22 rencontres (4.15)

Samedi dernier a vraiment été un jour faste pour les rencontres et Madame avait la banane d’ici jusque là en rentrant chez elle 😉

Elle a vu I*** enfin heureuse maman, venue avec son bambin même pas en âge d’école pour déposer une lettre à saint Nicolas dans la boîte prévue à cet effet devant l’hôtel de ville.

C’est surtout la maman qui irradiait de bonheur 😉

Elle a vu Kim, toujours aussi casse-cou malgré la responsabilité de trois enfants. Elle dévalait l’avenue sur une trottinette électrique…

Elle a vu Kimberly, juste à temps pour l’aider à faire tenir en équilibre (instable) une énorme boîte sur son vélo.

– Tu dois aller loin, comme ça? lui a demandé Madame, qui se voyait déjà l’accompagner jusque chez elle.
-Je ne pensais pas que la boîte aurait été si grande, a dit Kimberly, mais ça ira, « mon chauffeur » va venir.

Et puis elle a revu M***, toujours aussi ravissante et toujours dans la même situation, malgré ses trente ans et son indépendance financière.

Elle n’a pas encore réussi à quitter ses parents.

Question existentielle

La petite école où Madame s’occupe de deux enfants chaque mardi est un bâtiment vétuste: vieux radiateurs individuels, fenêtres à simple vitrage, tout absolument tout y a des odeurs d’autrefois et bien sûr d’où devraient venir les moyens de moderniser, n’est-ce pas, on a déjà besoin de tous les fonds disponibles pour qu’il y ait des ordinateurs, des jeux éducatifs et tant d’autre matériel scolaire, ou pour payer les factures d’énergie.

Dès la première fois, Madame avait évidemment observé les toilettes: elles sont à l’image du reste et il ne faut en jeter la pierre à personne. C’est comme ça: l’école fait ce qu’elle peut.

Quarante ans passés comme prof après toutes les autres années passées comme élève suffisent amplement pour savoir que le problème est complexe et reste un problème.

Même si dans l’école de Madame les toilettes des années 1950 ont été complètement rénovées, combien de fois le personnel d’entretien n’est-il pas venu se plaindre…

On fournit du papier hygiénique en suffisance?
Un rigolo en profite pour boucher les WC.
Il y a de beaux lavabos avec savon et papier?
Un autre rigolo fabrique une pâtée pour boucher les éviers.
Ou exprime sa créativité par des graffitis sur les murs ou les portes.
Etc.

A l’occasion de ce 19 novembre, qui est – Madame vient de l’apprendre – la journée mondiale des toilettes, une nouvelle enquête a été réalisée pour savoir pourquoi tant d’enfants se retiennent d’aller aux toilettes dans leur école.

Il s’agit de 7 enfants sur 10, en Belgique.
Une enquête similaire en France parlait de 8 enfants sur 10 et les causes sont toujours les mêmes: vétusté, manque d’intimité, de propreté, de temps…

Dernier cri

« La joie venait toujours après la peine » se dit l’Adrienne en souriant, mais elle se tait.

Une des participantes venait juste de dire que jamais elle n’avait eu la chance d’avoir un prof qui leur faisait écouter un disque avec de la poésie lue, comme le personnage de cette nouvelle d’Aidan Chambers qu’on venait de lire ensemble autour de la table de la bibliothèque.

L’Adrienne s’est retenue de dire que ça aurait bien fait rigoler ses élèves, si elle leur avait fait écouter le Pont Mirabeau lu par Apollinaire…

Elle avait déjà dû se retenir précédemment, quand les participants discutaient de l’autorité du prof, surtout pour en exprimer leur dégoût profond, comme s’il était possible d’enseigner au milieu du chahut ou du « je fais ce que je veux ».

Et comme si toute forme d’autorité était forcément obtenue par de mauvais moyens.

C’est un vrai bonheur quand une classe entière est penchée sur un travail et se concentre en silence.

Pas seulement pour l’enseignant, comme certains pourraient le croire, mais aussi pour les élèves eux-mêmes, qui sont les premiers à mépriser le prof qui ne réussit pas à faire régner le calme.

Un vrai bonheur pour les élèves, donc, à commencer par ceux pour qui l’école est un havre de paix, parce qu’ils vivent dans des disputes et des criailleries infinies à la maison.

– Cette semaine de vacances qui arrive là, ça me stresse, disait Manal, ici au moins pendant quelques heures, je suis tranquille. C’est le silence. Le repos.

***

Écrit selon les consignes de Monsieur le Goût – merci à lui – pour son devoir 141.

