Question existentielle

Pieter Bruegel - Huet Leen - (ISBN: 9789463100816) | De Slegte

Du 3 août au 8 septembre 1561 a eu lieu à Anvers la plus grande fête littéraire de son histoire, nous raconte Leen Huet dans sa biographie de Bruegel.

La plus grande, malgré l’absence d’une trentaine de villes ou chambres de rhétorique à cause de l’interdiction d’évoquer tout sujet religieux ou politique dans leurs œuvres poétiques et théâtrales.

Il y avait deux thèmes imposés dont le premier était la question suivante: « Wat stimuleert een mens het meest tot beoefening van de kunsten? » (p.48), qu’est-ce qui nous incite le plus à l’exercice de l’art?

La question reste excellente et mille réponses possibles.

Les trente abstentions de l’époque y ont donné une réponse à leur façon 🙂

M comme Mander

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source ici

En 1604, deux ans avant sa mort, Karel van Mander, natif de Meulebeke (1) publie pour la peinture flamande ce que Vasari avait fait cinquante ans avant pour l’italienne, de sorte qu’il est aujourd’hui encore une bonne source de renseignements sur les peintres de son temps.

Peintre et poète, il a écrit son œuvre en vers. Comme il y donne aussi des tas de conseils, il y a ce passage amusant où il s’adresse aux jeunes peintres flamands qui s’apprêtent à faire le voyage en Italie (2):

Want Room is de Stadt, daer voor ander plecken
Der Schilders reyse haer veel toe wil strecken,

Car Rome est la Ville, vers laquelle avant toute autre se dirige le voyage des peintres.

Il prévient donc la jeunesse, en s’appuyant sur Pétrarque, que malgré leurs airs polis et gentils, il faut se méfier des Italiens:

Cleyn Herberghen, quaet gheselschap wilt vlieden,
En laet over u niet veel ghelts bespieden,
En u verre reyse verberght oock stille,
Zijt eerlijck en beleeft, vry van gheschille,
[…].
Leert over al kennen des Volcx manieren,
Het goede naevolghen, en vlieden t’quade,
Reyset vroech uyt, en wilt oock vroech logieren,
En om mijden plaghen oft vuyle dieren,
De bedden en lakens slaet neerstich gade:
maer sonderlinghe onthoudt u ghestade
Door lichte Vrouwen worden veel verdorven.
Van lichte Vrouwen, want boven de zonden
Mocht ghy zijn u leven daer van gheschonden.
(3)

Évitez les petites auberges et les mauvaises fréquentations, ne montrez pas tout votre argent, cachez aussi votre destination lointaine, soyez honnête et poli, ne vous disputez pas […]. Apprenez partout les usages locaux, suivez les bons, évitez les mauvais, partez de bon matin et cherchez tôt un logis, et pour éviter les maladies ou la vermine, vérifiez soigneusement les lits et les draps; mais surtout évitez toujours les femmes de mauvaise vie, car en plus du péché elles pourraient vous donner une maladie mortelle.

Karel van Mander, Het Schilder-Boeck waer in voor eerst de leerlustighe Jeught den grondt der Edel Vry Schilderconst in verscheyden deelen wort voorghedraghen, (Le livre de la peinture dans lequel on propose pour la première fois, en différentes parties, à la jeunesse avide de connaissances les fondements du noble et libre art de la peinture), extraits des paragraphes 66, 69 et 70. Traductions de l’Adrienne.

Bref, vous l’aurez compris: l’Adrienne a des envies d’Italie 😉

***

(1) Meulebeke, c’est près de là où habite l’Adrienne. Dans les années 1580, van Mander a dû quitter définitivement son patelin à cause des guerres qui ravageaient la contrée, qui a toujours été le champ de bataille favori des Français, des Espagnols et cette fois-là aussi des Hollandais, sous prétexte de religion.

(2) Il sait de quoi il parle puisqu’il l’a fait lui-même, le voyage, à l’âge de 25 ans, ainsi qu’un séjour à Florence, Terni et Rome, de 1573 à 1577.

(3) ce qui diffère surtout, entre le néerlandais de 1604 et celui d’aujourd’hui, c’est l’orthographe, et ici ou là un mot tombé en désuétude, comme ici ‘vlieden‘ ou ‘gestade‘.

B comme Belgenland

“Het stoomrytuig is de wonderbaerste uitvinding die men tot heden gedaen heeft. Belgenland heeft in het opmaken van yzeren wegen, de andere landen van het vaste Europa voorgegaen. Wanneer ik my de eerste mael op het stoomrytuig bevond, heb ik dit gedicht gelyk het hier staet, gedroomd en namaels uitgewerkt. Het is meest voor de klanknabootsing gemaekt; derhalve zal het by eene lezing met luiderstemme beter het doel bereiken.”

