W comme Wilfried

– Si c’est comme ça, je m’en vais! a-t-il crié en direction de la cuisine.

Et il est sorti.
Tout seul.
En pantoufles.

Il a juste ramassé sa canne blanche et sa veste, a tiré la porte derrière lui en faisant le plus de fracas possible – ce qui était difficile, le dessous frotte le carrelage. Mais c’est l’intention qui compte et Martha l’aura bien compris: il est en colère, définitivement.

Oh! il n’est pas allé bien loin, comment le pourrait-il, n’est-ce pas?

Il a suivi le trottoir jusqu’au carrefour, là où on sent le soleil qui vient de l’est entre deux immeubles et s’est installé sur le socle en béton des feux de signalisation.

Heureusement, à cette heure les passants ne sont pas nombreux.
D’ailleurs, le front appuyé contre sa canne, il montre clairement qu’il n’a pas envie de communiquer.
Manquerait plus que quelqu’un veuille à toute force l’aider à traverser!
Non, non.
Il attend.

C’est l’affaire de quelques heures.
Deux peut-être suffiront.
La dernière fois en tout cas ça a suffi.
Martha finit par s’inquiéter sérieusement et alors: mission accomplie.

Elle les lui fera, ses frites!
Non mais!

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 129e devoir de Lakevio:

Cet homme semble bien triste. Il pense… Mais à quoi ? Sur quoi ou qui se penche-t-il ? Qu’attend-il ? Qui attend-il ? Je n’en sais rien. J’en saurai peut-être plus lundi. Je saurai peut-être ce que vous en direz.
J’aurai pensé à quelque chose. Une histoire. Une prémonition… À lundi donc…

K comme Kardamyli

Tout avait commencé à cause des femmes.

Elles avaient dû lire dans leurs magazines féminins que la mode était aux voyages entre amis et s’étaient convaincues les unes les autres de tous les avantages, comme celui de pouvoir louer une grande villa avec piscine et de partager les frais à trois ménages.
De partager les corvées courses, repas, vaisselle.
Des arguments de ce genre, qui omettent évidemment d’évoquer les problèmes de promiscuité ou de salle de bains, soit occupée, soit dévastée.

– Toi qui hurles déjà quand j’oublie d’abaisser la lunette des toilettes… avait-il tenté, mais Anne lui avait tout de suite coupé la parole, avec cette mauvaise foi qu’elle pouvait avoir dans ce genre de discussion:
– T’inquiète! On sera en vacances, on sera zen et d’ailleurs: on sera trois contre trois!

Et en effet, ils étaient zen – surtout les femmes, il n’avait jamais vu la sienne aussi ‘zen’ que cet été-là! – et trois contre trois: elles étaient parties toute la journée à leurs activités, faisaient du yoga sur la plage, allaient au massage et autres c…ries du genre – se faisait-il masser, lui? et par des éphèbes, en plus! – pendant que les hommes faisaient mollement un peu de tennis ou de piscine en attendant l’heure de l’apéro et des grillades.

Vous les voyez, là? sur la terrasse de leur blanche villa grecque à regarder la mer à six heures du soir? à attendre que les épouses reviennent de leur cours de planche à voile? ou était-ce de la plongée, ce jour-là?

Il n’en sait rien, tout ce qu’il sait c’est que les moniteurs sont toujours des gars bronzés aux boucles brunes, taillés comme des Adonis de la tête aux pieds et tout ce qu’il y a entre les deux.

Et que lui, d’un ‘commun accord tacite’ – comment cela s’est-il fait? il n’en sait rien! – se trouve avec les deux autres maris qui semblent bien contents de ce partage.

***

Kardamyli se trouve sur la côte sud du Péloponnèse, images ici. Merci à monsieur le Goût pour son 127e devoir de lakévio:

Ce tableau d’Aldo Balding vous inspire-t-il quelque chose ?
Quant à moi je me demande ce que font ces trois hommes.
On verra bien lundi ce qui sort de nos cogitations…

E comme étrange

Je logeais dans la maison du principal, et j’avais obtenu, dès mon arrivée, la faveur d’une chambre particulière.

Je dis faveur parce que ça me permettait de m’allonger tout habillé sur le lit et d’y rêvasser à longueur de soirée en fumant des cigarettes.

Il me fallait bien ça pour essayer de comprendre l’étrange aventure qui m’était arrivée le jour où j’avais emprunté la voiture des parents de madame Seurel et que j’étais arrivé dieu sait comment au Domaine perdu.

