P comme prétentieux

Ça ne rate jamais: vous lisez ou entendez ‘prétentieux’ et vous pensez ‘ne me parle pas de Grenoble’.

Zézette m’apporte des oranges, les poulets c’est moi qui les surveille et ma Viva Sport 37 améliorée 39 fait du 210 pour rentrer à Marseille…

Si vous poursuivez le jeu d’association d’idées, ‘assiette’ mène à Prévert (parce qu’ils ont leur assiette derrière la tête), ‘buvard’ à Bouvard, ‘apostrophe’ à Pivot et ‘opéra’ à la Castafiore.

Quand en classe vous utilisez le mot ‘multiplication’, vous ne manquez jamais d’ajouter mentalement ‘des pains et des poissons’, à tel point que vous craignez qu’un jour vous le direz à voix haute.

‘Trier’ c’est pour les lentilles, la chose la plus fastidieuse que vous ayez faite de votre vie – sans compter la lourde responsabilité si quelqu’un se cassait une dent sur un minuscule caillou qui vous aurait échappé – pensum auquel vous avez dû vous soumettre lors d’un séjour dans la zone d’origine contrôlée de la lentille verte du Puy.

Et puis, vu que c’est la saison, ‘renifler’ vous fait penser au petit cousin qui avait tout le temps des rhumes mais qui, à cinq ans, ne savait pas encore se moucher le nez: on lui disait ‘souffle!’ et il soufflait par la bouche, évidemment. Il souffle comme une forge, disait le père. Au fait, ‘pression’ est pour le père, ce n’est pas un mot qui fait penser au travail ni au stress, mais à la bière, que le père refusait si elle sortait d’une bouteille.

‘Écharpe’, bien sûr, c’est pour grand-mère Adrienne. Sa grande étole de laine, on l’a portée si longtemps qu’on a fini par l’user et la trouer, ce qui a bien fait plaisir à la mère:

« Tu vas enfin pouvoir jeter cette horreur! »

***

écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 assiette 2 buvard 3 apostrophe 4 écharpe 5 trier 6 renifler 7 opéra 8 multiplication 9 prétentieux 10 pression 11 option 12 forge et le 13e pour le thème : saison

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V comme vive la famille!

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Gentille voisine Casque d’Or, toujours pimpante et souriante, douce dans la voix comme dans les gestes, a eu tout à coup un gros problème de santé. Sa famille l’a fait hospitaliser.

Depuis que la maison est vide, des neveux et nièces s’y activent. Le premier week-end, on est venu remplir quelques voitures de choses diverses. 

De la maison de gentille voisine Casque d’Or ne provenaient jusqu’au mois dernier que deux sortes de bruits: les volets qu’elle montait et descendait matin et soir, et la sonnerie du téléphone, qui était amplifiée.

Ces deux derniers week-ends, les neveux et nièces sont revenus. Armés de marteaux, semble-t-il. Les bruits qu’on entend sont ceux de la brique qu’on frappe, comme si on voulait abattre un mur, creuser une brèche… 

Ça rend l’Adrienne un peu triste.

Et ça lui rappelle Beau-Frère Aîné, qui avait tenu à « sonder » les murs de la cave paternelle, persuadé que son défunt père y avait caché des lingots d’or, et qui regardait avec méfiance ses frère et sœurs, les soupçonnant d’avoir – qui sait? peut-être! – trouvé quelque chose avant lui…

source de l’image ici

K comme krapoveries

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– Et dire qu’on est déjà mercredi, soupire Achille en avalant le fond de sa bière, qui a toujours comme un goût de revenez-y.

Accoudé à côté de lui, son frère Auguste ne peut qu’acquiescer. La seule fois où ils n’ont pas été d’accord, c’était à propos de Rosalie, qui a fini par épouser Achille. On se demande comment elle a fait pour se décider, vu qu’ils sont absolument pareils au dehors et au dedans, le fond et la forme, comme elle le dit si bien – Rosalie a l’art de la formule – la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Bref, Achille et Auguste en sont à ce point où ils savent qu’ils devraient déjà être rentrés chez eux, mais où le tabouret de bar agit comme une glu: il n’est pas si facile d’en décoller. Et comme on ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau, on se doit d’avoir au moins deux débits de boisson – ne serait-ce qu’à cause de leur jour de fermeture hebdomadaire, de leurs congés annuels et des autres imprévus de la vie.

