T comme Tielman

Lors d’un concert le week-end dernier, l’Adrienne a découvert Tielman Susato, un Anversois du 16e siècle, né probablement à Soest en Allemagne. 

Et elle est transportée 🙂 

Mins liefkens bruyn oghen,
En haren lachende mond,
Die doen mij pijnen doghen.
Dat ic se sien noch spreken en 
Mach, noch spreken en mach:
Dat claeg ic god en minen oghen,
Ic ben bedroghen.

De ma bien-aimée les yeux bruns,
Et sa bouche qui sourit,
Me font subir tant de maux.
Je ne peux ni la voir ni lui parler
Alors je me plains à Dieu et je plains mes yeux,
Je suis trompé.

(traduction de l’Adrienne)

Y comme yeah!

L’Adrienne est une yé-yé attardée à qui on peut faire chanter, avec un plaisir toujours renouvelé, The lion sleeps tonight (Weiss, Peretti et Creatore), I can’t help falling in love with you (des mêmes), un chant folklorique congolais, Everything I do, I do it for you (Adams, Kamen et Lange), We are the world (M. Jackson), Happy together (Bonner et Gordon), un air de Papageno (Mozart, Die Zauberflöte) ou Alegria (Cirque du soleil). 

Mais hier soir, c’était le top cool

L’école de musique organisait un cours de chant des 15e et 16e siècles. 

Le pied, quoi tongue-out

Ma Julieta, Dama (Espagne, 15e siècle) 

  

Pavane (Belle qui tiens ma vie) France 16e siècle 

Greensleeves, Angleterre 16e siècle

T comme Tout aussitôt…

Dès le premier jour à Lyon, un pèlerinage à la maison de Louise Labé s’est imposé comme une évidence pour la groupie que je suis. 

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Elle est divisée en deux: à droite, le bien nommé « Louise Café » et à gauche un nouvel établissement (depuis juin dernier) où nous avons pris un thé et un café, Le F2. 

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Au milieu, au-dessus d’une belle imposte, la plaque commémorative très sujette à controverse ces dernières années… 
voir: http://www.guichetdusavoir.org/viewtopic.php?t=39663 
et http://www.liberation.fr/grand-angle/2006/06/16/louise-labe-femme-trompeuse_41395 
Réfutation ici: http://www.persee.fr/doc/rhren_1771-1347_2006_num_63_1_3044

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Mais pour la véritable groupie, ces murs ont eu l’effet escompté: émotion et quasi recueillement en visitant les pièces de l’étage supérieur et en observant la cour intérieure. 

***

Tout aussitôt que je commence à prendre 
Dans le mol lit le repos désiré, 
Mon triste esprit, hors de moi retiré, 
S’en va vers toi incontinent se rendre. 

Lors m’est avis que dedans mon sein tendre 
Je tiens le bien où j’ai tant aspiré, 
Et pour lequel j’ai si haut soupiré 
Que de sanglots ai souvent cuidé fendre. 

Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse! 
Plaisant repos plein de tanquillité, 
Continuez toutes les nuits mon songe; 

Et si jamais ma pauvre âme amoureuse 
Ne doit avoir de bien en vérité, 
Faites au moins qu’elle en ait en mensonge. 

Louise Labé, Sonnet IX 

***

Oui, c’est ici – ou dans un lieu comparable – que Louise Labé a dû vivre, aimer, dormir et rêver… 

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une salle au premier du côté de la rue Paufique 

photos prises à Lyon le 12 juillet

P comme Plutôt seront Rhône et Saône disjoints…

Plutôt seront Rhône et Saône disjoints

Plutôt seront Rhône et Saône disjoints, 
Que d’avec toi mon cœur se désassemble :
Plutôt seront l’un et l’autre mont joints, 
Qu’avecques nous aucun discord s’assemble :
Plutôt verrons et toi et moi ensemble 
Le Rhône aller contremont lentement, 
Saône monter très violentement, 
Que ce mien feu, tant soit peu, diminue, 
Ni que ma foi décroisse aucunement. 
Car ferme amour sans eux est plus que nue.

Maurice Scève (1501-1564)

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photo prise au musée des Confluences le 14 juillet

X c’est vraiment X

Les chansons sont si anciennes – pensez donc, de la musique de la Renaissance! – qu’elles en ont acquis un tel air de respectabilité qu’on peut se permettre de les chanter dans une église.

N’est-ce pas? 

