A comme à l’avance

Oublions pour une fois le Carpe diem et réjouissons-nous à l’avance de ce qui nous attend demain – inch’Allah, disait grand-mère Adrienne, mais dans son patois flamand – la première vaccination!

– Peut-être bien, écrit-elle à Monsieur Filleul, que je pourrai être présente au baptême du petit Jean-Baptiste, finalement!

Bon, d’accord, il ne s’appelle pas Jean-Baptiste, mais avouez qu’il aurait pu 🙂

T comme trésor

82ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Goût_82.jpg

Garée devant la fenêtre de l’Adrienne, il y avait une camionnette portant la marque d’une firme d’alarmes de sécurité.

Quelques heures plus tard, elle y était toujours: ce n’était donc pas quelqu’un venu déposer son enfant à la petite école d’en face.

– Mais qui, se demandait-elle, qui dans cette rue aux très modestes maisons ouvrières, collées les unes aux autres, où on entend quasiment respirer le voisin, où tout le monde a toujours vu tout le monde, qui pourrait ressentir le besoin d’une alarme? Qui a chez lui des trésors susceptibles d’intéresser le cambrioleur?

Elle a eu la réponse dans les minutes qui ont suivi: de l’autre côté du mur a résonné un piwiwi piwiwi piwiwi (etc ad libitum).

Les voisins, évidemment!

– Les aboiements de leurs deux chiens ne leur suffisent donc pas! a maugréé l’Adrienne.
– Et bien tu vois, a fait la Gioconda dans son cadre, moi ça me fait bien rigoler.

***

Mais pourquoi diable, sourit-elle ? Je crois que je le sais. Je n’y ai pensé que récemment mais ça me tracassait depuis si longtemps. Et vous, d’après vous ?
Pourquoi Lisa Gherardini a-t-elle cette amorce de sourire, retenu, si mystérieux que la question de la raison de ce sourire naissant traverse les siècles depuis la Renaissance ?

Stupeur et tremblements

Week van de Straat
source ici

D’accord, les murs ne tremblent (presque) plus, depuis que la rue a été complètement refaite et les plaques de béton remplacées par de l’asphalte.

Mais la circulation y est toujours aussi dense, plus que jamais, même, et probablement la plus dense de toute la ville.

C’est ce que l’Adrienne supputait déjà, rien qu’en voyant les statistiques des contrôles de vitesse par la police: quand ils sont de faction dans sa rue, ils ont – en un même laps de temps, suppose-t-elle – vu passer environ le double de voitures et de camions que lors de contrôles dans n’importe quel autre endroit.

Mais là, grâce à cette initiative, elle va en avoir le cœur net: il s’agissait de compter scrupuleusement tout ce qui passait dans la rue, jeudi entre 17.00 et 18.00 h., quart d’heure par quart d’heure. Une vaste enquête bien suivie dans toute la Flandre, comme on peut le voir sur la carte.

Entre 17.00 et 17.15 h. sont passés 225 autos/motos, 24 camionnettes, 11 camions, 3 cyclistes, 2 bus et 4 piétons.

Entre 17.15 et 17.30 h. sont passés 203 autos/motos, 19 camionnettes, 10 camions, 4 piétons, 3 bus et 1 cycliste.

Entre 17.30 et 17.45 h. sont passés 204 autos/motos, 17 camionnettes, 7 camions, 4 cyclistes, 3 bus et 2 piétons.

Entre 17.45 et 18.00 h. sont passés 184 autos/motos, 12 camionnettes, 5 camions, 2 bus et aucun cycliste ni piéton.

Or ici, ce n’est pas une « autostrade », c’est une rue entre une double rangée de petites maisons ouvrières parmi lesquelles il y a aussi une petite école de quartier.

Et pas de passage zébré: les enfants et leurs parents, nous ont dit les responsables de la ville, n’ont qu’à prendre l’autre sortie. A plus de cinq cents mètres.

R comme radis

Ce qu’il y a de bien avec vos radis, dit l’Adrienne au marchand de légumes bio qui a son échoppe au marché, c’est qu’ils sont riches en protéines animales!

