M comme méfie-toi!

Ils ont mis sur fb une photo de Madame toute jeunette – enfin, entendons-nous bien, elle a tout de même la trentaine – où on peut voir Frédo-la-Terreur, venu écrire une réponse au tableau, en profiter pour se faire photographier à côté d’elle par un complice.
Bruno-la-Terreur 🙂

Tous deux aujourd’hui ont femme et enfants et sont des papas modèles, preuve qu’il ne faut désespérer de rien.

Mais là, en dernière année de secondaire, ah là! méfiance! Comme pour les petits enfants, c’est quand ils avaient l’air calmes, attentifs et travailleurs qu’il fallait se méfier le plus.
Comme juste avant la photo.
Laisser le Frédo sur sa chaise.
Ignorer son doigt levé.
Lui, volontaire pour donner une réponse?
Venir au tableau?
Allons donc 😉

Bref, ça va faire trente ans qu’ils ont quitté l’école et ils sont pris d’une grosse bouffée de nostalgie.
Ont ressorti les petits films de leurs (nombreuses) fêtes.
Et les photos des profs piégés.

Les réactions des uns et des autres ont remis en mémoire à Madame de qui se composait le reste de la classe.
Et comme il fallait se méfier lors des tests.

Aujourd’hui encore, elle les soupçonne d’avoir eu entre eux toutes sortes de codes pour essayer de s’entraider: une œillade discrète, un toussotement, elle se méfiait de tout et sortait chaque fois épuisée.

« C’était le bon temps », disent-ils 😉

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au défi du samedi 663, Walrus proposait ‘œillade’.

Merci à lui!

H comme haar

Il y avait comme un air de griserie dans le parc, dimanche matin. Depuis la veille, les terrasses étaient ouvertes et on voyait des gens installés sous les parasols, bien sagement espacés avec un maximum de quatre par table.

D’autres marchaient pressés, un bouquet de fleurs à la main, pour une épouse, une maman.

Bref, un air de fête.

Madame avait décidé de s’offrir un cappuccino à la terrasse d’une ancienne élève que son Bac+5 en sociologie n’avait pas empêchée de se lancer dans la reprise d’un café.
Juste avant la pandémie.
Vous comprenez donc la sympathie de Madame.

Il faisait un temps à lunettes de soleil, aussi se promenait-elle en jupette et sandalettes.
Erreur fatale.

– Tu me reconnais avec le masque? demande-t-elle à Marie, puisque ça fait tout de même une paire d’années qu’elles ne se sont plus vues.
U bent geen haar veranderd! (1) répond-elle.

Ce qui a beaucoup fait rire Madame, parce que si quelque chose a bien changé, ce sont ses cheveux, qui ont cessé d’être courts.

Le cappuccino ressemblait à un latte – avec la pandémie, Marie n’a pas eu l’occasion d’exercer ses talents de barista – mais la conversation était fort agréable.

C’est au moment de payer que Madame a compris que le temps chaud lui avait été fatal: son portefeuille et sa carte de banque étaient restés dans la poche de son manteau.

Par bonheur, il lui restait un billet de 5 €.

Sans cela, le geste de sympathie aurait dû s’appliquer en sens inverse 🙂

***

(1) littéralement, l’expression en néerlandais se traduit par « vous n’avez pas changé d’un cheveu » (haar = cheveu)

Merci à Monsieur le Goût pour ses consignes:

M. Caillebotte n’a pas peint que le pont de l’Europe, la gare Saint Lazare, des « racleurs de parquet » ou les trottoirs parisiens. Non, il a peint aussi de la verdure. Et pas que celle de sa propriété d’Yerres. Je vous soumets cette toile qui me prouve que là où je me suis promené il y a peu était beaucoup plus touffu il y a 150 ans qu’aujourd’hui. Les bancs n’ont cependant pas changé. Que vous dit cette toile ? Un souvenir de parc bien loin de celui-ci apparaît dans ma cervelle noyée dans son habituel « cafouillon » matinal…

G comme glitter

Photo de cottonbro sur Pexels.com

Un mot dans le texte sur le surréalisme et René Magritte le fait tout à coup penser à autre chose:

– Pour la fête des mères, on a fait un cadre et moi j’ai mis beaucoup de petites choses qui brillent, tout autour!