Évidemment, cette toile de Thierry Duval me rappelle quelque chose. Mais à vous ?
Rappelle-t-elle quelque chose qui commencerait par « La joie venait toujours après la peine ». Et si en plus votre récit se clôt sur « Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! » ce sera parfait.

Z comme ZEN

Heureusement que Madame, après deux mois de cours de tai chi, a plus ou moins appris comment se tenir longuement debout sans avoir le dos en compote en moins d’un quart d’heure, parce que dans la grande salle où les « gamins » qu’elle a eus en classe – enfin, pas tous, mais deux ou trois quand même – tapaient sur des marimbas et d’autres trucs qui font un boucan d’enfer, il n’y avait pas de chaises.

Bref, Madame est restée debout une heure et demie pour applaudir Simon – lui, elle savait qu’il serait là – mais à sa grande joie aussi L***, celui dont personne ne croyait qu’il était capable d’un effort soutenu, à commencer par ses propres parents…

Et là elle peut voir que oui: un effort soutenu et une concentration intense, non seulement pendant le concert d’hier mais certainement pendant de longues années pour arriver à ce résultat 😉

– Est-ce que vous pourriez lui parler, disaient ses parents alors qu’il avait seize ans, il veut changer de filière mais nous on pense que c’est par paresse, alors on n’est pas d’accord.

Donc le gamin avait dû convaincre Madame de sa motivation pour qu’à son tour Madame puisse convaincre les parents…

Qui étaient là aussi, bien sûr, pour applaudir leur fils au concert d’hier.

– Je suis vraiment contente de voir et d’entendre jouer L***! leur dit Madame.

Et elle ne peut s’empêcher d’ajouter:

– Et vraiment contente de savoir qu’il avait la bonne motivation pour changer de filière, puisqu’il poursuit dans ce domaine, comme il l’avait dit!

Il fait des études de Business Management, donc oui, passer en filière économique était une bonne idée.

***

photo prise hier au concert et L*** est dans le flou à l’avant-plan mais ne vous étonnez pas, c’est voulu 😉

22 rencontres (4.13)

C’est un de ces messages qui font tellement plaisir à Madame, que ce soit quatre mois ou quatre ans après la dernière rencontre:

– Tom! s’exclame-t-elle, quelle bonne surprise!

Ces quatre dernières années, lui assure-t-il, il a pensé à leur dernière conversation, à propos de son choix d’études, et Madame est bien en peine de se rappeler ce qu’elle lui a dit à ce moment-là.

Il est fier d’annoncer qu’il peut à présent mettre en pratique ses connaissances du français, vu qu’il a décroché un stage dans un bureau d’avocats bruxellois.

Fier aussi d’ajouter que ce bureau s’occupe beaucoup de questions de droits humains, ce qui fait évidemment plaisir à Madame, qui a gavé ses élèves de Montesquieu, de Voltaire e tutti quanti.

Alors elle rit à l’avance parce qu’elle sait quelle sorte de remarque s’ajoutera automatiquement dans la suite de la conversation, et en effet, elle arrive, la voilà 😉

En nu ben ik HEEL dankbaar voor al die moeilijke lessen Frans van bij u.

Bref, c’était difficile mais ça finit par être utile 😉

U comme umeur

Le soir, quand Madame allume son téléphone portable pour une dernière vérification, elle pourrait chaque fois gagner un pari: dès que Lynn la voit en ligne, arrivent ses messages:

– Je vous ai vue marcher en rue, vous aviez l’air bien contente!
– Ah oui, fait Madame, j’ai le sourire, en général, alors j’en reçois en retour, et même parfois je chante en marchant.

Lynn, plus rien ne l’étonne.
Et ça discute jusqu’à ce que Madame dise « bon, maintenant il faut dormir ».

Ensuite évidemment Madame ne dort pas, elle pense aux petits soucis de Lynn, mais bizarrement ces conversations la mettent de bonne humeur.
Ou plutôt umeur, comme on dit dans le dialecte du Val d’Aoste.

– Quelqu’un parmi vous est déjà allé au Val d’Aoste? demande Enzo, l’Italiano vero qui s’occupe du club de lecture italien.

Oui, le père de l’Adrienne y a emmené sa famille pour un aller-retour d’une journée, alors qu’ils étaient en vacances du côté de Chamonix et qu’une adresse valdostana lui était recommandée par un de ses guides culinaires.

