U comme une trottinette

La photo doit dater du printemps de 1934: la petite sœur a presque trois ans, le grand frère, qui tient tout l’équipage en équilibre, en aura neuf en juillet et le blondinet du milieu, qui est le papa de l’Adrienne, a six ans.

Ils sont sur la trottinette du grand frère, rassemblés devant la porte de la chapellerie paternelle.

Sur le seuil, on voit encore un pied. Le reste de la personne a soigneusement été ‘gommé’ par le photographe: une femme enceinte ne se faisait pas photographier.

C’est bien dommage, parce que ce serait une des dernières photos de la maman du trio: elle mourra à la naissance de son quatrième enfant.

Tout comme la petite sœur, tombée malade l’hiver d’après.

***

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je n’ai pas envoyé ma participation aux joyeux drilles du Défi du Samedi?

I comme image

Quand le téléphone sonne dimanche en fin d’après-midi, l’Adrienne se précipite, pensant que c’est sa mère ou le petit frère, pour annoncer qu’ils sont bien arrivés à destination. Mais c’est une autre voix, une vieille dame inconnue qui ne se présente qu’en donnant son âge:

– J’ai 85 ans et je connais votre maman depuis l’école primaire.

Alors elle raconte: son mariage, les deux adresses où elle a vécu, et une vieille valise noire.

Puis elle fait un retour en arrière.
En 1942.

– Vous savez comment c’est, dans une classe, il y en a toujours une qui ose plus que les autres. Alors celle-là a dit: on va y aller. Et on y est allées. A trois. On a sonné à la porte, une dame est venue ouvrir. On a dit qu’on voulait voir Jeannine. Alors on a pu monter et là on l’a vue, couchée dans sa robe blanche.

La petite Jeannine, la petite sœur du père, morte le jour de ses huit ans, le 25 mars 1942.

La vieille dame au téléphone enjambe à nouveau les années.
Elle raconte la maladie de son mari.
Que cela a nécessité un départ en maison de retraite et de soins, où elle l’a accompagné, quittant à regret sa maison.
Elle raconte le décès de son mari un an plus tard.
La maison mise en vente.
La vieille valise noire.

Que récemment elle a fini par ouvrir pour en découvrir le contenu: papiers, photos, souvenirs d’une très lointaine époque.

– J’ai fait un tri et j’ai mis l’essentiel dans deux boîtes à chaussures. Mais maintenant, avec le corona, je n’ai plus le droit d’aller dans ma maison. Si j’y vais, je dois rester quinze jours en quarantaine dans ma chambre, et ça, ce n’est pas vivable!

C’est que dans les maisons de retraite, ça ne rigole pas, avec la pandémie. Donc elle a demandé à une ancienne voisine d’aller lui chercher, dans une de ces boites à chaussures, une image.

– Elle a cherché, elle a cherché, son mari commençait même à s’inquiéter où elle restait si longtemps, mais elle ne l’a pas trouvée…

Consternation de la vieille dame.

– J’ai dit à mon amie Daisy de prier saint Antoine pour qu’on la retrouve… et dès qu’on l’aura, on viendra la mettre dans votre boîte aux lettres!

L’image pieuse du décès de la petite Jeannine, que l’Adrienne a déjà en trois exemplaires.

Mais ça, elle ne l’a pas dit à la vieille dame, qui est si heureuse de faire plaisir en transmettant cette relique. 

***

Ci-dessus la photo des deux petites sœurs sur le caveau de famille, Jeannine est la petite brune, comme Ivonne sa maman. 

A comme Albert

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Joue-t-il au cerceau ou pousse-t-il une charrette à bras? se demande l’Adrienne en découvrant ce dessin proposé par Monsieur le Goût.

C’est une vieille photo de son père en pantalon de golf, poussant son cerceau dans la rue des Jardins, juste avant la guerre de 40, qui lui est revenue en mémoire pour sa ressemblance avec le vif mouvement des jambes et le corps penché derrière ce cercle.

Guerre, emprisonnement, évasion et liberté, le vocabulaire aussi rappelle cette époque de couvre-feu et de disette.

Et puis le prénom de l’artiste, Albert Marquet.

L’Adrienne, qui travaille en dilettante à la généalogie familiale, est justement occupée avec un autre Albert, né le 21 janvier 1706. Ce qui lui avait fait s’exclamer « encore un Albert! » ou « déjà un Albert! » ou même les deux à la fois.

Parce que les mêmes prénoms reviennent à chaque génération sur plus de deux siècles. Surtout des Albert et des Jean-Baptiste.

C’est la petite Ivonne qui a mis fin à la tradition, profitant de son statut de jeune épouse très aimée, pour ne pas appeler son premier né Albert – comme il aurait fallu – mais André.

Vive la liberté 🙂

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Merci au Goût pour ce 32e devoir de Lakevio du Goût:

Vous ne trouvez pas que ce dessin d’Albert Marquet, est un beau symbole d’évasion ? En ces temps d’emprisonnement généralisé racontez nous une histoire de liberté recouvrée.
Si c’était fait lundi, ce serait bien.

Y comme Yvonne

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Il y en a plus d’une, à Ostende, des « villa Yvonne » construites à la fin du 19e siècle, mais celle-ci, fraîchement restaurée et remise à neuf, est particulièrement pimpante. 

