L comme lettre

Dans une lettre du 30 janvier 1803 à sa sœur Pauline, Stendhal écrit entre autres ceci:

Je puis te donner comme des vérités générales :

I° Que toutes nos idées nous viennent par nos sens ;

2° Que la finesse plus ou moins grande des cinq sens ne donne ni plus ni moins d’es­prit. Homère, Milton étaient aveugles ; Mon­tesquieu, Buffon avaient la vue très basse ;

3° Que l’éducation seule fait les grands hommes; par conséquent, qu’on n’a qu’à le vouloir pour devenir grand génie. Il faut s’appliquer à une science et la méditer sans cesse. Je te conseille de lire et de mé­diter Plutarque : il t’apprendra en même temps l’histoire, et à connaître les hommes.

Pour acquérir beaucoup d’esprit, il faut beaucoup comparer, c’est-à-dire ob­server, alternativement et avec attention, l’impression différente que font sur toi des objets quelconques.

(http://fr.wikisource.org/wiki/Stendhal_-_Correspondance_-_Tome_I)

Où l’on peut voir que Stendhal est du côté de Leibniz: « L’éducation peut tout: elle fait danser les ours. »

Madame, par contre, est du côté de Voltaire: « L’éducation développe les facultés, mais ne les crée pas. » Et de Henri Michaux: « L’enseignement de l’araignée n’est pas pour la mouche. »

Ceci étant dit, il y aurait bien d’autres commentaires à faire sur cette correspondance entre un jeune homme de 20 ans et sa sœur qui n’en a que trois de moins 🙂

***

Portrait de Pauline Beyle (1786-1857) source ici.

E comme Encore est vive la souris!

voyage,italie

Maintenant elle peut l’avouer: l’Adrienne a eu peur. 

Elle sait que c’est un peu fou de vouloir faire le trajet Belgique-Italie (Sienne) avec sa vieille petite bagnole, toute seule, sans carte et avec un vieux GPS de m… (comme disait Cambronne). 

En plus un week-end comme celui-ci, que tous les visons butés d’Europe déconseillaient fortement. Files et encombrements à gogo. 

Et en effet, ça s’est vérifié. Par exemple il a fallu quatre heures rien que pour traverser ce petit bout d’Autriche par Innsbruck et le Brenner. 

On comprend pourquoi tous ceux à qui on avait demandé conseil: Gottardo? ou Brennero? n’avaient su quoi dire tongue-out 

Bref. C’était fou, long et dur, mais ça en valait la peine. 

La dernière centaine de kilomètres, l’Adrienne s’est mise à répéter sans arrêt: Che bellezza! che bellezza! 

Ça doit être ça, le syndrome de Stendhal tongue-out 

voyage,italie

12 heures séparent les deux photos: files le matin, bellezza le soir, mieux vaut ça que le contraire cool 

Et d’un bout à l’autre, la vaillante petite Mazda!

R comme relire ses classiques

La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées. 

stendhal.jpg

C’est ainsi que commence Le Rouge et le Noir dans mon édition établie et préfacée par Henri Martineau et parue chez Garnier. 

Quel plaisir, après avoir été privée pendant presque deux ans de mon exemplaire, prêté à la fille d’une ancienne élève alors qu’on le trouve en ligne ou en format poche, quel plaisir de retrouver intact mon amour pour Julien Sorel. 

– Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C’est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé. 

Lecture obligatoire dans ma première année de philologie romane, donc découverte à 18 ans, redécouverte aujourd’hui: bizarrement, je me souviens de chaque ligne et pourtant ma lecture est différente, mon appréciation pour Stendhal plus grande encore. 

Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même. 

Beaucoup de choses seront dites sur Julien avant qu’on puisse se faire une idée de son physique ou de sa personnalité, contrairement à la façon dont sont traités les autres personnages, assez immédiatement décrits et mis en scène. Il faut attendre la fin du chapitre IV pour apprendre ceci: 

C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. 

Toute mon admiration pour Gérard Philipe ne peut m’empêcher de préférer donner à Julien Sorel les traits que j’imagine en lisant Stendhal, plutôt que les siens, si séduisants soient-ils cool 

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, madame de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. 

(début du chapitre VI) 

Même un Gérard Philipe à l’allure éternellement juvénile, avec ses 32 ans au moment du film, est trop vieux pour le rôle, lui donne trop de maturité. Une maturité que Julien est loin de posséder et qu’il ne trouve que tout à la fin du livre, quand les dés sont définitivement jetés. 

– Autrefois, lui disait Julien, quand j’aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon cœur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l’avenir m’enlevait à toi ; j’étais aux innombrables combats que j’aurais à soutenir pour bâtir une fortune colossale… Non, je serais mort sans connaître le bonheur, si vous n’étiez venue me voir dans cette prison. 

