Adrienne au cinéma

2019-10-31 (36)

En sortant de la gare de l’Est jeudi en fin d’après-midi, on pouvait voir des soldats britanniques avec un béret à pompon rouge sortir d’un camion bâché, des soldats allemands dûment casqués entrer dans ce même camion, quelques FFI portant nonchalamment le fusil à l’épaule et un G.I. discutant dans son GSM.
Des civils en casquette, des femmes en socquettes. Elles avaient visiblement froid, avec leurs jambes nues et les 10 à 11° C ambiants.
Beaucoup de véhicules divers, quelques conduites intérieures noires, avec la roue de secours sur le capot arrière, plusieurs camions, des jeep
made in the USA.

Tout le monde avait l’air de beaucoup s’ennuyer.

Pourtant au milieu de tout ça, un type manœuvrait une énorme caméra.

Une petite recherche ne m’a pas beaucoup avancée, il pourrait s’agir du film qu’Olivier Dahan est en train de réaliser, un ‘biopic’ sur Simone Veil, ‘Le voyage du siècle‘. 

Les gars de la sécurité du rail étaient à la fête: ils devaient dévier le flot des voyageurs vers une autre porte d’entrée… et personne ne rouspétait.

Ce que ça fait comme effet, tout de même, le cinéma 😉 

Voir ici la liste des tournages en cours à Paris en ce moment.

U comme une confession

faux passeports

Depuis neuf ans, je n’ai plus connu cette disponibilité, cette attente, ce sentiment d’être prêt à recevoir une visite inconnue à laquelle, d’avance, on se soumet tout. Neuf ans pendant lesquels amour, famille, métier, tout ce qui occupe l’âme et les jours de la plupart des hommes, avait en fait, cessé de dépendre de moi; neuf ans pendant lesquels je ne fus rien d’autre qu’un communiste, un révolutionnaire, un militant; neuf ans pendant lesquels, armé de cette grâce que peut conférer aussi une foi terrestre, je tins en mépris toute activité qui ne fût un combat. (1) (p.13)

Ah! combien de séances nocturnes, autour des tables en bois blanc, à discuter les thèses, à chercher les mots d’ordre; combien de meetings, dans les salles saturées de fumées et de sueur, d’impatience et d’espérance; combien de manifestations et dans combien de villes, au-devant de ces cortèges escortés des camions de police et guettés par les fusils; combien d’itinéraires à travers cette Europe où mon destin m’enfermait, toujours seul contre le pouvoir, automitrailleuses de Hambourg, barque illégale sur la Baltique, rets de gendarmes de Sofia, officiers à toutes les frontières – il faut passer, passage, passe-passe, faux passeports. (2) (p.13-14)

Remonterai-je le cours de ces neuf années? 1919. J’écrivais en ce temps-là. Écrivais-je? Ou si, croyant capter le monde, je le rêvais! Tout à coup, le parti communiste me prit tout entier.
J’éprouve encore ce mouvement qui, alors, s’empara de moi. La faculté de droit. Les auditoires obscurs de la rue des Sols. Les cours étaient pleins de soldats qui revenaient du front. Le soir, dans les brasseries, on agitait frénétiquement le destin du monde (p.14)

[…] l’illusion enivrante de trouver dans Marx une explication complète et cohérente du monde terrestre dans son passé, son présent et son avenir. En fait, je disais que je venais au communisme par les voies de la doctrine, mais je sais maintenant que ce qui me persuadait, c’étaient les tristes images de la vie: une ouvrière éblouie devant de faux bijoux, l’air content d’un garçon livreur mal lavé, les queues des cinémas, tout ce qui montrait la bourgeoisie appâtant les pauvres avec son matérialisme veule et l’appétit de la perdition. (3) (p.15)

Je parlais le soir dans des groupes d’étudiants et pour frapper leur esprit, j’élevais avec ferveur l’ombre de bouleversements sanguinaires. Plusieurs me suivaient et s’assemblaient autour de moi. Depuis, ils ont rejoint leur classe et parlent avec attendrissement de ces engouements généreux. C’est ainsi que je fus délégué de mon pays à cette assemblée où quelques jeunes intellectuels venus des universités d’Europe fondèrent l’Internationale des étudiants communistes. (p.15-16)

***

(1) Voir le billet du 20 octobre, sur Faux passeports, de Charles Plisnier.

