Y comme Yaka

Yaka Modeler

Yaka, c’est ce merveilleux pays où vit le petit frère. Et dont régulièrement il envoie des injonctions:

– Yaka envoyer un mail.
– Yaka téléphoner.
– Yaka leur dire ceci. Leur demander cela.
– Yaka chercher.
– Yaka régler.

Et toujours c’est urgent. A faire plutôt la veille que le jour même.

Et toujours c’est simple.

Alors cette nuit l’Adrienne s’est dit qu’elle devrait avoir l’audace de lui répondre:

– Yaka le faire toi-même.

Juste une fois.

Pour voir ce que ça donnerait 😉

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source de la photo ici.

X c’est l’inconnu

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– Tu vas voir, disait l’ami José, tes parents finiront par s’installer tout à fait là-bas!

Et l’Adrienne riait.

Sacré José, toujours le mot pour rire!

Mais il était sérieux cette fois-là et l’Adrienne incrédule.

C’est lui qui a eu raison, finalement.

Finalement. Il y a exactement quatre semaines aujourd’hui.

L’Adrienne était passée voir sa mère, comme presque tous les jours depuis ce fameux covid:

– Il faut que je te dise une chose, fait-elle.

Et l’Adrienne, abasourdie, a entendu sa mère lui annoncer qu’elle déménageait à 850 km de sa ville natale pour aller vivre plus près du petit frère.

– Tu comprends, dit-elle, ici il n’y a que toi mais là-bas, ils sont plusieurs.

***

Voilà, il fallait que je vous le dise, finalement, pour que vous compreniez mieux certaines irritabilités dans mes réponses, parfois, ces quatre dernières semaines. Merci à vous.

A comme Albert

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Joue-t-il au cerceau ou pousse-t-il une charrette à bras? se demande l’Adrienne en découvrant ce dessin proposé par Monsieur le Goût.

C’est une vieille photo de son père en pantalon de golf, poussant son cerceau dans la rue des Jardins, juste avant la guerre de 40, qui lui est revenue en mémoire pour sa ressemblance avec le vif mouvement des jambes et le corps penché derrière ce cercle.

Guerre, emprisonnement, évasion et liberté, le vocabulaire aussi rappelle cette époque de couvre-feu et de disette.

Et puis le prénom de l’artiste, Albert Marquet.

L’Adrienne, qui travaille en dilettante à la généalogie familiale, est justement occupée avec un autre Albert, né le 21 janvier 1706. Ce qui lui avait fait s’exclamer « encore un Albert! » ou « déjà un Albert! » ou même les deux à la fois.

Parce que les mêmes prénoms reviennent à chaque génération sur plus de deux siècles. Surtout des Albert et des Jean-Baptiste.

C’est la petite Ivonne qui a mis fin à la tradition, profitant de son statut de jeune épouse très aimée, pour ne pas appeler son premier né Albert – comme il aurait fallu – mais André.

Vive la liberté 🙂

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Merci au Goût pour ce 32e devoir de Lakevio du Goût:

Vous ne trouvez pas que ce dessin d’Albert Marquet, est un beau symbole d’évasion ? En ces temps d’emprisonnement généralisé racontez nous une histoire de liberté recouvrée.
Si c’était fait lundi, ce serait bien.

W comme wafel

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Dans la grande famille du grand-père maternel, celle où grand-mère Adrienne est entrée par son mariage – elle qui était fille unique – il n’y avait qu’une seule bonne recette de gaufres, détenue par une seule personne: la Mater Familias, Marie-Angélie.

Seules deux de ses belles-filles ont réussi à devenir les dépositaires de la fameuse recette – et vous imaginez avec quelles papilles critiques leurs gaufres étaient goûtées et évaluées à l’échelle de celles de la Mamma, jamais égalées, évidemment, toujours approchant, toujours manquant ce petit je ne sais quoi…

Gaufre, en néerlandais wafel, dans le dialecte de grand-mère Adrienne, woefo.