Voilà ce qu’il dit à madame de Rênal dans le dernier chapitre, enfin réconcilié avec son destin. 

O comme obsession

« Il y a deux grands clubs d’écrivains: le club Stendhal et le club Perec. Le club Stendhal ne fait pas de plan, c’est mon cas à moi. Stendhal est mon saint patron. Il ne sait pas finir ses romans et tue tout le monde.

Après, il y a le club Georges Perec, qui fait un cahier des charges. Alors c’est complètement différent: Stendhal, c’est les hystériques, et Perec, c’est les obsessionnels. »

Marie Darieussecq en conversation avec Valérie Moeneclaey, Passa Porta, le 14 mars 2014, in Les présents de l’écriture, éd. Passa Porta Les impressions nouvelles, 2015

Passa Porta.jpg

source de l’illustration

 

T comme Tag

1-Plutôt corne ou marque-page ?

Jamais je n’ai corné un livre et je n’aime pas voir un livre corné. Pour moi ça veut dire abîmé.

2-as-tu déjà reçu un livre en cadeau ?

Quand j’étais enfant, c’était le plus beau cadeau qu’on puisse me faire, mais on ne le faisait que très rarement… 

 amitié,lecture,lire,lecteur

 3-lis-tu dans ton bain ?

C’est tout à fait impensable aussi longtemps que les livres ne seront pas en plastique (voir question 1)

4-as-tu déjà pensé à écrire un livre ?

Plus d’une fois, depuis l’âge de 10 ans Langue tirée

5-que penses-tu des séries en plusieurs tomes ?

Parfois on a envie de lire la suite d’une belle histoire. Parfois la suite est du même niveau. Parfois ça forme un tout. Alors c’est bien.

6-As-tu un livre culte ?

En fait non. On ne peut plus appeler ça des livres cultes quand la liste devient trop longue.

7-aimes-tu relire ?

Je relis parfois des « chefs-d’œuvre » lus à 18 ans. Je les redécouvre en partie, c’est une lecture différente.

8-rencontrer ou ne pas rencontrer l’auteur des livres qu’on a aimés ?

J’aimerais avoir une vraie conversation avec Amélie Nothomb, je crois que je l’aimerais beaucoup, « en vrai ».

amitié,lecture,lire,lecteur

9-aimes-tu parler de tes lectures ?  

J’en parle peu, il me semble. C’est délicat aussi de conseiller des livres à d’autres.

10-comment choisis-tu tes livres ?

Souvent au hasard, même si j’ai appris à me méfier des quatrièmes de couverture…

11-une lecture inavouable ?

Je viens de découvrir qu’il y a tout Barbara Cartland en ligne. Je n’avais jamais rien lu d’elle. Je me rattrape.

12-des endroits préférés pour lire ?

Ce n’est pas un endroit mais une position préférée: couchée. Donc c’est le canapé ou le lit.

13-un livre idéal pour toi ce serait ?

Celui qui nous fascine ne devrait pas avoir de fin.

14-lire par dessus l’épaule ?

Ah! c’est tentant! je suis curieuse de ce que lisent les autres!

15-télé, jeux vidéo ou livre ?

Livre, bien sûr. Je ne regarde quasiment pas la télé et je ne joue pas de jeux vidéo.

16-lire et manger ?

Alors lire à l’écran en mangeant, ça oui. Sinon voir question 1 (une tache sur un livre? impensable Langue tirée)

17-lecture en musique, en silence ou peu importe ?

Quand je lis je n’entends plus rien, de toute façon…

18-que deviendrais tu sans livre ?

J’en écrirais Langue tirée

19-tu achètes un livre sur le net et tu le reçois un peu abimé, que fais-tu ?

Je n’achète pas de livres sur le net.

20-quel est l’élément qui t’a donné le goût de la lecture ?

Aucune idée. Le goût des mots? des histoires?

21- que penses-tu des adaptations cinématographiques ?

Bof. Elles me déçoivent toujours et elles tuent l’imagination. Surtout ne jamais regarder le film d’abord, sinon on ne peut plus voir le personnage autrement que sous le physique de l’acteur. Et c’est dommage!

22-si tu ne devais retenir qu’un personnage rencontré dans tes lectures ?

Retenir? Je préférerais les rencontrer Langue tirée Julien Sorel, par exemple. Ou Meursault.

 amitié,lecture,lire,lecteur

 23-quels ont les 5 livres de ta PAL qui te font le plus envie ?

Ils me font tous envie, sinon ils ne seraient pas dans ma PAL. 

24-si tu ne pouvais lire qu’un seul type de livre, quel serait-il ?

Drôle de question. Des romans, ça va comme réponse? 

25-comment classes-tu tes livres dans ta bibliothèque ?

