C comme Celtes

casque celte

– Ce casque, raconte le responsable de l’expo, trônait sur le bureau du directeur du musée, à Bucarest. Et ceci, lui ai-je demandé, on pourrait l’avoir, pour notre expo? – Ça pourrait se discuter, a répondu le directeur.

Et en effet, ça s’est discuté: en échange de ce prêt, la Belgique (le musée gallo-romain de Tongres, in casu) va offrir à la Roumanie une restauration pour ce bel objet, unique en son genre, et qui en a bien besoin. Ce bleu que vous voyez, c’est une sorte de plastique (plexiglas) sur lequel on a collé les fragments métalliques bien abîmés.

Ce casque de fer et de bronze fait partie du mobilier funéraire de la tombe du « guerrier de Ciumești », en Transylvanie, la région où la plupart des Celtes se sont installés entre 320 et 175 avant notre ère.

Il est surmonté d’un faucon dont les ailes peuvent bouger: si le guerrier marche, elles se soulèveront et s’abaisseront, comme il sied à des ailes d’oiseau. On peut voir le mécanismes des charnières.

Dans la tombe, parmi les autres objets, il y avait la cotte de maille, une invention celte, et des jambières de belle taille, qui permettent d’évaluer que l’homme qui les a portées mesurait entre 1,80 et 1,90 m. Si on y ajoute la hauteur du casque, il devait être une apparition assez impressionnante 😉

C’est d’ailleurs ce qu’affirme Diodore de Sicile, un contemporain de Jules César et d’Auguste, dans le livre V de sa Bibliothèque historique:

Κράνη δὲ χαλκᾶ περιτίθενται μεγάλας ἐξοχὰς ἐξ ἑαυτῶν ἔχοντα καὶ παμμεγέθη φαντασίαν ἐπιφέροντα τοῖς χρωμένοις, ὧν τοῖς μὲν πρόσκειται συμφυῆ κέρατα, τοῖς δὲ ὀρνέων ἢ τετραπόδων ζῴων ἐκτετυπωμέναι προτομαί.

Leurs casques d’airain sont garnis de grandes saillies et donnent à ceux qui les portent un aspect tout fantastique. A quelques-uns de ces casques sont fixées des cornes, et à d’autres des figures en relief d’oiseaux ou de quadrupèdes.

source de l’image ici et lire tout Diodore ici.

B comme batraciens

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Dans son dialogue de Phaedon, Platon fait dire à Socrate « je suis persuadé que la terre est au milieu du ciel et de forme sphérique, elle n’a besoin ni de l’air, ni d’aucun autre appui pour s’empêcher de tomber, mais que le ciel même, qui l’environne également, et son propre équilibre suffisent pour le soutenir ; […] De plus, je suis convaincu que la terre est fort grande, et que nous n’en habitons que cette petite partie qui s’étend depuis le Phase jusqu’aux colonnes d’Hercule, répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour de marais : et je suis convaincu qu’il y a plusieurs autres peuples qui habitent d’autres parties semblables […] »

Pour ceux que ça intéresse, on peut lire tout le Phaedon ici.

Le Phase se trouve à l’est de la mer Noire et les Colonnes d’Hercule à l’ouest de la Méditerranée.

Les statuettes (photo prise à Tongres) de type « Tanagra » viennent de Kallatis et Istros, actuellement territoire roumain au bord de la mer Noire, anciennes colonies grecques, comme on l’apprend à l’expo Dacia Felix, en ce moment à Tongres. 

Ce qui m’a amusée, c’est cet ancêtre de notre mot ‘batracien’ βατράχους et l’image de nos activités humaines tout autour des mers, comme des fourmis et des grenouilles: 

 τι τοίνυν, ἔφη, πάμμεγά τι εἶναι αὐτό, καὶ ἡμᾶς οἰκεῖν τοὺς μέχρι Ἡρακλείων στηλῶν ἀπὸ Φάσιδος ἐν σμικρῷ τινι μορίῳ, ὥσπερ περὶ τέλμα μύρμηκας ἢ βατράχους περὶ τὴν θάλατταν οἰκοῦντας

Stupeur et tremblements de 1989

roumanie

Quand Valentin est né, en 1968, dit Violeta en déposant l’aspic de légumes sur la table, il y avait toutes les confiseries qu’on voulait, dans les magasins. Lui, comme bébé, a été élevé au sucre, pour ainsi dire. Mais à la naissance de Gabriela, en 1976, c’était fini: il n’y avait plus rien! Rien du tout! Des cartons vides, des queues interminables, des rivalités pour un coupon de mauvais tissu…

L’aspic est trop volumineux pour la lame du couteau qu’elle y enfonce en essayant de faire le moins de dégâts possible. C’est sa pièce maîtresse, son frisson gastronomique en jaune, rouge et vert.

– Dommage, dit-elle, qu’il n’y ait pas de légumes bleus, ça aurait fait notre drapeau national.

Autour de la table, tout le monde sourit aimablement à cette manifestation de fierté nationale.

– Surtout qu’il y a déjà le trou au milieu, dit Marie.

Ce trou au milieu, c’est leur fierté. D’abord celle de Valentin, qui armé d’un brassard tricolore a défié, ainsi qu’un millier d’autres habitants de leur ville, les quelques tirs comminatoires sur la place de l’hôtel de ville et quelques brandons de violence orchestrée ici et là. Gloire fugace, il est vrai. Depuis les événements, les politiciens du régime honni se sont refait une virginité, et on dirait bien qu’on va faire du neuf avec du vieux.

– Notre pays a beaucoup de richesses, dit Violeta. Les années d’abondance vont revenir.

