I comme irréductible

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Le petit enfant de Flandre joue aux cartes sur les genoux de son arrière-grand-père, inlassablement, pendant des heures, « broek af ». Aucune difficulté, on dépose ses cartes, une à une, la plus élevée l’emporte jusqu’à ce que l’un des deux joueurs n’ait plus rien en main. Pas besoin de stratégies, seul le hasard détermine qui l’emportera. Le petit enfant n’a que cinq ans et ne se rend pas tout de suite compte que tous ses efforts ne serviront à rien : parfois il gagnera, parfois il perdra.

Le grand-père est le roi de la manille mais jamais l’enfant n’a eu l’idée de lui demander comment ça se joue.

Grand-mère fait des « patiences » et ça semble bien plus amusant, même si parfois elle grommelle que « c’est mal parti » ou que « ça ne sent pas bon ».

Le père refuse de jouer aux cartes : il connaît toutes les règles mais préfère regarder jouer les autres. Il leur donne des points mentalement. Il sait qui est fort, qui a commis des erreurs, « de beste stuurlui staan aan wal », c’est depuis le rivage qu’on voit le mieux les écueils sur la route des bateaux.

L’enfant devenu grand a décidé de faire comme le père : inutile de le prier ou de le supplier de faire le quatrième, non ! les cartes, il n’y touche pas !

***

écrit pour le défi du samedi 680 où Walrus – merci à lui – proposait le mot whist.

P comme photos

D’accord, c’était une drôle d’idée, de vouloir refaire un classement « définitif » des derniers documents non classés.

Surtout qu’on sait par expérience qu’une fois le classement fait, la table sera remplie de petits tas bien distincts qu’on ne saura où ranger, si ce n’est de nouveau plus ou moins pêle-mêle sur une étagère au premier étage.

Sans compter le temps qu’on mettra à admirer la photo du mariage de grand-oncle Émile avec la plus jeune sœur de grand-père.

Que faire de ces reliques qu’on a déjà eues en main une dizaine de fois, comme ces photos de deux amis du grand-père, l’un mort à l’hôpital de Dachau fin mai 45, l’autre à Bergen Belsen, à une date inconnue?

Et toutes ces photos que la mère de l’Adrienne n’a pas voulu emporter, il y a un an? Photos du père, heureux d’être en vacances en Ardèche, ou entouré d’amis de sa chorale aux fêtes de Sainte-Cécile, ou fêtant Saint-Ambroise avec son patron et ses collègues? Photos de ses petits-fils? De ses amies?

Des tas de gens morts et quelques vivants dont on ne sait ce qu’ils sont devenus, comme Lurdes et Tiago photographiés par un client de Monsieur Mari, dans la verte campagne d’autrefois.

– Celle-là, se dit l’Adrienne, celle-là, je la jette.

Puis elle se ravise: c’est une belle photo, tout de même 😉

R comme reconnaître

Ce sont de petites photos carrées aux bords dentelés.
Elles doivent dater d’avant novembre 1952, puisque le 26 de ce mois-là, le grand-oncle Julien, père du marié, est décédé à l’âge de 54 ans.

On le voit ici entouré de son épouse et de leurs deux fils, l’aîné qui s’est marié en grand tralala ce jour-là et le cadet, qui a « enlevé » son amoureuse pour l’épouser à Gretna Green.

Bientôt il n’y aura plus personne pour savoir qui se trouve sur cette série de 15 photos: déjà l’Adrienne a du mal à en reconnaître quelques-uns, les frères et sœurs de son grand-père paternel sont presque tous morts avant sa naissance, et il y a fort à parier que les petits-enfants des jeunes mariés de 1950 en soient encore moins capables qu’elle.

Pourtant, suite aux terribles inondations qui ont dévasté de nombreuses communes belges, l’Adrienne s’est de nouveau posé la question de savoir ce qu’elle devrait « sauver » avant tout, si ça lui arrivait et si elle en avait le choix.

Et comme les autres fois où elle y a réfléchi, elle a conclu que c’est une triste chose de perdre la mémoire de la famille.

Comme disait la maman de cet élève dont la maison a brûlé: tout le reste peut se remplacer.

N comme nom de famille

C’est un lien qui a amusé l’Adrienne pendant plusieurs minutes, hier matin: il permet de voir combien de personnes portent tel ou tel nom de famille en Belgique.

