J comme Jaguar

L’Adrienne pataugeait dans la boue devant chez elle, en route pour faire les courses, quand elle a vu un homme en détresse – oui, vous lisez bien, un homme en détresse – lui faire de grands signes pour attirer son attention.

– Je dois être à la rue du F***, crie-t-il, c’est par où?
– Alors là, à pied vous y seriez très vite, sauf qu’en ce moment, même à pied on ne passe pas… et en voiture, c’est compliqué, à cause des travaux.
– Oui, j’ai remarqué, fait-il.
– Vous avez un GPS? demande l’Adrienne, qui se rendra compte du ridicule de sa question quand elle verra la bagnole, cinq minutes plus tard.

Bref, il devait faire demi-tour, s’y retrouver dans le labyrinthe du nouveau quartier résidentiel, remonter jusqu’à l’entrée de la ville puis redescendre par la grand-rue et ne pas rater le bon embranchement, sur sa droite.

Pas évident pour quelqu’un qui ne connaît pas le patelin et qui va manquer son rendez-vous avec un mort. Il aurait déjà dû y être. Au funérarium.

– Vous savez quoi, dit l’Adrienne, en voyant qu’il restait planté là sans avoir l’air de bien enregistrer ses explications – données déjà au moins deux ou trois fois, moult gestes à l’appui – je vais monter dans votre voiture et vous accompagner jusque-là.

Ce n’est qu’après avoir ouvert la portière et posé un premier soulier – fort crotté – sur l’élégant tapis assorti aux coussins de cuir beige clair, que l’Adrienne a vu les sigles et constaté qu’elle embarquait dans la bagnole préférée de sa mère. Une Jaguar.

Une Jaguar XJ (1) – pour cinq à six minutes de confort et la voix de Madame GPS qui a fini par être d’accord avec les indications que donnait l’Adrienne.

Au dernier embranchement 😉

***

(1) c’est de là aussi que vient l’illustration

Première impression

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Pour ceux que ça intéresse: les petits piquets métalliques et le bord fraîchement bétonné indiquent où sera la voie carrossable et quel espace sera réservé au trottoir et à la piste cyclable.
On commence à avoir une première impression de l’aspect final…

Les deux derniers hortensias, qui avaient survécu à toutes les avanies précédentes, ont été définitivement piétinés.

Mais la fin des travaux est en vue: il semble que la date finale – vers le 20 mai 2020 – sera respectée.

En attendant cet heureux jour, on patauge dans la boue.

Vous savez bien, celle qui est jugée trop dangereuse pour la sécurité du facteur 😉

Dernière mode

L’Adrienne devrait cesser de s’inquiéter pour la peinture qui s’écaille sur la façade, pour les taches noires d’humidité dans le bureau – malgré les injections par une firme spécialisée, photo 1 – , pour le papier peint qui se décolle dans les toilettes et le salon, pour tout ce qui est brisé, abîmé, cassé ou manquant: il paraît que c’est la dernière mode.

Car même l’instagrammable est donc sujet aux variations de la mode et l’ère du clean, du léché, du parfaitement lisse serait passée.

C’est en tout cas ce qu’affirme le magazine féminin que lit la mère de l’Adrienne, et il lui a même trouvé un nom, une référence et des origines au-dessus de tout soupçon: c’est le wabi-sabi.

L’adepte du wabi-sabi, affirme-t-on, aime la peinture écaillée, les taches de peintures, les petits trous dans le mur. Ce qui est vieux, usé, imparfait.

Tiens, se dit l’Adrienne en montant se coucher, le plancher à l’étage, il est drôlement wabi-sabi!

U comme uniforme

Si par extraordinaire vous trouviez un jour à votre porte deux olibrius en jaune fluo, un grand maigre coiffé à la Tryphon Tournesol et un petit gros qui vous surprend par sa ressemblance avec Oliver Hardy, n’y voyez rien de louche ou de bizarre et faites-leur confiance. Ce sont deux fantastiques techniciens de chez Proximus.

Chaque problème est unique et il faut chaque fois innover: le câble est trop en surface, à l’intérieur il est quasiment inaccessible et les ouvriers qui refont la rue prétendent ne pas savoir ce qu’ils en ont fait. Bref, il faut de l’idée.

Ils sont dans votre bureau et examinent la situation.

