L comme liberté, j’écris ton nom

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C’est le thème de la semaine de la poésie, la liberté. Tous les profs de néerlandais ont fait participer leurs élèves, qui ont écrit de fort jolies choses, souvent drôles, spirituelles, sensées ou vécues. 

Vrijheid.

Puis un midi une élève arrive complètement bouleversée au bureau des coordinatrices.

En état de choc.

Pendant la pause, son père l’a vue passer dans la rue, alors qu’elle allait s’acheter un pain garni. Or elle n’était pas seule: il y avait des garçons. Hé oui, nous sommes une école mixte, ce monsieur devrait le savoir. Mais il s’est mis à vociférer, à traiter sa fille de ‘sale pute’ et à lui promettre la punition qu’elle mérite quand elle rentrerait, ce soir-là.

C’est ainsi que Madame a appris que cette jeune fille reçoit des coups.
Que sa mère reçoit des coups.
Que sa sœur reçoit des coups.

Alors vous comprenez, avec une urgence comme celle-là, et aussi quelques autres, Madame n’a pas eu le temps de répondre aux commentaires, ces derniers jours.

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X c’est l’inconnu

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Vous en pensez quoi, de cette fable? demande Madame.

On était dans les années quatre-vingts et les élèves étaient entièrement d’accord avec Jean de la Fontaine: travaillez, prenez de la peine! Prévoyez « une pomme pour la soif »! C’est tellement évident! La morale bourgeoise sortait victorieuse du débat et Madame avait du mal à faire admettre que la pauvreté n’était pas un état que l’on choisissait.

On était dans les années deux mille et le vent avait tourné. Quel affreux personnage, cette fourmi! Quelle femme sans cœur! Quelle dureté pour la pauvre cigale! Elle ne demande pas l’aumône, juste un prêt à rembourser. Sûrement que cette méchante fourmi était bien contente de l’entendre chanter, mais quand il s’agit de débourser… Noppes! Nada! Rien!

Bientôt nous arriverons aux années 2020 et Madame se demande ce que ces élèves-là penseront de la morale bourgeoise, de la chanteuse sans contrat et de la travailleuse non partageuse…

***

Dessin et consignes chez Lakévio, que je remercie: Voici une fable de Monsieur de La Fontaine, que chacun connaît bien. Je vous propose d’en réécrire l’histoire dans un style différent. Nouvelle, Témoignage, Théâtre, Intrigue policière, Biographie, Conte, Publicité… Ou bien, Compte-rendu sportif, Actualité TV, article de presse … Vous avez le choix ! 

T comme tout beau, tout blanc

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Quand il a commencé à neiger mardi matin, Madame était en classe avec ses élèves de cinquième (la Première) et ils ne l’ont remarqué qu’en sortant dans le couloir, à neuf heures et quart. Sans doute parce que la classe était bien éclairée et qu’il faisait encore un peu sombre dehors.

Madame n’a pas été la dernière à s’écrier avec émerveillement « Oh! il neige! » et depuis la récré de mardi à dix heures, toutes les pauses sont désormais très physiques: au lieu de se coller aux radiateurs en grignotant des sucreries, grands et petits se ruent dehors pour des batailles de boules de neige.

Madame aussi a aimé marcher dans la neige, comme sur la photo ci-dessus, prise mercredi matin sur le chemin de l’école.

Il est question d’aller faire du ski de fond en Hautes-Fagnes jeudi prochain avec les 16-18 ans… Les klimaatspijbelaars choisiront-ils la sortie sportive ou le pavé bruxellois?

Les paris sont ouverts 🙂

22 rencontres (16 bis)

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Appelons-les D&D, comme Dupont et Dupond, leur prénom commence par un D et est si spécifique qu’il est impossible à Madame de les nommer ici. 

Quand Madame les voit tous les deux dans le couloir de son bureau, elle a cette exclamation joyeuse, genre Vous, ici? quel bonheur de vous revoir!

Ils expliquent qu’ils ont pris l’initiative de venir présenter leur parcours scolaire et professionnel aux élèves de Terminale électronique-électricité. Car ils ont un message à leur transmettre. Un message positif. Leur propre expérience les y incite.

Madame trouve ça très beau et applaudit des deux mains. Ils papotent longuement autour d’une tasse de café. Quelle merveille de voir ces deux jeunes adultes soucieux d’apporter leur témoignage à la nouvelle génération, alors qu’ils ont une vie si remplie!