Autour du podium installé dans la nef centrale, des têtes grisonnantes, quelques jeunes, chacun dans un silence religieux. Comme il se doit.

Puis vient le tour de Clément, celui qui précise qu’il n’est pas le pape. 

Le contre-ténor entonne le madrigal suivant:

Frisque et gaillard un jour entre cent mille
Je m’entremis de faire ample ouverture
Au cabinet d’une mignonne fille
Pour accomplir les œuvres de nature.
La fille me répond: Tel est mon appétit
Mais mon ami je crains qu’il ne soit trop petit.
Quand elle le sentit, s’écria: Notre Dame!
Et tôt dépêchez-vous car je me pâme!

La musique est ici: https://archive.org/stream/imslp-et-gaillard-clemens-non-papa-jacobus/PMLP146496-Clemens_Frisque_et_gaillard#page/n3/mode/2up

Stupeur et tremblements de rire

Madame a eu beaucoup de mal, à l’examen d’hier, vraiment beaucoup de mal à garder son sérieux.

Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour ne pas éclater de rire quand James, qui analysait l’Ode à Cassandre, a dit:

– Il lui a montré que la rose était affamée.

 école, élève, prof

Par contre, elle ne s’est pas gênée pour éclater de rire quand il a déclaré:

– Il veut dire qu’elle doit l’aimer maintenant qu’elle est jeune et belle parce qu’elle va vite devenir vieille et moche.

X c’est l’inconnu

Quelle ne fut pas la surprise de l’Adrienne, l’autre soir à un concert de musique de la Renaissance, d’entendre chanter ceci, composé par Thomas Crecquillon (première édition chez Susato à Anvers en 1543):

Dedens Tournay, ville jolie
Un jour passant mélancolie
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie damoiselle
Qui soit d’ici en Italie

(etc.)

La chanson est ici, au numéro 14: http://www.letsloop.com/artist/capilla-flamenca/song/dedens-tournay ou ici http://www.musicline.de/de/player_flash/8711801101033/0/13/50/product

Quelle ne fut pas la surprise de l’Adrienne d’y reconnaître tout de suite ce rondeau de son grand copain Clément Marot:

Dedans Paris, ville jolie,
Un jour, passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
A la plus gaie demoiselle
Qui soit d’ici en Italie.

D’honnêteté elle est saisie,
Et crois, selon ma fantaisie
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.

Je ne la vous nommerai mie,
Sinon que c’est ma grand’amie ;
Car l’alliance se fit telle
Par un doux baiser que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie
Dedans Paris.

Depuis, elle s’interroge…

Qui a décidé de remplacer Paris par Tournai? Et quand? Pourquoi? Et que se passe-t-il pour la rime en [i]?

***

Faut dire que c’était un petit comique, ce Crecquillon Langue tirée

Voyez par exemple sa chansonnette sur « Alix avoit mal aux dens »

Alix avait aux dents la male rage
et ne pouvait ce grand mal souffrir. 
Son amy vint, qui a peu de langage, 
incontinent la promit de guérir, 
disant : je sais tous les maulx que tu sens, 
rage d’amour passe le mal des dents.

Ou écoutez son gai berger Langue tirée

Ung gay bergier priait une bergiere
en luy faisant du jeu d’amours requeste, 
allez, dict elle, tirez vous arriere, 
vostre parler je trouve malhonneste, 
ne pensez pas que feroye tel default, 
par quoy, cessez faire telle priere, 

car tu n’as pas la lance qui me fault.

 

Vingt ou trente

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vendomois,
Plein de pensées vagabondes.
Plein d’un remords et d’un souci.
Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres, et aux ondes.

Première strophe de l’Ode XII de Ronsard, dans laquelle il s’agit de la fuite du temps (et par conséquent de la mort).

Mais pour moi, c’est toujours ce que je me récite, quand mon vert paradis me manque trop.

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 photo d’avril 2012

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/pierre_de_ronsard/quand_je_suis_vingt_ou_trente_mois.html

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X c’est l’inconnu(e)

Quand j’ai rencontré Maurice pour la première fois, j’avais 16 ans. J’ai tout de suite été folle de lui. Il m’écrivait des poèmes à l’ancienne. Il me disait des choses merveilleuses qui me mettaient des étoiles au cœur.

Je lisais et relisais ses écrits jusqu’à les avoir en mémoire. Je pourrais encore les réciter aujourd’hui…

Plus tôt seront Rhône et Saône disjoints
Que d’avec toi mon cœur se désassemble.

