Adrienne et Mamaie

C’est une petite vieille dame toute menue, toute voûtée, toute souriante. C’est Mamaie, la maman de Violeta. Entre l’Adrienne et cette petite grand-mère, c’est le coup de foudre, l’amour pour la vie. Mamaie lui tient le bras, lui fait la conversation, lui raconte sa nostalgie. 

Autrefois, mot magique ! 

Autrefois… Avant le communisme, avant la guerre, avant les destructions, les restrictions, les pénuries… 

Autrefois, raconte Mamaie, son mari et elle avaient une jolie maison entourée d’un jardin plein de fleurs et d’arbres fruitiers. 

Démolie, la jolie maison, rasé, le beau jardin, pour y construire des blocs de béton. 

Autrefois, raconte Mamaie, nous avions un roi, nous aussi. 

Mamaie connaît son Gotha sur le bout des doigts, en tout cas celui d’avant-guerre. Ah ! qu’il était beau, le roi Mihai, qu’elle était belle et digne, sa mère Elena, quel malheur le communisme ! Les Hohenzollern-Sigmaringen, les Saxe-Cobourg-Gotha, tu vois, dit-elle, nous sommes de la même famille que ton roi Baudouin. 

Peu de mots – le français de Mamaie date des années 30 – beaucoup de gestes, quelques larmes et de gros câlins, Mamaie et l’Adrienne se comprennent parfaitement. 

– Plus jamais, dit Mamaie, plus jamais je n’ai mangé de bons abricots comme celui de l’arbre de notre jardin d’autrefois. 

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assise à gauche, à l’avant-plan, petite Mamaie (prononcer Mama-yé) 
debout, Violeta, assis dans le fauteuil, son fils (22 ans) 
les lunettes et la queue de cheval sont à l’Adrienne

Première expérience

Les présentations faites, l’Homme et l’Adrienne continuent de sentir peser sur eux les quatre regards observateurs. L’obstacle de la langue installe un certain silence. L’émotion fait perdre à Violeta le peu de français qu’elle connaît. Son mari ne parle que le roumain, son fils un peu d’anglais et la petite est trop intimidée pour ouvrir la bouche. 

L’Adrienne est dans le même cas : ses rudiments de roumain semblent s’être presque tous évaporés et il est encore un peu tôt dans la journée pour sortir un « noapte bună », seule formule dont elle se souvienne avec précision

Violeta disparaît dans sa cuisine suivie de sa fille et revient avec deux tasses de café et deux soucoupes dans lesquelles elle a déposé un peu de confiture maison.

On n’est pas dans un pays où la ménagère qui reçoit une visite n’a qu’à ouvrir son placard à provisions pour en sortir un paquet de chocolat ou de biscuits. Ici, on le verra dès le premier jour, ici il n’y a rien. Rien que la débrouille. 

– Vous aimez ? s’enquiert Violeta. C’est du café turc. 

L’Homme et l’Adrienne le trouvent horrible. 

– C’est très différent de ce qu’on connaît, dit l’Adrienne, qui à l’époque ne buvait jamais de café. 

Le café turc de Violeta, c’est du café moulu qu’on fait bouillir plusieurs minutes dans un poêlon, puis on le verse dans les tasses en essayant de ne pas transvaser trop de marc. Mission impossible et breuvage très amer. Dans le pays de l’Adrienne, la température de l’eau pour le café est une chose à tenir bien à l’œil : « café bouillu, café foutu ! » 

– On fera notre café nous-mêmes, glisse l’Homme à l’Adrienne. 

X c’est l’inconnu

Qu’il soit permis à l’Adrienne de rappeler à la jeunesse une autre réalité de l’époque : dès qu’on avait quitté la maison, on y laissait en même temps la possibilité d’être joint au téléphone, les seuls appareils étant fixes. 

Début juillet, l’Homme, l’Adrienne et le Chien Parfait ont donc quitté leur verte campagne, traversé la Belgique et l’Allemagne, passé deux jours en Autriche, traversé la Hongrie, passé encore un jour à Eger et une nuit à Tiszafüred avant d’entrer en territoire roumain. 

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au camping de Tiszafüred 
chien parfait posant comme on le lui a ordonné 

kiss 

(ici la narratrice fait une pause, l’émotion est trop forte, les souvenirs affluent, les images sont encore si vivaces et pourtant il n’y a dans l’album qu’elle est allée chercher au grenier aucune photo de tout ce trajet entre la frontière hongroise et le sud de la Roumanie : 374 mémorables kilomètres sur des routes plus ou moins asphaltées, où passent aussi des charrettes tirées par des mulets, des charrettes à bras, des troupeaux de canards, des oies, des chèvres, des moutons, des chiens vagabonds… et où jouent des enfants

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route menant au village où Violeta enseignait à l’époque 

Tout ça pour vous dire que sans téléphone portable, sans GPS, sans rien, il a fallu trouver la bonne rue dans une ville de 300 000 habitants, trouver le bloc H3 parmi des dizaines d’autres blocs, tous semblables, trouver l’escalier C, et enfin la porte de l’appartement de Violeta. 

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bloc H3 escalier C 

L’Adrienne sonne. Une gamine vient ouvrir. Referme aussitôt la porte. On l’entend courir et crier dans le couloir.

L’Adrienne et l’Homme se regardent : se seraient-ils trompés d’appartement ? Aucun nom n’est indiqué sur la sonnette. Puis la porte s’ouvre de nouveau et malgré la mauvaise qualité de la photo qu’elle a envoyée dans un de ses courriers, on reconnaît Violeta :

– C’est vous ? dit-elle. C’est vraiment vous ? Vous êtes vraiment venus de si loin pour nous voir ?

