Stupeur et tremblements de 1989

roumanie

Quand Valentin est né, en 1968, dit Violeta en déposant l’aspic de légumes sur la table, il y avait toutes les confiseries qu’on voulait, dans les magasins. Lui, comme bébé, a été élevé au sucre, pour ainsi dire. Mais à la naissance de Gabriela, en 1976, c’était fini: il n’y avait plus rien! Rien du tout! Des cartons vides, des queues interminables, des rivalités pour un coupon de mauvais tissu…

L’aspic est trop volumineux pour la lame du couteau qu’elle y enfonce en essayant de faire le moins de dégâts possible. C’est sa pièce maîtresse, son frisson gastronomique en jaune, rouge et vert.

– Dommage, dit-elle, qu’il n’y ait pas de légumes bleus, ça aurait fait notre drapeau national.

Autour de la table, tout le monde sourit aimablement à cette manifestation de fierté nationale.

– Surtout qu’il y a déjà le trou au milieu, dit Marie.

Ce trou au milieu, c’est leur fierté. D’abord celle de Valentin, qui armé d’un brassard tricolore a défié, ainsi qu’un millier d’autres habitants de leur ville, les quelques tirs comminatoires sur la place de l’hôtel de ville et quelques brandons de violence orchestrée ici et là. Gloire fugace, il est vrai. Depuis les événements, les politiciens du régime honni se sont refait une virginité, et on dirait bien qu’on va faire du neuf avec du vieux.

– Notre pays a beaucoup de richesses, dit Violeta. Les années d’abondance vont revenir.

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texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 carton 2 fugace 3 manifestation 4 vert 5 comminatoire 6 aspic 7 frisson 8 orchidée 9 bébé 10 brandon 11 lame 12 rivalité et le 13e pour le thème: confiserie – le lecteur perspicace aura remarqué l’absence d’orchidées 🙂

G comme Girls!

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– Combien, ces danseuses? demande la vieille dame d’un air hautain.

Le prix énoncé ne semble pas l’émouvoir. Il s’agit pourtant d’une somme qui permettrait largement d’acquérir et de meubler quatre ou cinq maisons comme celle de l’Adrienne, une pour chaque Girl, en quelque sorte.

L’oeuvre n’est pas datée de manière précise, on estime qu’elle a été réalisée vers 1930. Par un spécialiste du genre, un artiste d’origine roumaine dont l’Adrienne n’avait jamais entendu parler, Demetre (Dumitru, en roumain) Chiparus (1886-1947).

On pourrait objecter que toutes ses danseuses – celles de la photo mais aussi les autres – se ressemblent. Qu’il est répétitif.

Mais il n’empêche que ces statuettes dégagent beaucoup de charme. Et que si elles ne coûtaient pas quatre ou cinq maisons, on les verrait bien sur le meuble de grand-mère Adrienne. Vu qu’il date de la même époque.

Ou sur le manteau de cheminée. Made in 1922 🙂

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photo prise à la Brafa le 2 février 2019, Les Girls, Demetre Chiparus.

T comme trouille

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[…] Sarah avait pris les billets, avion direct pour Bandar Abbas par une nouvelle compagnie au nom chantant d’Aria Air, dans un magnifique Iliouchine de trente ans d’âge réformé par Aeroflot où tout était encore écrit en russe – je lui en ai voulu, quelle idée, des économies de bouts de chandelles, tes économies, tu me la copieras, tu me copieras cent fois « Je ne voyagerai plus jamais dans des compagnies loufoques utilisant de la technologie soviétique », elle riait, mes sueurs froides la faisaient rire, j’ai eu une trouille bleue au décollage, l’engin vibrait tout ce qu’il pouvait comme s’il allait se disloquer sur place. Mais non. Pendant les heures de vol j’ai été très attentif aux bruits ambiants. J’ai eu de nouveau une belle suée quand ce fer à repasser a fini par se poser, aussi légèrement qu’une dinde sur sa paille.

Mathias Enard, Boussole, éd. Babel 2017, p.263.