Alphabétiquement (ça vous étonne, hein, de la part d’une obsédée de l’alphabet)

26-quel personnage t’a le plus touché ?

Ce n’est pas un personnage, c’est un auteur: Irène Némirovski, avec sa Suite Française. J’ai eu tout un deuil à faire après l’avoir lue.

27-si tu avais la chance de vivre dans un livre, lequel choisirais-tu ?

Ce serait Les vacances, au château de Camille et Madeleine de Fleurville Sourire
On attrape des écrevisses dans le ruisseau, on cueille des fraises des bois, on construit des cabanes en forêt, on arrange de grands bouquets dans des vases, chaque soir on écoute le cousin Paul raconter la suite de ses aventures… 

 amitié,lecture,lire,lecteur

 28 – Lis-tu un livre à la fois, ou plusieurs en même temps ?

J’en ai toujours une dizaine en route. Je dis une dizaine, pour ne pas avoir l’air d’exagérer, mais en fait c’est encore plus. Vous voulez que j’aille compter?

 amitié,lecture,lire,lecteur

l’état actuel est encore pire 

***

merci à Ma pour ce tag
je me suis bien amusée à répondre aux questions

http://manuelles.canalblog.com/archives/2015/07/12/32313716.html#c66529483

s’en servira qui voudra
(comme disait Montaigne)

 amitié,lecture,lire,lecteur

P comme Proust… mais chez les autres!

Je l’ai déjà dit des tas de fois, ma lecture de la Recherche n’avance pas, mais chaque livre pris en main me parle du petit Marcel.

Chez Marine, j’ai lu les premiers chapitres de La fin des temps (Haruki Murakami, Seuil, collection Points n°828, 2001) Voici ce qu’on y trouve page 19:

– Proust, fit-elle en me regardant.
Elle n’avait pas exactement prononcé « Proust », mais il me semblait que ses lèvres avaient formé ce mot (…). Proust?
– Marcel Proust? demandai-je.
Elle me jeta un regard étonné avant de répéter « Proust ».

J’ai lu aussi Claudie Gallay, Seule Venise, éd. du Rouergue, coll. Babel, 2004:

Les salons du Florian. Banquettes de velours rouge. Petites tables en marbre blanc. Avec la vue sur San Marco.
– Il me faut la table sous le Chinois, je demande.
Le serveur a l’habitude. Il m’accompagne.
– Vous avez de la chance, il n’y a personne.
Un salon. Une table avec le tableau au-dessus. Je regarde le tableau. Le prince (1) m’a expliqué. C’est à cause de Barrès, de Proust. Ils se donnaient rendez-vous ici, sous le Chinois. Et ils parlaient. Des après-midi entiers. (p.77)

Lecture commune - Proust.png

– Hemingway venait là (2) lui aussi. Et puis Barrès, Proust, Morand…
On revient à cela, toujours, immanquablement.
– Vous les aimez tant que ça tous ces gens?
– Je les aime, oui.
– Tellement?
– Tellement.
– Et vous venez là parce qu’ils y sont venus? Les livres ne suffisent pas?
– C’est la vie qui ne suffit pas. (p.157)

Car en effet, ce genre de pèlerinage n’aurait pas plu à Proust, qui condamnait cette « idolâtrie » (je cite) envers un artiste qu’on admire. Voir à ce sujet le chapitre 9 du livre d’Alain de Botton, Comment laisser tomber un livre. Mais qu’on se rassure si on a fait le voyage jusqu’à Illiers-Combray, personnellement je rêve de refaire les voyages de Montaigne ou de Stendhal… en Italie Cool

***

(1) un vieux prince russe en exil qui vit dans la même pension vénitienne que la narratrice… bientôt les auteurs de romans devront trouver autre chose, je crois que les dernières victimes princières survivantes de la révolution de 1917 doivent se faire de plus en plus rares…
(2) à Venise, au Harry’s Bar, of course Clin d'œil

un bilan du 20 où il faut s’en tenir à 15

J’avais promis ma réponse pour le 20, donc la voici: quels sont les 15 auteurs qui m’ont le plus marquée? je vous les donne dans l’ordre chronologique de leur rapport avec ma petite vie… Et entre-temps de nombreuses blogamies ont déjà relayé ce défi de Margotte  – voir http://leblogdemargotte.unblog.fr/2010/11/10/ardoise/

1.ceux qui m’ont donné l’envie de devenir écrivain (lol):

Vers mes 12 ans j’ai commencé à écrire des « sequels » pour deux auteurs dont j’avais à peu près tout lu: j’ai donc écrit une nouvelle aventure du « Club des Cinq » (Enid Blyton) et des suites à deux livres de la Comtesse de Ségur (1), une pour le Général Dourakine et une pour Les vacances, avec Camille et Madeleine, Sophie, Jacques, Paul, Marguerite, Jean et Léon.

