Stupeur et tremblements

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« Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. »

Excédée, elle rejette le livre sur le lit, une fois de plus.

Quel horripilant personnage! Quel esprit manipulateur! Quelle fatuité! Quelle goujaterie! Quelle bonne opinion il a de lui-même! Quel mépris des autres! Même, en fait, de la femme qu’il prétend aimer.

Elle laisse tomber sa chemise de nuit à la porte de la salle de bains dans un geste qui trahit encore son énervement.

Croire que les autres couples sont sans amour, croire qu’on est le seul à savoir ce que c’est ‘aimer’, c’est bon quand on a seize ans et qu’on vit ses premiers émois.

Mais à l’âge du protagoniste, c’est de l’infatuation. De la bêtise.

Elle sent que ça va très mal finir, cette histoire.

Comme pour cet autre spécialiste de l’autodestruction (avec dommages collatéraux pour son entourage), qui prétend avoir aimé mais qui a oublié le prénom de son amour:

« Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila. »

***

Devoir de Lakevio du Goût N° 9, que je remercie:
Dites nous un conte qui commencera par cette phrase du grand Albert :
« Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. »
Conte qui se conclura par ces mots du familier Verlaine :
« Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila. »

Vous aurez compris que « Belle du Seigneur » est un livre qui m’a mise en rage 😉

Premier agenda ironique

Je suis le ténébreux miroir inconsolé
Ma batterie est morte et je suis constellé 

de taches de café et d’autres petits reliefs de nourriture: c’est assise devant moi qu’elle boit et qu’elle mange. Car 

Elle a pris ce pli depuis des temps très lointains
De venir m’allumer très tôt chaque matin 

et de prendre tranquillement son petit déjeuner tout en me tapotant le clavier. Quand c’est l’heure de partir au travail, je sens bien qu’elle me quitte à regret. Elle me rallume dès son retour, nous voilà repartis pour des heures, 

Voici des O, des I, des E, des U, des A,
Qu’elle a usés avec ses ongles et ses doigts 

Elle m’emporte partout où elle va, j’ai vu l’Irlande et l’Italie, la mer du Nord aussi. 

Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages,
Je suis très heureux d’avoir fait de beaux voyages. 

Depuis quelque temps, je montre des signes de fatigue, nous luttons ensemble contre mon inexorable obsolescence programmée et je crains qu’elle ne pense bientôt à me remplacer. Même si 

Il le faut avouer, l’amour est un grand maître.
Ce qu’on ne fut jamais, il vous enseigne à l’être. 

C’est ainsi qu’elle a réussi à me tirer d’affaire, déjà une fois ou deux, et je lui suis reconnaissante d’avoir pu prolonger mon temps de vie, notre temps de vie commune, bien que nous ayons parfois nos nuages… 

Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même
Je vis, je meurs, je me sens l’âme plus qu’humaine. 

*** 

merci à Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud, Verlaine, Molière, Racine, Louise Labé, Lamartine, Du Bellay, à mon ordinateur bien-aimé et à l’Agenda ironique de juin 

jeu,parodie,pastiche,poésie

L comme livres

J’ai trouvé dans ma bibliothèque
de gros volumes cartonnés
portant la signature du grand-oncle Aimé.

J’ai trouvé dans ma bibliothèque
recouverts d’un vieux papier vert
les livres de classe de mon beau-père.

J’ai trouvé dans ma bibliothèque
dans un manuel de bricolage
une photo de notre mariage.

Les romans d’amour hérités de tante Simonne
Les Comtesse de Ségur reçus de Marie-Louise
Les Jules Verne cadeaux de madame Henriette

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 Les grands classiques, les lectures imposées, une collection de romans pour la jeunesse, les recueils de poèmes, les anthologies historiques, tout le théâtre de Ghelderode et d’Ionesco, de Racine et de Molière, toute la poésie du 16e siècle, de Verlaine et de Rimbaud.

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Jacques Prévert et Jacques le fataliste. François Mauriac et François le Champi. Madame de la Fayette et madame Bovary.

Tout emballer, tout répertorier, tout déménager, tout reclasser, tout replacer.

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Pourtant je ne suis pas bibliothécaire Clin d'œil

***

texte écrit pour les Croqueurs de mots n°127
http://c-estenecrivantqu-ondevient.hautetfort.com/archive/2014/06/30/defi-n-126-5383002.html

 Merci à Enriqueta de m’avoir prévenue!

Et bonne fête nationale aux amis français Sourire

M comme murs et murmures

Murmures

Ô saisons, ô châteaux
Quel mur est sans défauts ?
Berlin, Hadrien,
fondations, lamentations,
illusions.