Qu’ils reviennent chaque année, s’ils le veulent 🙂

 

R comme résolution

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On comprendra que Sofie, qui revient au travail en ce début de janvier après un long congé de maternité et d’allaitement, a pris un tas de bonnes résolutions à titre privé et professionnel.

Comme elle est persuadée que c’est la même chose pour ses élèves – vu ses deux bébés, elle n’a sans doute pas eu le temps de lire la presse ‘spécialisée’, où il est clairement expliqué comment et pourquoi nous prenons mais n’arrivons pas à tenir nos bonnes résolutions – bref vu son nouvel élan et la nouvelle année, elle attend des élèves qu’ils lui fassent part des leurs.

Sujet de son premier devoir: Mes bonnes résolutions pour 2019.

– Toi, dit Madame, dubitative, à K, son latiniste préféré, en voyant chez lui cette consigne, toi tu en as pris, des bonnes résolutions?

Il secoue la tête négativement:

– Je n’en prends jamais.

– Alors qu’est-ce que tu vas faire? Répondre honnêtement que tu n’en prends pas et expliquer pourquoi?

Il fait encore non de la tête.

– Horreur! dit Madame, tu vas t’en INVENTER?

Sourires de K et du copain qui a entendu la conversation. Lui aussi s’en inventera.

– Ne me fais jamais ce coup-là! rigole Madame.

C’est ainsi que le soir même, K a tapoté un merveilleux devoir dans lequel il explique qu’au lieu donc de se laisser aller au désespoir, il a pris le parti de mélancolie active pour autant qu’il ait la puissance d’activité, ou en d’autres termes qu’il a préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche à celle qui, morne et stagnante, désespère.

Et il est fier de lui 🙂

***

Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie, et qui propose le devoir d’étoffe, intégrer cet Extrait d’une lettre de Vincent Van Gogh. (Lettres à son frère Théo de Vincent Van Gogh)

« Au lieu donc de me laisser aller au désespoir, j’ai pris le parti de mélancolie active pour autant que j’avais la puissance d’activité, ou en d’autres termes j’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche à celle qui, morne et stagnante, désespère. »

Question existentielle

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Elle a 17 ans, est en Terminale dans une petite ville du nord du pays et le 5 janvier elle a lancé ce mois-ci un appel aux écoliers belges: séchons les cours chaque jeudi pour aller manifester à Bruxelles. 

Spijbelen voor het klimaat! Brossen voor de bossen! (1)

A sa propre stupéfaction, elle a constaté que le jeudi suivant son appel, le 10 janvier, 3000 écoliers avaient rejoint la capitale pour manifester.

Jeudi dernier, ils étaient 12 500, selon les chiffres officiels de la police.

Parmi cette foule exubérante et colorée, quelques élèves de Madame.

Ils ne sont pas fous, ces jeunes: ils placent les adultes – leurs parents, leurs profs, la direction de leur école et finalement aussi leur gouvernement – devant le fait accompli, les obligeant ainsi à prendre parti, à se déclarer: Pour ou contre? Approuver ou désapprouver? Soutenir ou blâmer? Autoriser ou interdire? Applaudir ou punir?

Bien sûr qu’ils n’ont pas le droit de sécher les cours. Mais s’ils manifestaient le mercredi après-midi ou le samedi, quel en serait l’impact dans la presse et sur les dirigeants? Il y a eu 75 000 manifestants en un seul jour pour le climat le 2 décembre dernier, est-ce que ça a fait bouger quelque chose? Voilà ce que cette jeune fille répond. Et elle a raison, bien sûr.

Bien sûr que ces (très) jeunes sont des enfants de leur siècle, qu’ils en sont déjà à leur troisième smartphone, ont déjà pris l’avion au moins vingt fois, sont à tout point de vue dans la (sur)consommation, en un mot que leur empreinte écologique personnelle est des plus désastreuses. C’est à nous de les convaincre que toutes ces « petites choses » (à leurs yeux) font une vraie différence.

Ce qu’ils demandent, ce sont des réorganisations structurelles, globales, efficaces et ambitieuses. Inscrites dans les lois et les accords internationaux. 

On verra bien ce qu’ils diront quand ils le sentiront dans leur confort, leur mobilité, leurs loisirs, leur quotidien… et leur porte-monnaie.