Hendrik Conscience, à propos du poème dont il est question dans le petit film ci-dessus, et que son ami peintre Gustaaf Wappers, peintre officiel de Léopold Ier, a illustré par une œuvre exposée en tout début de parcours dans l’expo « Les voies de la modernité » au musée des Beaux-Arts de Bruxelles: Le char de Satan, Satans wagen. (visible dans la vidéo vers la 3e minute)

On est entre 1835 (inauguration de la première ligne de chemin de fer sur le continent, de Bruxelles à Malines) et 1837. Cette nouvelle machine inspire à l’écrivain à la fois frayeur et admiration:

« La machine à vapeur est l’invention la plus prodigieuse qu’on ait faite jusqu’à présent. La Belgique précède tous les autres pays du continent européen avec la construction du chemin de fer. Quand je me suis trouvé pour la première fois dans le train à vapeur, j’ai rêvé ce poème et ensuite je l’ai écrit. Il est surtout fait d’onomatopées et par conséquent plutôt destiné à être lu d’une voix forte. » (traduction de l’Adrienne)

Raison pour laquelle, dans la vidéo, il est demandé aux passants de lire à haute voix le poème porté « en sandwich » 🙂

Si l’Adrienne devait retenir une seule œuvre de cette expo, ce serait celle-ci: d’abord pour sa beauté et sa source d’inspiration, parfaitement en accord avec le thème de ce billet, le rail, la machine à vapeur, sa vitesse… fascinent et effraient à la fois.
La fascination de la vitesse est rendue ici avec une grande beauté.
Ensuite, parce que c’est une véritable découverte, le peintre liégeois Fernand Stéven (1895-1955) lui étant totalement inconnu.

Bien sûr, on peut aussi y aller pour voir ce qu’on connaît déjà, comme les impressionnantes volutes de fumée et de vapeur peintes par Monet 🙂

Arrivée du train de Normandie, Gare Saint-Lazare de Claude ...
source ici

N comme nienek!

C’était un grand type dans le genre Omar Sy qui parlait bien fort à cause des deux ou trois mètres de distance qu’il respectait envers le vieux petit monsieur à longue barbe grise.

Il parlait français, au grand étonnement de l’Adrienne.

Dès qu’il s’est éloigné, elle s’est tournée vers le bonhomme et lui a demandé:

Versta je Frans? (1)
Bah nienek! a-t-il répondu dans son néerlandais patoisant, démontrant que même s’il n’était pas originaire de cette ville, il était de pas trop loin, vu qu’il accole un pronom à ses réponses en oui ou non (2).

Non, il ne comprend pas le français:

– Je fais semblant, ajoute-t-il, rigolard.

Et l’Adrienne ne sait pas qui il trompe le plus avec cette blague, elle ou Omar Sy.

Quelques maisons plus loin, Omar Sy attend qu’on lui ouvre une porte où il a sonné.
– Alors? fait-il, il comprend le français?
– Il me dit que non…
– Moi je suis sûr qu’il comprend!

Bref, il a de l’humour, le bonhomme 😉

***

(1) Tu comprends le français?

(2) on accole le pronom sujet par élision (ik, het) ou apocope (tous les autres) à « ja » (oui) et « neen » (non) – le phénomène est illustré dans la vidéo ci-dessous pour le « ja » en ouest-flamand.

D comme deux mille six cents

Comme vous pouvez le voir sur la photo, la ville est déjà bien entourée de collines boisées, mais il y a un côté où ça manquait d’arbres.

Dimanche dernier, on en a planté 2600 sur un terrain d’un peu plus d’un hectare.

Les scouts et d’autres bénévoles ont été mis à contribution et ont pataugé une grosse demi-journée dans la boue: il pleuvait pas mal, ce jour-là.

Ce qui ne peut être que bénéfique pour les nouvelles plantations, alors longue vie à elles!

Une initiative de Bos+, avec toute la gratitude d’Adrienne Idéfix 🙂

Stupeur et tremblements

Double dose aujourd’hui, une première source de stupeur lue dans le journal du 9 novembre dernier, qui mentionnait que Virgin Galactic avait vendu une centaine de tickets pour l’espace à 450 000 dollars pièce en moins de trois mois.

Selon le journal ça correspondrait à un peu plus de 388 000 euros, une somme qu’on peut difficilement se représenter et qui pourrait, c’est évident, être mieux dépensée.

Et une amusante – belge, cela va sans dire – venant d’une entreprise de recyclage de Beringen, dans le Limbourg belge – Out of Use – qui a largement pulvérisé le record du jeu de dominos avec des ordinateurs portables : ils ont réussi à en faire tomber 752 (voir la vidéo ci-dessus).

Coup de pub pour le recyclage de nos appareils d’un côté et tout le contraire de l’autre, sans que cela soit en équilibre, loin s’en faut.

