B comme beaux jours

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Deux éléments conjugués ont fait que les lectures avec l’association quart monde ont pu reprendre: l’assouplissement des mesures le 9 mai dernier et le temps estival, puisque les lectures doivent avoir lieu en plein air. Avec dix personnes maximum.

Au deuxième rendez-vous du petit groupe, c’est Nadine qui avait choisi le texte, une nouvelle de Tchekhov, Le Pari.

Comme il s’agissait de lecture, le choix du poème pour clore l’avant-midi était celui-ci:

Onvervreemdbaar

Dit wordt ons niet ontnomen: lezen
en ademloos het blad omslaan,
ver van de dagelijksheid vandaan.
Die lezen mogen eenzaam wezen.

Zij waren het van kind af aan.

Hen wenkt een wereld waar de groten,
de tijdelozen, voortbestaan.
Tot wie wij kleinen mogen gaan;
de enigen die ons nooit verstoten.

Ida Gerhardt, in Verzamelde gedichten, Amsterdam, Athenaeum-Polak & Van Gennep, 1980

Inaliénable

Ceci ne nous sera pas ôté: lire
et tourner la page en retenant son souffle,
loin du quotidien.
Le lecteur peut être solitaire.

Il l’est depuis l’enfance.

Un monde lui fait signe où les grands,
les immortels, survivent.
Que nous, petits, pouvons atteindre;
les seuls qui ne nous rejettent jamais.

(traduction de l’Adrienne)

R comme railleries

Enquête sur l’Académie française / Revue Europe - Idées - France Culture

Railler l’Académie française est un sport auquel la France s’adonne depuis la création de cette immortelle institution et si vous voulez en lire un bel exemple, cliquez donc sur celui-ci, publié dans l’Express en 2012.

En littérature aussi on en trouve de nombreux exemples – rappelez-vous ce passage de Cyrano de Bergerac – et cela donne toujours une une petite note humoristique.

Comme dans Le Testament français d’Andreï Makine, à la page 49, quand il évoque la visite à Paris du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra:

Et même entre les murs de l’Académie française où l’odeur des vieux meubles et des gros volumes poussiéreux nous étouffa, ce « je ne sais quoi » lui [à Alexandra] permit de rester femme. Oui, elle l’était même au milieu de ces vieillards que nous devinions grincheux, pédants et un peu sourds à cause des poils dans leurs oreilles. L’un d’eux, le directeur, se leva et, avec une mine maussade, déclara la séance ouverte. Puis il se tut comme pour rassembler ses idées qui, nous en étions sûrs, feraient vite ressentir à tous les auditeurs la dureté de leurs sièges en bois.

Ça, c’était en 1995.

En 2016, Andreï Makine a été élu au fauteuil numéro 5 dont on veut bien croire qu’il est confortablement capitonné 🙂

Mais ce qui a le plus fait rire l’Adrienne, c’est sur cette même page la description de son épée d’académicien.

***

Source de l’illustration ici.

B comme bonne blague

Le testament français - Andreï Makine - Ebooks - Furet du Nord

Je ne me lassais pas de revoir les séquences pleines d’images qu’enregistrait, en grand désordre il est vrai, ma mémoire. Comme celle où Victor Hugo, patriarche grisonnant et mélancolique, rencontrait sous le dais d’un parc Leconte de Lisle. « Savez-vous à quoi j’étais en train de penser? » demandait le patriarche. Et devant l’embarras de son interlocuteur, il déclarait avec emphase: « Je pensais à ce que je dirai à Dieu quand, très bientôt peut-être, je rejoindrai son royaume… » C’est alors que Leconte de Lisle, ironique et respectueux à la fois, affirmait avec conviction: « Oh, vous lui direz: ‘Cher confrère…’  »

Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995, p.140

***

lire des extraits ici – info sur le site de Gallimard ici – entretien avec l’auteur iciTestament français ou testament russe? ici (bonne question pour ceux qui ont lu le livre jusqu’à la fin 😉 )

T comme trouille

boussole

[…] Sarah avait pris les billets, avion direct pour Bandar Abbas par une nouvelle compagnie au nom chantant d’Aria Air, dans un magnifique Iliouchine de trente ans d’âge réformé par Aeroflot où tout était encore écrit en russe – je lui en ai voulu, quelle idée, des économies de bouts de chandelles, tes économies, tu me la copieras, tu me copieras cent fois « Je ne voyagerai plus jamais dans des compagnies loufoques utilisant de la technologie soviétique », elle riait, mes sueurs froides la faisaient rire, j’ai eu une trouille bleue au décollage, l’engin vibrait tout ce qu’il pouvait comme s’il allait se disloquer sur place. Mais non. Pendant les heures de vol j’ai été très attentif aux bruits ambiants. J’ai eu de nouveau une belle suée quand ce fer à repasser a fini par se poser, aussi légèrement qu’une dinde sur sa paille.