Ou celui de papa-maman, qui pour le moment se déclarent très fiers de leurs manifestants 🙂

source de l’image ici et un article sur le sujet chez Daardaar (traduit du néerlandais)

(1) ‘brossen’ et ‘spijbelen’ sont deux mots qui signifient ‘sécher les cours’, de bossen = les bois

Stupeur et tremblements

On fera de vous «une classe bien sage»

13 DÉC. 2018 PAR       BLOG : LE BLOG DE JÉRÔME FERRARI

Dans un texte lu le 13 décembre, dans le cadre d’une soirée consacrée à la question des dérives autoritaires, l’écrivain Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012, revient sur les violences policières qui ont émaillé les mobilisations des « gilets jaunes », les interpellations préventives et les images de l’arrestation des lycéens de Mantes-la-Jolie.
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Le dimanche 2 décembre, j’ai traversé le 8ème arrondissement pour me rendre à Orly. Sur le boulevard Haussmann, il y avait encore quelques barrières de chantier empilées, de grands panneaux de contreplaqués sur les vitrines et je n’ai pas pu retirer de liquide, au désespoir du chauffeur de taxi, parce que les distributeurs automatiques avaient été cassés. Pour un lendemain de guerre civile, c’était quand même assez décevant. Je ne suis pas journaliste mais il me semble que Paris n’offrait qu’une ressemblance assez lointaine avec Beyrouth en 1982 ou Vukovar en 1991 et ne pouvait, avec la meilleure volonté du monde, faire figure de candidat sérieux à l’illustration du chaos. Bien sûr, il y a eu des dégradations et des pillages – de la violence, donc. C’est vrai. Un article paru sur le site du Monde le 12 décembre nous donne d’ailleurs une idée claire du niveau de cette violence. Qu’on en juge :

Mais, en fin d’après-midi, une horde de pilleurs défonce la vitrine de la petite boutique et la pille sous les yeux de voisins terrifiés et de badauds sidérés. Plusieurs d’entre eux filment la scène avec leur smartphone. Une voisine s’interpose, en se faisant passer pour la gérante : « Dégagez. Dégagez. Je suis la propriétaire de la boutique », hurle-t-elle, tout en filmant les pilleurs avec son téléphone. Les derniers pilleurs décampent.

La férocité de la horde qu’une voisine terrifiée mais heureusement armée d’un smartphone suffit à faire décamper donne évidemment le frisson. Cet extrait est assez révélateur de la modération sémantique dont font preuve les médias quand il s’agit de décrire les manifestations – et encore n’ai-je pas cité les éditorialistes des chaînes d’info continue. Pour avoir une idée de leur virtuosité à manier l’hyperbole répugnante, il suffit de consulter le blog de Samuel Gontier qui s’inflige quotidiennement le spectacle des Barbier, Giesbert et Elkrief avec une abnégation confinant à la sainteté.

Peut-être vivons-nous dans une société si apaisée que le moindre débordement, la moindre incivilité nous apparaissent comme insupportables.

Nous serions saisis d’horreur à la vue d’une poubelle en flammes. Notre délicate sensibilité nous ferait voir un émule de Pol-Pot dans chaque pilleur de magasin de souvenirs. Nous n’aurions foi que dans les vertus du dialogue raisonnable et fraternel pour résoudre les conflits politiques. Après tout, nous vivons dans une belle et grande démocratie qui garantit à chacun le droit de s’exprimer sans recourir à la violence.

Cette explication charitable est évidemment fausse, et pas seulement fausse mais odieuse et indécente. Car la violence bien réelle de la police n’émeut pas grand monde sur les plateaux de télévision – je parle ici, je le précise parce qu’il faut bien que les mots signifient de temps en temps quelque chose, de mains arrachées et d’orbites fracturés, pas de la vandalisation d’un distributeur automatique. Pourtant, de très nombreux témoignages et des vidéos attestent de manière incontestable que les bien-nommées forces de l’ordre ont systématiquement eu recours aux matraquages, aux tirs de flash-balls et aux grenades de désencerlement alors même qu’elles ne faisaient face à aucune menace immédiate. Y a-t-il ici matière à sidération ?

« La République a le droit de se défendre », justifie Bruno Dive, de Sud-Ouest. « Ça se fait dans le cadre de l’État de droit, de la justice, certifie l’“économiste” Nicolas BouzouDonc y a aucun problème. »

C’est ainsi que, depuis des semaines, l’euphémisme répond systématiquement à l’hyperbole dans une dialectique particulièrement abjecte qui n’a pas d’autre but que de justifier a priori la disproportion de la riposte de l’État.