Un repas mémorable, c’est vrai, dans une ferme où aucun menu n’était affiché et où des plats – savoureux mais gargantuesques – se succédaient sans qu’une parole puisse être échangée, pour cause de langue inconnue 😉

– Je pense, dit Lynn hier soir, que ma fille est déjà dans sa puberté!

La gamine a tout juste huit ans. Mais sa mère est une nature inquiète qui aime tirer ses enseignements médicaux d’internet.

– Elle n’était que 19e au cross de l’école, et normalement elle se bat pour être sur le podium.
– Elle est peut-être juste fatiguée? dit Madame, qui n’ose pas ajouter qu’elle mange trop gras et trop sucré et se couche trop tard.
– Je vais lui faire faire une prise de sang, dit-elle, elle avait soif, hier après l’école, j’ai peur du diabète.

En voilà une, se dit Madame, qui ferait mieux de lire des Gaston plutôt que encyclopédies médicales…

***

Texte écrit d’après une consigne de Joe Krapov – merci à lui – qui demandait
1. de lister 12 mots ou concepts qui nous mettent de bonne humeur ; chacun d’eux commence par une des premières lettres de l’alphabet (A B C D E F G H I J K L)
2. de dire pourquoi et comment survient la bonne humeur.

Je me suis basée sur les tags qui reviennent le plus souvent sur ce blog et ça donne ceci:

Amitié – Bruxelles – Chanson (chanter)DialectesÉlèves/Expo – Fleur(s) – Gaston/GastronomieHumourItalie/italienJeuKrapoverieLangue/Littérature.

En gras, vous l’aurez compris, ceux qui ont un rapport avec ce billet.

22 rencontres (4.12)

– Vous oubliez que j’ai déjà trente-trois ans! dit-elle à Madame en appuyant bien fort sur ce chiffre qu’elle semble trouver fort lourd à porter, le début de la vieillesse en quelque sorte.

C’est vrai, Madame oublie toujours le nombre des années qui passent, pour elle ses anciens élèves ont dix-sept ans de toute éternité, parfois avec le sérieux en plus 😉

Elle fait partie de ces jeunes femmes de plus en plus rares qui décident d’avoir leurs enfants bien avant leurs trente ans: sa fille a neuf ans, son fils six.

Elle fait partie de ces jeunes femmes de plus en plus nombreuses qui élèvent seules leurs enfants: son mari l’a quittée quand leur petit garçon était tout bébé et il s’implique le moins possible dans leur éducation.

Elle a un travail dans le secteur social de l’aide à l’enfance et on sait quel salaire mirifique ça offre toutes les fins de mois: chez elle il faut que la bagnole dure le plus longtemps possible, que la facture de gaz et d’électricité ne grimpe pas trop.
Les vacances, elle les passe à la maison en faisant des tas d’activités qui ne coûtent rien ou presque, des promenades dans le bois, des tours à vélo…

Bref, vous voyez.

– Tu aimes les figues? lui demande Madame.

Et alors là, vous auriez dû voir ses yeux!
Sa bouche gourmande!
Tout son être qui se tendait déjà 🙂

Oui, donc.

Chaque mardi, Madame et elle cueillent sur l’arbre tout ce que les passants qui passent y ont laissé.

– Vous aimez les tomates? demande-t-elle à Madame. La prochaine fois que j’en reçois, je partage avec vous.

Le défi du 20

A trente ans Madame était toujours la plus jeune de toute l’équipe des profs de FLE de son école, ce qui veut dire que chaque fois qu’il « manquait des heures », c’est elle qui était envoyée ailleurs.

C’est ainsi qu’elle est arrivée en professionnelle et qu’elle a eu en classe Othmane, armoire à glace, deux têtes de plus qu’elle, qui a réussi l’exploit de ne jamais la regarder en face, dix mois durant. C’est grâce à lui qu’elle a appris que c’était une forme de politesse 😉

L’année d’après, c’est en technique couture qu’elle a été envoyée, où elle a fait la connaissance de Hanane, le rayon de soleil de la classe. Grâce à qui elle a su qu’au-dessus des règles établies par le père, il y avait celles établies par le frère aîné du père: quand il était en visite, Hanane ne pouvait sortir que voilée.

Ensuite, en technique commerciale il y avait l’adorable Rachida. Qui a accepté d’épouser le cousin du cousin d’un cousin et de le suivre en Allemagne, pays où elle ne connaissait personne, dont elle ne connaissait pas la langue et où elle élève aujourd’hui ses deux enfants.

Il y a eu Younes, toujours de méchante humeur, toujours « victime », toujours sur ses gardes et qui aujourd’hui porte le costume et la cravate dans une grande compagnie d’assurances.