Tout au moins, si ce nom figure parmi les 10 000 les plus courants.

Si vous voulez y chercher le vôtre ou n’importe lequel à votre choix, c’est ici.

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sur la photo des années 1950, les deux (futurs) grands-pères de l’Adrienne, un grand-oncle et un ami du grand-père maternel, sur la digue à Knokke-le-Zoute.

D comme délurée

75ème devoir de Lakevio du Goût

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Ah! il en fallait, des idées, de l’ingéniosité, de l’audace!

Du talent d’actrice 🙂

Il en fallait des scénarios, des complices et un brin de chance aussi, pour que tout se passe bien.

Et que la Tantine puisse voir – une heure, une heure seulement – son amoureux.

– Je vais promener la petite! disait-elle à sa mère et la voilà partie avec mini-Adrienne dans son landau.

Puis dans sa poussette.

Quand mini-Adrienne a deux ans, sa Tantine en a dix-sept et son amoureux dix-neuf.

Hélas les mini-Adrienne ne restent pas assez mini pour qu’on ait besoin de les promener.

Il fallait trouver autre chose.

Une invitation de cousine Colette.
La complicité de tante Simone.
L’appel d’une amie…

***

Vous vous rendez compte de ce qu’il faut continuellement inventer, du travail et de l’énergie que ça demande?

Puis un jour, une voisine, une cliente, une connaissance, vous a vue avec un jeune homme.
Vous en avez assez d’inventer, de mentir.
Alors vous décidez de le présenter à la famille.

Et voilà, vous êtes fiancée 🙂

Vous pouvez emmener mini-Adrienne boire son premier coca cola.

***

Merci à Monsieur le Goût d’avoir donné une consigne même en ce week-end de Pâques 😉

Vous ne connaissez peut-être pas le jardin des Tuileries. Il n’a pas changé depuis les années soixante et je le reconnaîtrais entre mille. Nous n’étions pas encore des mamies et des papys. Mais je suis sûr que nos âmes sont mieux préservées que nos corps. Que vous dit cette photo des années soixante ? Elle me dit, comme le chantait François Hardy « Tant de belles choses » … À lundi, vous avez sûrement quelque belle histoire à dire.

M comme margarine

72ème devoir de Lakevio du Goût.

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La margarine a fait son entrée chez grand-mère Adrienne après l’infarctus de grand-père.

Son médecin n’étant pas le roi des nutritionnistes, il croyait que c’était meilleur pour la santé que le beurre.

C’est à ce moment-là, au milieu des années 60, que le beurre a commencé à devenir un péché dans la famille de mini-Adrienne.

Grand-mère a, toute sa vie durant, continué à préférer le « vrai beurre » – c’était une femme de goût 🙂 – qu’elle n’a plus appelé autrement que « goede boter« , pour bien préciser qu’il s’agissait de vrai « bon beurre ».

Quant à mini-Adrienne, du jour où, sur la table du petit déjeuner, le « goede boter » a été remplacé par une barquette de margarine, elle a préféré s’en passer.

Elle n’a retrouvé le plaisir du beurre qu’au moment d’entrer dans sa future belle-famille.

Chez belle-maman, il était exclu d’utiliser de la margarine.
Son beurre méritait même le nom de « zeer goede boter« , vu qu’il venait directement de la ferme d’en face et des vaches broutant les prés des polders aux alentours.
Ce qui le rendait fort jaune l’été et très pâle l’hiver.

Belle-maman se permettait cependant une seule exception et on peut supposer que la publicité « cuisinez d’or avec Solo » en était responsable: elle avait toujours du Solo dans son frigo, pour préparer ses soles meunière.

En se justifiant chaque fois avec l’argument de la pub: avec Solo, « ça n’attache pas ».

SOLO margarine

Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne « margarine »:

« Le beurre frais pour tous. » Ainsi salua-t-on l’arrivée de la margarine après le siège de Paris. Bien sûr, ça ne sert pas qu’à se laver les cheveux même si on fait croire aujourd’hui que c’est excellent pour la santé du cheveu pour peu qu’on lui adjoigne un parfum de rose, la puanteur du monoï et une bonne dose d’optimisme pour en faire la publicité.
Mais je suis sûr que pour beaucoup, la margarine rappelle des souvenirs moins « bio » et diététiques que ceux censés venir à l’esprit aujourd’hui. Ce serait bien si vous en faisiez part à vos camarades de blogs, tous ceux qui ont encore le courage de vous lire et surtout d’écrire…

L comme lichette

Le père, on l’a déjà dit ici, c’est celui qui est passionné de gastronomie et compulse ses bibles culinaires pour en extraire tous les repas de fêtes de la famille élargie: chacun.e compte sur son savoir-faire pour rendre gustativement inoubliables les réveillons, les communions, les anniversaires du filleul et autres réunions autour d’une table.