Le message est très clair : votre colère, vos revendications, votre simple velléité de manifester constituent une violence intolérable qui justifie les interpellations préventives. Entre vos mains, des fioles de sérum physiologique, des masques de protection, des pétards dont l’usage est déconseillé aux moins de douze ans deviennent des armes d’une « dangerosité manifeste ». Entre les mains des policiers, le LBD 40 et la grenade GLI-F4 sont des jouets inoffensifs et, bien sûr, éminemment républicains. Si une vieille dame est blessée chez elle par l’explosion d’une lacrymogène et décède le lendemain d’un arrêt cardiaque sur la table d’opération, il ne faut donc pas s’étonner que le procureur de Marseille affirme sans rire qu’il n’y a aucun lien entre les deux événements. Je ne doute pas que dans l’exercice quotidien de son métier, il fasse un usage aussi prudemment sceptique du principe du causalité.

La violence qui vous touche n’est pas une violence, elle n’existe pas, elle n’est rien.

Vous ne comprenez pas qu’on ne veut que votre bien. Vous ne comprenez pas grand-chose, en vérité. Il faut tout vous expliquer, faire preuve de pédagogie, comme avec les enfants parce que vous êtes des enfants. Mais vous prenez tout mal. Quand le président dit qu’en traversant la rue, il vous trouve du travail, c’est juste une maladresse, ou c’est trop subtil pour vous, peu importe que, par contraposée, cette phrase signifie exactement : si vous ne trouvez pas de travail, c’est que vous ne vous êtes même pas donné la peine de traverser la rue, que vous êtes donc des branleurs, des feignasses incapables de faire des efforts pour vous en sortir. Et si vous êtes rétifs à la pédagogie, on vous punira, comme on punit les enfants, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, en vous faisant vous agenouiller en ligne face à un mur, les mains derrière la tête et en filmant votre humiliation. On fera de vous « une classe bien sage ». Et puis ça vous fera un souvenir, ainsi que le remarque avec une admirable humanité celle qui fut jadis la candidate de gauche à l’élection présidentielle.

Je crains de m’être un peu trop laissé aller à des considérations morales. Il faudrait peut-être conclure sur un plan strictement pragmatique. Après tout, ces pratiques peuvent être à la fois ignobles et efficaces. Le policier qui compare les lycéens de Mantes à « une classe bien sage », réflexion qui sonne à mes oreilles d’enseignant laxiste et paranoïaque comme un reproche ironique, a tout à fait raison : en employant ses méthodes, nous n’aurions jamais affaire qu’à des classes bien sages. Si on pouvait taser les retardataires et les bavards, gazer les plagiaires, ramener les insolents à la raison à coups de flash-balls ou, tant qu’à faire, exécuter pour l’exemple les élèves perturbateurs, nous ferions tous cours dans un silence de cathédrale.

Hélas, la peur n’est pas la paix, la contrainte n’est pas l’autorité, la force n’est pas la justice, l’avilissement n’est pas la sanction. En ayant systématiquement recours à la peur, la contrainte, la force et l’avilissement, le gouvernement ne se montre pas seulement ignoble mais inefficace parce qu’il ne produira que de la haine. Que cette haine soit ou non justifiée est hors de propos : elle est seulement un effet nécessaire de la façon dont le gouvernement conçoit le dialogue social et le maintien de l’ordre.

J’ai un peu honte d’avoir à formuler une conclusion d’une trivialité si consternante. Il n’est évidemment pas difficile de comprendre que si l’on me matraque en me traitant d’imbécile et en affirmant par-dessus le marché que c’est de ma faute, on ne doit pas s’attendre à ce que je m’en trouve tout pétri d’amour et de gratitude. Il faut croire que nos gouvernants ont développé une forme d’intelligence supérieure qui les rend insensibles aux charmes de l’évidence. Voilà qui, je l’avoue, me sidère davantage qu’une vitrine défoncée.

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Avant d’être publié sur Mediapart, ce texte a été lu par le réalisateur Thierry de Peretti, jeudi 13 décembre, dans le cadre d’une soirée consacrée à la question des dérives autoritaires, soirée à laquelle ont notamment participé Virginie Despentes, Éric Vuillard, Nathalie Quintane, Frédéric Lordon, Corinne Masiero, Marwen Belkaïd, Alain Guiraudie, Mathilde Larrère, Gérard Noiriel, Gérard Mordillat, Guillaume Mazeau et bien d’autres…

https://blogs.mediapart.fr/jerome-ferrari/blog/131218/fera-de-vous-une-classe-bien-sage