H comme Haruki

La première fois qu’un élève a déclaré à Madame:

– Moi, je n’aime pas la poésie.

Il lui a bien fallu trois secondes pour déglutir et arriver à prononcer un:

– Ah bon?

Suivi de la question:

– En néerlandais non plus?

Après elle en faisait un défi personnel de réussir à trouver LE poème qui parlerait à l’élève imperméable à ses beautés.

Mais toujours, quelque part, et pendant de nombreuses années, il lui restait dans la tête une sorte de « comment peut-on ne pas aimer la poésie?« 

Bref, aujourd’hui elle comprend, bien sûr.

Prenez par exemple ces millions de gens qui adorent la littérature japonaise en général et Murakami en particulier.

Et Madame?

Et bien, elle continue à faire des efforts et à espérer qu’un jour, elle sera « touchée » 🙂

En ce moment, elle lit ceci.

X c’est l’inconnu

Il y a des jours comme ça, qui s’annoncent bien, on a le matin tôt une bonne conversation avec le marchand de légumes, on se réjouit de voir Hajar l’après-midi et peut-être de bons amis le dimanche suivant.

Puis la voisine vient sonner, très remontée, et vous accuse de l’avoir dénoncée à la police, ce qui est totalement faux mais comment le lui prouver?

En passant elle vous apprend encore tout le mal qu’on dit de vous, en particulier sur votre façon très personnelle de voir le jardinage 😉

Et le soir, Hajar partie, vous constatez que votre billet du jour a fâché quelques personnes et que vous auriez mieux fait de garder vos petites opinions pour vous.

Puis la voisine revient, tout sucre tout miel, elle vous appelle « zoetje » (1) comme si vous étiez meilleures copines, et elle vous annonce qu’en janvier, son mari, le chien, le chat, les poules, le coq et elle déménagent.

– On n’en peut plus de vivre ici, dit-elle, ça me rend malade un voisinage comme ça!

***

photo prise à Ostende: la façade arrière de la gare, toujours barricadée, était tout à fait inconnue de l’Adrienne jusqu’au matin du 18 juillet dernier.

(1) mot gentil équivalent au ‘sweetie’ anglo-américain

22 rencontres (4.10)

Quand Madame a dû venir s’installer en ville, elle a tout fait pour que la maison soit en ordre et aux normes, toit, portes et fenêtres, électricité, elle a peint, tapissé, planté dans son jardinet.

Elle a cru qu’après tout ça elle serait tranquille pour un bon bout de temps.

Hélas ça ne s’est jamais arrêté, comme vous le savez si vous passez régulièrement par ici 😉

Bref, c’était au tour du chauffage au gaz à être renouvelé et comme d’habitude, il y a eu quelques dégâts collatéraux, une fuite d’eau par ici, une autre par là, jusqu’au moment où la firme a envoyé un gars « d’ici » au lieu du duo comique west-flamand qui avait fait l’installation tout en racontant des blagues racistes.

Bien sympa, le jeune homme, et tout en travaillant à la clé anglaise de-ci, de-là, il racontait sa vie.

Son âge, sa situation de famille, ce que faisaient ses parents, dans quelle maison se trouvait son berceau, son employeur précédent chez qui il s’est cassé le dos.

Puis, inévitablement, l’école.

Celle de Madame, bien sûr 🙂

Où il n’a tenu le coup qu’un an: il n’a pas supporté qu’on lui interdise de passer ses récrés à embrasser sa copine 😉

Il avait douze ans, elle deux de plus.

22 rencontres (4.9)

C’était l’autre dimanche, lors d’une marche autour de la ville. Madame dépasse un couple et se retourne pour faire un grand sourire et un ‘hello!’ à l’élément féminin du duo.

– Bonjour, répond-elle. Vous me connaissez encore?
– Bien sûr! fait Madame.

Et pour la première fois elle ajoute sans gêne aucune:

– Par contre, je ne me souviens plus de ton nom.

Et vous savez quoi?
ça n’a posé aucun problème ni causé aucun drame international 🙂

Dès aujourd’hui, s’est dit Madame en rentrant chez elle, plus de tergiversations ni de manœuvres de retardement dans l’espoir que le nom jaillisse en mémoire: on annonce tout de go qu’on a oublié.

Privilège de l’âge 🙂

Z comme zut!

– Ah zut! s’est exclamée l’Adrienne en apprenant il y a quelque peu la mort de Miss.Tic.

Et comme une sorte d’hommage elle est allée voir tout ce qu’elle pouvait trouver sur les œuvres laissées ça et là par l’artiste sur les murs de Paris.

– Encore une bonne raison d’aller à Paris, a-t-elle soupiré.

Elle a eu envie de dire un deuxième zut – un bien gros, bien fort – quand elle a appris la cause de ce décès qu’elle juge prématuré.
Sale maladie!