Mathias Enard, Boussole, éd. Babel 2017, p.263.

J’ai beaucoup ri en lisant ce passage, parce que j’ai eu exactement la même « trouille bleue » en décembre 1991, avec le même genre de vieil avion russe qui circulait pour une compagnie roumaine entre Bruxelles et Bucarest.

Oui, « l’engin vibrait » et pas seulement au décollage…

Je n’ai cessé de garder l’œil fixé sur l’aile visible à ma gauche et où, me semblait-il, il manquait quelques vis. Je m’attendais à ce que des plaques de métal en tombent en plein vol 😉 

J’ai été moi aussi « très attentive aux bruits ambiants », avec « de belles suées » jusqu’à l’arrêt complet sur le tarmac dans la nuit de l’hiver roumain. Me demandant si le même miracle allait vouloir s’accomplir pour le voyage du retour vers Bruxelles.

L’amie Violeta, à qui je confiais mes craintes, m’a rassurée en me vantant la qualité inégalable des pilotes roumains 🙂 

Je ne sais pourquoi ça me faisait penser à cet ami de mon grand-père qui, dans un camp de concentration nazi, a été opéré d’urgence par un autre prisonnier, qui était médecin. A l’aide d’une boite à sardines.

source de la photo et info sur le site de l’éditeur.

M comme Made in Belgium

Chaque mardi après la classe, elle vient chez Madame pour s’entraîner un peu à parler le français, qui pour elle n’est pas une langue seconde, mais la cinquième ou la sixième: elle connaît mieux l’ingouche, le russe, le néerlandais, l’anglais et l’allemand.  

Moi, dit-elle, je suis Russe. Mais mon pays, c’est la Belgique. 

Voilà qui fait réfléchir Madame. 

Elle est née en Ingouchie, que ses parents ont dû fuir peu après sa naissance. Les Ingouches, surtout depuis Staline, n’ont que des problèmes avec leur « mère patrie » et avec leurs voisins tchétchènes ou ossètes. 

Je me sens Russe mais je ne veux pas retourner en Russie, dit-elle. Mon pays c’est la Belgique. 

Si tu devais faire un clip promotionnel pour la Belgique, lui demande Madame, qu’est-ce que tu montrerais? 

Elle aura la réponse mardi prochain. 

Ce ne sera sûrement pas M comme Magritte – car oui, il était prévu qu’aujourd’hui elle vous parle enfin de l’expo Magritte qu’elle a vue à Beaubourg – ni les moules, le Manneken Pis, Merckx ou la mer du Nord. 

Elle est impatiente d’avoir la réponse… 

https://player.vimeo.com/video/197759892

Made in Belgium from Global Movie Production on Vimeo.

K comme kopeck

L’Adrienne n’ira sans doute jamais en Russie parce qu’elle est persuadée qu’il faut connaître la langue pour apprécier le pays et rencontrer ses habitants. Or, elle ne connaît que trois ou quatre mots de russe, grâce à la comtesse de Ségur: dourak, kopeck, isba, moujik. Autrement dit, des mots en réponse desquels on risque plus l’insulte que les félicitations tongue-out 

« Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin que cette bonne fille m’avait indiqué. Je courus pendant plusieurs heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus périlleux à mesure que j’approchais du centre de la Russie. J’osais à peine acheter du pain pour soutenir ma misérable existence, quand me trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont j’ignorais le séjour dans le pays ; je n’avais rien pris depuis deux jours et je n’avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il y avait près d’un an que j’avais quitté Ékatérininski-Zavod, un an que j’errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont je garderai un souvenir reconnaissant jusqu’au dernier jour de mon existence. »

Le général Dourakine, en ligne ici

dourakine.jpg

merci à l’ancienne collègue de ma mère qui m’a offert sa collection de livres de la comtesse dans cette édition Hachette des années 1930 illustrée par A. Pécoud. 

