V comme village

Le dimanche après-midi on s’offre un cruchon chez Firmin, tous les quatre, et Edmond apporte le journal.

Il est le seul à savoir lire alors on compte sur lui pour nous dire les nouvelles du monde.

On ne comprend pas tout, ça parle surtout de gens et de pays qu’on ne connaît pas, mais on écoute et on s’intéresse.
Et puis ça fait passer le temps.

On a bien senti dès le début que l’Émile était fort nerveux, même s’il prétendait que non, il n’arrêtait pas de se tortiller sur le banc pour voir la route, comme s’il guettait quelqu’un ou quelque chose…

Edmond s’est arrêté de lire et a doucement posé sa main sur son bras:

– C’est aujourd’hui que ta fille revient de Paris, peut-être? il lui a demandé, mais l’Émile a fait la sourde oreille.

Poings serrés.
Mâchoires serrées.

Sa fille a trouvé du travail à la capitale, il en était bien fier d’ailleurs, quand elle est partie, pourtant il n’aime pas qu’on en parle.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 183e devoir:

Cette toile d’Émile Friant m’a frappé car elle me dit quelque chose.
Mais quoi ? La discussion semble animée autour de ce pichet de vin.
Sur quoi peut-elle bien porter ?

Question existentielle

– Bon, voyons ce questionnaire.

Il s’est assis sur un des bancs derrière l’église, a croisé les jambes et chaussé ses lunettes.
Il avait pris soin d’imprimer le feuillet qu’on lui avait envoyé les jours précédents.
Tout un questionnaire, qu’il relisait au moins pour la troisième fois, toujours avec un étonnement croissant.

Non, il n’en comprenait pas vraiment le sens.

« Avez-vous une manie? »
« Quel est votre talon d’Achille? »
« Qu’est-ce que vous regrettez le plus? »
« Quel est le gros mot que vous dites quand vous êtes contrarié? »
« Êtes-vous adroit de vos mains? »

Non, franchement, il ne voyait pas le rapport entre ce questionnaire et ce boulot de croque-mort pour lequel il était venu se présenter.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 137e devoir :

Ce monsieur, peint par Jackie Knott semble… Semble quoi ? Il est d’un sérieux papal, soit. Mais encore ? J’espère qu’on en saura plus lundi, grâce à nos efforts communs pour lire sa pensée.

J comme Joanna

« À quoi bon ? Enfin… Vous ne supposez pas que ce n’était pas en apparence ? »

Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia de précieux ridicule du 21e siècle?
Genre: « vous n’êtes pas sans savoir que… » ou pire encore « vous n’êtes pas sans ignorer que… »

Si vous lui demandez s’il faut prendre un parapluie, il vous répond qu’il « n’est pas impossible qu’il ne pleuve pas » et si vous en concluez – à tort – que vous pourrez donc vous en passer, il vous dira doctement « je ne vous ai pas incitée à ne pas prendre vos précautions ».

Il m’énerve!

Il m’énerve avec ses « je ne peux pas ne pas être satisfait », ses « je n’ai pas l’intention de ne rien faire », ses « vous ne pouvez pas ne pas me le refuser »…

Quand il est au tribunal, à la barre, c’est peut-être un bon moyen d’embrouiller l’adversaire, mais dans la vie courante?
Est-il encore capable d’exprimer une idée claire et nette, sans ambiguïté?

J’arrête de me prendre la tête et je lui réponds comme il le mérite:

« J’ai bien été la première à vérifier l’exactitude de la chose, quand j’étais votre amour… en apparence. »

***

Tout savoir sur le tableau, ici – Merci à Monsieur le Goût pour la consigne du devoir 136:

Cette toile de Gustave Courbet dite « Jo la belle Irlandaise » me dit quelque chose. J’aimerais que cette note commençât par « À quoi Bon ? Enfin… Vous ne supposez pas que ce n’était pas en apparence ? »
Aussi qu’elle finît par « J’ai bien été le premier à vérifier l’exactitude de la chose, quand j’étais votre amour… en apparence. » J’espère que vous aurez une histoire à raconter à partir de ces deux phrases tirées des « Contes d’amour, de folie et de mort » d’Horacio Quinoga.

I comme inspiration chez Lali

Elle aime prendre un café dans ce bar, surtout quand il fait beau et que des tables sont installées sur la placette.
Elle s’y pose un quart d’heure, juste le temps qu’il faut avant de retourner au travail.

Mais vous qui connaissez la vie, vous vous doutez bien qu’autre chose encore que le café l’y attire et l’y fait revenir presque quotidiennement: le grand gars qui le lui sert, toujours souriant, toujours gentil, toujours un mot pour la faire rire.

Voilà, vous avez compris.

Après, ça devrait couler de source, un mot en amenant un autre, de sourire en sourire, de jour en jour…

Mais non.