Mais quand elle disait « kgoe a ne woefo geiven! » (« je vais te donner une gaufre », c’est-à-dire une baffe) il fallait se tenir à carreaux.

Même si elle ne mettait jamais sa menace à exécution – elle était bonne comme le bon pain – le menacé savait qu’il ne devait pas lui courir sur le haricot, que la coupe était pleine.

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Inspiré par la consigne de Joe Krapov – un grand merci! – Recette (24 mars 2020)
Que faire quand on est confiné chez soi, avec interdiction de sortir faire du sport, pour continuer à rester en forme ? Deux solutions : soit jeûner, soit bien manger !
Vous avez certainement par-devers vous une recette (de cuisine, de santé, de zénitude, etc.). Partagez-la avec nous et surtout dites-nous de qui vous la tenez et quels sont les souvenirs qui y sont attachés.
Plus quelques expressions « culinaires » 🙂 

Photo de famille de l’Adrienne et photo de gaufres d’Anastasia Zhenina sur Pexels.com

 

L comme limbes

Réflexion faite, se dit l’Adrienne en relisant son billet d’hier, je souffrais déjà d’insomnies quand j’étais petite, envahie par une foule de peurs diverses.

Comme celle, très claustrophobe, de se retrouver coincée dans un étroit tunnel sous la terre.

D’être convaincue de la présence de Peitie Baboe dans la chambre, grâce à son don d’invisibilité.

D’être oubliée dans un endroit inconnu, quand emportée par sa curiosité insatiable – ou sa grande distraction – elle se serait trop éloignée de ses parents.

Puis somnoler et se réveiller brutalement, une boule dans la gorge, avec la sensation d’être devenue invalide, incapable de bouger les jambes, de faire un seul pas pour échapper à ses poursuivants.

Et pleurer doucement sous son drap, parce qu’un fois de plus elle a attendu en vain un baiser du soir.

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texte écrit pour les Plumes d’Emilie – merci à elle! – avec les mots imposés suivants: INSOMNIE – INVISIBILITÉ – PEUR – INVALIDE – RÉFLEXION – FOULE – ÉQUATION – OUBLIER – CURIOSITÉ – BOULE – TRAIN – TUNNEL – ATTENDRE

Sur les photos, les deux Adrienne, la version mini et la vraie, ma grand-mère, dans son jardin plein de fleurs.

Merci Emilie et tous les autres gentils organisateurs de jeux verbaux sur nos blogs, au train où vont les choses ce sera bientôt le seul plaisir encore permis – et non, je n’utilise pas le mot équation 🙂

J comme j’allais partir

« J’allais partir, tout seul, pour une promenade au clair de lune vers le point le plus haut de l’île, la Talaia de Sant Josep, quand tout à coup survint un ami de la maison, un jeune scandinave qui ne se montre que rarement dans les lieux fréquentés par les étrangers et habite dans un village perdu dans la montagne. Il s’agit du petit-fils de Paul Gauguin. Il s’appelle exactement comme son grand-père. Le jour suivant, j’ai eu l’occasion de connaître mieux ce personnage assez fascinant ainsi que son village de montagne où il est le seul étranger. »

Walter Benjamin, Récits d’Ibiza, D’une lettre à Gretel Karplus, le 10 juin 1933 (incipit), éd. Rive neuve, 2020, p.33.

Une note explicative en fin de volume nous apprend que Paul René Gauguin, le dernier petit-fils du peintre, est né à Copenhague en 1911. Il a fait un séjour à Ibiza quand il avait 22 ans. Il a participé à la guerre civile espagnole dans les Brigades internationales.

Enfin, sur wikisaitout on peut mieux comprendre la généalogie familiale des Gauguin (ici)

Le père du jeune Paul René est Pola, le dernier des cinq enfants que le peintre a eus avec son épouse (danoise) et sa mère est norvégienne. On comprend donc pourquoi W. Benjamin l’appelle « scandinave » 🙂

source de la photo de Paul René Gauguin ici.