À pied, à vélo,
à Grammont, à Jéricho,
en Bretagne, en Sologne,
murs d’escalade
ou de façade.

Les fleurs, le son,
tout lui est bon.
Le feu, le verre,
la pierre, la terre,
la brique ou l’Atlantique.

C’est bien la pire peine
de ne savoir pourquoi
sans ‘je t’aime’ et sans haine
mon cœur a tant de peine.

defi, pastiche

Merci à Rimbaud et à Verlaine
Texte écrit pour le défi 157

T comme Tilquin

A Bruxelles, au numéro 9 de la Galerie de la Reine est située une coutellerie. La coutellerie Tilquin. Vous y trouverez tous les merveilleux couteaux de marque, du plus petit désosseur au plus imposant des sabres.

Autrefois à cette adresse il y avait un armurier, l’armurerie Montigny. Si vous googlez ce nom vous remarquerez que la famille Montigny s’est occupée d’armes pendant des siècles, en France aussi.

Le 10 juillet 1873, l’armurier Montigny a vendu un revolver de poche Lefaucheux (7 mm) ainsi que 50 cartouches. Le client, sans doute un désespéré, s’appelait Paul Verlaine. Il est d’abord allé boire sur la toute proche Grand-Place pour se donner du coeur au ventre et après il est rentré à l’hôtel où il logeait avec Arthur Rimbaud.

Il a tiré deux coups mais n’a touché Rimbaud qu’au poignet avec une des deux balles. Il devait être ivre mort pour rater d’aussi près un homme couché dans un lit, mais soit.

J’aimerais bien lire les documents relatifs à ce fameux procès de Bruxelles.

si l’enquête vous intéresse, quelques pistes: http://www.tv5.org/TV5Site/litterature/critique-295-bernard-bousmanne_reviens-reviens-cher-ami-rimbaudverlaine-laffaire-de-bruxelles.htm

http://www.lalibre.be/culture/livres/article/310645/c-est-le-revolver-de-verlaine.html

 

P comme les Portes du Paradis

Voici quelques portes de mon paradis

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souvent le paysage me fait penser à ce poème de Paul Verlaine, surtout que ce jour-là était précisément un dimanche:

L’échelonnement des haies

L’échelonnement des haies
Moutonne à l’infini, mer
Claire dans le brouillard clair
Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins
Sont légers sur le vert tendre
Où vient s’ébattre et s’étendre
L’agilité des poulains.

Dans ce vague d’un Dimanche
Voici se jouer aussi
De grandes brebis aussi
Douces que leur laine blanche.

Tout à l’heure déferlait
L’onde, roulée en volutes,
De cloches comme des flûtes
Dans le ciel comme du lait.

P comme poèmes pour la postérité

Récemment, un prof de Lettres (comme on dit en France) posait la question suivante sur notre liste d’échanges: « Si on ne pouvait garder que 10 poèmes de la littérature française, lesquels retiendriez-vous? »

Voilà le genre de question que je DETESTE. Presque autant que celle des 3 (ou 5) objets qu’on emporterait sur notre île déserte… est-ce qu’il y aura l’électricité, sur mon île? est-ce que j’aurai besoin d’un précis de botanique pour savoir quelle plante manger ou est-ce que ce sera le moment de lire A la recherche du temps perdu? hamac ou moustiquaire? crème solaire ou boîte à outils?

Enfin bref, je n’ai malgré tout pas pu m’empêcher d’y réfléchir, à cette horrible question des 10 poèmes à sauver pour l’éternité.

Serons-nous équitable et en prendrons-nous un ou deux par siècle? Bernard de Ventadour, Charles d’Orléans, François Villon, Christine de Pisan,… faut déjà que je m’arrête, désolée Marie de France, pauvre Rutebeuf, le 16e siècle m’attend.

Clément Marot, Ronsard, Du Bellay, ne pas oublier ma chère et folle Louise Labé, zut, ça en fait déjà quatre.

Pas grave, au 17e siècle je ne prendrai que La Fontaine et au 18e juste André Chénier.

Bon, ça en fait déjà 10 quand même. Et on n’a pas encore décidé quel poème UNIQUE on garderait de chacun!

Alors le 19e siècle, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé… ?

Et le 20e? Verhaeren! Jammes, Apollinaire, Eluard, Aragon, Prévert, Michaux, Senghor, Césaire… ?

Help! je veux les sauver tous, moi! même cette pauvre Marceline Desbordes-Valmore et sa couronne effeuillée…