22 rencontres (2 ter)

C’est par un bel après-midi du printemps dernier qu’en se rendant à l’académie de musique, Madame a vu William caracoler sur un toit.

De battre son cœur s’est arrêté, pour se remettre tout de suite après à une vitesse trop supérieure pour être honnête.

Elle devait sans doute le regarder si intensément que lui aussi l’a vue et lui a fait un grand salut.

– Bonjour, Madame!
– William, s’il te plaît, fais attention! n’a-t-elle pu s’empêcher – fort inutilement – de lui crier.

Alors lui, bien sûr, a ri de ses craintes.

– J’ai l’habitude, il a dit, avec cette hubris d’avant la catastrophe.

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Ce mois-ci, Madame a contacté William. Pour qu’il vienne travailler à son toit.

Voilà cinq ans que la coupole est installée et cinq ans qu’elle prend l’eau par en-dessous et qu’il y a de la condensation entre la double paroi.

Celui qui l’a (mal) installée fait la sourde oreille. Alors donnons ce travail à William, qui entre-temps a repris – avec un de ses frères – l’entreprise paternelle.

Elle n’aura pas trop de souci à se faire: il ne devra caracoler que sur le toit plat au-dessus de la cuisine, celui où même Madame se promène parfois sans ressentir le vertige qu’elle a déjà sur un escabeau 🙂

– J’ai confiance, lui dit-elle, que tu feras du bon travail. C’est toi qui un jour en classe m’as convaincue qu’un bon toit était l’essentiel dans une maison 😉

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photos du dessus, le toit au moment de l’achat, photos du dessous, le toit pendant les travaux, il y a cinq ans.

R comme repos!

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Quel silence, la nuit, depuis que les travaux à la rue ont atteint la maison de l’Adrienne, rendant toute circulation impossible!

Quel calme monacal succède à la tonitruante symphonie des jours, ce mélange étrange de cris d’enfants – miracle quotidien des voix suraigües poussées à l’extrême sans qu’elles ne se cassent – et du bruit des camions, des remorques, des bennes, des chenilles qui compromettent l’intégrité des murs de la maison – combien de fois déjà n’ont-ils pas tremblé, au point que l’Adrienne craint de les voir se fissurer ou s’écrouler…

Et pour ceux ou celles ayant le culte de la propreté, l’autre prix à payer c’est la couche de poussière de terre et de sable, épaisse comme le doigt, qui s’accumule chaque jour et s’infiltre jusque dans les armoires de la cuisine.

Rien n’est parfait, soupira le renard 🙂

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écrit pour les Plumes d’Asphodèle reprises par Emilie – que je remercie – avec les mots imposés suivants: SILENCE – BRUIT – DOIGT – SYMPHONIE – DISCRETION – CALME – MOUCHARDER – MONACAL – MIRACLE –  plus trois en bonus que vous utiliserez si cela vous en dit : CULTE – CRI – COMPROMETTRE

L’Adrienne ayant reçu une éducation très stricte, elle n’a évidemment pas utilisé ‘moucharder’ 🙂

photo prise dans ma rue le 9 septembre

R comme respire!

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La maison a plus que jamais une allure de bicoque délabrée, depuis que la rue est le théâtre de travaux successifs en vue du jour J.

Depuis des mois, les piétons sont obligés de louvoyer tels des matelots ivres, entre des pavés descellés, des trous de tailles diverses, des monticules de gravats, des câbles attendant d’être raccordés…

Couverte de poussière de sable, son jardin rempli de pissenlits parmi les hautes herbes – la tondeuse n’est plus passée depuis février – la maison fait le gros dos en attendant des jours meilleurs.

Quant aux habitants, s’ils se sentent un peu les fantoches de l’histoire, à subir des désagréments et des coûts dont ils se seraient bien passés, ils espèrent qu’en retour ils pourront enfin passer des nuits au calme, où l’esprit comme le corps trouveront le repos dont ils ont si fort besoin.

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Les mots récoltés chez Olivia: ivre – travaux – fantoche – matelot – esprit – théâtre – bicoque – allure

H comme horticulture

DSCI7286L’Adrienne, vous le savez, est allée écouter Monsieur l’Ingénieur des Travaux publics, un jeudi soir de fin avril.

– La phase 1 et la phase 2 des travaux sont à présents terminées, a-t-il déclaré en montrant un PowerPoint où tout était soigneusement listé, les aspects administratifs (expropriations et permis divers, analyse de terrain, fouille archéologique) et les travaux préparatifs (eau, gaz, téléphone, électricité). Prochaine étape, lundi 20 mai, début des gros travaux…

Etc., vous connaissez la suite.