– Il n’y a pas longtemps que vous avez ce piano, dit Oliver Hardy. Je le vois aux petits plastiques qu’il y a encore autour des pédales.

Vous riez. Bien vu!

Puis il vous laisse un peu interloquée quand il vous raconte que lui aussi joue d’un instrument. Qu’il joue dans un groupe. Qu’il suit des cours pour un deuxième instrument. Et que Tryphon Tournesol est musicien, lui aussi.

Quand tout remarche et qu’ils partent de chez vous, vous leur dites que vous aviez l’intention de passer à Telenet, mais qu’ils vous ont réconciliée avec Proximus 🙂

***

photo du professeur Auguste Piccard, qui a inspiré à Hergé le personnage de Tryphon Tournesol (source de la photo wikipedia)

écrit pour Les petits cahiers d’Emilie (merci Emilie!) avec les mots imposés suivants: extraordinaire – fantastique – bizarre – orignal – tournesol – olibrius – unique – visionnaire – surprendre – innover – idée – interloquer

(on pouvait en laisser tomber, ce que j’ai fait :-))

22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂

E comme experte

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– Je viendrai chez toi lundi après-midi, dit l’Adrienne au téléphone (oui oui :-)) à tante Suzanne-qui-n’est-plus-sa-tante-depuis-treize-ans-mais-qui-a-eu-la-bonté-de-garder-le-contact. 

Le temps de trouver le guichet – la gare d’Ostende est toujours en travaux et le guichet se déplace – et voilà le tram en direction de Knokke qui part sans l’Adrienne.

Il ne fait pas chaud à ce carrefour des vents, le 30 décembre.

Un grand homme maigre s’approche:

– Est ce que les trams roulent, aujourd’hui?
– J’espère bien! dit l’Adrienne. En tout cas, il y en a un qui vient de partir.
– Ah bon, fait-il. J’ai lu qu’il y avait la grève à partir d’aujourd’hui.
– J’espère que la dame du guichet m’en aurait prévenue, au lieu de me vendre mes deux billets!

Un pour l’aller, un pour le retour. L’Adrienne commence déjà à s’inquiéter si celui du retour servira 😉

D’autres personnes arrivent dans le quart d’heure qui suit et chacun s’enquiert auprès d’elle – qui doit avoir l’air de faire partie des meubles – si le tram roule, de quelle voie il part, à quelle fréquence et quel est l’âge du capitaine.

Bref, le bon tram finit par arriver, il est déjà bondé, peu en descendent et beaucoup veulent y monter. C’est rapé pour admirer le paysage et l’Adrienne sait à peine à quelle halte elle doit descendre. Bredene-aan-zee, voilà, c’est ça.

Comme elle a le choix entre la route à gauche et celle à droite, elle se met évidemment à marcher dans le mauvais sens.
Elle ne s’en rend compte qu’au moment où elle arrive à un parking et un terrain de camping.

– Tiens, se dit-elle, Camping Astrid? Je n’ai jamais vu ça les autres fois où je suis allée chez tante Suzanne!

Non, parce que les autres fois, elle était en voiture et avait ses quelques repères visuels… Demi-tour, donc.
Et l’arrivée chez la tante trois quarts d’heure plus tard qu’elle n’avait espéré.

– Tu sais, lui dit tante Suzanne, il suffisait de prendre le bus, le 4 ou le 9, ils s’arrêtent juste en bas de l’appartement.

L comme laconique

Dans toutes les boites de la rue, une lettre laconique annonce jeudi qu’à partir du lendemain le courrier ne sera plus distribué.

Pour des raisons de sécurité!

« Vanaf 13 december t.e.m. einde werken zal uw straat niet veilig toegankelijk zijn voor uw postbode » A partir du 13 décembre et jusqu’à la fin des travaux, votre rue n’est plus accessible en toute sécurité pour votre facteur.

Par contre, il faut bien qu’elle le soit pour ceux qui y habitent, même pour les mémés se déplaçant avec leur déambulateur, vu qu’ils devront se rendre dans le centre pour aller chercher leur courrier à la poste.

Ceux qui seront le plus à la fête sont les abonnés au journal par la poste… Les portes du bureau ne s’ouvrent qu’à 09.30 h., sont fermées entre 12.30 et 13.30 h. et le soir à 17.00 h.