Le même comportement mais au féminin, c’était Latifa. Jusqu’au jour où Madame lui a dit que son prénom signifiait ‘gentille, aimable’ et allez savoir pourquoi, elles en sont sur le coup devenues meilleures copines.

Madame se souvient bien aussi de Youssef, avec qui la connivence était totale: un seul regard et hop, la blague était partie, Youssef enclenchait au quart de tour, le ping pong marchait parfaitement. Elle n’a plus jamais retrouvé un tel partenaire pour ‘ambiancer’ la classe dès que le besoin d’un peu de ‘schwung‘ se faisait sentir.

Il y a eu Fehmy, poli et bien élevé, le gendre idéal, Madame lui aurait bien donné sa fille si elle en avait eu une 😉 aujourd’hui il est marié – fête en mode mineur, c’était en pleine pandémie – et spécialiste en informatique.

Il y a eu Omar, qu’il fallait sans cesse houspiller pour qu’il se mette au travail – Madame le harcelait même par SMS – mais qui a fini par réussir des études supérieures.

Et enfin, Nabil, grâce à qui Madame a pu répondre ironiquement à ceux qui lui disaient qu’ils n’inscriraient pas leur enfant dans sa ville « à cause de tous ces étrangers »:

– Vous avez raison, tous ces étrangers rendent la concurrence fort rude! Mon meilleur élève toutes catégories, cette année, meilleur en maths fortes, meilleur en latin, meilleur en langues étrangères… s’appelle Nabil.

Encore merci, Nabil 🙂

***

Merci à Passiflore pour son Défi du 20 qui demandait ce mois-ci neuf prénoms.

Ceux qui viennent depuis longtemps reconnaîtront quelques prénoms qui ont déjà été utilisés ici 🙂

F comme Frans

Il est musicien professionnel mais depuis quelques années il a ouvert un petit magasin bio. Comme il n’est ouvert qu’à onze heures du mercredi au samedi, il peut le combiner avec la musique.

L’Adrienne y passe à peu près une fois tous les huit jours, en cette saison c’est surtout pour s’approvisionner en tomates et en aubergines.

– Vous savez, dit-il la semaine dernière, que j’ai sérieusement envisagé de passer à l’enseignement? A cause de la pénurie de profs.
– Ah bon! fait l’Adrienne, qui l’imagine devant une classe où les quelques machos du groupe auraient tôt fait de le manger tout cru, avec son profil de doux rêveur, ses petites lunettes rondes et ses cinquante-cinq kilos.

Quand elle y est retournée hier, il le lui a redit:

– Vous avez été prof, n’est-ce pas? J’ai pensé me tourner vers l’enseignement..
– Oui, vous me l’avez dit la semaine dernière. Et pour quelle matière?

En fait elle a dit: Voor welk vak?
Et là, second étonnement:
Frans!

Français, donc.

– J’ai eu la visite d’une ancienne collègue ce matin, dit-elle, tout va bien, ils ont réussi à pourvoir tous les postes vacants!

L’Adrienne préfère qu’il continue le magasin bio 😉

Y comme y a pas devoir?

Deux lundis déjà que Monsieur le Goût nous laisse sans devoir et pourtant aujourd’hui, et c’est une primeur, dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’année scolaire commence.

La Flandre ne suit pas (encore?) sous des prétextes divers – ce ne serait pas « le bon moment » d’organiser un changement, les parents ne seraient pas enthousiastes, les profs ne seraient pas très favorables… comme si on pouvait espérer autre chose d’une rapide enquête qu’un partage moitié-moitié entre le ‘pour’ et le ‘contre’ – et en Belgique francophone non plus il ne se passait pas un jour, ces deux dernières semaines, sans que des articles et autres opinions ne paraissent sur le sujet: quid des camps de vacances? quid des transports en commun? quid des congés parentaux? etc. etc.

Bref, des tas de vrais faux problèmes, alors que les experts en éducation sont tous d’accord sur le principal: nos longues vacances d’été sont néfastes pour les apprentissages scolaires, en particulier pour les enfants les plus démunis, qui perdent beaucoup de leurs « acquis » et n’ont pas l’occasion d’acquérir d’autres « apprentissages » grâce à des voyages, visites ou activités sportives, culturelles… diverses.

« De mens is een gewoontedier » (1) dit-on en néerlandais, et ça se vérifie une fois de plus 🙂

***

(1) L’être humain (De mens) est un animal (dier) qui tient à ses habitudes (gewoonte)