu Volodia – Effroyables jardins – La disparition – La Princesse de Clèves – La promenade des Russes – Le maître des abeilles – Le Montespan – Le roman de Rabelais – Les silences du Colonel Bramble – Ni d’Eve ni d’Adam

J comme jeux littéraires

Le jeu des débuts de romans 

L’idée vient du blog de Martin Winckler; je le cite:

Il s’agit d’écrire le premier paragraphe (environ trois cents signes et espaces) d’un roman en y intégrant les éléments suivants :

– un gratte-ciel
– un chat
– un paquet de farine
– un ticket de métro OU un ticket de cinéma
– un homme et une femme (leurs caractéristiques sont libres) qui se croisent sans se voir

L’exercice doit être répété trois fois.

– en optant, chaque fois, pour un point de vue de narration différent : première personne, deuxième personne ou troisième personne du singulier
– en choisissant, chaque fois, un « genre » reconnaissable : roman réaliste, roman de science-fiction, roman noir, roman satirique, roman d’horreur, etc.

Et même si ça faisait beaucoup de contraintes et que je désirais les respecter scrupuleusement toutes, voici comment je me suis amusée Sourire, oui, vraiment bien amusée!

 

Du côté de chez moi

Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine avais-je fermé les rideaux sur les gratte-ciel de la métropole et donné une dernière caresse à mon chat, mes yeux se fermaient si vite que j’avais juste le temps de me dire : « Demain, il faudra que je m’achète un kilo de farine, il n’y a plus de madeleines… ». Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de me lever et de prendre le métro m’éveillait ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que j’avais observé ce jour-là, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même cet homme ou cette femme que je voyais chaque jour sur le quai, lisant le même journal, ayant la même allure, et qui pourtant n’avaient encore jamais eu un regard l’un pour l’autre.

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Dans l’escalier

Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où l’homme et la femme se croisent sans se voir, où la vie du gratte-ciel se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, un chat qui miaule, un paquet de farine qu’on déchire, une poubelle qu’on ouvre pour y jeter un vieux ticket de métro trouvé au fond d’une poche alors qu’on y cherchait un mouchoir.

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Lettre 1

Tu vois, ma bonne amie, qu’il n’y a pas que les bonnets et les pompons et que depuis que tu as quitté ton couvent pour la ville et ses gratte-ciel, tu as besoin de quelques sous dans ton réticule, non point pour la quête, mais pour t’acheter un ticket de cinéma ! Tu as ta harpe, ton dessin, tes livres, comme au couvent, mais tu as aussi un chat ! Tu as ta chambre, ton cabinet, un joli secrétaire et parfois à l’office tu peux mettre la main à la pâte sans que Mère Perpétue ne soit là pour te gronder quand tu as laissé tomber un paquet de farine.

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 Alors si le jeu vous fait envie, à vous aussi, jetez-vous sur votre clavier et sur

http://www.omerpesquer.info/untitre/!