G comme Gothic

devoir de Lakevio du Goût_56 .jpg

Comme les piercings étaient interdits par le règlement – ce qu’elle trouvait d’ailleurs tout à fait injuste – elle enlevait le petit anneau qu’elle portait à la narine droite, chaque matin en arrivant à l’école, et le remettait avant de rentrer chez elle.

Dans toute la cour de récré, elle était la seule à avoir du rouge à lèvres noir, des ongles vernis de noir.

Elle faisait même un peu peur aux plus jeunes.
Et probablement aussi à certains de ses profs 😉

En classe, elle était présente-absente.
Chez Madame, elle avait choisi le premier banc, à côté de la porte. Elle s’y trouvait seule.

Naïve Madame qui se demandait souvent où elle trouvait le genre de fringues qu’elle portait – uniquement de longues robes noires – ce qui faisait chuchoter certains des petites classes qu’elle était « une sorcière ».

Avec elle, c’était Halloween toute l’année.

Un jour qu’elle portait une autre de ses longues robes noires, tout en dentelle cette fois, Madame lui a dit spontanément:

– C’est vraiment joli, ce que tu portes aujourd’hui!

Se rappelant trop tard que ne c’est pas bien de complimenter les filles sur leur tenue.

Mais voilà que le visage fardé de noir et les yeux charbonneux s’éclairent:

– Vous trouvez vraiment?
– Mais oui! dit Madame. Sinon je ne te le dirais pas!

Et depuis ce jour-là, elles ont été très copines.

Ce qui est évidemment une bonne chose pour son niveau en FLE même si aujourd’hui elle parle et écrit plutôt en portugais 🙂

***

Photo et consigne de ce 56e devoir de Lakevio du Goût:

Vous connaissez, je pense, Monsieur Edward Burne-Jones, ce peintre « préraphaélite »  contemporain de Lawrence Alma-Tadema. Il n’a pas peint que ces délicieuses rousses romantiques à la peau qui attire le baiser. Il a aussi engendré un fils qui a dessiné pour inciter le lecteur à s’intéresser à l’œuvre de son oncle Rudyard Kipling. Qu’a-t-il donc pu susciter dans l’esprit de celui qui regarde ce dessin ? Quant à moi il m’inspire quelque histoire…

Quant à moi, je n’ai pas pu me résoudre à écrire une histoire de vampire, de femme fatale ou autre élucubration de cerveau masculin 😉

Z comme zoom

Au printemps, l’Adrienne avait fait de la résistance, préférant annuler ses cours d’histoire de la musique plutôt que de les suivre en ligne avec l’application zoom, qui ne lui semblait pas fiable.

Or nous y revoilà à l’automne – d’accord, on s’y attendait – et cette fois pour le cours d’arabe.

Ce sera zoom ou zut.

22 rencontres (12 ter)

C’est aux rayons des fruits et légumes que Madame a rencontré Suzan et malgré le masque ou les quatre années passées, elles se sont reconnues tout de suite.

Par bonheur, Suzan avait le temps de faire une parlote, de sorte que Madame a pu vérifier que ses cordes vocales fonctionnaient encore 😉

Suzan allait bien, disait-elle, malgré les circonstances actuelles: elle était contente de pouvoir continuer à pratiquer son sport.

Madame se souvient très bien à quel point son équipe de basket, l’amitié des autres joueuses et les encouragements de l’entraîneuse lui étaient nécessaires.

Deux jours plus tard, le gouvernement décrétait que tous les sports en salle seraient interdits jusqu’à nouvel ordre.

L comme Léon

Avant que Madame ait le droit d’instruire le petit Léon, sa maman vient comme l’autre fois lui faire passer un test 😉

– Vous savez, vous, ce que c’est des démi… des déter… quelque chose?
– Des déterminants? C’est mon boulot de savoir ça, dit Madame. Envoyez-le-moi!

Petit Léon est un enfant qui stresse déjà pour l’examen de fin d’études primaires qu’il aura en juin. Son instituteur et ses parents y sont pour quelque chose, évidemment.

Il a marqué de quatre étoiles un exercice dont « le Maître » a dit qu’ils en auraient sûrement un de ce genre… en juin.

– C’est bien de le savoir à l’avance, dit Madame pour le rassurer, on a encore des tas de mois pour s’entraîner!

Mais petit Léon, ce qui lui manque le plus, c’est la confiance en lui.

Alors pendant plus de deux heures, sur le canapé de Madame, il s’entraîne à reconnaître verbe, adverbe, adjectif, nom, préposition, conjonction… et déterminants.

Puis, au détour d’un exemple qu’il a choisi – verbe? manger! adverbe? beaucoup! – il confie à Madame que son frère – un grand échalas de seize ans – mange beaucoup, vraiment beaucoup, qu’il vide le frigo et que ça énerve le papa.

– Ah! mais c’est normal qu’il mange tellement! c’est normal à son âge!

