L comme leuk!

– Bonjour! C’est toi, Yana?
– Non, c’est Tyana! Et vous, vous êtes la voisine?

C’est ainsi que les présentations ont été faites, sur le trottoir, entre l’Adrienne et une blondinette de neuf ans.

– Je suppose que nous allons au même endroit, fait la gamine avec l’assurance d’une grande.

Elle était chargée d’aller faire valider les bulletins du Lotto, alors que l’Adrienne et petit Léon se rendaient à la bibliothèque. Lui ne desserrait évidemment pas les dents: en plus de sa timidité, il avait l’excuse de la langue.

– Moi je connais déjà l’anglais, dit la petite. Je sais compter jusqu’à 99 parce que je ne sais pas comment on dit cent.

Bref, ils n’avaient pas deux cents mètres à faire ensemble, mais ça a suffi à Tyana pour exprimer son soulagement de pouvoir passer en quatrième primaire, raconter qu’elle a des devoirs de vacances à faire, qu’elle connaît déjà bien le coin, qu’elle sait dire ‘bonjour’ en espagnol et qu’elle se plaît bien dans la ville de l’Adrienne:

– Ik vind het leuk, hier!

Ce qui est tout à fait rassurant, bien sûr 🙂

K comme krapoverie

Quand l’Adrienne était petite fille, en rentrant de l’école, malgré le poids du cartable et la longueur du trajet à faire, elle allait régulièrement jusqu’au gros ruisseau qui traverse sa ville, dans le but d’observer sa couleur du jour.

Généralement il était bleu marine, violet ou brun: la teinturerie en amont utilisait son eau pour les rinçages.

Puis la teinturerie a cessé ses activités, comme bon nombre d’usines textiles de la région.
L’eau est redevenue claire.
De nouvelles plantes ont colonisé ses berges.

L’usine désaffectée est devenue académie de musique et centre culturel.
Les abords, un parc.
Les bassins de la teinturerie, des étangs à nénuphars et poissons rouges.

Et le ruisseau, ses roseaux, ses herbes folles, un enchantement pour les grenouilles et les canards.

Ainsi que pour le héron 🙂

***

merci à Joe Krapov pour sa consigne du 8 juin:

1. lister les endroits où, au cours de votre vie, vous vous êtes trouvé·e au bord de l’eau (mer, rivière, lac, piscine, etc.).

2. Dans cette liste, prenez un lieu et racontez en détail, à la manière d’un chapitre d’autobiographie, ce qui vous est arrivé ou ce que vous avez ressenti.

Y comme y a de l’orage dans l’air

C’était le samedi 19 juin.

Grosse ambiance chez les voisins: quatre voix, la radio, les deux chiens et les glapissements d’un troisième.

Sapristi, se dit l’Adrienne « ik voel de bui al hangen« .
On dirait un chihuahua et j’ai la très forte impression qu’après le départ de ce couple d’amis, la bête glapissante va rester.

Ainsi soit-il.
Amen.

L’Adrienne n’a même pas besoin de boule de cristal: avec ses voisins, le pire est toujours à venir 🙂

***

l‘image illustre l’expression néerlandaise, ik voel de bui al hangen, « je sens déjà l’averse », expression utilisée quand on pressent ou devine un danger, un problème.

T comme tatoué

Je me demande, se disait l’Adrienne l’autre jour, si je reconnaîtrais mon voisin, au cas où je le rencontrerais en ville…

En effet, elle connaît surtout le son de sa voix.
Et elle ne l’a jamais vu que torse nu, les bras et le dos couverts de tatouages divers.
En short. Les mollets tatoués.

Elle se demandait donc dans quelle tenue il était allé à son mariage… et si elle l’aurait reconnu, « habillé » 🙂

P comme proverbe

« De aanhouder wint« , se dit l’Adrienne en rentrant chez elle toute contente.

Le proverbe néerlandais signifie que le gagnant est celui qui persévère.
Et de la persévérance, il en a fallu!
Pendant plus de sept ans 🙂

Voici les faits: dans la rue de l’Adrienne habite un Vlaamse Leeuw qui a apparemment très mal pris, au moment où elle est venue s’installer dans sa maison-en-ville, qu’elle refuse d’adhérer à son club de surveillance du quartier.

Or, comme il habite quelques maisons plus loin, que tous deux passent beaucoup à pied, qu’il prend souvent l’air à sa porte ou qu’il promène son chien, ils sont amenés à se croiser presque chaque jour.

