X c’est l’inconnu

On entend les sabots et la montée lente, laborieuse, de la vieille Octavie.

Elle ne sait pas si elle tiendra encore longtemps à l’usine et comme souvent, c’est à la fin de l’hiver ou au début du printemps que la situation est la plus tendue.
Les patrons grignotent pour diverses raisons un centime par-ci par-là, précisément au moment où tout est au plus cher, que ce soit le charbon, l’huile ou le pain.

Les bobineuses commencent à parler de grève.
Octavie a haussé les épaules.
Elle a connu la toute première, celle de 1895, quand les gendarmes ont tiré sur la foule. Il y a eu des morts et des blessés.

Trois mille, ils étaient, à avoir arrêté le travail. Les tisserands en tête, bien sûr. Et pourtant, à l’époque, personne n’était syndiqué.

– Tout ça pour quoi? a-t-elle dit aux plus jeunes.
Parmi elles, il y a Maria. Elle a parlé de la grève de 1900.
C’est vrai que cette fois-là, ils ont tous obtenu quelque chose.
– Et les fileuses en 1905! a crié Eugénie.
Sa mère et sa tante en étaient.

Les patrons aussi se sont réunis en syndicat et se tiennent les coudes. Parlent de crise. De concurrence. D’impossibilité de donner plus.

Octavie est fatiguée de se battre.

En atteignant le second palier, elle s’arrête pour souffler.
– Comment tout ça va encore finir, se demande-t-elle.

On est au printemps de 1913.

Dans sa petite ville, plus de quatre mille ouvriers vont faire la grève, soixante-deux fabriques seront en arrêt de travail pendant quinze jours pour qu’on remplace le droit de vote plural par le suffrage universel simple: één man, één stem.

***

écrit pour le 115e devoir de Lakevio du Goût – merci Monsieur le Goût – avec un tableau qui a déjà reçu une autre histoire .

Publié dans X

35 commentaires sur « X c’est l’inconnu »

  1. Ah oui
    Si tous les pseudos grands de ce monde étaient passés au rayon X
    Pour certains ce serait sans surprise tant ils ne se cachent pas …pour ruiner les pauvres travailleurs encore et toujours la même rangaine …
    Bonne semaine
    :):(

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  2. Ton Octavie me ramène à mon enfance dans une ville vouée au textile. Quand je passais avec ma grand-mère devant l’usine de son quartier, le bruit rythmé de ce que je sais aujourd’hui avoir été des métiers à tisser me faisait presser le pas : j’imaginais le diable menant sabbat derrière les murs de briques et les vitres sales. Peut-être n’étais-je pas si loin de la vérité…

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  3. Ah ces pauvres patrons qui ne peuvent payer plus…
    Nous en connaissons qui disent : « plus personne ne veut travailler »… Mais beaucoup de leurs ex employés gagnent leurs procès…

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    1. tout ce que je lis sur les conditions de travail à cette époque-là me fait comprendre comment il a été possible que dans ma très catholique famille, mon arrière-grand-père ait été pris de sympathie pour le socialisme naissant…

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  4. Dure époque, il me semble que les conditions de travail se sont améliorées tout de même MAIS c’est le travail qui manque, donc la pauvreté est toujours là, les histoires tournent en rond, ce sont toujours les mêmes. L’homme a encore du chemin à parcourir pour atteindre la sagesse, il y travaille mais c’est un labeur de chaque jour.
    Joli tableau, que se cache-t-il derrière la porte ? Mystère… Douce journée dame Adrienne, à bientôt. brigitte

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    1. il y a en Flandre aujourd’hui plus de 50 000 offres d’emploi qui ne trouvent pas de candidats, au point que VOKA (le regroupement des employeurs) insiste pour qu’on autorise une immigration ciblée…
      et malheureusement les gens en situation de précarité n’ont pas les bonnes formations…

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      1. Le problème n’est pas qu’il l’ai dit ni qu’il n’ait pas été le premier à le dire.
        Le problème est que toius ceux qui l’ont dit ont eu raison.
        Il y eut des progrès sociaux indéniables, mais ils ont été plus souvent acquis de vive force.que par la négociation.
        Et c’est ça le pire.

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  5. Et oui, l’histoire est un éternel recommencement. Qui l’oublie est condamné à la revivre. Houellebecq n’a pas tort sur ce point, le monde d’aprés est venu en sauveur du monde d’avant et il est conçu pour être pire, en effet.
    Cela dit le travail ne manque pas, non, ce sont les emplois qui manquent et c’est un choix patronal et gouvernemental.

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  6. Rendez-nous ces grands capitaines d’industrie capables de s’enrichir grassement sur le dos de la classe ouvrière avec le soutien indéfectible de l’église catholique.
    C’était quand même une époque bénie par Dieu ! Maintenant tout le monde veut être riche ! Lamentable ! Il faut être pauvre pour gagner le ciel éternel !

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  7. Je vais peut-être être hors sujet mais autant ce que tu évoques est à vomir autant j’ai la même réaction en lisant « Les fossoyeurs » de Victor Castanet. Pour ce qui est du grattage de centimes, Orpéa, le leader mondial des EHPAD et cliniques privées n’a rien à envier aux patrons de 1900. Quant à la gestion du personnel, Orpéa me semble encore pire pour virer du personnel sans motif (je ne suis peut-être pas tellement hors sujet, en fin de compte?). Bon d’accord, ils n’ont pas fait tirer sur le personnel mais sont la cause de nombreuses dépressions et de quelques suicides.

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    1. je pense aussi que ça les rendrait très malheureuses
      comme ceux qui se sont battus pour le droit de vote quand ils voient le nombre d’absentéistes
      (enfin, pas chez nous, où le vote est obligatoire, gnothi seauton, ont dû se dire nos législateurs :-))

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