D’ailleurs au moment où elle écrit ce billet, juste après la parution du devoir de lakévio du Goût, on est vendredi matin et c’est le jour anniversaire d’une mort encore bien plus prématurée.

Alors c’est tout naturellement que l’Adrienne a lâché un troisième zut, en retournant chez Monsieur le Goût pour faire un copier-coller du lien vers son blog, et qu’elle a vu qu’entre-temps il avait ajouté dix mots imposés.

Zut et flûte.

Crotte zut flûte

***

Merci à Monsieur le Goût pour l’image et les consignes:

Miss Tic, que vous connaissez sûrement, est morte il y a quelques jours.
J’ai vu pour la première fois ses traces sur les murs de mon quartier il y a près de cinquante ans. J’avais été frappé par ce pochoir. Et vous ?
Ce qui serait gentil, ce serait que vous y mettiez les mots suivants :

Mathématique
Papillon
Coquelicot
Terre
Soleil
Branche
Équation
Somme
Produit
Égal

22 rencontres (4.8)

Madame a revu Machteld et son frère Steven. Ils étaient ses élèves dans les années nonante. Ils avaient des parents charmants et étaient des élèves exemplaires.

Elle a été émue par Wouter, qui a la même démarche et la même mèche de cheveux bruns qui lui retombe sur le front, à cinquante ans comme à quinze, l’unique année où elle a été prof de FLE en troisième.

Elle a bien observé le jeune homme qui accompagnait Ans et elle a pensé que c’était sûrement bon signe qu’il soit là, à ses côtés, en ce jour.
« J’ai enfin rencontré quelqu’un avec qui je me vois faire ma vie. Il s’appelle Sam. », avait dit Ans le mois précédent, et Madame en avait été très heureuse pour elle.

Bref, Madame était d’enterrement samedi dernier et c’est toujours triste de revoir des gens dans ces conditions-là.

T comme trottoir

Le trottoir était encombré de « nains » qui réalisaient une drôle de gymnastique, les bras levés au-dessus de la tête.

L’Adrienne se demandait pourquoi ils restaient les mains en l’air en regardant le verger.

– Ils arrivent trop tard, se dit-elle, la floraison se termine, c’était bien plus joli la semaine dernière. Et les quatre agneaux ont bien grandi, ils ne sont plus si blancs ni si attendrissants…

Mais ce n’étaient ni les agneaux ni les floraisons qui les occupaient:

– Regardez cet arbre-là, demandait la maîtresse, et faites avec vos bras la forme qu’il a… Est-ce que c’est la forme d’une pomme ou d’une poire?

Bref, le soleil brillait, ils prenaient l’air, apprenaient le mot « kruin » et pourraient expliquer le soir à papa et maman comment reconnaître un poirier, gestes à l’appui…

Pas mal, à trois ans 🙂

22 rencontres (4.7)

Bien sûr que Madame est fière de ceux qui obtiennent un doctorat en astrophysique avec la mention summa cum laude.

Bien sûr.

Ne serait-ce que parce qu’elle aime y voir la preuve que son école les a bien formés.
A jeté de bonnes bases, comme on dit.

Mais combien plus son cœur se réjouit (et se ramollit ;-)) quand il s’agit d’une Nabila pour qui le néerlandais est une deuxième ou une troisième langue et qu’après un parcours laborieux dans des classes de professionnelle – où elle n’aurait jamais dû être – elle atteint enfin son but: poursuivre des études supérieures pour devenir institutrice maternelle.

– Les premiers mois, dit-elle, ça a été vraiment dur! Je suis la seule à avoir été envoyée chez un logopède (1), j’en ai pleuré! Mais j’ai tenu bon. Je me suis dit: Nabila, tu veux faire ce métier, tu as besoin de maîtriser parfaitement le néerlandais, alors vas-y! Accroche-toi! Donne tout ce que tu peux!

Oui, elle a la vocation prof.
Au point de corriger ses sœurs et ses amies désormais quand elles parlent mal le néerlandais: ‘de’ ou ‘het’, ‘die’ ou ‘dat’, l’omission des consonnes finales, ‘gij/jij’, elle ne laisse plus rien passer.

Pour leur bien, évidemment 😉

***

(1) ce que vous Français appelez orthophoniste

Le défi du 20

Dix ans qu’il n’est plus l’élève de Madame et cinq ans au moins qu’il lui prodigue des conseils de lecture 😉

Tout avait évidemment commencé avec Rimbaud.

Non pas parce qu’en classe il a lu Le dormeur du val, mais parce que Patti Smith est fan du poète.
C’est ce qu’il a appris à Madame, qui ne connaissait évidemment pas Patti Smith (désolée pour les fans!).