Par conséquent, vous pouvez imaginer la surprise de l’Adrienne quand, le lundi suivant, vers les sept heures du matin, elle voit une petite pelleteuse qui s’amuse à arracher ses hortensias.

Oui, vous avez bien lu, ces précieux hortensias sauvés du précédent carnage

L’Adrienne en aurait pleuré. Le gars à la pelleteuse a dû voir son désarroi.

– Mais alors, a dit l’Adrienne, ce bout de terrain, il est à moi ou pas? Vous pouvez y faire des trous, comme ça, sans prévenir?

Elle fait de grands gestes pour expliquer que les hortensias sauvés de là (elle tend les deux bras vers la droite) elle ne les aurait pas replantés là (grand geste vers la gauche) si elle avait su que c’était pour les voir arrachés quelques mois plus tard.

Le type était un peu embêté mais pas contrariant:

– On va faire attention, a-t-il dit, comme ça vous pourrez les replanter, après.

C’était l’heure de l’école, alors l’Adrienne a essayé de ne pas trop penser à ses hortensias, ses belles tulipes, ses ruines-de-Rome, ses jacinthes…, qu’il y avait des choses bien plus graves que ça, ce qui est fait est fait, etc. etc.

Hier matin, quand les collègues arrivent dans le bureau des coordinatrices, elles disent à l’Adrienne:

– Des types sont en train de ratisser ton jardin…

– Ratisser mon jardin? fait l’Adrienne hébétée.

Et oui, en rentrant chez elle, elle a constaté que les gars de l’eau avaient replanté eux-mêmes ses hortensias…

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photo ci-dessus: le « brol » que les gars de l’eau ont dû retirer du jardin pour le remplacer par du matériel neuf…

W comme wegenwerken

 

Jeudi soir, l’Adrienne a eu l’occasion d’élargir son champ d’investigations du comportement humain: toute la rue était invitée à se rendre à la petite école d’en face pour y entendre de la bouche même des responsables politiques et techniques quand et comment les travaux tant attendus auraient lieu.

Première constatation,  le public était majoritairement composé de gens qui ne sont que très indirectement concernés par les travaux. Ceux qui habitent les rues situées plus au nord et dont le seul souci est: combien de mètres en plus devrai-je faire avec ma voiture?

Deuxième constatation, les petits vieux, les quart monde, les troisièmes générations d’immigrés, toutes ces petites gens de la rue de l’Adrienne étaient absents. Il est vrai que les travaux ont été annoncés en 2006 et qu’ils ont eu le temps d’acquérir une forme de fatalisme: on verra bien quand on y sera.

Troisième constatation, alors que Monsieur l’Ingénieur demande en début et en fin d’exposé de ne poser de questions en public que dans la mesure où elles sont intéressantes pour tous, chacun y va de son petit souci personnel. Certains avec hargne et acharnement.

L’Adrienne et ses quelques voisins, les seuls vrais concernés par les travaux, se sont tus. Ou sont allés poser leur question par après, au responsable ad hoc.

Ah oui! le principal: début des travaux, le lundi 20 mai.

Et durée estimée à 150 jours ouvrables.

Un an, quoi 🙂

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Les photos ci-dessus datent de l’époque où les jardinets n’avaient pas encore été remplacés par du sable et de la caillasse. En compensation, il y aura un arbre, ici et là aux coins de rue.

Première fois

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Dimanche est annoncée la première des « classiques de printemps », traduction littérale de ‘lenteklassiekers‘ ou ‘voorjaarsklassiekers‘, mots qui désignent les courses cyclistes ayant leur place fixe chaque année dans le calendrier.

Des panneaux et des affichages préviennent les habitants et les automobilistes que dimanche certaines rues seront livrées au passage des champions en maillot et qu’ils devront aller garer leur quatre roues ailleurs.

Et c’est bien la première fois qu’aucune de ces courses ne passera par la rue de l’Adrienne. Pas même la course mère et reine, le Tour des Flandres. Qui passera, rassurez-vous, juste à côté. Et même trois fois. Quand on a trois collines qu’on appelle ‘berg’, on se doit d’y envoyer suer les coureurs. Surtout si en plus il y a de gros pavés sur quelques tronçons spécialement préservés pour ces occasions-là.

Bref.

Bref, l’Adrienne peut commencer à croire gentil voisin à longue barbe grise, qui lui a prédit l’autre jour que les travaux commenceraient bientôt. En mars. Ou après mars. Ce qui a beaucoup fait rire l’Adrienne, qui a failli se mettre à chanter « ou à la Trinité! ou à la Trinité! »

Mais elle s’est retenue. Son gentil fumeur de cigares n’aurait pas compris 🙂