Un cadre avec une photo de lui.
Il a vraiment de bonnes idées, le maître 😉

– Et tu as réussi à le mettre discrètement quelque part, jusqu’à dimanche?

Il secoue vigoureusement la tête:

– Non! je le lui ai donné tout de suite.
Je la connais, elle est trop impatiente.

Fait-il avec tout le sérieux de ses onze ans.

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Bonne fête à toutes les mamans qui passent!

D comme dix?

La règle de l'accord du participe a volontairement été créée pour être incompréhensible.
source ici

De temps en temps, elle sonne à la porte de Madame pour parler du petit Léon.

– Dans son école de l’an prochain, dit-elle, il y aura une classe spéciale pour les dix.
– Ah! pour les dix… fait Madame, en espérant que le contexte va éclairer sa lanterne.

Ce n’est qu’après leur conversation qu’elle comprend qu’il fallait décrypter « dys- » au lieu de « dix ».

Qui a osé dire que l’orthographe, c’est juste un moyen pour l’élite de se lover dans son élitisme?

Premiers contacts

Les premiers contacts de (la future) Madame avec les directeurs des écoles où elle a sollicité un emploi lui sont restés en travers de la gorge.

Bien calé dans son fauteuil capitonné, l’homme l’avait regardée du haut de sa toute-puissance pour lui déclarer du bout des lèvres:

– Vous êtes sûrement très compétente, mais voyez-vous, les femmes ont si souvent des problèmes de discipline, elles ont du mal à tenir une classe.

Le comble, c’est qu’il n’avait jamais pu le vérifier: son personnel était uniquement masculin.
Ce qu’elle lui a d’ailleurs fait remarquer – qu’avait-elle à perdre? Rien! et ce serait peut-être utile à la prochaine qui se présenterait.

Autre province, même topo.
Sans que le mot femme ne soit prononcé: celui-là se croyait plus malin en parlant de jeunesse ou d’inexpérience.
Mais on avait compris.

Bref, quand (la future) Madame s’est trouvée devant le directeur qui se montrait prêt à l’engager, elle a cru bon de le prévenir:

– Vous êtes bien certain que vous vous voulez engager une femme? Vous n’avez pas peur pour « la discipline »?

La tête du pauvre homme!

Elle en rit encore 🙂

***

texte inspiré par la consigne du défi du samedi où Walrus proposait le mot misogyne.

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la photo d’illustration vient d’une expo de l’université de Gand où la première étudiante a été inscrite en 1882.

Z comme zot zijn

Demain, dit la maman de petit Léon, c’est journée pyjama à l’école.

Mais vous qui connaissez déjà un peu le petit Léon et sa grande timidité, vous devinez la suite: il a honte.
Il n’ose pas.
Il est gêné.

Quoi! lui a dit sa maman. Honte? tu sais ce que ça veut dire, la honte? Et honte de quoi? Et bien tu vas voir, moi je vais y aller, à l’école, avec toi, en pyjama!

– Non mais vous vous rendez compte, dit-elle à Madame, il a deux cents mètres à faire à pied entre la maison et l’école, et il n’ose pas les faire en pyjama!

– Vous savez quoi, répond Madame, je serai à ma porte pour l’encourager. En pyjama, bien sûr 🙂

Zot zijn doet geen zeer, être fou ne fait pas mal, dit-on chez nous, et surtout, c’est pour une bonne cause.

Voilà bien une dizaine d’années que grâce à cette association (Bednet, du côté néerlandophone, mot formé avec bed – un lit – et net – internet), plusieurs élèves de Madame ont pu suivre leurs cours à distance et garder le contact avec leur classe, depuis leur lit ou chambre de malade.

U comme unique

Quand il était venu se faire expliquer la proposition relative, Madame avait offert à petit Léon des œufs de Pâques en chocolat.

Après son départ, elle a constaté qu’il n’en avait mangé aucun, alors qu’il s’était montré heureux d’en recevoir.

– Cet enfant est vraiment timide, se dit-elle. J’aurais dû insister.

Quand il est revenu deux jours plus tard avec son épais cahier d’exercices de préparation au CEB, Madame a remis les œufs en chocolat sur la table:

– Tu n’aimes pas? lui demande-t-elle.
– Oh! si!
– Alors pourquoi tu n’en prends pas?
– Je n’ai pas le droit.