2.ceux qui m’ont donné l’amour de la poésie:

Jeune ado, ce sont les poètes qui m’ont bouleversée, à commencer par Clément Marot (2) (Roy des François plein de toutes bontés, Quinze jours a, je les ai bien comptés, … je connais encore par cœur toute sa petite épître au roi), Maurice Scève (Plus tôt seront Rhône et Saône disjoints, Que d’avec toi mon cœur se désassemble me paraît encore être le summum de la déclaration d’amour :-)) et Louise Labé (Je vis je meurs je me brûle et me noie, ou son torride Rebaise-moi et baise, donne-m’en un de tes plus savoureux etc etc)

3.ceux qui m’ont donné l’amour du théâtre:

ça a commencé par une lecture imposée par mon prof de français langue étrangère en dernière année du secondaire (j’avais enfin un bon prof de FLE! je ne le remercierai jamais assez), Montherlant, La Reine morte. Depuis bien sûr je sais que cet auteur était un horrible pédophile et je n’ai plus rien lu de lui par dégoût pour sa personne, mais cette petite phrase d’Inès de Castro m’est restée en mémoire parce qu’elle dit si bien l’amour d’une femme: « Le jour où je l’ai connu, c’est comme le jour où je suis née: ce jour-là on a enlevé mon cœur et on a mis à sa place un visage humain« .

La phrase a une résonance toute particulière pour moi aujourd’hui, 20 novembre, quatre ans exactement que l’homme-de-ma-vie m’a quittée et je suis encore dans les mêmes dispositions qu’Inès de Castro 😉

Puis pour le théâtre il y a eu Molière (3), bien sûr, et à l’université la découverte de Michel de Ghelderode (4). Il mériterait un billet à lui seul.

4.ceux qui m’ont donné le goût de la philosophie:

D’abord Camus (5) et l’Etranger, découvert à 17 ans et que je n’ai cessé de relire avec le même plaisir: je continue à y trouver de l’intérêt même si j’en connais des passages entiers par coeur.

Et puis bien sûr Voltaire, pour qui je devrais faire un billet, un jour. Je l’ai découvert tard, je le découvre encore, en fait.

5.ceux qui m’ont fait découvrir la littérature:

J’ai dû attendre d’être à l’université parce que ma mère ne voyait dans la lecture qu' »un horrible danger », non seulement d’un point de vue moral (tous ces auteurs mis à l’index!) mais aussi parce que la lecture c’est « l’oisiveté mère de tous les vices ». La seule lecture qu’elle autorisait, c’était Berthe Bernage (merci Pivoine de me l’avoir rappelé! http://quartzrose.canalblog.com/archives/2010/11/11/19571947.html) parce que les religieuses lui en avaient permis la lecture quand elle était jeune fille elle-même!

Bref, j’ai donc dû attendre l’université pour découvrir Flaubert (Madame Bovary), Stendhal (6) (Le Rouge et le Noir) et Choderlos de Laclos (7) (Les Liaisons dangereuses), tous à l’index, bien évidemment Pied de nez

6.ceux qui m’ont fait découvrir l’argot, les contrepèteries, les jeux verbaux et tout ce plaisir du langage:

Une place spéciale pour San-Antonio (8), grâce à qui j’ai découvert qu’à côté du français que j’apprenais à l’école il y en avait un autre, si imagé, si rigolard, si moralement incorrect.

Et puis Queneau, Tardieu, Perec… quel bonheur!

7.ceux que j’aime tellement que je veux toujours les partager avec mes élèves:

Dès que j’ai été moi-même prof de FLE, j’ai abreuvé mes élèves de Petit Prince (9), sûrement l’une des trois oeuvres pour mon île déserte, même si celle-là aussi je la connais tellement par coeur que je n’ai presque plus besoin du livre 🙂

Dans un tout autre genre, il y a Sempé et Goscinny, Le petit Nicolas… j’adore ces histoires et je n’irai sûrement pas voir le film car tout l’humour du texte est surtout verbal, plein de clins d’oeil tendrement critiques pour le monde des adultes. Dommage aussi qu’un certain président ait le même prénom!

Et puis Amin Maalouf (10), surtout pour son incontournable et nécessaire essai, Les Identités meurtrières!

8.ceux que mes élèves m’ont fait découvrir:

Parfois j’atteins le nirvana du prof de FLE car un(e) élève veut à son tour me faire partager sa lecture. C’est ainsi que j’ai découvert Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose et notre Amélie Nothomb. Je ne mettrai pas tout Schmitt et Nothomb au panthéon littéraire, mais certaines oeuvres, oui. Schmitt se répète mais Amélie s’améliore Cool

9.ceux qui offrent une relecture intéressante:

Adolescente, je me passionnais pour la mythologie. La « relecture » qu’Anouilh (11) fait d’Antigone m’a fascinée, et aussi celle d’Henry Bauchau (12) dans OEdipe sur la route.

