22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂

O comme Olivia

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– Il n’a pas connu la tendresse d’un foyer, dit l’une.

– Ce qu’il a vécu dans sa famille l’a complètement déstabilisé, dit l’autre.

– L’attrait de l’interdit est irrésistible, dit un troisième.

– Ça fait une éternité que je vous prédis que ça arriverait, dit un autre.

– Bon, qu’est-ce que vous proposez ? demande le directeur.

Assis dans le couloir, le principal intéressé s’ennuie. D’un doigt distrait, il agrandit peu à peu le trou par lequel s’échappe déjà un peu du rembourrage de son siège.

Il ne voit pas le givre sur les trois platanes de la cour.

Il ne voit pas le merle sur la plus haute branche.

– Bonjour ! dit Madame en passant à côté de lui.

Il lève sur elle un regard vide.

Il n’a pas treize ans.

***

Écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants : proposer – rembourrage – givre – irrésistible – déstabiliser – foyer – tendresse – éternité

22 rencontres (5 ter)

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– Madame! dit Y***, j’ai fait une découverte importante!

– Ah bon! je t’écoute…

– Je crois que j’ai la même chose que vous!

La même chose que moi, se dit Madame avec un brin de panique, mais de quoi il parle? qu’est-ce que ça pourrait bien être?

– Je suis autiste!

Il en semble tout joyeux.

Madame par contre se demande comment et pourquoi il a pu comprendre un jour, au fil de leurs nombreuses conversations ces trois dernières années, qu’elle serait autiste.

– Et comment tu en es arrivé à cette conclusion? demande-t-elle prudemment.

S’en suit une longue explication qui prouve bien qu’il n’a qu’une vague idée de ce qu’est l’autisme, d’ailleurs il hésite encore, peut-être souffre-t-il du syndrome d’Asperger?

– Je ne crois pas, dit Madame, qui lui conseille d’aller en parler avec son successeur, à l’école. Et lui donne quelques liens où trouver les bonnes infos.

Bref, deux ou trois conversations plus tard, il conclut:

– Peut-être que le psychologue a raison et que j’ai l’ADHD (TDAH, en France), tout simplement…

Pauvre cher, très cher Y***, Madame l’adopterait tout de suite, s’il se trouvait sans père et mère.

Chaque fois qu’elle le rencontre, elle le serre sur son cœur.

Si elle ou lui étaient autistes, ils ne le feraient sans doute pas 😉

 

Le bilan du 20

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L’idée de faire des billets ‘typologie de profs’ (1) semblait intéressante mais la chose n’a finalement pas vu le jour: chaque caractère a sa part de flou et le risque de tomber dans la caricature est trop grand.

De plus, une tendresse certaine unit l’Adrienne à ce corps de métier qui souffre déjà bien assez de burn-out sans qu’elle s’en mêle.

Mais que pensez-vous de celui qui a le don de vous faire sentir une pauvre cloche:

– Et comment tu t’y prends, pour étudier ce morceau? demande Kristof, prof d’accompagnement (piano classique)

Voilà la question piège, se dit l’Adrienne, fais gaffe de donner la bonne réponse.
Elle le connaît déjà un peu, le Kristof, il est du genre irascible 😉

– J’exerce d’abord la main droite, puis la gauche, puis les deux ensemble, répond-elle en serinant ce que ses deux profs de piano lui répètent depuis un peu plus de trois ans.

Mal lui en a pris, le prof a explosé en invectives et a assommé cette pauvre Adrienne, qui a fini par être au bord des larmes, essayant de tenir le coup jusqu’à ce qu’il lâche prise.

– C’est quoi, ça pour une méthode débile? Est-ce qu’on apprend à rouler en auto à une main? est-ce qu’on apprend à rouler à vélo avec un pied? est-ce qu’on apprend à lire avec un œil?

– Ce n’est pas moi qu’il faut enguirlander, a protesté faiblement l’Adrienne, parlez-en plutôt à vos collègues, c’est eux qui préconisent cette méthode.