Le gars est-il timide?
La croit-il inaccessible?

C’est trop bête, s’est-elle dit ce matin-là, je vais lui laisser un mot, on verra bien.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait et en s’éloignant d’un pas qu’elle voulait tranquille et souple, elle avait la tête qui bourdonnait si fort qu’elle n’a pas entendu la voix qui criait:

– Mademoiselle! Mademoiselle! vous avez oublié quelque chose!

Las! las! ce n’est pas le grand gars rieur qui a ramassé l’enveloppe, mais sa collègue.

***

ça fait très longtemps qu’on n’avait plus participé au jeu de Lali et malheureusement il était bien trop tard pour l’envoyer 😉

D comme décorum

– Je passerai te chercher demain vers quatorze heures, dit-il au téléphone.

Contente? contente! bien sûr qu’elle est contente!

Mais le sentiment qui domine est toujours le même: que va-t-elle mettre?
C’est qu’il est difficile, son petit-fils!
Très pointilleux sur ce qui se porte, ce qui est classe, ce qui est ringard, ce qui est plouc, vieux ou de mauvais goût.

Elle étale quelques tenues sur le grand lit.
Assortit les couleurs. Le sac. Les chaussures.
Revérifie la météo: pantalon ou robe? pull ou foulard? sandales ou mocassins?

N’arrive pas à se décider.

La nuit, ça la tient éveillée.
Enfin, c’est ce qu’elle dit.

– Si tu n’as que ça comme souci, lui dit sa fille, ça va. Il n’y a pas de quoi perdre le sommeil. Et puis, tu n’as qu’à lui demander son avis, il sera heureux de décider à ta place!

Alors c’est ce qu’elle fait:

– Viens un peu plus tôt, dit-elle au petit-fils, tu me diras quoi mettre. Je ne voudrais pas que tu aies honte de ta vieille grand-mère.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 135e devoir de Lakévio du Goût avec le tableau ci-dessus et la consigne suivante:

Cette toile de Nicole Bellocq me rappelle quelque chose. Mais à vous ? Inspire-t-elle une histoire quelconque ? Si oui, j’aimerais qu’elle fût close par « Alors, tu as honte de ta vieille mère ? »

F comme fin

– Ah! tout de même! tout de même quelqu’un!
– Maman, je te signale qu’on est là tous les jours…
– Ferme la porte!

Elle le sait bien, pourtant, que sa vieille maman « est perdue dans sa tête » comme elle-même le disait à propos de sa propre mère.
Que tous ses souvenirs des dernières décennies sont noyés dans un magma affolant.
Que le jour viendra où elle ne se souviendra plus du nom de ses enfants, elle qui les a tant aimés.
Que cette perspective effrayante l’attend sans doute aussi et qu’elle fera vivre à son fils ce qu’elle vit en ce moment: une vieille maman tout usée, qui ne trouve plus rien et s’effraye de tout.
Qui pleure quand elle a un moment de lucidité.
Et à d’autres moments ne sait plus que cette jeune femme attirante, brune et souriante sur la photo à côté de ce jeune homme aux yeux bleus, c’est elle.

Qui veut qu’on ferme la porte quand elle est ouverte et qu’on l’ouvre quand elle est fermée.

– Vieillir comme ça, disait-elle à propos de sa propre mère, mieux vaut mourir!

***

Merci à Monsieur Le Goût pour son 134e devoir:

Encore une histoire de porte. Celles qui donnent sur de nouveaux mondes. Celles qui donnent sur des mondes anciens. Ce qui serait chouette, c’est que vous réussissiez à y mettre les mots: attirer – affoler – effrayer – fermer – ouvrir – trouver – aimer – perdre – mourir – noyer.

Peu importe le temps, le mode, ou que ces verbes soient usés de façon pronominale ou non.

Premier baiser

Malgré la chaleur qui humidifie chemise et T-shirt, ils se tenaient collés-serrés, main dans la main, sa tête à elle lovée dans son cou à lui, là où quelques poils de barbe chatouillent agréablement la peau.

Ils étaient en arrêt devant un tableau dans un cadre doré qui ne lui convenait pas du tout. On y voyait un couple enfoncé dans la douceur des draps, des oreillers et de leur étreinte.

Un léger parfum d’érotisme s’en dégageait.

– Il paraît, finit-elle par dire, alors que lui était précisément en train de rêver à leur premier baiser, et peut-être aussi au prochain, il paraît que Toulouse-Lautrec aimait les rousses. Qu’est-ce que tu dirais si je me teignais les cheveux en roux?