Mais elle a eu beau plisser les yeux pour montrer qu’elle souriait derrière son masque, elle n’est pas sûre d’avoir été bien comprise 😉

***

photo prise à une expo il y a trrrrrrrrrrrrrrrrrès longtemps

H comme haar

Il y avait comme un air de griserie dans le parc, dimanche matin. Depuis la veille, les terrasses étaient ouvertes et on voyait des gens installés sous les parasols, bien sagement espacés avec un maximum de quatre par table.

D’autres marchaient pressés, un bouquet de fleurs à la main, pour une épouse, une maman.

Bref, un air de fête.

Madame avait décidé de s’offrir un cappuccino à la terrasse d’une ancienne élève que son Bac+5 en sociologie n’avait pas empêchée de se lancer dans la reprise d’un café.
Juste avant la pandémie.
Vous comprenez donc la sympathie de Madame.

Il faisait un temps à lunettes de soleil, aussi se promenait-elle en jupette et sandalettes.
Erreur fatale.

– Tu me reconnais avec le masque? demande-t-elle à Marie, puisque ça fait tout de même une paire d’années qu’elles ne se sont plus vues.
U bent geen haar veranderd! (1) répond-elle.

Ce qui a beaucoup fait rire Madame, parce que si quelque chose a bien changé, ce sont ses cheveux, qui ont cessé d’être courts.

Le cappuccino ressemblait à un latte – avec la pandémie, Marie n’a pas eu l’occasion d’exercer ses talents de barista – mais la conversation était fort agréable.

C’est au moment de payer que Madame a compris que le temps chaud lui avait été fatal: son portefeuille et sa carte de banque étaient restés dans la poche de son manteau.

Par bonheur, il lui restait un billet de 5 €.

Sans cela, le geste de sympathie aurait dû s’appliquer en sens inverse 🙂

***

(1) littéralement, l’expression en néerlandais se traduit par « vous n’avez pas changé d’un cheveu » (haar = cheveu)

Merci à Monsieur le Goût pour ses consignes:

M. Caillebotte n’a pas peint que le pont de l’Europe, la gare Saint Lazare, des « racleurs de parquet » ou les trottoirs parisiens. Non, il a peint aussi de la verdure. Et pas que celle de sa propriété d’Yerres. Je vous soumets cette toile qui me prouve que là où je me suis promené il y a peu était beaucoup plus touffu il y a 150 ans qu’aujourd’hui. Les bancs n’ont cependant pas changé. Que vous dit cette toile ? Un souvenir de parc bien loin de celui-ci apparaît dans ma cervelle noyée dans son habituel « cafouillon » matinal…

D comme dix?

La règle de l'accord du participe a volontairement été créée pour être incompréhensible.
source ici

De temps en temps, elle sonne à la porte de Madame pour parler du petit Léon.

– Dans son école de l’an prochain, dit-elle, il y aura une classe spéciale pour les dix.
– Ah! pour les dix… fait Madame, en espérant que le contexte va éclairer sa lanterne.

Ce n’est qu’après leur conversation qu’elle comprend qu’il fallait décrypter « dys- » au lieu de « dix ».

Qui a osé dire que l’orthographe, c’est juste un moyen pour l’élite de se lover dans son élitisme?

B comme bredouille

Samedi dernier, l’Adrienne a encore fait fort.

Dès le réveil.

On était déjà au mois de mai, et pourtant la première chose qu’elle s’est demandée, en se réveillant, ce matin-là, c’est la question de savoir si Pâques était déjà passé ou pas.

Il lui a bien fallu trente secondes pour se rendre compte que oui. Du coup elle s’inquiète pour sa santé mentale.

Comme il y avait un entretien entre Amélie Nothomb et sa traductrice, et qu’en plus elle aime les cryptogrammes de l’édition du week-end, elle est sortie acheter le journal.
Et a été fort étonnée de ne trouver que des libraires et marchands de journaux fermés.
Hé oui, le premier mai, c’est la Fête du Travail, donc on ne travaille pas.