Deux fois déjà – eux vous diront: deux fois seulement! – ces tabourets de bar-à-la-glu leur ont joué des tours, les deux fois où Achille est devenu père et que le devoir lui incombait, assisté de son frère tout aussi englué que lui, d’aller déclarer la naissance.

Marius aurait dû s’appeler César, vu qu’Auguste était son parrain. Rosalie avait trouvé que César Auguste annonçait un destin hors norme, mais les deux frères étaient plutôt branchés sur Pagnol que sur la Rome antique et avaient confondu le père et le fils de sa trilogie. Pour raccommoder la chose, il lui a fallu faire un brin de plus que de chanter à son épouse « Mon cœur est un bouquet de violettes », même si elles aussi étaient impériales.

Pour leur fille Mandoline, Achille n’a toujours pas compris ce qui lui est passé par la tête, il avait dû ce jour-là prendre le chemin de N’importewhere et était forcément arrivé à N’importewhat… Mandoline a résolu le problème elle-même en décrétant, à l’âge de quatre ans, qu’elle s’appelait Mandy et ne répondrait désormais plus qu’à ce nom-là.

La seule excuse d’Auguste et Achille, c’est que « c’est de famille », leur propre père s’appelait Fiacre à cause de l’eau-de-vie, du cheval, du cocher ou des trois à la fois, alors qu’il aurait dû s’appeler Félicien. Son père ne se souvenait que d’une chose: le prénom commençait par un F.

Rosalie n’était pas femme à s’en laisser conter. Une porte, disait-elle, regarde aussi bien dehors que dedans, chez nous on va d’abord à l’état civil et après on va se saouler.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que si son frère s’appelle Narcisse, c’est parce que ce jour-là son père n’a pas respecté l’ordre des choses.

***

consignes chez Joe Krapov et photo de l’album de famille de l’auteur flamand Tom Lanoye.

Voici les noms qu’on a attribués aux salles de la Maison de quartier de Villejean :

Fiacre – Mandoline – Auguste – Rosalie – Marius – Gaston – Achille – Narcisse

En admettant que ces salles ont été dénommées, il y a plus de quarante ans, en hommage à des habitants du quartier dont le nom était «de Villejean», racontez qui ils pouvaient être en vous aidant des formules suivantes tirées de « Contes à régler » de Pépito Matéo :

La parole est à celui qui la prend – Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! – Si tu veux savoir si les poissons transpirent, faut mettre ta tête sous l’eau – Au royaume des sourds les borgnes ne la ramènent pas – La parole est comme un œuf. A peine éclose elle a déjà des ailes – On ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau – Echafauder craint l’eau froide – Ca me tarabuste l’omoplate du côté des trapèzes – Une porte regarde aussi bien dehors que dedans – Qui a éteint la pleine lune ? – Tant qu’on le porte c’est celui d’un autre mais si c’est à nous c’est qu’on n’est plus là. – On ne peut pas surfer sur la vague sans mouiller sa combi – Si tu prends le chemin de N’importewhere tu risques d’arriver à la ville de Qu’inmportewhat – Mr et Mme Egée n’ont pas de fils. Comment s’appelle-t-il ? – Ce n’est pas parce qu’on laisse la porte ouverte qu’il fait moins froid dehors – Le présent n’a jamais épuisé l’avenir – La langue est molle mais elle peut couper des têtes – La forme c’est le fond qui remonte à la surface – Quelle que soit la longueur du serpent il a toujours une queue – Personne n’est assez grand pour apercevoir le sommet de son crâne – Et dire qu’on est déjà mercrediComme un goût de revenez-yMon cœur est un bouquet de violettes – Le monde est assis sur la tête – On n’est pas là pour se faire dézinguer.