Chaque fois l’Adrienne le salue, chaque fois il reste de marbre.
Au point qu’elle a failli se décourager.
Au bout de sept ans.

Et puis miracle, mercredi dernier, allez savoir pourquoi, il soulève un coin de sa bouche en réponse à son bonjour.

ça doit être sa façon de sourire.

L’Adrienne en tout cas trouve que l’événement vaut la peine d’être raconté 😉

***

En illustration pour Lazuli Biloba si elle passe par ici, la photo du yakushimanum qui fleurissait ponctuellement à chacun de mes anniversaires, dans le jardin d’autrefois 😉

Le rapport?

Son petit nom est Grumpy 🙂

T comme trésor

82ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Goût_82.jpg

Garée devant la fenêtre de l’Adrienne, il y avait une camionnette portant la marque d’une firme d’alarmes de sécurité.

Quelques heures plus tard, elle y était toujours: ce n’était donc pas quelqu’un venu déposer son enfant à la petite école d’en face.

– Mais qui, se demandait-elle, qui dans cette rue aux très modestes maisons ouvrières, collées les unes aux autres, où on entend quasiment respirer le voisin, où tout le monde a toujours vu tout le monde, qui pourrait ressentir le besoin d’une alarme? Qui a chez lui des trésors susceptibles d’intéresser le cambrioleur?

Elle a eu la réponse dans les minutes qui ont suivi: de l’autre côté du mur a résonné un piwiwi piwiwi piwiwi (etc ad libitum).

Les voisins, évidemment!

– Les aboiements de leurs deux chiens ne leur suffisent donc pas! a maugréé l’Adrienne.
– Et bien tu vois, a fait la Gioconda dans son cadre, moi ça me fait bien rigoler.

***

Mais pourquoi diable, sourit-elle ? Je crois que je le sais. Je n’y ai pensé que récemment mais ça me tracassait depuis si longtemps. Et vous, d’après vous ?
Pourquoi Lisa Gherardini a-t-elle cette amorce de sourire, retenu, si mystérieux que la question de la raison de ce sourire naissant traverse les siècles depuis la Renaissance ?

Stupeur et tremblements

Week van de Straat
source ici

D’accord, les murs ne tremblent (presque) plus, depuis que la rue a été complètement refaite et les plaques de béton remplacées par de l’asphalte.

Mais la circulation y est toujours aussi dense, plus que jamais, même, et probablement la plus dense de toute la ville.

C’est ce que l’Adrienne supputait déjà, rien qu’en voyant les statistiques des contrôles de vitesse par la police: quand ils sont de faction dans sa rue, ils ont – en un même laps de temps, suppose-t-elle – vu passer environ le double de voitures et de camions que lors de contrôles dans n’importe quel autre endroit.

Mais là, grâce à cette initiative, elle va en avoir le cœur net: il s’agissait de compter scrupuleusement tout ce qui passait dans la rue, jeudi entre 17.00 et 18.00 h., quart d’heure par quart d’heure. Une vaste enquête bien suivie dans toute la Flandre, comme on peut le voir sur la carte.

Entre 17.00 et 17.15 h. sont passés 225 autos/motos, 24 camionnettes, 11 camions, 3 cyclistes, 2 bus et 4 piétons.

Entre 17.15 et 17.30 h. sont passés 203 autos/motos, 19 camionnettes, 10 camions, 4 piétons, 3 bus et 1 cycliste.

Entre 17.30 et 17.45 h. sont passés 204 autos/motos, 17 camionnettes, 7 camions, 4 cyclistes, 3 bus et 2 piétons.

Entre 17.45 et 18.00 h. sont passés 184 autos/motos, 12 camionnettes, 5 camions, 2 bus et aucun cycliste ni piéton.

Or ici, ce n’est pas une « autostrade », c’est une rue entre une double rangée de petites maisons ouvrières parmi lesquelles il y a aussi une petite école de quartier.

Et pas de passage zébré: les enfants et leurs parents, nous ont dit les responsables de la ville, n’ont qu’à prendre l’autre sortie. A plus de cinq cents mètres.