Combien de fois, en effet, l’Adrienne s’est-elle entendu dire qu’elle était toujours trop pressée d’exercer les deux mains à la fois! Mais il était sur sa volée et a continué sans décolérer…

Bref, la semaine suivante elle a décommandé le cours et lundi dernier, après mûre réflexion, elle est allée trouver Nora, l’ancienne élève qui travaille au secrétariat:

– Est-il trop tard pour effectuer un changement dans mon programme?

Non, c’est toujours possible.

Dès le premier jeudi de 2020 l’Adrienne suivra des cours de chant chez Kato, une autre ancienne élève.

N’est-ce pas que la vie est belle, parfois 😉

***

(1) je n’en ai fait que deux, le prof prévoyant et la prof chichiteuse 😉

Tania reconnaîtra la photo du piano, puisque nous avons visité cette magnifique maison bruxelloise ensemble 🙂

Ecrit avec les mots récoltés par Olivia Billington, que je remercie: flou – caractère – tendresse – burn out – lâcher – cloche – enguirlander

M comme mange ta banane

Vous aurez sans doute aussi entendu parler de cette banane scotchée à un mur et vendue comme oeuvre d’art à 120 000 dollars?

Si j’ai bien compris l’article de dimanche dernier, il s’agirait même de trois bananes.
Les deux premières vendues chacune à 120 000 dollars et pour la troisième le prix a augmenté jusqu’à 175 000 dollars.
Bananes qu’on change à chaque fois, vu que les bananes, c’est un fruit, donc ça finit par pourrir. On vend le concept, paraît-il. Certificat d’authenticité à l’appui.

Stupeur et tremblements dans l’assistance médusée, à l’expo de Miami, un autre « artiste » l’a décollée du mur et mangée.

On appelle ça « une performance ».

Croyez-vous qu’elle était équitable?

***

un article en français ici.

I comme inspiration chez Lali

Depuis qu’une gamine armée d’une pancarte en carton avait décidé de sauver la planète à elle toute seule, la mode était aux tresses.

Peut-être cela avait-il aidé qu’une autre héroïne à tresse – très blonde, celle-là – envahisse les écrans de cinéma et les rayons des jouets… surtout en cette période de l’année où on croit devoir exprimer son amour par un nombre conséquent de cadeaux.

Ne restait plus qu’à trouver celle qui mettrait la lecture à la mode pour qu’aux prochains tests PISA toutes les nations réunies se retrouvent au top de la « compréhension de l’écrit » 🙂

tableau et consigne chez Lali, que je remercie!

H comme hommes

man in black and white polo shirt beside writing board
Photo de Pixabay sur Pexels.com

« Les hommes ne trouvent plus le chemin vers la classe » (Mannen vinden de weg naar de klas niet meer), titrait le journal d’hier.

L’article donnait quelques chiffres: à l’école primaire, en Flandre, 63.551 femmes sont au travail pour seulement 8.943 hommes et dans le secondaire 49.440 femmes pour 27.291 hommes.

Rien de bien nouveau, en fait, et l’Adrienne s’étonne que la presse ou la politique s’en étonnent.

De même qu’on constate, année après année, une défection des jeunes pour le métier, on le remarque encore plus du côté masculin. Il en a déjà été question ici par le passé: les rares fois où un élève de Terminale envisageait de devenir prof, il fallait d’abord en convaincre ses parents. Ce qui ne réussissait pas toujours, malheureusement.

Pas assez bien considéré, pas assez bien rémunéré: rares sont les parents qui applaudissent quand leur fils leur annonce qu’il a la vocation-prof 😉

Bref, rien n’a changé depuis ce billet de 2014, H comme humour ministériel, et on pourrait refaire le même aujourd’hui.

C’est tout de même bizarre – bizarre? vous avez dit bizarre? – que les ministres successifs n’arrivent pas à trouver comment enrayer cette évolution 😉