Pour ceux qui voudraient s’initier aux insultes russes, le mot « dourak » et quelques autres ici.

T comme traître

L’Oncle de Bruxelles et son neveu chti-breton ont quelques points communs, comme par exemple celui d’être de foisonnantes mines de renseignements. 

C’est ainsi que grâce à l’Oncle j’ai découvert James Hadley Chase et grâce au neveu Les Douze Chaises, dont voici l’incipit: 

   Dans la ville provinciale de N étaient si nombreux établissements de coiffure et bureau de funérailles, semblait-il, les résidents sont nés seulement de se raser, de se raser, se rafraîchir la tête de vezhetalem et immédiatement mourir. Et en fait dans la ville provinciale de N personnes sont nés, morts et rasé assez rare. La vie de la ville était le plus silencieux. soirées de printemps étaient charmants, la saleté sous la lune brillait comme l’anthracite, et tous les jeunes gens de la ville à un tel degré était en amour avec le secrétaire du comité local Kommunalnik il a été tout simplement l’empêcher de percevoir les droits d’adhésion.  

Les questions de l’ amour et la mort ne sont pas inquiets Ippolit Matveïevitch Vorobyaninov, bien que ces questions, en vertu de son service, il était en frais auprès de 9 heures du matin à 5 h tous lesjours, avec pause d’une demi-heure pour le déjeuner. 

Ce joli travail de traduction du russe vers le français est l’œuvre d’une machine intelligente, mais pas encore de même niveau que celle qui a battu dernièrement le champion mondial au jeu de go ni de cette autre qui a eu raison de maîtres aux échecs. 

Ou alors ça veut dire que la traduction est un jeu cérébral de plus haut vol tongue-out

Sinon, on peut aussi continuer à évoluer vers une seule langue universelle – et je veux bien, à condition que ce soit celle de l’amour…

https://player.vimeo.com/video/159998225

One World from Poolhert Productions on Vimeo.

M comme mots (in)utiles

Avant de partir, on avait appris un peu de vocabulaire utile de base. Comment dire bonjour (labas, prononcer ‘labasse’), s’il vous plaît (prašom, prononcer ‘prachomme’), merci (ačiu, prononcer ‘atchou’)

Une fois sur place, ces mots se sont avérés complètement superflus.

Le premier à qui nous avons servi un « ačiu ! » nous a répondu en rigolant qu’il était Ruski.

Et tous les autres ne l’utilisent jamais. Surtout pas les serveurs et les serveuses de café, de restaurant ni vendeurs et vendeuses de magasin.

Ni kalimera, ni ora kali, comme dit Gérard de Nerval Langue tirée

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sur un mur à Kaunas, le 13 juillet 2014

 

B comme Bruxelles bruxellait

– Samedi, annonce le père, on va à Bruxelles.

La nouvelle est toujours saluée par des cris de joie. Principalement parce que ce genre de sortie n’a lieu que deux fois par an. Parfois trois.

Bien sûr, la route n’est jamais directe. En chemin, le père en profite pour encore voir un client. Ou deux. Celui qui a besoin de fil spécial en nylon mousse pour son usine-à-chaussettes. Il en offre chaque année quelques paires pour les enfants. Inusables, parce que ce nylon mousse est de très bonne qualité. Mais ni chaudes en hiver, ni fraîches en été. La mère dit qu’avec un nom pareil, il est sûrement juif et que les juifs savent faire des affaires. Le père ne dit rien.

Il passe souvent chez celui que la petite confond avec le général Dourakine, parce qu’il porte presque le même nom. Le père dit que c’est un Russe blanc alors la petite se demande s’il existe des Russes noirs. Il a toujours besoin de Lurex pour le bobiner avec d’autres matières dont il fait des tricots pour dames. De beaux tricots très fins, très colorés et très brillants. La mère en a un qu’elle met le dimanche. Il a un décolleté rond et des manches trois quarts. Mais il ne brille pas dans le noir, comme sa statuette de la vierge Marie. La petite a fait le test.

Ces haltes rallongent le voyage et font découvrir des quartiers dont les enfants ont du mal à s’imaginer que c’est « ça », Bruxelles. Il n’y a que des maisons, des usines, des ateliers. Elle admire comment le père retrouve toujours son chemin dans ces dédales. Et comment sans carte, sans panneaux, sans jamais demander la route, on finit par arriver dans des endroits qu’elle reconnaît, les Brigittines, par exemple, ou le boulevard de l’Empereur.