J’avais évidemment essayé dans les semaines qui ont suivi de retrouver le chemin vers ce domaine, hélas en pure perte.
Je n’avais que peu de pistes et l’étrangeté des divers épisodes de cette aventure faisait qu’il m’était difficile de me renseigner: on m’aurait ri au nez et traité de fou.
Ce que j’étais, d’ailleurs.
Fou d’Yvonne.
Fou de Frantz.

C’est donc à Paris que j’avais décidé de poursuivre mes recherches et ma mère a tout de suite été d’accord, puisque j’avais trouvé le bon prétexte: mes études!

Retrouver l’hôtel particulier de la famille de Galais n’avait pas été trop difficile mais il était fermé: la famille semble avoir eu des revers de fortune et quitté la capitale.

Il me fallait donc trouver une nouvelle piste et je n’arrivais pas à trancher entre Paris et la province: où Yvonne se cachait-elle?

Et Frantz? qu’était-il devenu?

Néanmoins un moment de réflexion me décida à attendre la fin de l’aventure parisienne.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 126e devoir:

Cette toile de Vettriano me fait irrésistiblement penser à Baudelaire. Je verrais bien un devoir qui commence par : «Je logeais dans la maison du principal, et j’avais obtenu, dès mon arrivée, la faveur d’une chambre particulière » Et qui finirait par : « Néanmoins un moment de réflexion me décida à attendre la fin de l’aventure. »
Ça, ce serait chouette…

Vous aurez compris que l’Adrienne n’a pas pensé à B*** mais au Grand Meaulnes, avec ses 48 occurrences du mot « aventure » et 52 « étrange » 🙂

N comme noir

C’est Concetta qui en avait fait la remarque, dès le deuxième jour:

– Je vois, dit-elle au guide, qu’en Grèce les femmes « d’un certain âge » portent le noir, comme dans la Sicile de mon enfance…

On avait senti les guillemets quand elle avait précisé « d’un certain âge », vu que le gros de la troupe avait plus de 65 ans. Mais personne n’avait relevé, pas même Jef.

– C’est vrai, a répondu le jeune homme. Quand une femme devient veuve, il arrive encore souvent qu’elle porte le deuil jusqu’à la fin de sa vie. Et pas seulement dans les villages retirés!

C’est tout pensif qu’il a ajouté:

– Je n’ai pas connu ma grand-mère autrement que vêtue de noir. Et elle était veuve à 45 ans.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 123e devoir de Lakevio du Goût: « À quoi pense donc ce jeune homme si bien cerné par Aldo Balding ? »

I comme indice

Dans l’agenda à couverture de cuir vert, Bosmans trouva une photo pliée en deux.

C’était celle d’une mauvaise reproduction d’un tableau aux couleurs passées, plutôt tristes, dans des tons de gris et de brun.

Il se disait qu’il avait dû voir cet escalier, ce palier, cette balustrade de métal et de bois.
Tout dans cette image lui semblait familier, jusqu’aux boutons de porte en laiton.
Mais le souvenir en était tellement diffus que même l’adresse griffonnée au crayon au dos du cliché ne lui rappelait rien.
Rue de Lille, 48.

Était-il jamais allé rue de Lille?
Martine Hayward avait-elle habité ce genre d’appartement?
Confondait-il avec celui du quai de Conti, où il avait rencontré Maurice Sachs?

Il s’y rendit dès le lendemain.

Mais il n’en fut pas plus avancé.
Celui qui avait crayonné l’adresse avait dû se tromper: c’était celle de l’église évangélique du 7e arrondissement.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 120e devoir de Lakévio du Goût.

C comme coloquintes

J’aime bien Charles. Il me fait rire. Et il est plein d’idées. De surprises, aussi. Comme ce pique-nique, par exemple.

– Je m’occupe de tout, il m’a dit, et ce sera à toi de décoder!
– Décoder? qu’est-ce que tu veux dire?
– Et bien, trouver les messages cachés… la symbolique… tu verras bien!

Je dois dire que pendant le pique-nique, je n’y ai pas trop réfléchi. Il faisait beau. On riait. Ou plutôt: je riais à toutes ses blagues. Je ne me posais pas trop de questions…

Les roses, oui. Une rouge et deux blanches? Rouge pour l’amour passion, mais les deux blanches? Plus d’amitié que d’amour?

Ce n’est qu’au retour que j’ai compris.
Grâce aux coloquintes: c’est beau, mais ça ne se mange pas.

***

Merci à Monsieur le Goût pour ce 119ème Devoir de Lakevio du Goût:

Qu’est-ce qui les met de si joyeuse humeur ? Je vous dirai lundi ce que j’en pense. J’espère surtout lire ce que vous en pensez…

X c’est l’inconnu

C’était un 14 juillet mais ce jour-là serait son épiphanie.