10.mes trois coups de cœur les plus récents:

Bernard Tirtiaux (13), Pitié pour le mal, Irène Némirovsky (14), Une suite française et Jorge Semprun (15), L’écriture ou la vie: quand on a envie de tout lire d’un auteur, c’est qu’il vous marque, n’est-ce pas? et dans le cas d’Irène Némirovsky, quand on pleure d’impuissance parce que la machine broyeuse nazie l’a empêchée de réaliser ce projet d’écriture qu’on aurait tellement aimé lire…

Ce qui manque: tous ces auteurs de BD qui m’ont fait voir la vie autrement et m’ont apporté tant de bonheurs divers, Hergé, Morris, Franquin, Peyo, Gotlib, Lambil et Cauvin, Uderzo et Goscinny… et qui auraient droit à leur top 15 eux aussi!

Bilan d’une vie de lectrice

Bilan que j’espère provisoire, mais qui m’a été inspiré par Virgibri (voir le lien dans la colonne de gauche et aller au 11 juillet).

J’ai un peu réfléchi et j’ai un peu de temps, allons-y.

La lectrice que j’ai commencé à être.

Petite fille, je n’avais pas de livres et on ne me racontait pas de petite histoire, ni au moment du coucher ni à aucun autre. Je sais ce que Daniel Pennac en pense, mais ça ne m’a pas empêchée d’avoir la passion des livres. J’ai reçu un jour un livre de contes. Hélas, je ne sais plus qui était ce généreux bienfaiteur de l’humanité mais je me souviens que le livre avait une couverture jaune. Je l’ai lu des tas de fois. Evidemment, je n’avais que celui-là.

Vers mes 12 ans, une ancienne collègue de ma mère qui liquidait son grenier m’a offert sa collection de Comtesse de Ségur, dans une édition du début des années 30. Les illustrations me déroutaient bien un peu, avec les dames habillées comme notre défunte reine Astrid (décédée en 1935), mais j’ai adoré ces histoires.

Puis, mon frère ayant aussi atteint l’âge de la lecture, les BD sont entrées chez nous, Tintin, Spirou, Lucky Luke,  Gaston Lagaffe… et cette petite merveille qu’était le journal Pilote

Enfin, j’ai eu la permission de m’inscrire à la bibliothèque de la ville où j’ai lu toute la littérature de jeunesse. La lecture de la série du ‘Club des cinq’ d’Enid Blyton m’a même inspiré « mon premier livre » (lol)

generaldourakine.jpg

La lectrice pré-ado et ado.

Vers mes 14 ans, un ami me prêtait ses Bob Morane. A la bibliothèque, comme j’avais à peu près tout lu dans la section enfantine, en français et en néerlandais, j’ai pu passer à la section ‘adulte’. Quel problème de trouver sans aucune aide ce qui convient à une gamine de cet âge! Vous qui commencez à me connaître, vous ne serez pas surpris d’apprendre que j’ai choisi l’ordre alphabétique pour mes découvertes de la « littérature »: j’ai d’abord exploré les auteurs classés à la lettre A Clin d'œil

Mais c’était du « bricolage »: étant à l’école en néerlandais, je n’avais pas de cours de littérature française. J’ai donc emprunté de fort gros volumes pour m’enseigner quelques rudiments et c’est ainsi que j’ai « découvert » la poésie française (comme Colomb a « découvert » l’Amérique). Mon préféré était Clément Marot: j’ai appris par cœur sa « petite épître au roi pour avoir été dérobé ».

Je me suis fabriqué ma propre anthologie en recopiant mot à mot tous les poèmes qui me plaisaient. Recopiés à la main, bien sûr, l’ordi n’avait pas encore été inventé, et classés alphabétiquement – A comme Apollinaire – dans un gros classeur que j’ai toujours.

Et tout ça pendant que ma mère croyait que je travaillais pour l’école! Car la lecture était pour elle le comble de l’oisiveté, mère de tous les vices…