Et moi particulièrement heureuse d’avoir cette belle occasion de penser à la petite Yvonne… 

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ici elle est enceinte de mon père et l’Oncle a juste deux ans 

photo du dessus prise à Ostende le 3 novembre, aux Venetiaanse gaanderijen, expo de photos de villas d’époque qui ont été restaurées par des particuliers et qui sont aujourd’hui de merveilleuses habitations

K comme Knocke ou Knokke

D’abord, il y a eu ce tableau, au Petit Palais: 

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Il est de la main de Camille Pissarro et s’intitule Le village de Knocke. 

– Tiens, se dit l’Adrienne, Pissarro est allé à Knokke en 1894? Et sur quelle hauteur s’est-il perché pour avoir ce point de vue sur le village? Écrivait-on réellement « Knocke » avec un c à l’époque ou est-ce une erreur? 

Bref, un tas d’interrogations devant ce joli tableau qui sent si peu la mer et les mondanités d’aujourd’hui. 

La réponse à la première question est oui: en juillet 1894, Théo Van Rysselberghe est à Knokke et Pissarro vient l’y rejoindre. On peut lire dans sa biographie qu’une maladie des yeux l’empêchait de peindre en extérieur: c’est pourquoi, il le faisait de la fenêtre de sa chambre. 

La troisième question a trouvé sa réponse dès le lendemain, à l’expo Hergé: 

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Sur cette affiche publicitaire réalisée par Georges Remi entre les deux guerres on remarque la même graphie avec le c au lieu du k actuel. 

C’est l’époque où le père de l’Adrienne, d’abord dans le ventre de sa mère, puis tout bébé et petit enfant, découvrait les plaisirs de la plage. 

Il y a même dans les archives familiales une photo unique de la petite Ivonne dans ce genre de maillot de bain tongue-out

De la grand-mère Adrienne aussi, d’ailleurs… 

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Sur la plage de Knokke, entre la petite Ivonne et son mari, leur premier-né; 
le père de l’Adrienne est encore au stade préparatif… 

Y comme Yvonne

Dans la grande pièce de séjour, dans le coin où on a installé le téléviseur, un cadre aux bords dorés. On y voit le visage grave d’une petite fille de quatre ans. Elle a les joues rondes, le nez un peu retroussé et des mèches blondes. Elle s’appelle comme moi.

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Sur l’autre mur, à côté du poêle à charbon, un cadre noir aux bords ouvragés. On y voit une petite fille de huit ans au regard sombre et au sourire triste. Elle porte une robe à carreaux et un ruban retient ses boucles brunes, bien séparées par une raie au milieu.

Ce sont les deux petites soeurs de mon père qui n’ont pas vécu au-delà de leur photo.

Un troisième cadre a été retiré du mur.

Celui d’une jeune femme, les pieds dans le sable, appuyée contre une barque, avec son ombrelle qui cache la mer derrière elle.

Y comme Yvonne

Yvonne! Viens! Mets-toi là. Oui, là. Tu peux t’appuyer contre la barque, si tu veux. Non, ne t’inquiète pas, les enfants jouent dans le sable, on a bien le temps de prendre une photo. Non, laisse-les. C’est toi que je veux photographier.
Voilà, c’est ça, ce sourire-là.
Ton ombrelle, tiens-la un peu plus en arrière, elle te fait de l’ombre. Parfait! Ne bouge plus, maintenant! Magnifique!
Ce sera pour nos dix ans de mariage.

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Neuf mois plus tard, la belle photo avec la barque et l’ombrelle orne son faire-part de décès. Son quatrième enfant vient de naître.

***

inspiré par une consigne de Daniel Simon que je remercie
http://je-suis-un-lieu-commun-journal-de-daniel-simon.com/

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mon père est entre son frère et sa soeur

Y comme Yvonne

Il mouille la mine de son crayon et trace d’une seule ligne claire la pureté de son beau visage diaphane, ses yeux limpides, brillants, diamants « à la sombre clarté » sous la couronne de ses cheveux moussus.

Non, il n’a pas lu Hugo.

Il est ce qu’on appelle un manuel.
Son atelier n’est pas une galerie d’art.
Il y confectionne des chapeaux et des casquettes.

Mais ce soir-là, il est inspiré.
Il a la main à la fois ferme et légère.

Il fait le portrait d’une morte.

***

écrit avec les mots imposés pour le Désir d’histoires du 29 novembre dernier,
mais pas dans les temps 

pureté – limpide – clair – diaphane – couronne – diamant – mine – galerie – art – atelier – manuel 

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Y comme Yvonne

 Maternité

Longuement, Ivonne regardait cette petite merveille. Elle ne se lassait pas de s’émouvoir à la vue de ce petit nez, ces petits doigts, ces petits ongles…

– Ma petite fille, lui murmurait-elle. Ma petite princesse…

Elle posa un dernier baiser sur le front du bébé qui s’endormait déjà après la tétée.

– Tu as raison, lui dit-elle. Faisons une petite sieste, toutes les deux. Ça nous fera du bien.

Elle se leva pour fermer les rideaux car le soleil brillait fort en cet après-midi d’avril. Par la fenêtre, elle vit sa voisine d’en face qui sortait faire une course. Elles se firent un petit signe amical.

Puis Ivonne retourna au lit, le sourire aux lèvres. Elle se glissa précautionneusement entre les draps pour ne pas déranger le bébé, tourna la tête vers sa petite fille et ferma les yeux en soupirant de bonheur.

Elle ne les rouvrit plus jamais.

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http://www.joaquin-sorolla-y-bastida.org/Mother,-1895.html
texte écrit pour Mil et une pages en août 2012