U comme utopie

L’Adrienne se demande quand le gourou des Flandres comprendra que l’urgence n’est pas le séparatisme ni le rattachement aux Pays-Bas.

Toutes les enquêtes menées sur le sujet montrent la même chose: ce qui préoccupe le plus les gens, en Flandre, ce n’est pas du tout ce thème-là – chaque fois on arrive à peine à 15 % de oui en faveur d’une indépendance – mais la santé, l’économie (qui paiera les retraites :-)), les migrations, le climat.

La dernière enquête date de 2019, et il y a fort à parier que si on posait la question aujourd’hui, on aurait à peu près le même trio de tête.
Ou le même quatuor.
Et qu’on n’y trouverait ni séparatisme, ni rattachisme.

La somme record de 35 millions d’euros récoltés par la Croix-Rouge de Belgique en moins d’un mois, suite aux inondations qui ont sinistrés de nombreuses communes wallonnes, le prouve.

Ainsi que l’immense vague de solidarité du « nord » envers le « sud », comme le soulignait un journaliste francophone le 12 août, « le fond de l’air est nettement belge« .

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photo prise à Schaarbeek le 4 juillet dernier.

Stupeur et tremblements

Photo de John Guccione sur Pexels.com

Quatorze milliards de dollars.
Dépensés.
Uniquement pour la campagne électorale.

Il serait peut-être bon de ‘plafonner’ les montants qu’on peut donner à un parti et qu’il peut dépenser en vue des élections.

Parce qu’il y a tout de même de meilleures sources d’information pour le public que le raccourci des spots télévisés.

Et parce que même avec des montants plafonnés par la loi, comme c’est le cas en Belgique, on peut considérer que c’est encore de l’argent jeté.

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Pour ceux qui aiment les chiffres et les graphiques: tous les détails sur les dépenses par média, par État et par candidat ici.

D comme démocratique?

<P>Maandag 3 augustus </P>

On entend de plus en plus deux sortes de voix, à propos des mesures sanitaires, comme le signe d’une dualité croissante dans l’opinion publique entre ceux qui se plaignent du « pas assez » et ceux qui crient au scandale antidémocratique.

Les mesures, disent ceux-ci, sont trop souvent contraires à la Constitution belge.
Elles sont donc illégales et mettent notre démocratie en danger.
Les « experts » ont pris le pouvoir, clament-ils.
Ou sont utilisés comme couverture.

Par exemple, ce couvre-feu décrété par Madame le Gouverneur de la province d’Anvers. Du jamais vu depuis l’occupation allemande et interdit par la loi belge.

Pouvoirs spéciaux, traçage des individus, fin annoncée du secret médical, tout ça est accepté par un grand nombre, vu le climat de peur qui a été créé.

Mais de plus en plus de gens commencent à se demander si ce sera « het nieuwe normaal« . Ils craignent que la majeure partie de ces mesures (comme le traçage ou la fin du secret médical) ne soient conservées dans un (hypothétique) après-corona. 

Bref, ça fait réfléchir.

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source de l’illustration ici – le caricaturiste Lectrr réutilise un tableau de Hopper pour faire référence à un point de l’actualité anversoise, où le couvre-feu (avondklok) a été décrété. Etant donné que Nighthawks date de 1942, cette réutilisation se justifie pleinement 🙂

U comme une confession

faux passeports

Depuis neuf ans, je n’ai plus connu cette disponibilité, cette attente, ce sentiment d’être prêt à recevoir une visite inconnue à laquelle, d’avance, on se soumet tout. Neuf ans pendant lesquels amour, famille, métier, tout ce qui occupe l’âme et les jours de la plupart des hommes, avait en fait, cessé de dépendre de moi; neuf ans pendant lesquels je ne fus rien d’autre qu’un communiste, un révolutionnaire, un militant; neuf ans pendant lesquels, armé de cette grâce que peut conférer aussi une foi terrestre, je tins en mépris toute activité qui ne fût un combat. (1) (p.13)

Ah! combien de séances nocturnes, autour des tables en bois blanc, à discuter les thèses, à chercher les mots d’ordre; combien de meetings, dans les salles saturées de fumées et de sueur, d’impatience et d’espérance; combien de manifestations et dans combien de villes, au-devant de ces cortèges escortés des camions de police et guettés par les fusils; combien d’itinéraires à travers cette Europe où mon destin m’enfermait, toujours seul contre le pouvoir, automitrailleuses de Hambourg, barque illégale sur la Baltique, rets de gendarmes de Sofia, officiers à toutes les frontières – il faut passer, passage, passe-passe, faux passeports. (2) (p.13-14)

Remonterai-je le cours de ces neuf années? 1919. J’écrivais en ce temps-là. Écrivais-je? Ou si, croyant capter le monde, je le rêvais! Tout à coup, le parti communiste me prit tout entier.
J’éprouve encore ce mouvement qui, alors, s’empara de moi. La faculté de droit. Les auditoires obscurs de la rue des Sols. Les cours étaient pleins de soldats qui revenaient du front. Le soir, dans les brasseries, on agitait frénétiquement le destin du monde (p.14)

[…] l’illusion enivrante de trouver dans Marx une explication complète et cohérente du monde terrestre dans son passé, son présent et son avenir. En fait, je disais que je venais au communisme par les voies de la doctrine, mais je sais maintenant que ce qui me persuadait, c’étaient les tristes images de la vie: une ouvrière éblouie devant de faux bijoux, l’air content d’un garçon livreur mal lavé, les queues des cinémas, tout ce qui montrait la bourgeoisie appâtant les pauvres avec son matérialisme veule et l’appétit de la perdition. (3) (p.15)

Je parlais le soir dans des groupes d’étudiants et pour frapper leur esprit, j’élevais avec ferveur l’ombre de bouleversements sanguinaires. Plusieurs me suivaient et s’assemblaient autour de moi. Depuis, ils ont rejoint leur classe et parlent avec attendrissement de ces engouements généreux. C’est ainsi que je fus délégué de mon pays à cette assemblée où quelques jeunes intellectuels venus des universités d’Europe fondèrent l’Internationale des étudiants communistes. (p.15-16)

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(1) Voir le billet du 20 octobre, sur Faux passeports, de Charles Plisnier.