Dans la cuisine, l’Adrienne a toujours été son son petit second et le voyait peser, mesurer, compter, vérifier.
« La gastronomie est une science exacte », disait-il.

Puis il y a eu belle-maman, qui avait aussi sa réputation de fine cuisinière à tenir.
Qui pesait à peu près.
Oubliait de regarder l’heure.
Prétendait voir quand un mets était prêt.

L’Adrienne souriait et se disait qu’elle avait trouvé là l’exact opposé de son père.

Mais elle se trompait.

Elle s’en est rendu compte le jour où elle a assisté à la confection du cozonac de Nouvel An chez l’amie Violeta, et ça s’est confirmé avec la baklawa.

Oui, il y a une recette, des ingrédients à peser et à mesurer.
Mais on ajoute un peu plus de ceci.
Puis de cela.
Pour compenser.
Parce que c’est devenu trop sec.
Ou trop liquide.
On goûte.
Y a-t-il assez de sucre?
Non, il n’y en a jamais assez 🙂
On en rajoute.
On regoûte.
On fait goûter.
On rajoute.

Et c’est ainsi, que de lichette en tantinet, de soupçon en larme ou en nuage, on devient la reine du pifomètre.

***

écrit pour le Défi du samedi: Lichette, ribambelle et fifrelin.
Merci Maître Walrus!

Adrienne rigole

Je me demande si tu ne t’ennuies pas trop, écrit la mère de l’Adrienne à la veille de l’an neuf.

Voilà qui l’a beaucoup, beaucoup fait rire!

Se rendrait-elle compte à quel point elle représentait un full time job?

Ou est-ce elle qui s’ennuie?

Bref.

En tout cas, elle devrait savoir que l’Adrienne ne s’ennuie jamais.

Ni quand elle était enfant, ni aujourd’hui.

V comme vieille dame

Quand le matin de Noël le téléphone sonne chez l’Adrienne, elle décroche de sa voix la plus joyeuse, croyant souhaiter une bonne fête à sa mère.

Mais c’était la vieille dame.

C’est vrai qu’elle rappelle régulièrement depuis le 9 août et qu’elles ont ensemble à chaque fois à peu près la même conversation.

Mais qu’importe.

Ça fait drôlement plaisir.

***

Tous mes vœux de succès à une autre Vieille dame, celle de Bonheur du Jour!

Bravo pour cette centième 🙂

G comme grand gagnant

La lecture d’une interview anonymée avec la dame qui accueille les ‘grands gagnants’ de la loterie nationale ne pouvait que rappeler le souvenir du grand-père, qui attendait chaque samedi soir les résultats du tirage.

Comme il jouait chaque semaine les mêmes numéros fétiches – des dates d’anniversaire – il n’avait pas besoin de vérifier son billet et en voyant les ‘boules’ tomber les unes après les autres, il disait tôt ou tard en direction de grand-mère: « Adrienne, ‘t is weire van mijn broek« , ce qui revient à dire que c’est encore raté.

Grand-mère haussait les épaules, confortée dans l’idée que c’était de l’argent jeté par les fenêtres, mais grand-père était convaincu que son tour viendrait, un jour ou l’autre.

Parfois les deux ou trois premières boules semblaient lui donner raison, la tension montait, il se redressait de son fauteuil, appelait grand-mère qui le priait de se calmer, tu vas encore faire un infarctus!

On la sentait soulagée quand dans la seconde suivante venait le « ‘t Is weire van mijn broek » et qu’il se laissait retomber dans son fauteuil.

Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on en ferait, de cet argent, disait-elle, ça n’apporterait que des problèmes et des soucis.
– Oh moi je saurais bien quoi en faire, disait grand-père.

***

Et pour ceux qui aiment les chiffres: en 15 ans de métier, la dame a accueilli un millier de gagnants de plus d’un million d’euros, une soixantaine par an. Son travail consiste surtout à les aider à préserver leur anonymat.