(2) c’est moi qui souligne ces mots qui ont donné leur titre au livre.

(3) ce qui est aujourd’hui le discours des militants de l’écologisme…

Bilan du 20: Faux passeports

faux passeports

Formidable leçon d’histoire, document humain à la fois touchant et terriblement actuel,  on ne peut qu’applaudir l’initiative d’Espace Nord d’avoir réédité ce livre de 1937.

Un narrateur (1) retrace son parcours au travers de cinq récits qui s’échelonnent entre Noël 1919, à Genève, lors d’un congrès d’étudiants socialistes, et août 1936, quand à Moscou ont lieu les « purges » orchestrées par Staline, les procès et la condamnation à mort de quelques héros d’octobre 1917.

Cinq histoires, cinq portraits finement brossés, avec leurs tiraillements, leurs conflits intérieurs, leur engagement politique et ses lourdes conséquences dans leur vie privée.

Pilar et Santiago, Espagnols réfugiés en Belgique, Ditka et Multi, à Belgrade, Carlotta et Alessandro, expulsés d’Italie par la montée du fascisme, le Français Corvelise et sa fille Françoise, pour qui en 1914 il a choisi de déserter, et enfin Iégor, un des héros d’Octobre 1917 et compagnon de Trotski.

Rencontres qui confrontent aussi le narrateur avec son propre engagement politique et ce qu’il est prêt – ou non – à sacrifier pour sa cause. C’est ainsi que ce livre rejoint les questionnements qui seront la clé de voûte d’œuvres plus tardives, comme Les Justes (1949) de Camus ou Montserrat (1948) d’Emmanuel Roblès.

Comme dans Les Justes, deux camps s’affrontent: ceux pour qui la fin justifie les moyens – et qui par conséquent sont prêts au pire pour que leur cause l’emporte – méprisent ceux qui ont des scrupules moraux et qui, comme Kaliayev (2) ou comme le narrateur, veulent garder leur « dignité d’homme » (p.20) et se refusent à aller contre leur conscience. Ceux qui comme Plisnier lui-même voient « s’annoncer un autre despotisme ». Raison pour laquelle il refuse d’adhérer à l’idéologie stalinienne et est exclu du parti dès 1928.  

Comme dans Montserrat (3), le narrateur se trouve pris dans un terrible dilemme, dans des doutes sur son action et leur issue: « D’où vient aussi que je ne suis plus assuré de mon vrai devoir? » (p.322) qui culmine en un « Si je me trompais? ».

***

(1) que Plisnier ne veut pas qu’on confonde avec lui, mais qui serait-il d’autre, puisqu’il relate son propre parcours et ses rencontres (« Le personnage qui dit « je » dans ce livre souhaiterait garder quelque mystère » p.11, Avertissement)

(2) Kaliayev: Stepan, j’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.
Stepan: Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien…
Kaliayev: Les hommes ne vivent pas que de justice.
Stepan: Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ?
Kaliayev De justice et d’innocence.

(3) Montserrat (qui l’a repoussé) Grâce à Bolivar, l’heure viendra où ce pays, je vous le répète, deviendra une grande nation d’hommes libres ! Grâce à Bolivar !
le comédien: Écoute donc ! Tu ne peux pas faire cela ! Tu ne peux pas tuer six êtres pour en sauver un seul !
Montserrat Comprenez ! Comprenez ! Je sais bien qu’il vous est dur de comprendre… Ce n’est pas la vie de six êtres contre celle d’un seul ! Mais contre la liberté, la vie de milliers de malheureux !
le comédien: Alors… tu ne… diras rien ! …
Montserrat (il ne répond pas tout de suite. On sent de nouveau qu’il lutte contre lui-même. Enfin, il dit avec effort) Je ne sais pas ! Je ne sais plus… Je voudrais pouvoir… Je voudrais comprendre moi-même… savoir si j’ai raison… si je ne me trompe pas ! …

C comme communications

DSCI7571

Parmi les affiches exposées à la Villa Empain pour l’expo Flamboyant, il y a celle-ci, réalisée en 1930 par Léo Marfurt pour les Chemins de fer belges. (1)

Vous devinez sans doute ce qui a tout de suite fait rêver l’Adrienne: pouvoir aller d’Ostende à Istanbul, confortablement installée dans un train direct. Avec couchettes et wagon-restaurant.