J’ai beaucoup ri en lisant ce passage, parce que j’ai eu exactement la même « trouille bleue » en décembre 1991, avec le même genre de vieil avion russe qui circulait pour une compagnie roumaine entre Bruxelles et Bucarest.

Oui, « l’engin vibrait » et pas seulement au décollage…

Je n’ai cessé de garder l’œil fixé sur l’aile visible à ma gauche et où, me semblait-il, il manquait quelques vis. Je m’attendais à ce que des plaques de métal en tombent en plein vol 😉 

J’ai été moi aussi « très attentive aux bruits ambiants », avec « de belles suées » jusqu’à l’arrêt complet sur le tarmac dans la nuit de l’hiver roumain. Me demandant si le même miracle allait vouloir s’accomplir pour le voyage du retour vers Bruxelles.

L’amie Violeta, à qui je confiais mes craintes, m’a rassurée en me vantant la qualité inégalable des pilotes roumains 🙂 

Je ne sais pourquoi ça me faisait penser à cet ami de mon grand-père qui, dans un camp de concentration nazi, a été opéré d’urgence par un autre prisonnier, qui était médecin. A l’aide d’une boite à sardines.

source de la photo et info sur le site de l’éditeur.

R comme Roumanie

Je découvre quelques textes qu’Emmanuel Carrère a écrits et publiés en juin 1990, suite à un voyage dans la Roumanie de l’immédiat après Ceaușescu. 

J’y retrouve tous les éléments qui nous avaient frappés nous aussi cet été-là: un « marécage de mensonges, de rodomontades, de calomnies croisées », la « pénurie et le goût cendreux des jours ». Le Front de Salut national « que tout le monde déteste » alors que son président « a été massivement élu » et la responsabilité de cette élection « rejetée sur une population stupide et aliénée. » 

La peur que cette population « se contente de peu et sacrifiera volontiers l’ombre de la démocratie à la proie plus tangible de quelques concessions matérielles, un peu de viande et d’essence » car c’est en effet ce à quoi les gens aspirent le plus, un peu de bien-être matériel. 

Et la peur des mineurs, venus tout casser et taper du manifestant à la barre de fer. 

La peur que « la masse, décervelée depuis quarante ans et entretenue dans cet état par la télévision, continuera d’accepter sans rechigner le régime du parti unique ». 

L’amère plaisanterie selon laquelle la Roumanie « est le seul pays dans l’histoire à avoir librement élu des communistes. » 

Le sentiment diffus que le pays pourrait facilement glisser vers un nationalisme orthodoxe et xénophobe. Comme le disait ouvertement une religieuse rencontrée au monastère d’Agapia (en Bucovine), pour qui la Roumanie se devait de récupérer la Bessarabie et être un pays avec une seule langue et une seule religion. 

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photo prise au monastère d’Agapia en juillet 1990 

pendant que la religieuse pérorait sur une Grande Roumanie (România Mare) avec une religia şi limbă uniques, un très vieux représentant de cette « masse décervelée depuis quarante ans » était en train de millimétrer le gazon à l’aide de ciseaux. 

Les extraits cités d’Emmanuel Carrère viennent de « Il est avantageux d’avoir où aller« , paru chez POL en 2016.

C comme choc culturel

C’est quoi, un choc culturel ? 

L’Adrienne, à l’époque, je me demande si elle connaissait ce mot. Mais depuis, elle connaît la sensation. 

Le choc culturel, c’est arriver dans un pays qui, bien qu’il soit de l’Europe géographique, ressemble plus à l’idée qu’on se fait du Tiers monde. Peu ou pas d’asphalte ou d’éclairage sur les routes, des maisons basses, décrépites, avec des toits de tôle. 

C’est être entouré d’enfants dépenaillés qui tendent la main, partout où on s’arrête. C’est constater qu’il n’y a pas de commerces indépendants, uniquement de rares points de vente où les gens font la queue. Pour un pain mou et sans goût ou un paquet de cigarettes. C’est le marché noir et la débrouille. Les « réseaux sociaux » de l’entraide et de l’échange: le copain d’un copain, d’un cousin, d’un copain d’un cousin, fournit la ţuică, les tomates, un bout de tissu, qu’on lui revaudra par un autre bien ou service rendu. 

