X c’est l’inconnu

La ville avait décidé que le centre historique deviendrait piétonnier mais le soir l’endroit était bien mort, bien désert: sans commerces, sans cafés ni restaurants, sans touristes.

L’unique passant s’effrayait du bruit de ses propres pas sur les pavés et de leur écho le long des hauts murs de pierre.

Les gens restaient tous derrière leurs volets clos dès que la nuit tombait.
Clos et silencieux.

Il n’y avait qu’une seule exception: une belle demeure ancienne, du côté de l’église gothique, était toujours richement éclairée et par ses volets ouverts, toute une partie de la rue s’en trouvait illuminée.

Marie y passait chaque soir et s’y arrêtait un moment.
On pouvait généralement entendre de la musique: du piano, du violoncelle, parfois accompagnés d’un violon.

Comme ça provenait de l’étage, il était impossible de voir qui jouait.

Elle aurait bien aimé savoir.

Elle attendait un moment mais jamais elle n’a pu apercevoir une silhouette ni distinguer le son d’une voix masculine ou féminine.

Puis un jour ces volets-là aussi sont restés fermés et la maison silencieuse.

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Photo de Fred Hedin pour l’atelier 424 de Bricabook et un zeugme final pas franchement réussi mais que je laisse quand même 😉

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Pour ceux qui préfèrent un autre style de chute, on pourrait imaginer ceci:

Puis un jour ces volets-là aussi sont restés fermés et ne laissaient plus filtrer que la faible lueur de deux ou trois bougies.

– Tiens, s’est dit Marie, ils ont subi le choc de la facture d’électricité!

(avouez que celle-ci s’imposait :-))

H comme humeur légère

La ville avait la frite, le week-end dernier.

Normalement, au début de janvier, vous avez deux possibilités: soit la fête a lieu par un froid de canard et les plus heureux sont ceux qui ont prévu un déguisement sous lequel ils peuvent porter trois couches de pulls ou même une vraie doudoune; soit le temps est doux sous sa couverture de nuages et alors il pleut, auquel cas il vaut mieux avoir prévu un déguisement imperméable.

Par contre, ce qui était inenvisageable, c’est ce qui est arrivé ces dernières années, rappelez-vous, ce mal que le ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre et qui a donné lieu à tout un nouveau vocabulaire, assez de nouveaux mots pour remplir plusieurs abécédaires, de A comme ARN-messager à Z comme zoonose, oui celui-là donc avait empêché les festivités.

Bref, cette année il faisait exceptionnellement doux.

Et un peu pluvieux.

Mais comme vous pouvez le voir, Nathalie et ses amis avaient la frite 😉

B comme Buste

Quand on a réaménagé le petit parc autour du monument de 14-18, ces dernières années, pour le rendre accessible aux fauteuils roulants, on a déplacé le buste du roi Albert Ier.

Désormais, il ne regarde plus un des quatre côtés de l’obélisque avec la liste des noms des soldats morts, il leur tourne plutôt le dos.

L’Adrienne trouve ce choix très bizarre, évidemment, mais l’autre soir, avec les illuminations, elle n’a pu s’empêcher de penser qu’Albert poursuivait ses propres méditations sur le temps qui passe et sur la vanité des choses d’ici-bas 🙂

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Photo prise le 17 décembre dernier

F comme Fanny

C’est la toute première fois que Fanny voit une de ses œuvres sélectionnée et accrochée au mur d’une véritable exposition.

Et croyez-le, ça lui donne des tas d’émotions fortes.

Confier un de ses « bébés » à d’autres, supporter l’idée du regard critique qui sera posé sur lui, d’abord par le jury, puis par le public, tout ça demande une bonne dose de confiance en soi.
Qu’elle n’a pas vraiment.
Mais ses parents, son chéri, ses professeurs ont été unanimes:

– Vas-y! Lance-toi!

Alors elle s’est lancée.

Puis le miracle a eu lieu: se retrouver parmi la poignée de finalistes sur les plus de cinq cents envois.
Elle en est fière, bien sûr.
Pourtant, lors du vernissage l’anxiété ne l’a pas quittée: est-ce que le public allait aimer? comprendre? ou se moquer?

Alors quand elle est revenue deux jours plus tard pour revoir toute l’expo à l’aise, elle est repartie de là tout heureuse:

– Cette œuvre-là est la vôtre? s’est exclamée la dame de l’accueil, étonnée de son tout jeune âge. C’est ma préférée! C’est la seule que j’aie photographiée, lors du vernissage! Et j’ai dit au conservateur, pour rire, bien sûr: « Celle-là, tout à l’heure, je l’emporte chez moi! »

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Photo du sapin de Noël – cadeau de La Roche – dans toute sa splendeur illuminée, à la demande de Pastelle 🙂
Photo prise par un des photographes de la ville, la mienne n’était pas assez belle.