C’est ce même train – en tout cas cette même ligne – qu’emprunte Stefan Zweig le premier août 1914 pour rentrer chez lui, au moment de la déclaration de guerre. Il monte à Ostende, traverse l’Allemagne, descend à Vienne. 

Ostende, la plage et la mer: contre l’alignement blanc des villas vient se blottir l’infiniment bleu, onde et azur. Entre les deux, multicolore, le tourbillon paisible d’une foule délassée, qui va et vient pour se voir, s’éprouver dans l’air clair et transparent, pour jouir de tout, l’azur et la mer, le luxe et la beauté, l’opulence et le repos. Mais depuis des jours il n’est plus possible de s’y mêler. La journée tout entière est soudain devenue fiévreuse, que l’on passe à attendre, attendre, jusqu’à ce qu’à midi les journaux arrivent, les nouvelles de Paris, du monde. […] On empoigne le journal, on le feuillette, résistant au vent, pour saisir les nouvelles. Les nouvelles seulement! Car dans ces journaux français, il est impossible de lire le reste, cela fait trop mal, ne suscite qu’énervement ou aigreur. Impossible de lire que l’Autriche veut violenter le monde slave, que l’Allemagne, cette brute, a soif de guerre: on ne peut plus lire cela. Cent fois elles nous ont fait sourire, les rodomontades de Paris ou du reste du monde, mais aujourd’hui, en cette heure cruciale, elles deviennent brûlantes, vous embrasent les lèvres, incapables de répondre à la parole imprimée. Tout d’un coup, le français, la langue que l’on a servie au fil des ans par amour et par goût, semble soudain prendre une résonance hostile. On se sent cerné, épié, pris dans un écheveau de contrevérités et de hargne, et l’on sent qu’il n’est qu’une chose qui, désormais, puisse nous délivrer, la fuite, le retour en Autriche.

La fin d’une époque, bien décrite dans ce premier chapitre Retour en Autriche, 1er août 1914 in Stefan Zweig, Seuls les vivants créent le monde, éd. Laffont 2018, traduction de David Sanson. L’extrait cité se trouve p.27-28.

(1) Pour un aperçu de ses affiches voir https://www.ecosia.org/images?q=l%C3%A9o+marfurt

U comme une fois de plus…

Images d’archives montrant un autre projet belge détruit par Israël, il s’agissait de locaux pour faire la classe –  Israël vernielde eerder al met Belgisch geld gefinancierde klasjes (archiefbeeld)
Cette fois-ci il s’agit de trois réservoirs d’eau, de 2500 arbres et d’une clôture, un projet humanitaire Oxfam financé par le contribuable belge – les dommages s’élèvent à plus de 75000 € –  de afbraak van drie waterreservoirs, 2.500 bomen en een afsluithek in Dukaika, ten zuiden van Hebron. Die infrastructuur maakt deel uit van een humanitair project van Oxfam, gefinancierd door de Belgische ontwikkelingssamenwerking.

Eerder op maandag meldde De Standaard dat Israël in bezet gebied opnieuw infrastructuur had vernield die met Belgisch belastinggeld was gefinancierd. In Khirbet Ad-Duqaiqah, nabij Hebron, hebben Israëlische troepen drie waterreservoirs en minstens 2.500 bomen vernield. Het nieuws werd gemeld door Groen, en aan onze redactie bevestigd door Oxfam, de ngo die het project met Belgisch ontwikkelingsgeld had uitgevoerd. Oxfam schat de schade op meer dan 75.000 euro.

C’est tout à fait inadmissible vu que le projet – comme les précédents – satisfaisait à toutes les lois internationales en vigueur – ‘Deze nieuwe reeks afbraken en inbeslagnemingen van vitale infrastructuur is onaanvaardbaar’, zeggen De Croo en Reynders in een gezamenlijk persbericht. ‘De Belgische ontwikkelingsprojecten willen net een antwoord bieden op de humanitaire noden en worden uitgevoerd met het grootste respect voor het internationale humanitaire recht en de transparantieprincipes inzake ontwikkelingshulp’, klinkt het.