C’est l’eau courante qui est coupée la majeure partie de la journée. Alors quand il y en a, on remplit la baignoire, quelques seaux. Pour pouvoir verser un peu d’eau dans la cuvette des toilettes… geste dérisoire. 

C’est le gaz qui est coupé parfois, sans crier gare. Tant pis pour vous si vous avez un plat au four ou une soupe sur le feu. 

C’est le manque. Le manque de tout ce qui paraît pourtant tellement évident, comme le papier ou les stylos à bille, le sucre ou les pommes de terre. Les fruits frais. 

C’est faire la queue pendant des heures à une pompe à essence. Chacun éteint son moteur et on pousse les voitures à la main, centimètre par centimètre. 

Vous pensez bien que l’Homme, l’Adrienne et Chien Parfait, dans leur mobile home (ou camping-car) ne passaient pas inaperçus dans un pays où on ne voyait que de vieilles Dacia: à chaque arrêt, ils créaient l’attroupement. 

C’est l’aspect de ce voyage que l’Adrienne a le moins aimé… au bout de quelques jours, elle n’avait plus aucun stylo, crayon, carnet, plus rien à offrir. 

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15 juillet 1990
les queues pour l’essence sous 40° C

B comme balade en ville

Le café et la confiture avalés, on emmène l’Homme et l’Adrienne pour une première balade en ville. Seul le chien est déjà parfaitement à l’aise avec tout le monde et tire la gamine au bout de sa laisse. 

– On va vous montrer le marché, dit Violeta. 

On arrive en effet à des étals surmontés d’une grande verrière. Des vitres sont cassées, la peinture écaillée, tout est sale, la rouille attaque le métal mais l’ensemble a dû être fort beau, quelques décennies plus tôt. 

La verrière est complètement vide, à l’exception d’une vieille femme avec un fichu sur la tête, assise sur le sol devant une cagette contenant une carotte et un oignon. 

Une carotte et un oignon. 

L’Adrienne n’a pas osé prendre de photo mais ça ne fait rien : l’image est gravée en elle. 

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13 juillet 1990

Adrienne et Mamaie

C’est une petite vieille dame toute menue, toute voûtée, toute souriante. C’est Mamaie, la maman de Violeta. Entre l’Adrienne et cette petite grand-mère, c’est le coup de foudre, l’amour pour la vie. Mamaie lui tient le bras, lui fait la conversation, lui raconte sa nostalgie. 

Autrefois, mot magique ! 

Autrefois… Avant le communisme, avant la guerre, avant les destructions, les restrictions, les pénuries… 

Autrefois, raconte Mamaie, son mari et elle avaient une jolie maison entourée d’un jardin plein de fleurs et d’arbres fruitiers. 

Démolie, la jolie maison, rasé, le beau jardin, pour y construire des blocs de béton. 

Autrefois, raconte Mamaie, nous avions un roi, nous aussi. 

Mamaie connaît son Gotha sur le bout des doigts, en tout cas celui d’avant-guerre. Ah ! qu’il était beau, le roi Mihai, qu’elle était belle et digne, sa mère Elena, quel malheur le communisme ! Les Hohenzollern-Sigmaringen, les Saxe-Cobourg-Gotha, tu vois, dit-elle, nous sommes de la même famille que ton roi Baudouin. 

Peu de mots – le français de Mamaie date des années 30 – beaucoup de gestes, quelques larmes et de gros câlins, Mamaie et l’Adrienne se comprennent parfaitement. 

– Plus jamais, dit Mamaie, plus jamais je n’ai mangé de bons abricots comme celui de l’arbre de notre jardin d’autrefois. 

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assise à gauche, à l’avant-plan, petite Mamaie (prononcer Mama-yé) 
debout, Violeta, assis dans le fauteuil, son fils (22 ans) 
les lunettes et la queue de cheval sont à l’Adrienne