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La lectrice post-Bac.
Pour ma dernière année du secondaire, j’ai eu un bon prof de français. Dès qu’il a su que je voulais étudier les langues romanes, il a cru devoir me faire lire deux ou trois oeuvres. Je ne demandais qu’à être guidée par un expert, vu mon inculture, et j’ai donc lu La reine morte, Le petit Prince et L’Etranger. Ces deux derniers sont toujours au top trois de mes livres préférés. Ceux-là aussi, je les connais presque par coeur.
A l’université on nous a fait lire Le rouge et le noir, Les liaisons dangereuses… et d’autres encore, probablement, mais ces deux-là me sont restés. Oeuvres magistrales, elles aussi.
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La lectrice adulte.
Après l’université, je n’ai plus lu qu' »utile », ce qui veut dire: en fonction de mes élèves. Donc, un retour vers la littérature de jeunesse et la recherche d’auteurs dont la langue est d’un accès « facile », puisque mes élèves sont néerlandophones.
En littérature de jeunesse, le plus gros succès a été Le petit Nicolas (Sempé et Goscinny) et du côté des auteurs « faciles à lire », Oscar et la dame rose (Eric-Emmanuel Schmitt)
Ces dernières années, je re-dévore des livres. Mais ce billet est déjà fort long, et c’est un sujet dont je parle assez ailleurs, je ne voudrais pas qu’il y ait des redites
Merci, Virgibri, de m’avoir inspiré ce bilan. J’ai eu du plaisir à le faire!
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L comme liste de lecture

J’aime beaucoup le blog de Lucie (Clavier bien tempéré, http://lucierenaud.blogspot.com/). Le 24 septembre dernier, elle y a posté cette liste des 100 livres préférés des Français. Je ne sais rien des origines de cette liste ni de son sérieux, mais je ne peux m’empêcher d’y aller à mon tour de mes commentaires de lecture (ou de non-lecture, dans la majorité des cas!). Tout comme Lucie, je mets en gras ce que j’ai lu.

1 La Bible (mais je suis loin de l’avoir lue au complet! D’ailleurs, j’en ai une version scolaire dans laquelle de larges coupures ont été faites, vous devinerez aisément lesquelles, je suppose…)

2 Les misérables de Victor Hugo (mais là non plus pas dans son entièreté…)

3 Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry (« absolument, certainement le livre que j’ai relu le plus souvent », écrit Lucie. Pareil pour moi, je peux en citer de larges extraits par coeur.)

4 Germinal d’Emile Zola (de larges extraits, donc je ne le compte pas. J’ai vu le film…)

5 Le seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien (« et je n’ai pas vu les films non plus… oui, je sais, haro sur moi! » dit Lucie. Alors haro sur moi aussi!)

6 Le rouge et le noir de Stendhal (lu à l’université, relu par après; toujours aussi fascinant)

7 Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier (je m’en suis imposé la lecture, je ne l’ai pas trop aimé, je l’ai relu dernièrement, ce n’est toujours pas le grand amour entre Augustin et moi)

8 Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (pas celui-là, mais plusieurs autres)

9 Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody (j’ai un certain parti pris contre ce genre de livres)

10 Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas (« j’ai vu nombre de versions filmées, est-ce que ça compte? » demande Lucie. Moi aussi! Mais j’en ai lu une version ‘bibliothèque verte’, je ne sais pas si le texte en avait été adapté… je devrais vérifier)

11 La gloire de mon père de Marcel Pagnol (ah oui! et le Château de ma mère! agréable lecture détente et nostalgie)

12 Le journal d’Anne Frank d’Anne Frank (en version originale mais bof, oserais-je le dire?)

13 La bicyclette bleue de Régine Deforges (mais je n’en ai gardé aucun souvenir)

14 La nuit des temps de René Barjavel (inconnu au bataillon)

15 Les oiseaux se cachent pour mourir de Colleen Mc Cullough (je ne lis presque pas d’oeuvres traduites)

16 Dix petits nègres d’Agatha Christie (pas celui-là, quelques autres, oui)

17 Sans famille d’Hector Malot (ça m’a rendue malade de chagrin, tout enfant)

18 Les albums de Tintin de Hergé (« je ne suis pas très BD mais j’ai lu les Astérix, les Tintin, les Rubrique-à-Brac, certains Gaston Lagaffe, des Boule et Bill… bon, j’arrête! » écrit Lucie. Héhé, moi aussi… et Spirou, les Marsupilamis…)

19 Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell (c’est le seul film que nous soyons jamais allés voir en famille, mon père, ma mère, mon frère et un couple d’amis avec leurs deux fils.)

20 L’assommoir d’Emile Zola (non, très peu de Zola)

21 Jane Eyre de Charlotte Brontë

22 Dictionnaires Petit Robert, Larousse, etc. (c’est évident)

23 Au nom de tous les miens de Martin Gray

24 Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (le film, oui, et le livre en version ‘bibliothèque verte’)

25 La cité de la joie de Dominique Lapierre

26 Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley

27 La peste d’Albert Camus (oui, mais je crois que j’étais trop jeune et que je devrais le relire)

28 Dune de Frank Herbert (jamais entendu parler… c’est grave?)

29 L’herbe bleue Anonyme (?)

30 L’étranger d’Albert Camus (sûrement dans mon top 5! lu des tas de fois et toutes les lectures sont possibles, sociologique, psychologique,… voir le livre de Brian T. Fitch )