‘Schending internationaal recht’

De plus, il s’agit de territoires qu’Israël occupe en dépit des conventions de Genève et des résolutions de l’ONU – De Croo en Reynders wijzen er (nogmaals) op ‘dat de afbraak van infrastructuur en woonsten op de Westelijke Jordaanoever, bezet Palestijns grondgebied, ingaat tegen het internationale humanitaire recht en meer bepaald de 4de conventie van Genève en de resoluties van de VN-Veiligheidsraad’.

België heeft in het verleden telkens gevraagd om de getroffen projecten te herstellen of de opgelopen schade te compenseren. België zal ook in dit geval, via de ambassadeur in Brussel en in Tel Aviv, ‘onmiddellijk uitleg vragen aan de Israëlische regering en aansturen op compensaties’.

Het is niet de eerste keer dat Israël door België gefinancierde ontwikkelingsprojecten op de Westoever vernielt. België vroeg eind 2017 compensatie aan Israël voor de vernieling van zonnepanelen en prefab-schoolklasjes. Voor zover bekend ging Israël niet in op die vraag.

en bleu traductions de l’Adrienne – source de l’article ici

K comme Krieg

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Il y a de tout, au musée de Whitby, des fossiles et des squelettes d’animaux préhistoriques, des jouets anciens, des maquettes de bateaux, des souvenirs de James Cook, enfant du pays, et de ses voyages d’exploration en Nouvelle-Zélande et dans le Pacifique, des animaux empaillés, des collections diverses (coquillages, monnaies, maisons de poupées, lunettes, tout ce qu’on peut imaginer).

Et puis il y a cette maquette illustrant le premier avion allemand abattu par la RAF: il s’est écrasé juste à côté d’une ferme, à Whitby.

Deux choses attirent l’attention sur la plaquette explicative: d’abord la date, le 3 février 1940 – l’Adrienne croyait naïvement que pour cette partie de l’Europe, la guerre avait commencé le 10 mai par l’invasion de la Belgique, des Pays-Bas et de la France – ensuite le nom du (futur) héros de la RAF, Peter Townsend, alors âgé de 25 ans.

La maquette représente l’avion écrasé à côté de la ferme, une clôture et un arbre endommagés, le tout sous une légère neige poudreuse.

Ici, the real thing 🙂

R comme Regine Beer

Sans doute est-ce suite aux élections de mai dernier, ces temps-ci plus qu’à l’ordinaire me revient en mémoire le témoignage de Regine Beer.

Nous étions des écolières de seize ans quand cette dame est venue nous raconter son histoire. Elle s’en faisait un devoir, disait-elle, car elle appartenait aux « derniers témoins« . Alors elle témoignait, même s’il lui en coûtait. Même si d’école en école, elle devait raconter 1500 fois les mêmes faits et probablement répondre aux mêmes questions.

Qu’elle ait produit sur moi une grande impression, nul doute, puisque jusqu’à aujourd’hui je me souviens de son nom, bien que je ne l’aie plus rencontré par la suite.

Une belle grande dame, qui avait décidé de survivre et de ne pas se laisser entraîner vers la haine, même pas envers ses bourreaux. Qui a passé sa vie à être positive et à aimer l’humanité.

Mais qui a, jusqu’à la fin, dû vivre avec ses démons – images et souvenirs de ce qu’elle avait vécu – qui lui causaient régulièrement des phases de dépression. Comme, on le sait, à d’autres survivants des camps.

Une anecdote en particulier m’est restée. Elle s’insurgeait contre le gaspillage et nous disait qu’elle était incapable de jeter un pot de yaourt dont elle n’aurait pas consciencieusement léché le couvercle et raclé toutes les parois. Elle avait eu trop faim – à son retour des camps et de la marche forcée, elle ne pesait plus que 31 kilos – et il y avait encore, sur cette terre, trop de gens qui avaient faim, disait-elle, pour que nous puissions jeter de la nourriture.

Peut-être que ce détail-là m’est resté parce que c’était exactement le discours de ma grand-mère Adrienne et que je l’avais déjà fait mien.

En tout cas, chaque matin depuis lors je pense à Regine Beer en léchant consciencieusement le couvercle de mon yaourt et en raclant soigneusement le petit pot 🙂

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source de la photo ici, qui montre Regine Beer l’année de sa déportation – née le 5 novembre 1920 et arrêtée le 3 septembre 1943. Elle est décédée en mars 2014.