Et devant l’air inquiet que garde le petit Léon elle ajoute même la phrase-cliché-qui-tue:

– Il est en pleine croissance!
– Oui c’est vrai, répond-il comme un grand, mais mon papa il se fâche quand même.
– Il a peut-être oublié que lui-même à cet âge mangeait beaucoup aussi, sourit Madame.
– Oh non! il dit qu’à Noël il mangeait deux dindes à lui tout seul!

Madame n’a pas osé rire.

– Deux dindes! elle a dit, en testant une mimique admirative, alors petit Léon ce grand sensible a ajouté:

– J’ai toujours peur, quand ils se disputent, que ça ne s’arrête pas.

***

sur la photo un autre petit Léon, à peu près au même âge, fier de son tout nouveau vélo.

Z comme zut!

Zut! se dit l’Adrienne en voyant que la prof commence à circuler entre les rangs pour se pencher sur les notes de cours des uns et des autres et vérifier s’ils ont bien formé les lettres.

Zut et zut! se dit-elle et elle retourne prestement sa feuille.

– Et toi, tu n’écris pas? demande la prof, arrivée à son banc.
– Si, si! dit l’Adrienne.

Pas moyen d’y échapper. Il faut retourner la feuille. Faire voir ce qu’on a écrit.

Et là, entre les caractères arabes, alors qu’elle s’ennuyait et en avait assez d’ânonner « alifon, bêon, têon, thêon… » qu’elle connaît par cœur depuis longtemps, elle a écrit ‘Het zal « huiswerk » worden want in de les gebeurt er niet veel…

Ce qui veut dire: ‘Il ne se passe pas grand-chose en cours, l’apprentissage devra se faire à la maison’

– Je vois, a dit la prof.

Et jusqu’à aujourd’hui l’Adrienne ne sait pas si la prof a vu ce qu’elle devait voir ou ce qu’elle ne devait pas voir 😉

22 rencontres (12 ter)

Un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, l’Adrienne regarde le gros meuble à six tiroirs, héritage de l’arrière-grand-père, et se dit que ce serait tout de même beaucoup mieux si à sa place il y avait une fine étagère où mettre des livres.

Les mesures prises, elle s’est mise à la recherche de l’objet, d’abord dans les catalogues en ligne, puis dans les magasins de sa ville. De ceux qui font de l’ersatz Ikea et – bizarrement – viennent tous de pays situés plus au nord.

C’est en sortant d’un de ceux-là qu’elle se fait apostropher par Nora:

– Bonjour Madame!
– Mais comment as-tu fait pour me reconnaître? Moi je ne reconnais plus personne, avec le masque!
– Je vous ai reconnue dès que vous êtes entrée, rit Nora.

ça fait pourtant bien trois ans qu’elles ne se sont plus vues et entre-temps Madame a les cheveux mi-longs.

Bref, le magasin est vide, ça donne le temps de bavarder et de constater que Nora fait tout de même des choses plus utiles que ses petits films sur youtube où on la voit se préparer à aller en cours, se préparer à faire du shopping, se préparer à aller étudier avec deux copines ou dévoiler ses secrets de maquillage et sa recette de pâtes à crêpes 🙂

I comme Il y en a…

« Nous vous aimons »

Mercredi en début d’après-midi, quand on sonne à la porte, Madame est toute surprise de revoir Estevan.

Déjà? se dit-elle, l’année scolaire vient seulement de commencer!

Ils s’installent.
Ça papote.

– Vous savez ce qu’elle nous a dit, la prof de français, à son premier cours? « Je ne suis pas là pour vous aimer, je ne suis pas là pour créer du lien, moi je suis juste là pour enseigner ».

Bon, c’est un point de vue qui n’est pas celui de Madame, qui croit que les élèves apprennent mieux quand il y a du lien, quand ils se sentent aimés.

– Et puis elle a dit: si vous avez des problèmes en orthographe ou à l’oral, je ne peux rien faire pour vous, il est trop tard, c’est que vous êtes un cas désespéré.

Ce doit être le genre de prof qui sait exactement combien de jours la séparent de ses prochaines vacances, pense Madame.

– L’orthographe, dit-elle, ou l’oral, ça peut s’entraîner, on peut continuer à s’améliorer, tout le reste de la vie, même, il n’est jamais trop tard!

Bref, il en avait gros sur la patate, Estevan, et la prof qui disait être là pour enseigner, après les avoir tous bien cassés, avait refusé de répondre à sa première question au sujet du premier devoir.

Alors il est venu la poser à Madame et croyez-moi, ils ont passé ensemble un excellent après-midi.

Mais tout de même, il y a des gens qui ne pourraient pas être profs.

D comme discussion

C’est la grosse discussion en Flandre en ce moment à propos des écoles, entre ceux qui sont heureux de revenir « à la normale » et ceux qui croient très fort dans l’enseignement à distance.

Comme toujours, chaque parti a ses arguments. Inutile de les répéter ici, ils sont connus.

Alors on est arrivé à un compromis et on lui a trouvé un nom: c’est le « blended learning ».