31 L’écume des jours de Boris Vian (à lire encore)

32 Paroles de Jacques Prévert (j’aime beaucoup)

33 L’alchimiste de Paulo Coelho (j’ai lu ce livre au moment où il a fait ‘un boum’ mais je n’y ai pas trouvé un fol intérêt… et je l’ai déjà complètement oublié)

34 Les fables de Jean de La Fontaine (à lire et à relire… j’y ai encore fait une découverte en septembre dernier, avec Le Mal Marié – voir la question existentielle du 19 septembre)

35 Le parfum de Patrick Süskind (non, ça ne m’attire pas)

36 Les fleurs du mal de Charles Baudelaire (dans mon top 100 il y aurait encore beaucoup plus de recueils de poèmes)

37 Vipère au poing d’Hervé Bazin (je l’ai commencé mais c’est trop mon propre vécu, ça fait très mal)

38 Belle du seigneur d’Albert Cohen (« beaucoup trop long mais une belle intensité tordue dans cette relation de couple » dit Lucie; en effet, je ne l’ai pas terminé)

39 Le lion de Joseph Kessel (mais j’étais ado, à l’époque)

40 Huis clos de Jean-Paul Sartre (à lire)

41 Candide de Voltaire (j’aime de plus en plus Voltaire; nous n’avons fait connaissance que très tardivement ;-))

42 Antigone de Jean Anouilh (je le relis toujours avec plaisir… « c’est
propre, la tragédie »)

43 Les lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet (pour l’ambiance, comme les Pagnol)

44 Premier de cordée de Roger Frison-Roche

45 Si c’est un homme de Primo Levi (je vais me l’acheter en italien)

46 Les malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur (et la trentaine de volumes de la brave comtesse née Rostopchine, reçus d’une amie de ma mère! je les ai encore dans une boîte au grenier)

47 Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne (le film oui)

48 Les fourmis de Bernard Werber

49 La condition humaine d’André Malraux (j’y ai déjà courageusement commencé plusieurs fois)

50 Les Rougon-Macquart d’Emile Zola

51 Les rois maudits de Maurice Druon (qu’est-ce que ça vient faire ici?)

52 Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (oh que ça me touche, c’est bête hein)

53 Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë (à 16 ans et en anglais, j’étais loin d’avoir tout compris)

54 Madame Bovary de Gustave Flaubert (grand livre aussi, celui-là!)

55 Les raisins de la colère de John Steinbeck (ma prof d’anglais n’aimait pas, alors…)

56 Le château de ma mère de Marcel Pagnol (voir le 11)

57 Voyage au centre de la Terre de Jules Verne (voir le 8)

58 La mère de Pearl Buck

59 Le pull-over rouge de Gilles Perrault

60 Mémoires de guerre de Charles de Gaulle

61 Des grives aux loups de Claude Michelet

62 Le fléau de Stephen King 

63 Nana d’Emile Zola

64 Les petites filles modèles de la comtesse de Ségur (voir le 46)

65 Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway

66 Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez (pour entretenir mon espagnol)

67 Oscar et la dame rose d’Eric-Emmanuel Schmitt (j’ai adoré et mes élèves en sont tous fan!)

68 Robinson Crusoé de Daniel Defoe (mais il y a très longtemps)

69 L’île mystérieuse de Jules Verne

70 La chartreuse de Parme de Stendhal (commencé déjà deux fois…)

71 1984 de George Orwell

72 Croc-Blanc de Jack London

73 Regain de Jean Giono (j’aime!)

74 Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (je préfère Hugo en poète)

75 Et si c’était vrai de Marc Levy (pas du tout mon truc)

76 Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (à lire)

77 Racines d’Alex Haley (ignorandus, ignoranda, ignorandum)

78 Le père Goriot d’Honoré de Balzac (et beaucoup d’autres)

79 Au bonheur des dames d’Emile Zola (et j’ai beaucoup aprrécié)

80 La terre d’Emile Zola

81 La nausée de Jean-Paul Sartre (rien lu de Sartre, je me demande pourquoi j’éprouve de l’antipathie pour ce monsieur)

82 Fondation d’Isaac Asimov

83 Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway (en anglais, ce qui fait que je n’ai qu’une idée très approximative du genre de poisson contre lequel le vieil homme se bat)

84 Louisiane de Maurice Denuzière

85 Bonjour tristesse de Françoise Sagan 

86 Le club des cinq d’Enid Blyton (je crois bien que je les ai tous lus… bibliothèque verte!)

87 Vent d’est, vent d’ouest de Pearl Buck

88 Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (des extraits)