V comme vivre ici

., Getty Images

On dirait que la Flandre a vraiment découvert la Wallonie ces derniers mois, non seulement comme lieu de campement scout ou de descente de la Lesse en kayak avec toute la classe, comme ça se fait depuis des décennies, mais comme véritable destination touristique.

Ainsi le magazine Knack propose de visiter quelques villes wallonnes moins connues en Flandre – ou mal connues, puisqu’on sait de Rochefort et de Chimay que de bonnes bières y sont produites, mais qu’en sait-on pour le reste?

Bref, vous pouvez lire et voir ici les beautés de Chimay, Nivelles, Huy, Rochefort, Marche-en-Famenne…

Car comme dit l’intro de l’article, « Tussen al het natuurschoon in Wallonië liggen heel wat boeiende steden verscholen. Iedere stad heeft zijn eigen identiteit, zijn schatten, zijn charmes, zijn curiosa, maar één ding hebben ze met elkaar gemeen: je wordt er met open armen ontvangen. »

Ce qui donne en traduction: « Parmi toutes les beautés naturelles de la Wallonie se cachent de nombreuses villes intéressantes. Chacune a son identité, ses trésors, son charme, ses curiosités, mais toutes ont une chose en commun: on y est reçu à bras ouverts. »

Cette dernière chose étant devenue une expression idiomatique à ne plus du tout prendre au sens littéral 😉

K comme Klaplong

HET EILAND KLAPLONG 'Wat doet u hier?' roepen ze. 'Dit is een onbewoond eiland.' 'En wat doet u hier dan?' antwoord ik., SASKIA VANDERSTICHELE
source ici

Suite à un gros problème de santé, un journaliste a décidé de refaire l’expérience qui avait déjà été réalisée séparément par deux écrivains hollandais en 1971: vivre complètement seul pendant une semaine.
L’expérience de « l’île déserte ».

Bien sûr, il fallait d’abord en trouver une: c’est une sorte de banc de sable sur la Meuse, îlot boisé dont on ne sait trop s’il appartient à la Belgique ou aux Pays-Bas, qui lui a finalement été désigné par un bénévole de Natuurpunt – l’équivalent en Flandre de Natagora en Wallonie – et où en principe on n’a pas le droit de séjourner.
D’ailleurs le « camping sauvage » est interdit sur tout le territoire du pays.

Bref, il a baptisé son « île » Klaplong – pneumothorax, le mal qui lui est tombé dessus et l’a envoyé aux urgences, où il s’est promis de réaliser cette expérience, si son poumon s’en sortait – il en a pris « possession » à la manière des conquistadores espagnols, en lui donnant un nom et en y plantant un drapeau.

Blanc, le drapeau, comme on peut le voir sur la photo.

Il y a vécu sous la tente, en compagnie de castors, et tout se passait bien jusqu’à une nuit où son poumon l’a de nouveau fait souffrir.
Panique à bord, d’autant plus que la batterie de son portable était à plat.

Conclusion de l’expérience: ce qu’il avait voulu fuir – la bureaucratie avec ses nombreux règlements et interdits, l’espèce humaine avec toutes ses opinions qu’elle assène constamment – lui a finalement manqué.

Article ici.

H comme hello!

Voor elk kind een Fluohesje

– Hello! Hello! crient les petits enfants massés à l’entrée de la bibliothèque, avant de retourner en classe chargés de livres et tous avec leur veste fluo largement et ostensiblement sponsorisée.

Puis quelques-uns ajoutent:

– Bonjour! Bonjour!

Avec le R qui roule comme les galets d’un torrent.

– Hello! Bonjour! répond l’Adrienne en les saluant de la main.

Voilà, se dit-elle, ils n’ont que sept ans mais ont déjà bien intégré qu’il y a des francophones dans leur ville.

Ce qui lui a rappelé une conversation à Alden-Biesen, le mois dernier.

Comme toujours, il faut répondre aux questions d’usage, dont une, apparemment très importante, concerne « d’où on est« .

Et l’Adrienne sait à l’avance quels clichés il lui faudra entendre dès qu’elle aura dit le nom de sa ville.

– Il y a beaucoup de francophones, là, non? Combien il y en a?
– Je ne sais pas, impossible de le savoir puisque les recensements linguistiques sont interdits par la loi. Depuis 1961.

A-t-elle répondu au monsieur – peut-être un peu sèchement malgré son sourire – pour couper court à l’inévitable suite:

– Et beaucoup de migrants, non?

Parce que là vous allez réussir à vraiment la fâcher.

Madame s’est toujours sentie très proche de ses élèves d’origines diverses, comme eux elle se trouve toujours entre deux chaises, deux cultures, et obligée à choisir son camp.

***

illustration empruntée à une école primaire de Gistel