Moment de stupéfaction chez Madame, qu’il a dû remarquer malgré le masque.

– Je n’ai pas le droit maintenant, a-t-il précisé.

Le règlement de la maison interdit les friandises en dehors des heures de repas.

N’est-il pas unique, cet enfant, de respecter le règlement en toutes circonstances?

Stupeur et tremblements

Puisque tu ne veux plus vivre
brisée broyée brassée par les cailloux
que tu as fini le livre
puisque nous vivons

puisque tu ne veux plus te battre
contre les démons les fantômes
les masques cramoisis la vie grisâtre
puisque nous nous battons

puisque tu vois les vautours qui s’envolent
assassinant le ciel de leur cou décharné
ceux qui donnent des gnons et des torgnoles
puisque nous ne les voyons pas

puisque tu n’approuves pas les enfants que l’on arrache
le carcan qui sertit le cou du prisonnier
les coups de pied au cul et les coups de cravache
puisque nous approuvons

puisque tu n’admets pas le pauvre et le riche
et le mal et le bien et l’aumône et le poing
le fort sur son trône et le faible dans sa niche
puisque nous admettons

puisque tu n’acclames pas les meilleurs et les pires
les singes chamarrés les chiens qui font le beau
les hyènes les chacals les chameaux et les sbires
puisque nous acclamons

puisque tu ne tolères pas le bon dans la mélasse
l’enfer le feu la guerre la prison
les malheurs éternels l’imbécillité crasse
puisque nous tolérons

puisque tu dis non aux misères des hommes
tu as fermé le livre
un beau samedi d’avril

***

merci à Joe Krapov pour ses consignes – une photo de Gilbert Garcin, un poème de Raymond Queneau – ce qui a enfin permis à Madame d’exprimer un peu de son désarroi face à la mort d’une jeune fille de 22 ans.

22 rencontres (18 ter)

Il lui a fait de grands « hello! hello! » avec lâcher de guidon, alors qu’il passait à vélo.

Mais comment a-t-il fait pour me reconnaître si facilement, se demande Madame.
Avec le masque.
Avec les cheveux longs, alors qu’elle avait la coupe plutôt masculine, à l’époque où elle l’avait fait venir dans son bureau pour fermement lui remonter les bretelles, après qu’il avait divulgué des choses sur le papa d’une autre élève.
Sur fb, bien sûr.

Mais comment m’a-t-il reconnue? se dit-elle, nous n’avons eu que trois entretiens en tout et pour tout.

Puis elle se souvient qu’elle porte son manteau rouge à capuche, le même depuis environ vingt ans 😉

E comme encre verte

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Petit Léon avait été absent de la classe pendant toute une semaine, alors le maître lui a donné un tas de devoirs à faire pendant les vacances.

« Joins les deux phrases simples à l’aide de la coordination » disait la consigne, qui aurait tout aussi bien pu être rédigée en chinois: ni lui ni sa maman ne savaient quoi faire.

C’est dans ces cas-là que Madame n’est que trop heureuse qu’ils viennent sonner à sa porte.
Trop heureuse de pouvoir expliquer, schématiser, illustrer: phrase simple, phrase complexe, conjonctions de coordination…

Puis elle se dit qu’une petite touche de couleur autour des deux mots principaux de son exposé serait du plus bel effet… et en décapuchonnant son stylo à encre verte, elle s’en met plein les doigts.
PLEIN LES DOIGTS.

Bref, ça rigole bien, et petit Léon raconte qu’à l’école, ils ont fait de la peinture « avec une sorte qui ne s’en va pas au lavage. »

– Ooohhh! fait Madame, s’imaginant comment certains ont dû être reçus chez eux, ce soir-là.

– Et même, ajoute-t-il, il y en a que c’était si grave qu’ils ont dû jeter leurs vêtements et en acheter d’autres!
– Si grave que ça! fait Madame. Vous n’aviez pas de tablier en plastique?
– Non, on devait juste relever nos manches.

Il le dit avec tant de sérieux que Madame n’ose pas s’esclaffer aussi fort qu’elle en a envie.

Et petit Léon? vous demandez-vous.

Et bien petit Léon s’est débrouillé pour ne pas se tacher.

Il sait que pour sa maman il reste parfois un bout de mois mais pas de sous.

Il sait.