N comme nom de fleur

Elle porte un nom de fleur et a été envoyée chez Madame par ce discret bouche-à-oreille des quelques-uns qui savent qu’elle a le syndrome de Topaze 😉

Dans un mois à peu près Fleur aura son dernier examen de FLE et ce serait bien qu’elle le réussisse, vu qu’elle ambitionne d’entamer des études universitaires à la rentrée prochaine.
De celles où il n’y a pas l’ombre d’une heure de français au programme, ça va sans dire 😉

– Tu as parfaitement le droit de ne pas aimer le français, lui dit Madame, à qui elle vient de confier qu’elle traîne ce boulet depuis des années, mais plus lourdement encore ces deux dernières, avec plus de ‘distanciel’ que de ‘présentiel’ et des profs malades qui n’ont souvent pas été remplacés.

« Weyts wil honderden extra leerkrachten aanwerven« , le ministre flamand de l’éducation veut engager des centaines de profs supplémentaires, titrait le journal mardi dernier.

Et ça a bien fait rire Madame (mieux vaut rire que pleurer, la grimace est plus belle, disait son père) vu que depuis des années on ne réussit même plus à trouver des remplaçants pour certaines matières et qu’il y a de moins en moins de jeunes qui s’inscrivent dans les formations de prof.

Mais apparemment le journaliste n’est pas au courant de ce problème et ne lui a pas demandé de quel chapeau de prestidigitateur il sortira ses 2540 nouveaux profs.

Au parc, tout va bien, une maman cane ‘promène’ ses dix canetons, comme on peut le voir sur la photo en haut du billet, prise le premier mai.

L comme leçon

Mais Madame! où aviez-vous la tête quand vous avez planté votre clématite! déclare E*** avec le sérieux du professionnel de l’horticulture.

Puis il explique:

– La clématite est une plante grimpante. Ce qui veut dire qu’elle a besoin d’un support.

Il poursuit son exposé avec de grands gestes:

– Ici, elle pend sur le trottoir… et elle va pendre de plus en plus!

Hélas Madame le sait bien.
Que la clématite est une plante grimpante à laquelle il faut un support assez haut.
Et qu’en effet elle n’a pas réfléchi quand elle l’a plantée là, à côté une clôture qui fait à peine un mètre.

– Tu as raison, dit-elle. Tu as entièrement raison.

Et elle rit aux éclats.

ça faisait bien longtemps qu’on ne lui avait plus fait la leçon 🙂

***

la photo de la clématite date de juin 2017.

H comme haar

Il y avait comme un air de griserie dans le parc, dimanche matin. Depuis la veille, les terrasses étaient ouvertes et on voyait des gens installés sous les parasols, bien sagement espacés avec un maximum de quatre par table.

D’autres marchaient pressés, un bouquet de fleurs à la main, pour une épouse, une maman.

Bref, un air de fête.

Madame avait décidé de s’offrir un cappuccino à la terrasse d’une ancienne élève que son Bac+5 en sociologie n’avait pas empêchée de se lancer dans la reprise d’un café.
Juste avant la pandémie.
Vous comprenez donc la sympathie de Madame.

Il faisait un temps à lunettes de soleil, aussi se promenait-elle en jupette et sandalettes.
Erreur fatale.

– Tu me reconnais avec le masque? demande-t-elle à Marie, puisque ça fait tout de même une paire d’années qu’elles ne se sont plus vues.
U bent geen haar veranderd! (1) répond-elle.

Ce qui a beaucoup fait rire Madame, parce que si quelque chose a bien changé, ce sont ses cheveux, qui ont cessé d’être courts.

Le cappuccino ressemblait à un latte – avec la pandémie, Marie n’a pas eu l’occasion d’exercer ses talents de barista – mais la conversation était fort agréable.

C’est au moment de payer que Madame a compris que le temps chaud lui avait été fatal: son portefeuille et sa carte de banque étaient restés dans la poche de son manteau.

Par bonheur, il lui restait un billet de 5 €.

Sans cela, le geste de sympathie aurait dû s’appliquer en sens inverse 🙂

***

(1) littéralement, l’expression en néerlandais se traduit par « vous n’avez pas changé d’un cheveu » (haar = cheveu)

Merci à Monsieur le Goût pour ses consignes:

M. Caillebotte n’a pas peint que le pont de l’Europe, la gare Saint Lazare, des « racleurs de parquet » ou les trottoirs parisiens. Non, il a peint aussi de la verdure. Et pas que celle de sa propriété d’Yerres. Je vous soumets cette toile qui me prouve que là où je me suis promené il y a peu était beaucoup plus touffu il y a 150 ans qu’aujourd’hui. Les bancs n’ont cependant pas changé. Que vous dit cette toile ? Un souvenir de parc bien loin de celui-ci apparaît dans ma cervelle noyée dans son habituel « cafouillon » matinal…