(2) c’est moi qui souligne ces mots qui ont donné leur titre au livre.

(3) ce qui est aujourd’hui le discours des militants de l’écologisme…

M comme monde

Dans ce monde qui bascule tranquillement vers une nouvelle « fin », où nos dirigeants nous font croire que le gros problème, c’est l’autre, l’étranger, le migrant, et qu’il faut renforcer le sentiment d’identité nationale – la recette a fait ses preuves, pourquoi en changer – d’ailleurs ces dirigeants, n’est-ce pas nous-mêmes qui les avons élus, que ce soit au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest…

Dans ce monde-là, donc, il y a un endroit où dans une bibliothèque située à cheval sur une frontière, pendant quelques heures, un père, une mère peuvent serrer dans leurs bras un fils, une fille, qu’ils n’ont plus vu.e depuis des années.

C’est au Canada, à la Haskell Library. L’article (en néerlandais) et les illustrations ici.

De jeunes Iraniens, dont la situation aux Etats-Unis est parfaitement en règle, ils y ont fait leurs études, y travaillent, mais dont le visa ne permet pas de revenir si jamais ils quittent le territoire, ont trouvé cette solution pour revoir leur famille iranienne, qui de son côté n’a plus le droit d’accès aux Etats-Unis.

Alors la famille prend l’avion jusqu’au Canada et se rend à cette petite ville frontière, où la bibliothèque leur offre pendant quelques heures la possibilité de se revoir.

Même si une affichette l’interdit, si on demande de le faire en toute discrétion et si on espère que la police des frontières le tolèrera.

L comme Lola Lafon

« Vous écrivez les jeunes  filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d’enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d’autocars brinquebalants, de trains et de voitures d’inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille. »

Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, Actes Sud, 2017, p.7 (incipit)

Mery, Mary et Patty (Patricia Hearst) sont trois jeunes filles enlevées à des époques très différentes mais qui ont fait le même choix: rester avec leurs ravisseurs, dont elles épousent la cause.

Mais que ce soit une tribu indienne au 17e siècle ou un groupuscule marxiste au 20e, la société n’accepte pas ce choix. « Que menacent-elles, ces converties, pour qu’on leur envoie polices, armées, prêtres et psychiatres, quelle contagion craint-on ? » écrit Lola Lafon sur le site de son éditeur, Actes Sud.

Une narratrice dont on ne découvre l’identité que vers la moitié du roman s’adresse d’un ‘vous’ parfois assez agressif à un personnage (Gene Neveva) et raconte ces quelques mois des années 1974-75: l’enlèvement de Patty Hearst, ses messages, la préparation de son procès, la photo ci-dessus, quand Patty Hearst a changé de camp et décidé de s’appeler Tania:

« Y a-t-il quelqu’un derrière cette image? Quelqu’un à qui Tania adresse ce demi-sourire figé. Quelqu’un qui lui aurait enseigné cette posture de flingueuse, jambes écartées, sur le qui-vive, prête. Quelqu’un qui a positionné ses doigts, un par un, ça s’apprend, tout s’apprend, main droite sur la crosse, un doigt sur la détente, la main gauche ramassée au-devant du chargeur. »

Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, Actes Sud, 2017, p.123

Tout en ayant l’air de parler de choses relativement anciennes, ce livre est brûlant d’actualité, aussi bien quand il s’agit de suivre ou pas les chemins tout tracés que quand il s’agit des Etats-Unis, de la presse, de la logique de guerre et autres joyeusetés.

Passionnant par son contenu et par les questionnements qu’il suggère!

Critique de Télérama ici et info chez l’éditeur ici.

 

F comme floccinaucinihilipilification

L’Adrienne n’a pas l’intention d’apprendre le mot par cœur, mais pour ceux qui le voudraient, voici comment il se prononce, à la mode anglaise ou à la mode américaine. Vous y trouverez aussi son étymologie, sa définition et une citation. Floccinaucinihilipilification.

Dans la vidéo ci-dessus, vous pouvez admirez un merveilleux spécimen d’Anglais issu d’Eton et du Trinity College d’Oxford, son humour, son éloquence, son excentricité et la merveilleuse façon dont il place le mot ‘floccinaucinihilipilification’ lors d’une de ses interventions au Parlement.

Jacob Rees-Mogg.

Par la même occasion, il a établi un record: celui du mot le plus long jamais inscrit dans les notules de la glorieuse institution.

 

B comme Behrouz Boochani

behrouz

Le livre de l’année 2018, dit l’auteur de l’article, prof de littérature à l’université de Louvain (KUL), a été écrit par un demandeur d’asile prisonnier depuis 2013 sur l’île de Manus: No Friend but the Mountains, par Behrouz Boochani, journaliste, diplômé en sciences politiques et réfugié kurde d’Iran.

Un livre et un témoignage d’autant plus importants que bon nombre de nos politiciens d’Europe et des Etats-Unis admirent et promeuvent la ‘solution finale’ trouvée par les autorités australiennes dans le traitement des migrants essayant d’atteindre leurs côtes… 

© Asylum Seeker Resource Centre – source de la photo et article en néerlandais ici

article de Jasmine Caye (en français) ici

article en anglais (The Guardian) ici