Puis comme son unique brin n’était pas encore éclos dans son jardinet, elle a eu comme une envie de muguet.
Elle a fait le tour des fleuristes: soit ils étaient fermés (voir plus haut) soit ils avaient une affichette à la porte ‘meiklokjes uitverkocht‘: tout leur muguet était déjà vendu.

Bref, une journée bien remplie de vide 🙂

R comme Robert

Je me suis acheté un vélo! lance Robert au moment où il croise l’Adrienne dans la rue.

Robert, c’est celui qui connaît tout le monde par son prénom dans le quartier et aime faire une petite parlote.

Robert, c’est une sorte de miraculé qui a eu les plus graves maladies, comme un arrêt cardiaque ou un cancer de la gorge, pour n’en citer que deux, mais qui est toujours là.
La peau sur les os et la cigarette au bec.
Toujours entre deux rendez-vous avec le médecin ou séjours à la clinique.

A quoi ce nouveau vélo va bien pouvoir lui servir, se demande l’Adrienne, avec le peu de poumon qui lui reste? Lui dont le cœur s’arrête de battre dès qu’il marche plus de deux cents mètres? Lui qui fait une hémorragie à la moindre égratignure? Lui un habitué de l’ambulance et des urgences?

– Mille euros! dit-il. Et puis j’ai aussi acheté un casque!

Lui qui n’a plus fait de vélo depuis sa prime jeunesse.

– Je me suis déjà un peu entraîné, dans la rue, ajoute-t-il.

Alors que voulez-vous qu’elle dise?
A part le féliciter pour ce bel achat qui le rend heureux comme un enfant quand il découvre les jouets apportés dans la nuit du 6 décembre par le grand saint Nicolas, tralala.

F comme file

Photo de cottonbro sur Pexels.com

La presse l’avait annoncé pendant le week-end de Pâques: dès le mardi 6 avril, les Belges de 18 ans et plus pourraient s’inscrire sur une liste d’attente, de sorte que s’il reste quelques doses de vaccin en fin de journée, on puisse les appeler pour leur en donner une.

Que rien ne se perde.

Excellent principe!

D’ailleurs à ce propos l’Adrienne avait eu un échange assez musclé – courtois mais ferme – avec un des responsables politiques de sa ville, un jour qu’il faisait sa pub en vantant l’excellente organisation du centre de vaccination.

Il lui avait alors certifié et juré ses grands dieux qu’aucune dose ne se perdait, qu’en fin de journée elles étaient données aux bénévoles, à la police, aux pompiers…

D’accord, avait dit l’Adrienne, mais quand ceux-là aussi seront tous vaccinés?

Bref, le gouvernement a dû se faire la même réflexion et a fini par installer la fameuse liste d’attente qu’il refusait auparavant.

Vous devinez la suite: mardi, vers dix heures et demie, l’Adrienne se rend sur le site ad hoc pour s’inscrire. Elle y apprend qu’elle est le numéro 261 321 et qu’il y a 183 432 personnes avant elle dans la file d’attente.

Et ça, rien que pour la Flandre!

Le temps d’écrire ce billet, environ une demi-heure, il y avait encore 177 201 personnes dans la queue.

Si ça vous amuse, vous pouvez calculer le nombre d’heures qu’il faudra avant qu’elle reçoive ses dix minutes pour s’inscrire sur la liste 🙂

***

ajout de ce midi, une belle illustration signée Kroll:

Sept fois

Cette fois, ça y est, ils sont morts! se dit l’Adrienne en entendant le silence total.

C’était le dimanche de Pâques et les voisins avaient eu la bonne idée de quitter la maison en laissant seuls les deux chiens.

Qui ont d’abord manifesté leur mécontentement en aboiements.
Puis leur désespoir en hurlements.
Et qui ont fini par passer leur frustration l’un sur l’autre: et vas-y que je te mords, et vas-y que je couine, je mords, je couine, je mords, je couine…

Paf! Boum! gros fracas de choses qui tombent… et plus rien.
Plus un bruit.

Cette fois, ça y est, ils sont morts! se dit l’Adrienne.

Hélas, c’était Pâques: ils ont ressuscité.