G comme géographie domestique

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Où se retire-t-on pour avoir un moment à soi? la chambre, le bureau, le fauteuil, la terrasse, le jardin?

La réponse se trouve dans une enquête très sérieuse réalisée en Grande-Bretagne: selon celle-ci, un tiers des hommes se réfugient dans la salle de bains, contre seulement un cinquième des femmes.

Pour ceux que ça intéresse, c’est ic: The Independent

Ça m’a bien fait rire parce que ça m’a rappelé mon grand-père, qu’on avait interdiction absolue de déranger, le matin après le petit déjeuner, quand il se retirait aux toilettes avec son journal.

Chose que lui seul avait le droit de faire, parce que – disait ma mère – c’est très mauvais de rester assis longtemps sur les toilettes.

Lui seul et aussi le petit frère, qui avait des intestins se mettant en branle dès qu’il était question d’aider à la vaisselle. Il revenait toujours au moment exact où tout était propre et rangé.

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai encore des doutes sur le bien-fondé de l’argument maternel 🙂

***

photo prise à l’Hôpital Notre-Dame à la Rose

H comme heureusement!

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C’est mon dernier soir ici et personne ne le sait. Seule maman se doute de quelque chose, elle a encore fouillé mon armoire, mes tiroirs, mon lit. Elle n’a rien trouvé, bien sûr. Heureusement que je la connais bien! Loi numéro 1: ce que tu veux cacher, ne le cache jamais dans ta chambre, c’est là qu’on cherchera! Vu que c’est moi qui suis chargée d’épousseter, il n’y a pas de meilleure planque pour mes sous et mes papiers que le gros buste de Beethoven, sur le piano. Une idée géniale que j’ai eue là! De années que c’est ma cachette-secrète-jamais-découverte!

Mais qu’est-ce qui se passe, ce soir? J’ai beau agiter ma main sous leur nez, faire de grands gestes de théâtre, ni Huguette ni Francine ne remarquent ma bague! Huguette a ce sourire béat et ce regard absent déjà toute la journée, et Francine ne cesse de l’observer en douce, qu’est-ce qu’elle mijote encore? Sait-elle quelque chose que je ne sais pas? C’est énervant, à la fin!

Huguette nous cache quelque chose… Maintenant j’en suis sûre! Maman a raison de se méfier, elle est de trop belle humeur, trop douce, trop complaisante. Et en même temps elle a l’esprit ailleurs, ça se voit. Ah! c’est une sacrée sainte nitouche, notre sœur aînée! Je crois qu’il est temps d’aller voir sous sa cachette secrète. Des années qu’elle pense que le buste de Beethoven est un abri sûr, hahaha! 

***

Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie!

C comme carré noir

L’Adrienne et sa mère étaient en route vers le sud où habite Petit Frère quand tout à coup sa mère se souvient qu’il lui avait demandé de le tenir au courant par SMS de l’évolution du trajet.

A ce moment-là, elles n’étaient déjà plus qu’à 120 kilomètres sur les plus de 800.

– Faudrait que je lui en envoie un, tu penses?

– Ben oui, vas-y, dis-lui « on est à X, encore 120 km ».

Bien sûr, étant donné que la mère de l’Adrienne n’envoie quasiment jamais de SMS, ça a pris un certain temps pour tapoter le message et trouver le numéro du destinataire. Une première tentative d’envoi a échoué, le message était effacé, il a fallu recommencer. Si bien que finalement, on était déjà trois patelins plus loin. Au moins.

Ça n’a pas empêché la mère de retapoter imperturbablement « on est à X, encore 120 km ».

La réponse est arrivée presque tout de suite:

– Il m’envoie un carré noir, a-t-elle dit.

Et ça a beaucoup fait rire l’Adrienne.

Petit Frère oublie que sa mère et elle en sont encore au bon vieux nokia, elles ne sauront donc pas s’il leur a envoyé une binette hilare, un pouce levé ou un caca fumant 🙂 

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illustration de Cécile Hudrisier