Car il était Lyonnais. C’était ce qu’on appelle un amour de vacances. Un amour de vacances qui a duré. Et qui, par la force des choses, est vite devenu un amour principalement épistolaire. C’était au temps où les amoureux s’écrivaient encore, avec de l’encre turquoise sur du beau papier.

Si loin sois-tu, toujours tu es présente…

Comment un cœur de seize ans aurait-il pu résister à de si belles paroles ?

Nous avons fini par nous écrire en dizains. D’abord par jeu, clin d’œil par-delà les mots. Puis par une émulation grandissante entre nous. Je voulais être digne de lui. Par exemple, pour déplacer un rendez-vous, je lui disais :

Je te promis au soir que, pour ce jour,
Je m’en irais à ton instance grande
Faire chez toi quelque peu de séjour
Mais il faudra que je me décommande.

Il était beaucoup plus âgé que moi. Alors bien sûr, il n’était pas seulement mon maître en versification. Il l’était en tout.

Le corps ravi, l’âme s’en émerveille
Du grand plaisir qui me vient entamer,
Me ravissant d’amour, qui tout éveille
Par ce seul bien, que nul ne peut blâmer.

Notre histoire d’amour vous intéresse ?

On en parle ici : http://wja-bots.actoranalysis.com/direct.php?ART=SceveGuillet1987

***

écrit pour les Croqueurs de mots n°128
avec la consigne suivante:

Par magie…ou en réalité…vous avez… connu… aimé…

Vous avez été le partenaire… le modèle…
Vécu dans l’univers d’un homme (ou d’une femme)  connu du siècle dernier… ou de celui d’avant..
Il  ou elle était… poète… philosophe… écrivain… cinéaste… acteur…peintre… politicien…ou…

  Vous, vous étiez sa muse, sa femme, son ami, son médecin… son mécène…
Nous serions  curieux de connaître les sentiments qui vous unissaient
Amitié… amour… jalousie… ou rancœur ?

 

***

Je demande humblement pardon à Pernette
d’avoir un peu trafiqué ses dizains
pour les besoins de la cause
Cool

Pour ma défense j’ajouterai qu’à 16 ans
j’étais véritablement si amoureuse
des dizains de Maurice
que j’en ai appris par coeur
Langue tirée

22! v’là les perles de juin

Madame tient absolument à donner à ses élèves de cinquième (la Première, en France) un petit aperçu de la poésie française. Sa grande joie, c’est d’en parler avec eux à l’examen oral.

Cette année, le dernier examen de juin était un examen de français pour ceux qui suivent la filière maths fortes et sciences.

Sur les 27 élèves, quelques garçons avaient prévenu Madame dès le premier cours que le français, ce n’est pas leur truc, et que la poésie, c’est beaucoup trop compliqué.

Cependant, Madame a persisté et s’est entretenue avec eux des beautés de l’Ode à Cassandre, d’Heureux qui comme Ulysse, du Dormeur du val et de quelques autres dont il ne sera pas question ici.

Parfois, Madame pense poser une question facile, d’autant plus que les élèves ont le texte sous les yeux:

– Comment s’appelle le village de Du Bellay?
– Ulysse!

Un autre commente Rimbaud:

– Ce n’est pas normal!
– Ah non?
– Non, ce n’est pas normal, parce que c’est la guerre et il dort!
– On n’a pas le droit de dormir quand c’est la guerre?
– Non!

Il y a aussi eu deux spécialistes de Ronsard:

– Il fait des comparaisons. Il compare sa robe avec le soleil.
– Tu vois ça à quel vers?
– On le voit à « sa robe de pourpre au soleil »

et de la Renaissance:

– C’est un poème de la Renaissance!
– A quoi tu le vois, que c’est de la Renaissance?
– Parce qu’il y a beaucoup d’adjectifs. On exagère, je pense.

Ce dernier est le plus grand fan du festival Tomorrowland. Où bien sûr rien n’est exagéré, puisqu’on n’est pas dans la Renaissance Langue tirée

http://www.tomorrowland.com/en/2013

Mais qu’on se rassure, les 23 autres ont dit des choses très belles et très sensées.

Madame est contente Cool

***

A l’examen d’écoute, la plus belle perle est celle-ci:

– Il essaie des tracteurs.

C’était une interview d’Omar Sy dans laquelle il disait:

– J’essaie d’être acteur.