89 Les cavaliers de Joseph Kessel

90 Jalna de Mazo de la Roche 

91 J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (à lire)

92 Bel-Ami de Guy de Maupassant (commencé, pas terminé; de Maupassant j’apprécie surtout les nouvelles)

93 Un sac de billes de Joseph Joffo (ainsi que deux ou trois autres, mais j’aurais dû m’en tenir au sac de billes)

94 Le pavillon des cancéreux d’Alexandre Soljenitsyne

95 Le désert des Tartares de Dino Buzzati (par contre j’ai lu son excellent recueil de nouvelles, le K!)

96 Les enfants de la terre de Jean M. Auel

97 La 25e heure de Virgil Gheorghiu

98 La case de l’oncle Tom de H. Beecher-Stowe (en bibliothèque verte, ça compte?)

99 Les Thibault de Roger Martin du Gard (plusieurs volumes, chronologiquement, et puis tout à coup j’en ai eu assez et je me suis arrêtée)

100 Le silence de la mer de Vercors (ni à 15 ans ni aujourd’hui à 50 je n’ai de sympathie pour l’attitude de l’héroïne)

 Et voilà, je suis arrivée au bout! A vous, maintenant!

 

J comme jeu des incipits

1.Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown, un auguste, au demeurant fort mal maquillé et au costume de scène bien dépenaillé, de s’introduire dans la salle d’audience du palais de justice de Bordeaux. Il semble que, ce même jour, il ait attendu la sortie de l’accusé et l’ait simplement considéré, à distance, sans chercher à lui adresser la parole. L’ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde a peut-être remarqué ce clown mais rien n’est moins sûr. Plus tard, l’homme est revenu régulièrement, sans son déguisement, assister à la fin des audiences et aux plaidoiries. À ch que fois il posait sur ses genoux une mallette dont il caressait le cuir tout éraflé. Un huissier se souvient de l’avoir entendu dire, après que fut tombé le verdict:
– Sans vérité, comment peut-il y avoir de l’espoir ?

Michel Quint, Effroyables jardins, Folio 2004

2.« EH BIEN, mon prince, Gènes et Lucques ne sont plus que des apanages, des domaines, de la famille Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre, si vous vous permettez encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de cet Antéchrist (ma parole, j’y crois), je ne vous connais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous n’êtes plus mon fidèle serviteur, comme vous dites. Eh bien, bonjour, bonjour. Je vois que je vous fais peur, asseyez-vous et racontez. »
Ainsi parlait, en juillet 1895, Anna Pavlovna Scherer, une demoiselle d’honneur bien connue et une intime de l’impératrice Maria Fédorovna, en accueillant le prince Vassili, personnage important et haut fonctionnaire, arrivé le premier à sa soirée. Anna Pavlovna toussait depuis quelques jours, elle avait la grippe, disait-elle (c’était alors un mot nouveau dont ne se servaient que de rares personnes). Dans les billets qu’elle avait fait porter dans la matinée par un laquais en livrée rouge, il était dit à tous sans distinction :
« Si vous n’avez rien de mieux à faire, monsieur le comte (ou mon prince), et si la perspective de passer la soirée chez une pauvre malade ne vous effraie pas trop, je serai charmée de vous voir chez moi entre sept et dix heures. Annette Sherer. »
« Dieux, quelle virulente sortie ! » répondit le prince sans s’émouvoir le moins du monde d’un pareil accueil ; il portait l’uniforme chamarré de la cour, orné de plaques, avec bas et escarpins, et arborait sur son visage plat une expression claire.

Tolstoi, Guerre et Paix, Le livre de poche n° 1016

3.Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l’Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que j’avais pour ma fille m’engageait quelquefois à divers petits voyages, que j’abrégeais autant qu’il m’était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m’avait prié d’aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j’arrivai le lendemain pour dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d’y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d’une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu’arriver.

L’abbé Prévost, Manon Lescaut, Librairie Gründ, Paris

4.LA petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont les touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications, bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.
Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c’est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige dès les premiers froids d’octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand nombre de scies à bois, c’est une industrie fort simple et qui proçure un certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C’est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l’on doit l’aisance génerale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières.
À peine entre-t-on dans la ville que l’on est étourdi par le fracas d’une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l’eau du torrent fait mouvoir.

Stendhal, Le Rouge et le Noir, Classiques Garnier, 1973

5.Très illustres et très chevaleresques champions, gentilshommes et autres, qui vous adonnez volontiers aux pratiques nobles et mondaines, vous avez récemment vu, lu et connu les ‘Grandes et Inestimables Chroniques de l’énorme géant Gargantua’, et comme de vrais dévots, les avez crues tout ainsi qu’un texte de la Bible ou du Saint Évangile, et vous y avez maintes fois passé votre temps avec les honorables dames et demoiselles, leur en faisant beaux et longs récits, quand vous en aviez fini avec votre propos habituel ; par quoi vous êtes digne de grande louange…

François Rabelais, Pantagruel, Classiques Larousse