La photo de l’œuvre de Fanny peut être envoyée en privé à qui le demande 🙂

Z comme zorg

Il était le premier sourire du matin quand l’Adrienne allait à l’école et qu’il fumait sur le pas de sa porte.

Il est rare de le rencontrer en rue, il ne sort que pour aller s’approvisionner au petit magasin du coin.

Mais jeudi il était en route de bonne heure quand l’Adrienne l’a croisé.

Il est vrai que depuis plus d’une semaine, il avait un souci: la banque qui s’occupe de ses versements était fermée.

– Il faut tout de même que je paie ma télé et mon électricité! dit-il.

Lui, comme la maman de meilleure amie et même celle (toujours en pleine forme) de l’Adrienne, et tant d’autres, ne se débrouillent pas avec les nouvelles technologies.

Le petit monsieur a besoin d’un guichet avec une vraie personne qui lui fasse sa paperasse.

La mère de l’Adrienne a besoin de sa fille qui est à 850 km. Elle ne comprend pas qu’il faut donner des procurations. Elle pense que sa fille n’a qu’un coup de fil à passer pour tout régler.

– Tu n’as qu’à dire que tu es ma fille! rétorque-t-elle quand l’Adrienne essaie de lui expliquer quelle sorte de formulaire il faut remplir.

– Nous n’avons rien réglé au moment où maman était « encore bien », dit meilleure amie. Alors maintenant on a un tas de démarches et de difficultés. On doit pourtant la vendre, sa maison!

Hé oui, pour payer les soins et la maison de retraite.

Mais quand la maman était « encore bien », elle jugeait inutile le « zorgvolmacht« , une sorte de procuration qui donne la permission à quelqu’un de s’occuper de tes affaires, financières ou autres, le jour où tu n’en es plus capable.

– Et ma femme de ménage! poursuit le petit monsieur, ça fait un mois qu’elle n’est plus venue!

Normalement elle vient tous les quinze jours.

– Et bien, rit l’Adrienne, elle aura d’autant plus de travail, quand elle viendra!

Mais il reste soucieux:

– J’espère qu’elle va venir cette semaine…

Lui aussi aurait besoin que quelqu’un téléphone à sa place…

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‘zorg’ est le mot qui veut dire ‘soin’, prendre soin, donner des soins, mais aussi ‘souci’

Le défi du 20

Elle était bien la seule à ne pas savoir qu’elle abdiquerait devant la volonté de l’Homme: en 2013, c’était fait, elle abandonnait – avec les regrets que l’on sait – le vert paradis, laissant les mésanges abasourdies devant leur mangeoire vide…

Désormais elle irait faire ses abécédaires du-temps-qui-passe en ville.

Elle ne savait pas non plus qu’elle aurait des voisins abominables ni que l’aménagement de son jardinet susciterait un tel commentaire.

Par contre, ce qu’elle savait, c’est qu’elle abhorrerait le bruit et les odeurs de la circulation…

Bref, l’an prochain elle fera tout de même la fête pour le dixième anniversaire de son installation dans la maison de tante Fé 🙂

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Texte écrit pour le défi du 20 chez Passiflore – merci à elle – qui pour ce mois de novembre demandait onze mots de onze lettres.

Vous pouvez vérifier, le compte y est 🙂

Sur la photo d’illustration vous voyez le chat Pipo Rossi installé dans la clematis montana rose et parfumée, sur le toit du kot à outils.

Z comme ZEN

Heureusement que Madame, après deux mois de cours de tai chi, a plus ou moins appris comment se tenir longuement debout sans avoir le dos en compote en moins d’un quart d’heure, parce que dans la grande salle où les « gamins » qu’elle a eus en classe – enfin, pas tous, mais deux ou trois quand même – tapaient sur des marimbas et d’autres trucs qui font un boucan d’enfer, il n’y avait pas de chaises.

Bref, Madame est restée debout une heure et demie pour applaudir Simon – lui, elle savait qu’il serait là – mais à sa grande joie aussi L***, celui dont personne ne croyait qu’il était capable d’un effort soutenu, à commencer par ses propres parents…

Et là elle peut voir que oui: un effort soutenu et une concentration intense, non seulement pendant le concert d’hier mais certainement pendant de longues années pour arriver à ce résultat 😉

– Est-ce que vous pourriez lui parler, disaient ses parents alors qu’il avait seize ans, il veut changer de filière mais nous on pense que c’est par paresse, alors on n’est pas d’accord.