L comme les loulous

– Je n’aime pas, dit mémé Jeanne, les hypocrites et les mielleux!

Elle ne disait pas ce mot-là, bien sûr, elle disait « zêêêm smêêêren », ceux qui te tartinent du miel.

– Si je découvre la supercherie, le simulacre, menace mémé Jeanne, c’est fini!
C’est fini, la confiance! C’est fini, l’amour!

Les plus petits, ceux qui sont encore toute transparence, même pas encore capables de camoufler le bonbon chapardé, étaient fort impressionnés.

Les plus grands, hélas, prenaient leur sourire en coin et se regardaient d’un air entendu: radotages de vieille femme, menaces en l’air, pauvres tentatives de traquer le mensonge.

Ils étaient déjà passés maîtres dans ce qu’il fallait taire – ou feindre – pour rester en grâce.

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Ecrit pour les Plumes d’Emilie – que je remercie – avec les mots imposés suivants: SUPERCHERIE – HYPOCRITE – MIELLEUX – CAMOUFLER – SIMULACRE – RADOTAGE – TRANSPARENCE – TAIRE – TRAQUER.

M comme Mémé Jeanne

Mémé Jeanne, on le sait, n’aime pas les petites natures, les « trunten« , comme elle les appelle. Un mot qu’elle aime employer, comme substantif ou comme verbe à la forme impérative négative: « Niet trunten!« .

Pour Mémé Jeanne, on n’est jamais assez spartiate et c’est tout juste si le grand-père a droit à sa petite méridienne: elle aussi, que diable! travaille toute la journée, autant ou même plus que lui, et est-ce qu’on la voit se reposer? faire la causette? Non, il me semble!

Mémé Jeanne connaît le plaisir de la douleur: la surmonter, la dépasser, en faire fi.

La porter comme un étendard.

Ne venez surtout pas lui parler d’un bras cassé, de maux de ventre, d’un accouchement difficile: elle vous surclassera, de toute façon.

D’ailleurs, c’est bien simple, les césariennes ont été inventées pour les mauviettes, c’est bien connu, n’allons pas fignoler là-dessus. 

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écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: méridienne – césarienne – douleur – fignoler – causette – spartiate – plaisir.

I comme intense

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Personne, jamais, n’a réussi à raconter quelque chose à belle-maman qu’elle n’ait vécu elle-même, en plus fort, en plus intense, en plus grandiose. Avec une spécialité pour les cataclysmes, qu’ils soient causés par les humains – comme la guerre et le bombardement de sa ville – ou par les éléments – avec comme points forts le raz-de-marée en 1953 ou le froid si intense que la mer était gelée, l’hiver de 1962-63: elle avait tout vu, tout vécu, rien ne lui en imposait et Ostende sortait toujours gagnante.

La meilleure façon de vous ridiculiser, c’était de lui dire que là où vous étiez, il y avait beaucoup de vent.

– Du vent? s’écriait-elle, mais vous ne savez pas ce que c’est, vous, à l’intérieur du pays!

C’était un point d’honneur d’appeler « een zacht briesje« , ‘une douce petite brise’, tout ce qui ne dépassait pas les 7 Beaufort. Au moins.

– Le vent fort, disait-elle, on en reparlera quand avec ton vélo, tu feras du surplace.

Alors en voyant les gens marcher contre le vent, penchés à angle aigu, l’Adrienne ne pouvait que penser à belle-maman et se demander comment elle aurait qualifié cette « zacht briesje » qui a fait s’écraser des arbres et des pylônes, s’envoler des toits, des panneaux et du mobilier de jardin, même « à l’intérieur du pays ».

Mais le pire de tout, pour sa fierté d’Ostendaise, aurait sans doute été que le record de vitesse du vent a été enregistré à Blankenberge 😉

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photo prise à Ostende ce samedi, avant la tempête: on voit que le sable et la mer commencent à s’agiter 🙂