Au moment de partir, il ne le savait pas encore.
Il ne savait pas non plus combien de fadaises il sortirait en la charmante, l’ensorcelante compagnie de Cécile.
Lui qui d’habitude valait Shéhérazade et vous servait des histoires à n’en pas finir, avec ou sans sultan et eunuques… ce jour-là, rien.

Ce jour-là, il en était réduit à meubler les premiers silences de la promenade par des « il fait si beau, Louison aura mis le linge à sécher dehors, j’aime ce parfum-là, pas vous? » ou « vous savez que quand il pleut elle sort les plantes vertes ? »

Bref, des choses aussi intéressantes que savoir ce qu’on mangera le midi ou boira le soir, qu’on prend un parapluie quand il pleut ou son chapeau de soleil et l’ombrelle s’il fait un temps comme ce jour-là, où il valait mieux être enfermé dehors que coincé dans un ascenseur.

Car oui, il était même allé jusqu’à lui raconter cette histoire qui lui était arrivée dans son immeuble parisien, doté depuis peu de cette magnifique machinerie qui faisait si peur à Louison qu’elle avait menacé de faire sa valise et d’aller porter ses services de cuisinière-lingère-bonne à tout faire dans l’immeuble voisin qui n’était pas encore doté de cette invention du diable.

Ils auraient pu faire une balade à cheval en forêt – Cécile était bonne cavalière – ou marcher sur le sentier côtier, comme c’était à la mode depuis peu, mais ils avaient préféré faire le tour du jardin, lentement, très lentement, et il était difficile de savoir vraiment lequel des deux était le loup, et lequel l’agneau.

Lequel, le premier, avait réduit la distance polie entre eux deux.
Lequel, le premier, avait été pris de cette fièvre qui donne soudain envie de se rouler dans le foin avec le soleil pour témoin.

***

Merci à Monsieur le Goût pour cette toile de Caillebotte et son 118e devoir de lakévio et à Joe Krapov pour ses consignes.
J’ai utilisé les mots du numéro 3:

Un sultanUn eunuque
Un loupUn agneau
Le 14 juilletL’Épiphanie
Sainte-Barbe ou Sainte-CécileLe diable
Etre coincé·e dans l’ascenseurEtre enfermé·e dehors
Faire une balade à cheval en forêtMarcher sur le sentier côtier
Faire sa valiseDéfaire sa valise
Qu’est-ce qu’on mange ce midi ?Qu’est-ce qu’on boit, ce soir ?
Il fait beau, je mets le linge à sécher dehorsIl pleut, je sors mes plantes vertes
On prend un parapluie quand il pleutOn prend sa casquette quand il fait soleil

R comme Rappel

Petit rappel – Thomas Vinau

Je rappelle que Bachar Mar-Khalifé, Odezenne, Katerine ou Zoufris Maracas existent

Je rappelle que les amandiers sont en fleurs que les violettes résistent au givre qu’il reste des asperges sauvages ou des mimosas

Je rappelle qu’une poule pond un œuf chaque jour, que les vignes se taillent à trois nœuds que mon voisin plante des petits pois et que les fraises des bois ne poussent pas que dans les bois 

Je rappelle que le cbd est légal que pas plus de deux verres ça va que des sacs vomitoires sont à votre disposition pendant le vol que la chair n’est pas triste et que personne n’a lu tous les livres

Je rappelle que nos enfants ont des ailes plus grandes que les nôtres que les oiseaux ont faim et que les chiens lèchent gratos

Je rappelle que la vie est une pute et que nous sommes tous des fils de petite maman chérie qui recoud nos boutons qu’on peut faire des tartes avec à peu près tout ce qu’on veut et que les crayons de couleurs ont une durée de vie considérable

Je rappelle qu’on peut faire du papier avec du crottin de cheval un dessert avec du pain rassis que le tonnerre est le bruit de la foudre que j’ai vu un chat blanc dans la nuit et qu’il n’était pas gris

Je rappelle que le bouton rouge sur les télécommandes sert à la fois à allumer et à éteindre que le jour n’appartient à personne et qu’il n’y a pas de date de péremption sur les fesses des autres 

Je rappelle qu’un peu, plus un peu, ça fait un peu plus

Faites-en bien ce que vous voulez 

Thomas Vinau, sur son blog etc-iste, le 7 mars dernier. 
Avec son consentement, merci à lui.