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 133e devoir:

Cette toile de Joseph Lorusso, comme celle de Karin Jurick que je vous ai proposée la semaine dernière, montre un tableau intitulé « Le Baiser ». Il n’est pas peint par Klimt mais par Toulouse Lautrec.
Vous inspire-t-il ? Je vous le propose comme « devoir de vacances ».
Et pour ce « devoir de vacances » ce serait gentil si vous vouliez bien user des mots suivants : oreiller – douceur – roux – parfum – chatouillent – main – chaleur – cou – cadre – T-shirt.

P comme petite culotte

Le samedi soir après le travail, Madeleine accompagne Richard. Elle est fatiguée. Son travail à la bonneterie est tuant. Pour pas grand-chose, finalement.

Le samedi soir elle accompagne Richard alors que tout ce qu’elle voudrait, c’est s’allonger, se reposer. Mais sa mère lui a bien dit et répété de ne pas laisser un homme sortir seul, si on veut le garder.

Alors elle l’accompagne. Finit son verre de rouge en s’appuyant contre la poitrine de son homme, plus confortable que la chaise. Trop lasse pour la conversation. D’ailleurs qu’ont-ils à se dire qu’ils ne sachent déjà? Elle sent qu’elle va finir par s’endormir.

Sur le site d’Amnesty International Belgique:

LA VIE D’UNE PETITE CULOTTE ET DE CELLES QUI LA FABRIQUENT

Film documentaire de Stéfanne Prijot, Belgique, 2018, VO St FR, 60’

« En vingt ans, la production mondiale de vêtements a doublé, impactant inévitablement notre planète : coût environnemental, précarité des conditions de travail, inégalités et injustices sociales, surconsommation, etc. Ce documentaire suit, de pays en pays, l’histoire de cette petite culotte et nous emmène dans l’intimité de 5 femmes, maillons d’une chaîne de production bien opaque. Le film questionne la valeur que l’on donne aux vêtements, et surtout aux vies de celles qui les fabriquent. »

***

Oui vous avez bien lu Stéfanne, avec deux n, et c’est une fille 🙂

Merci à Monsieur le Goût pour son 131e devoir de Lakevio du Goût!

Cette toile de Joseph Lorusso vous inspire sûrement quelque chose.
Mais que peuvent donc se dire ces trois personnes ? À quoi donc pensent-elles ? Bah, d’ici lundi vous aurez bien une idée. Au moins, ça occupera peut-être les après-midi de canicule…

C comme covid

Pourra-t-on retourner à Paris cet automne?
Voir l’expo Rosa Bonheur?
Flâner dans les ruelles?
Compter les derniers bouquinistes?
Vérifier la réputation des garçons de café?

Ou attendra-t-on décembre et les décors de Noël dans les grands magasins?

Ce n’est pas l’envie qui manque 🙂

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Merci à Monsieur le Goût pour son 130e devoir de Lakevio:

C’est le dernier devoir de l’année. Alors je me fais plaisir.
J’abandonne Montmartre pour les quais de la Seine.
Cette toile de John Salminen me plaît. C’est une raison suffisante pour que je vous demande ce que vous pensez en voyant cette « boîte » de bouquiniste. À moi elle évoque comme dit Françoise Hardy « Tant de belles choses ». Et à vous ? Peut-être ne serez-vous pas encore partis en vacances lundi.

W comme Wilfried

– Si c’est comme ça, je m’en vais! a-t-il crié en direction de la cuisine.

Et il est sorti.
Tout seul.
En pantoufles.

Il a juste ramassé sa canne blanche et sa veste, a tiré la porte derrière lui en faisant le plus de fracas possible – ce qui était difficile, le dessous frotte le carrelage. Mais c’est l’intention qui compte et Martha l’aura bien compris: il est en colère, définitivement.

Oh! il n’est pas allé bien loin, comment le pourrait-il, n’est-ce pas?

Il a suivi le trottoir jusqu’au carrefour, là où on sent le soleil qui vient de l’est entre deux immeubles et s’est installé sur le socle en béton des feux de signalisation.

Heureusement, à cette heure les passants ne sont pas nombreux.
D’ailleurs, le front appuyé contre sa canne, il montre clairement qu’il n’a pas envie de communiquer.
Manquerait plus que quelqu’un veuille à toute force l’aider à traverser!
Non, non.
Il attend.

C’est l’affaire de quelques heures.
Deux peut-être suffiront.
La dernière fois en tout cas ça a suffi.
Martha finit par s’inquiéter sérieusement et alors: mission accomplie.

Elle les lui fera, ses frites!
Non mais!

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Merci à Monsieur le Goût pour son 129e devoir de Lakevio:

Cet homme semble bien triste. Il pense… Mais à quoi ? Sur quoi ou qui se penche-t-il ? Qu’attend-il ? Qui attend-il ? Je n’en sais rien. J’en saurai peut-être plus lundi. Je saurai peut-être ce que vous en direz.
J’aurai pensé à quelque chose. Une histoire. Une prémonition… À lundi donc…