A partir de là, elle connaît la route. Elle s’y est appliquée comme le petit Poucet, dès la première fois. Entre la voiture garée là et la Grand-Place, elle a ses petits cailloux, ses repères visuels. Alors elle marche devant. Elle reconnaît Gabrielle Petit, le magasin du bandagiste, la rue des Chapeliers, l’hôtel Amigo.

 

GabriellePetit.JPG

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gabrielle_Petit_memorial_-_IMG_3703.JPG

La famille prend toujours le temps d’admirer la Grand-Place. La mère ne manque jamais de dire que c’est la plus belle au monde et la petite croit tout ce que la mère dit. D’ailleurs, le monde entier est là: on y entend des tas de langues inconnues et mystérieuses. C’est là que la petite a vu ses premières Indiennes en beaux saris de soie et ses premiers Japonais.

La destination finale, c’est la rue Neuve. En passant devant la Monnaie, les enfants reçoivent un rappel du cours d’histoire: 1830, Muette de Portici, « Amour sacré de la patrie », révolution, indépendance. Mais jamais un détour jusqu’à la place des Martyrs, toute proche, n’est envisagé. Pas le temps. Il est déjà l’heure de manger et l’Innovation attend.

Pousser un plateau le long des comptoirs du self-service et avoir l’illusion de choisir librement ce qu’on va manger. Parce qu’on finit par choisir le plat du jour. C’est moins cher. Sauf pour le petit frère, qui veut un oeuf à la russe ou un autre plat froid avec beaucoup de mayonnaise. Et des frites, bien sûr.

Ni dessert, ni café, pas le temps. Descendre aux étages inférieurs où, selon la saison, on s’attardera devant les jouets (juste pour se tenir au courant sans rien acheter, les jouets, c’est saint Nicolas qui les apporte) ou devant les fournitures scolaires. La petite pourrait passer des heures à admirer les beaux cahiers, le coeur battant. C’est là que généralement elle perd sa famille et se fait très fort gronder.

En milieu d’après-midi, les enfants meurent de soif. C’est que la cuisine de l’Innovation est beaucoup plus salée qu’à la maison et tous les étages chauds, étouffants. C’est avec des airs de martyrs qu’ils demandent à boire parce qu’ils savent ce que le père va répondre:

– Vous boirez à la maison.

 ***

merci à Zosio qui m’a rappelé ces souvenirs en racontant les siens

Bisou

 

 

K comme kerdju!

KANIKOULI (russe) : congés scolaires, de « canicule » — La chose étonnante est qu’il ne s’agit pas seulement des congés d’été. On parlera ainsi de kanikouli pour les vacances de Noël à Novosibirsk, où les températures avoisinent les -50°C.

Franck Resplandy, My rendez-vous with a femme fatale, trouvé chez Lali et qui m’a inspiré cette suite:

KAPUTT (allemand) : La célèbre fontaine de Trevi, où on ramasse – paraît-il – environ 2000 € de menue monnaie par semaine, a été si gravement endommagée par les fortes gelées hivernales que des morceaux mesurant jusqu’à 8 cm tombent par terre. Trouvé hier dans mon journal qui relayait l’agence italienne ANSA et The Telegraph. Je suis allée trois fois à Rome mais suis toujours restée loin de la foule compacte autour de la fontaine, je n’ai donc pas de photo à vous offrir avant qu’on emballe le monument pour restauration.

KILO (grec) : « Mais tu as maigri! » s’exclame cet ancien collègue rencontré par hasard au chevet d’une amie hospitalisée. Voilà la première chose, me dis-je, qu’un homme que je n’ai plus revu depuis 12 ans trouve à me dire… Et la même semaine, le mari d’une amie me dit: « Tu as un peu grossi, c’est bien, ça te rend plus sexy. » N’importe quoi!

KERDJU (flamand de par chez moi) : juron. Les jurons m’ayant toujours été strictement interdits, en cas de très grosse contrariété je me soulage avec un « purée ». « On n’emploie pas le nom de Dieu en vain », disait ma mère d’un air docte, et mon frère rigolait en pointant le doigt vers elle: « Tu l’as dit! tu l’as dit! » – « Quoi? » disait ma mère. – « Nom de Dieu! Nom de Dieu! » répondait-il en se tordant les côtes.