***

L’Adrienne ne connaissait pas trois des quatre noms cités – Bachar Mar-Khalifé, Odezenne, Katerine ou Zoufris Maracas – c’est pour ça qu’elle y a mis des liens vers wikisaitout 😉

Mais l’essentiel de ce Petit Rappel est évidemment que tant de choses restent dans le monde de la nature et de la culture pour nous aider à traverser à peu près tout. Avec ou sans passerelle 🙂

Merci à Monsieur le Goût pour le tableau en illustration et la 117e consigne:
Où mène cette passerelle peinte par Toutounov ? Que traverse-t-elle ? Le savez-vous ? Si vous le savez, dites-le ! Si vous ne le savez pas, inventez-le !

Dans cette vidéo on peut voir l’artiste peignant le petit pont choisi par Monsieur Le Goût:

L comme lyrisme

« Ma songerie aimant à me martyriser s’enivrait savamment du parfum de tristesse »

– Franchement!

La place n’était pas mauvaise, soupirait Hortense, mais qu’est-ce qu’elle pouvait lire comme niaiseries sur les papiers froissés qu’elle ramassait à terre dans cet appartement de la rue de Rome!

– Pas étonnant que ce monsieur les jette, avait dit son Hector. Est-ce que ça pourrait intéresser quelqu’un d’autre que lui-même?

Bon, il n’était pas joyeux, c’est le moins qu’on puisse dire, et il n’avait pas la santé, le pauvre homme!
Mais à quoi ça pouvait bien servir de se plaindre?
De « se martyriser« , comme il disait.
Se plaignait-elle?
Elle en aurait eu mille fois plus de raisons que lui, pourtant.

– Tiens, en v’là encore un! fit-elle en se baissant.

« Ne t’imagine pas que je dis des folies. »

– Le pauvre homme! conclut-elle, ça ne va vraiment pas bien dans sa tête!

***

merci à Monsieur le Goût pour son 116e devoir de lakévio:

J’ai enfin réussi à savoir ce que cache cette porte. En avez-vous une idée ? Si j’osais, je vous demanderais de commencer votre découverte par : « Ma songerie aimant à me martyriser s’enivrait savamment du parfum de tristesse » Et plus encore, la clore sur : « Ne t’imagine pas que je dis des folies. » Si vous estimez être mal armé pour faire de la sorte, faites comme vous voulez. Mais dites quelque chose lundi.

R comme repos

source ici

L’hiver de 1888, Vincent est en mauvaise santé et décide de quitter Paris pour trouver un peu de chaleur: il prend le train pour Arles d’où il envoie cette lettre à son frère, dès son arrivée, le 21 février:

Mon cher Theo,

Durant le voyage j’ai pour le moins autant pensé à toi, qu’au nouveau pays que je voyais.

Seulement je me dis que plus tard tu viendras peut-être toi-même souvent ici. Il me semble presque impossible de pouvoir travailler à Paris, à moins que l’on n’ait une retraite pour se refaire, et pour reprendre son calme et son aplomb. Sans cela on serait fatalement abruti. […]

Arles ne me semble pas plus grand que Breda ou Mons.

Avant d’arriver à Tarascon j’ai remarqué un magnifique paysage d’immenses rochers jaunes, étrangement enchevêtrées des formes les plus imposantes.

Dans les petits vallons de ces rochers étaient alignés de petits arbres ronds au feuillage d’un vert olive ou vert gris, qui pourraient bien être des citronniers.

Mais ici à Arles le pays paraît plat. J’ai aperçu de magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d’hiver qu’ont fait les Japonais.

Voici mon adresse:
Restaurant Carrel,
30 Rue Cavalerie, Arles.
(Département Bouches du Rhône).

Je n’ai encore fait qu’un petit tour dans la ville, étant plus ou moins esquinté hier soir. » (source ici.)

La chaleur, il la trouve en ce mois d’août 1888:

« Maintenant nous avons une très glorieuse forte chaleur sans vent ici, qui fait bien mon affaire. Un soleil, une lumière, que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, jaune soufre pâle, citron pâle or. Que c’est beau le jaune! Et combien je verrai mieux le nord.

Ah, je souhaite toujours que le jour viendra où tu verras et sentiras le soleil du midi. »

C’est exactement à ce moment-là qu’il a peint cette « petite étude d’une halte de forains, voitures rouges et vertes », où l’on voit en avant-plan une grande flaque de cette lumière jaune pâle sur le sol, qui prend la moitié du tableau.

Et il conclut:

« Vivre à peu près en moines ou ermites avec le travail pour passion dominatrice, avec résignation [renoncement] du bien-être. La nature, le beau temps d’ici, cela c’est l’avantage du Midi mais je crois que jamais Gauguin [ne] renoncera à la bataille parisienne, il a cela trop au cœur et croit plus que moi à un succès durable. »

Lettre de Vincent à son frère Théo, le 13 août 1888, source ici. Les mots sont soulignés dans le texte par Van Gogh.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 114e devoir!