Donc le gamin avait dû convaincre Madame de sa motivation pour qu’à son tour Madame puisse convaincre les parents…

Qui étaient là aussi, bien sûr, pour applaudir leur fils au concert d’hier.

– Je suis vraiment contente de voir et d’entendre jouer L***! leur dit Madame.

Et elle ne peut s’empêcher d’ajouter:

– Et vraiment contente de savoir qu’il avait la bonne motivation pour changer de filière, puisqu’il poursuit dans ce domaine, comme il l’avait dit!

Il fait des études de Business Management, donc oui, passer en filière économique était une bonne idée.

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photo prise hier au concert et L*** est dans le flou à l’avant-plan mais ne vous étonnez pas, c’est voulu 😉

R comme rasecht

Accolé au nom des habitants de la ville, on lit ou entend souvent ici et là le mot « rasecht« , ce qui veut dire « de souche », le « vrai » (echt), celui qui a ces fameuses « racines » dans le terroir local.

Comme si les humains étaient des arbres.

– Mais que veut dire « rasecht« , demandait un ancien journaliste sur son compte fb, le genre de type qui aime souffler le chaud et le froid, dire tout et son contraire, affirmer, insinuer, créer la polémique.

L’Adrienne s’est bien gardée de lui donner la réplique, mais depuis, ça lui trotte dans la tête.

En faisant la queue chez le fromager (qui est une fromagère 😉 ) elle entend un homme lancer une phrase en néerlandais, passer au patois flamand, puis ajouter encore une réflexion en français.

– La voilà, se dit-elle en souriant, la voilà, la définition: le « rasecht« , il est trilingue et manie les trois langues locales avec aisance.

Puis mercredi soir le petit Mahdi vient sonner à la porte pour cueillir des figues.

Alors elle repense à son « rasecht« : le petit Mahdi ne l’est-il pas, lui aussi, puisqu’il passe aisément du français au néerlandais et vice-versa?

Il ne connaît pas le patois flamand, et alors?

Rares sont les moins de cinquante ans qui le parlent encore.

Défi du 20

Le mois prochain, le 20 exactement, ça fera dix ans que l’Adrienne a dû « tourner la page » et se résoudre à quitter son vert paradis.

Dès son arrivée en ville, ce qui lui a le plus manqué, ce sont les chants d’oiseaux: voir et entendre les grives, les merles, les mésanges bleues, les charbonnières et celles à longue queue, les pics épeiches, les piverts, les sittelles, les rouges-gorges…

Pouvoir les nourrir tout l’hiver et jouir de leur présence.

Voir se balader un hérisson sur la terrasse pour y manger les croquettes des chats.

Alors aujourd’hui en ville elle est tout heureuse de pouvoir observer au moins un moineau ou une coccinelle 🙂

Écrit pour le Défi du 20 chez Passiflore qui demandait de parler de 10 animaux. Merci Passiflore!

Deux photos prises dans mon jardinet de ville.
Pour le vert paradis d’autrefois, le choix est plus vaste donc plus difficile, et il y avait aussi les chevaux 🙂

Question existentielle

C’était le début des années nonante et l’Adrienne se promenait en ville avec sa grand-mère qui ne cessait de s’exclamer, chaque fois qu’elle voyait apparaître un nouveau chantier ou s’élever des étages de béton:

– Encore des appartements!

Et elle ne manquait jamais d’ajouter la question qui restait sans réponse:

– Mais qui va habiter là-dedans?

Trente ans plus tard, il y a toujours des chantiers pour de nouveaux blocs d’appartements qui se construisent, jusque dans la rue de l’Adrienne où un ensemble de six blocs porte le nom charmant de « parc » et chaque fois qu’elle passe devant, c’est-à-dire tous les jours, l’Adrienne pense à la question de sa grand-mère: est-ce que tout ça trouvera acquéreur?

Alors vendredi soir, assise avec une maman d’élève à la terrasse d’un café – oui ces jours-ci même en Belgique à la mi-octobre on peut passer une soirée en terrasse non chauffée et même sans manteau – quand vendredi soir leur regard à toutes deux s’est porté sur un nouveau bloc d’appartements au coin de la grand-place, elles ont exprimé la même pensée, sauf que chez l’autre dame la question lui vient de son père:

– Mais qui va habiter dans tous ces appartements?

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photo prise dans ma rue, la démolition d’une villa avec usine et cheminée d’usine, pour construire six blocs d’appartements. Le beau saule pleureur n’a pas survécu non plus.