Comme il sait que ça fait plaisir à son cœur de prof de FLE, il ne manque jamais de lui annoncer quand il a lu un livre en français:

– J’ai lu la biographie de Rimbaud par Baronian, lui écrit-il en 2015. Et ce qui est magnifique, c’est que je suis juste au chapitre sur les deux coups de feu alors que je me trouve dans le train de Bruxelles!

Puis il a découvert Édouard Louis – ils ont à peu près le même âge:

– J’ai bien aimé Pour en finir avec Eddy Bellegueule, dit-il. Mais de nos jours, je ne le suis plus. Il est devenu trop « vedette ».

Madame doit avouer qu’elle n’a pas réussi à finir ce livre: trop de violence trop bien décrite. Elle est une petite nature, oui. Mais elle a lu jusqu’au bout Qui a tué mon père.
Qu’elle a trouvé tout à fait poignant.

C’est par Édouard Louis qu’il est arrivé jusqu’à Annie Ernaux.

– Ah! fait Madame, j’ai arrêté de la lire, surtout après la lecture de Mémoire de fille.

Mais il insiste:

– J’aimerais, dit-il, que vous lui donniez une seconde chance et lisiez Les années.

Bizarrement, depuis des semaines ce volume est indisponible à la bibliothèque, quelqu’un sans doute l’apprend par cœur.

Mais son grand coup de cœur en littérature française contemporaine va à Pierre Michon et ses Vies minuscules et là, Madame est entièrement d’accord.
Elle lui a d’ailleurs prêté-donné Les Onze 🙂

Que ne ferait-on pas pour qu’un ancien élève lise en français 🙂

Écrit pour le Défi du 20 où il était demandé ce mois-ci de donner quatre titres de livres – les quatre que j’ai lus sont en gras dans le texte – merci Passiflore!

U comme Un soir, un train

Est-ce que vous voudriez lui parler, demande la maman, nous il ne nous écoute pas, il se cabre tout de suite. Mais il ne peut pas savoir que je vous l’ai demandé!

Voilà le genre de situation que Madame déteste: tromper son monde. Mais bon, elle a trouvé un biais, de toute façon elle était en contact avec le jeune homme, donc c’était assez naturel de lui demander de ses nouvelles.

Alors il est venu, un lundi matin, après sa séance de fitness.

– Tout va bien! clame-t-il. Je dois juste encore repasser l’examen oral de néerlandais.

Pour cela, il a trois livres à lire, à choisir dans une courte liste.
Il a pris les trois ayant le plus petit nombre de pages, ce qui fait que dans le lot, il y avait La Métamorphose, de Kafka. C’est évidemment sur celui-là qu’il avait été interrogé.

– Mais je n’avais rien compris à ce bouquin, fait-il. Rien du tout.

Madame rigole.

– Peut-être que le plus important, dans le choix de tes livres, ce n’est pas leur longueur mais que le contenu te parle?

Il admet qu’il y a de l’idée 😉

Un autre de son trio, très court aussi, c’est De trein der traagheid, de Johan Daisne. André Delvaux s’en est inspiré pour un film. Une histoire d’à peine cinquante pages dans le genre « réalisme magique ». Pas simple non plus!
Elle commence ainsi:

« Toen ik de ogen weer opende, bemerkte ik dat mijn hele coupé sliep. Het meisje over me, met haar niet onaardig gezicht maar rouwige nagels, zat nog met haar haakwerkje in de hand. Het rustte nu roerloos – inzover ooit iets zonder beweging kan zijn in een rijdende trein – op de smoezele zakdoek in haar schoot. Aan de nogal aangerode pruillippen van het kind, bemerkte ik nog een niet weggelikte chocolavlek. Wat had ze wellustig langzaam op de partjes zitten zuigen, die ze gniepig, één na één van de reep in haar tas had afgebroken en in haar mond gestopt! »

Quand j’ai rouvert les yeux, je me suis rendu compte que tout le compartiment dormait. La jeune fille en face de moi, visage charmant mais ongles en deuil, tenait encore en main son ouvrage au crochet. Il reposait, immobile – pour autant qu’une chose puisse être immobile dans un train en marche – sur le mouchoir défraîchi posé sur ses genoux. Au rouge à lèvres sur sa moue enfantine on pouvait voir un reste de chocolat. Avec quelle volupté elle avait mis en bouche et sucé un à un les morceaux qu’elle avait cassés de la tablette dans son sac! (traduction de l’Adrienne)

Bref, Madame se fait un devoir de se rendre le jour même à la bibliothèque, pour lire les livres qu’il a choisis, ainsi ils pourront en parler ensemble, s’entraîner à l’entretien oral…

Elle lit Johan Daisne et s’attaque au cancrelat de Kafka…

Puis le soir elle reçoit un message de son hurluberlu préféré: il a finalement pris trois autres livres 🙂