V comme vorbesc româneste

L’Adrienne s’est acheté un Assimil® pour bien préparer le voyage et a potassé ses rudiments de « roumain sans peine », soir après soir.

Les problèmes commencent dès la leçon numéro 1 : vorbesc româneste, je parle le roumain. L’accent circonflexe sur le a indique qu’il faut le prononcer « du fond de la gorge, comme un i sourd » explique-t-on à la page V de l’introduction. Jamais l’Adrienne n’a réussi à bien le dire, ne sachant ni comment ni où le former exactement.

Bref, au bout d’une semaine de labeur, elle sait demander « ce mai faci » (prononcer tché maille fatch, comment vas-tu?) et répondre « foarte bine, mulțumesc » (prononcer faux Arte biné moult sous mesque, très bien merci), elle sait conjuguer avoir et être au présent, compter jusqu’à vingt et sortir quelques formules toutes faites.

Elle se rend bien compte que ça ne l’avancera pas beaucoup dans la vraie vie roumaine mais au moins elle sait dire merci… et j’ai soif : Mi-e sete ! 

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le voici, édition 1989 

cool 

la petite phrase « vorbesc româneste » a finalement été fort utile à l’Adrienne, mais à la forme négative « nu vorbesc româneste », le jour où trois garçons sont entrés dans son mobile home (pendant que l’Homme était parti faire pipi dans la nature) et qu’ils voulaient lui acheter le jean qu’elle portait! 

 

U comme urare, urari

Il ne leur a pas fallu longtemps, à Violeta et à l’Adrienne, pour se découvrir simultanément l’envie de se rencontrer. Une envie et un besoin si forts qu’il a été décidé de l’organiser pour cet été-là, celui de 1990, celui de tous les espoirs, le premier été après la chute du Geniu Carpaților. 

L’Homme et l’Adrienne ont loué un mobile home (ou camping-car, pour les Français), acheté des cartes routières d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie, de Roumanie et de Yougoslavie – pour certaines, il a fallu se rendre à la capitale dans un magasin spécialisé – et décidé du parcours : pour l’aller, ce serait avec arrêt et visite de l’abbaye de Melk, du château de Schönbrunn, des vignobles et des monuments baroques d’Eger et pour le retour, Golubac, Smederevo, Manasija, d’impressionnantes forteresses médiévales le long du Danube côté yougoslave

Entre les deux, une dizaine de jours de découverte de la Roumanie avec Violeta et sa famille. 

Au fil des semaines, le projet prenait corps, se peaufinait et l’excitation un peu nerveuse devant ce grand inconnu augmentait. 

T comme traiasca internetul (bis)

Jeunes gens qui passez par ici, si vous y passez, vous n’avez peut-être pas connu cette époque où, si on voulait garder le contact avec un ami lointain, il fallait faire confiance à un bout de papier, y coller un timbre, y inscrire une adresse, l’écouter tomber dans une boîte – rouge chez nous, jaune en France – puis espérer que toute la chaîne des différents services postaux ferait infailliblement son travail. 

Vous n’avez peut-être pas connu cette inquiétude qui saisit l’expéditeur dès le début : l’adresse est-elle suffisamment lisible ? l’enveloppe ne sera-t-elle pas malencontreusement détrempée, l’encre effacée ? ne sera-t-elle pas perdue, quelque part sur sa longue route ? 

Vous n’avez peut-être pas connu non plus l’excitation de l’attente ni la joie de découvrir, parfois deux ou trois semaines plus tard, une réponse à votre lettre. Parfois il était heureux que vous ayez gardé votre brouillon – car oui, on faisait d’abord un brouillon, qu’on relisait plusieurs fois, qu’on retravaillait, où on pesait chaque mot – brouillon qui vous permettait de vous rappeler quelles questions vous aviez posées, quelles anecdotes vous aviez racontées, trois semaines plus tôt. 

*** 

Dans la correspondance avec Violeta, il est vite apparu un problème: certaines lettres ne lui parvenaient pas. La machine à rumeurs disait que d’indélicats membres de la longue chaîne reliant l’expéditrice à la réceptionnaire ouvraient les lettres venant de l’étranger, dans l’espoir d’y trouver des billets de banque. 

Dès lors, l’Adrienne n’a plus jamais cacheté ses missives, qui sont toutes arrivées sans encombres. 

 

22 rencontres (16)

Était-ce déjà le printemps, quand la lettre est arrivée ? Non, probablement pas. 

Une enveloppe qui ne ressemblait à aucune autre, à commencer par la texture du papier. Et sa couleur. 

L’écriture aussi était différente

L’enveloppe venait de Roumanie et ne portait que cette seule inscription : « Aux enfants de l’école de X***, Belgique » 

Par quel miraculeux hasard était-elle arrivée dans le casier de l’Adrienne ? Dans la boîte aux lettres de son école ?
Il y avait une dizaine d’autres adresses où elle aurait pu être délivrée : écoles maternelles, primaires, secondaires… Pourquoi la sienne ?
Et dans la sienne, des tas d’autres casiers, d’autres profs, d’autres collègues de
français langue étrangère. Pourquoi celui de l’Adrienne ? 

A l’intérieur, une lettre : un message vibrant d’espoir et d’ouverture sur le monde, que l’Adrienne a lu avec émotion à toutes ses classes. 

C’est ainsi qu’a débuté son histoire d’amour avec ce pays et ses habitants. 

C’est ainsi qu’elle a fait la connaissance de Violeta, de son mari, de ses enfants, de sa maman, de sa famille, de ses amies, de ses collègues, des amis de ses enfants. 

Une rencontre cruciale et une amitié pour la vie. 

*** 

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une des classes de l’école où Violeta enseignait à l’époque