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texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 carton 2 fugace 3 manifestation 4 vert 5 comminatoire 6 aspic 7 frisson 8 orchidée 9 bébé 10 brandon 11 lame 12 rivalité et le 13e pour le thème: confiserie – le lecteur perspicace aura remarqué l’absence d’orchidées 🙂

G comme Girls!

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– Combien, ces danseuses? demande la vieille dame d’un air hautain.

Le prix énoncé ne semble pas l’émouvoir. Il s’agit pourtant d’une somme qui permettrait largement d’acquérir et de meubler quatre ou cinq maisons comme celle de l’Adrienne, une pour chaque Girl, en quelque sorte.

L’oeuvre n’est pas datée de manière précise, on estime qu’elle a été réalisée vers 1930. Par un spécialiste du genre, un artiste d’origine roumaine dont l’Adrienne n’avait jamais entendu parler, Demetre (Dumitru, en roumain) Chiparus (1886-1947).

On pourrait objecter que toutes ses danseuses – celles de la photo mais aussi les autres – se ressemblent. Qu’il est répétitif.

Mais il n’empêche que ces statuettes dégagent beaucoup de charme. Et que si elles ne coûtaient pas quatre ou cinq maisons, on les verrait bien sur le meuble de grand-mère Adrienne. Vu qu’il date de la même époque.

Ou sur le manteau de cheminée. Made in 1922 🙂

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photo prise à la Brafa le 2 février 2019, Les Girls, Demetre Chiparus.

T comme trouille

boussole

[…] Sarah avait pris les billets, avion direct pour Bandar Abbas par une nouvelle compagnie au nom chantant d’Aria Air, dans un magnifique Iliouchine de trente ans d’âge réformé par Aeroflot où tout était encore écrit en russe – je lui en ai voulu, quelle idée, des économies de bouts de chandelles, tes économies, tu me la copieras, tu me copieras cent fois « Je ne voyagerai plus jamais dans des compagnies loufoques utilisant de la technologie soviétique », elle riait, mes sueurs froides la faisaient rire, j’ai eu une trouille bleue au décollage, l’engin vibrait tout ce qu’il pouvait comme s’il allait se disloquer sur place. Mais non. Pendant les heures de vol j’ai été très attentif aux bruits ambiants. J’ai eu de nouveau une belle suée quand ce fer à repasser a fini par se poser, aussi légèrement qu’une dinde sur sa paille.

Mathias Enard, Boussole, éd. Babel 2017, p.263.

J’ai beaucoup ri en lisant ce passage, parce que j’ai eu exactement la même « trouille bleue » en décembre 1991, avec le même genre de vieil avion russe qui circulait pour une compagnie roumaine entre Bruxelles et Bucarest.

Oui, « l’engin vibrait » et pas seulement au décollage…

Je n’ai cessé de garder l’œil fixé sur l’aile visible à ma gauche et où, me semblait-il, il manquait quelques vis. Je m’attendais à ce que des plaques de métal en tombent en plein vol 😉 

J’ai été moi aussi « très attentive aux bruits ambiants », avec « de belles suées » jusqu’à l’arrêt complet sur le tarmac dans la nuit de l’hiver roumain. Me demandant si le même miracle allait vouloir s’accomplir pour le voyage du retour vers Bruxelles.

L’amie Violeta, à qui je confiais mes craintes, m’a rassurée en me vantant la qualité inégalable des pilotes roumains 🙂 

Je ne sais pourquoi ça me faisait penser à cet ami de mon grand-père qui, dans un camp de concentration nazi, a été opéré d’urgence par un autre prisonnier, qui était médecin. A l’aide d’une boite à sardines.

source de la photo et info sur le site de l’éditeur.

R comme Roumanie

Je découvre quelques textes qu’Emmanuel Carrère a écrits et publiés en juin 1990, suite à un voyage dans la Roumanie de l’immédiat après Ceaușescu. 

J’y retrouve tous les éléments qui nous avaient frappés nous aussi cet été-là: un « marécage de mensonges, de rodomontades, de calomnies croisées », la « pénurie et le goût cendreux des jours ». Le Front de Salut national « que tout le monde déteste » alors que son président « a été massivement élu » et la responsabilité de cette élection « rejetée sur une population stupide et aliénée. » 

La peur que cette population « se contente de peu et sacrifiera volontiers l’ombre de la démocratie à la proie plus tangible de quelques concessions matérielles, un peu de viande et d’essence » car c’est en effet ce à quoi les gens aspirent le plus, un peu de bien-être matériel. 

Et la peur des mineurs, venus tout casser et taper du manifestant à la barre de fer. 

La peur que « la masse, décervelée depuis quarante ans et entretenue dans cet état par la télévision, continuera d’accepter sans rechigner le régime du parti unique ». 

L’amère plaisanterie selon laquelle la Roumanie « est le seul pays dans l’histoire à avoir librement élu des communistes. » 

Le sentiment diffus que le pays pourrait facilement glisser vers un nationalisme orthodoxe et xénophobe. Comme le disait ouvertement une religieuse rencontrée au monastère d’Agapia (en Bucovine), pour qui la Roumanie se devait de récupérer la Bessarabie et être un pays avec une seule langue et une seule religion. 

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photo prise au monastère d’Agapia en juillet 1990 

pendant que la religieuse pérorait sur une Grande Roumanie (România Mare) avec une religia şi limbă uniques, un très vieux représentant de cette « masse décervelée depuis quarante ans » était en train de millimétrer le gazon à l’aide de ciseaux. 

Les extraits cités d’Emmanuel Carrère viennent de « Il est avantageux d’avoir où aller« , paru chez POL en 2016.