Oui, comme pour le whisky: le mélange 😉

***

photo d’un été « normal », quand on pouvait encore organiser des journées portes ouvertes et recevoir en un jour tous les futurs élèves et leurs parents, et leur offrir une boîte à tartines 😉

Derniers jours de vacances

Pour la troisième fois de la semaine, l’Adrienne était en route pour le bureau du syndic – il faudra que demain elle vous fasse un billet pour vous relater ses premières expériences avec un syndic de copropriété – bref en route pour le centre ville elle choisit de passer par le parc.

Peu de monde en route en ce vendredi assez tôt dans la matinée, sauf deux petits enfants que l’Adrienne tout de suite tient à l’œil car elle a comme une prémonition qu’il vont piétiner les cyclamens en pleine floraison sous le grand hêtre pourpre.

Et vlan, dès que la petite fille (sept ans, peut-être) y pose le pied, l’Adrienne fait sa Madame et lui dit:

– Attention les fleurs!
Avec apparemment juste ce qu’il faut de sévérité pour être promptement obéie.

– Tu ne les trouves pas belles? lui demande l’Adrienne en souriant.

Oh si! ils les trouvent bien belles, la petite sœur et le grand frère (8 ou 9 ans? pas dix, en tout cas), qui se met à expliquer qu’à la maison ils ont des roses merveilleuses, avec du rouge, du jaune et même du noir alors l’Adrienne se montre admirative pour ces fleurs incroyablement drapeau belge.

– Et elles sentent bon aussi? demande-t-elle.

Oui, bien sûr qu’elles sentent bon aussi.

Alors l’Adrienne, tant qu’à faire sa Madame, y va à fond avec la question à zéro franc:

– Vous êtes contents de retourner bientôt à l’école?

Oh oui! fait la petite sœur.
Moi pas tellement, dit le gamin.

Alors il explique qu’il s’appelle El A***i et que dès qu’il y a une bagarre à la récré, c’est son nom qu’on crie, même s’il est tranquillement à discuter avec deux ou trois gars « de sa famille ».

– Ah ça c’est embêtant, fait l’Adrienne, je comprends… ce n’est pas chouette.

Puis il explique qu’il traîne cette réputation de son école précédente, d’où il a été renvoyé.

– Mais là, demande l’Adrienne, tu as envie de t’en défaire? Tu veux que ça cesse? Tu n’as pas un prof à qui tu peux en parler?

Si, bien sûr, mais c’est peine perdue, il l’a déjà essayé.

– En septembre tu changes de classe, tu auras un nouveau prof, tu devrais lui dire tout de suite tes bonnes intentions, ça ferait un effet très positif, crois-moi!

Bref, quand ils se sont quittés l’Adrienne avait le cœur pris et regrettait de ne pas avoir demandé nom complet, adresse de l’école et tout le toutim, qu’elle se mêle un peu de cette affaire 😉

devoir de Lakevio du Goût_46.jpg
et premier devoir de Lakevio organisé par Monsieur Le Goût (merci!)

Il a allumé une cigarette parce qu’il commençait à s’énerver à force de lui dire et redire sa façon de voir, tandis qu’elle restait aussi impassible et froide que la pierre sur laquelle ils étaient assis.

Pourquoi, nom de nom, ne réagissait-elle pas?
Comment savoir s’il l’avait convaincue?
Si elle comprenait et acceptait ses arguments?

On aurait dit qu’elle avait même cessé de respirer.

– Je comprends, finit-elle par dire, que tu ne veux pas et ne voudras jamais d’enfant.

Ce n’est qu’alors, en se penchant pour écraser sa cigarette sur le sol, qu’il aperçut la robe rose de la petite fille dans l’embrasure de la porte.

Depuis quand était-elle là?
Qu’avait-elle entendu et compris de leur conversation?

22 rencontres (10 ter)

d2128-4073319178-3

Imaginez le bonheur de Madame quand, dans une des rues du centre ville, elle voit venir vers elle une ancienne élève, que depuis de très nombreuses années elle ne voit plus que sur fb, étant donné qu’elle habite au Bangladesh.

Ah! maudits soient ces masques et ces distances imposées, qu’une telle occasion unique offerte par le hasard ne puisse se fêter d’une solide accolade!

Mais on ne s’est pas plaintes et on a longuement bavardé, jusqu’à ce que la petite dernière (6 ans depuis quelques jours) commence à trouver que ça avait assez duré.

– Tu sais, lui dit Madame, c’est toi et tes filles que je cite en exemple chaque fois qu’un parent d’élève émet des craintes au sujet d’une éducation bilingue.

Elle rit.

– Il suffit de tout garder bien séparé, répond-elle.

Ce qui est effectivement LA règle à suivre.

Pour ses trois filles, il y a la langue du papa, le bengali, la langue de la maman, le néerlandais, la langue de l’école, au lycée français de Dacca. Puis en secondaire les langues étrangères, l’anglais et l’espagnol.

– Quand mon aînée a dû faire le choix des études supérieures, je lui ai dit: « Fais quelque chose avec ça, ta connaissance du bengali et du néerlandais, tu cumules deux langues rares! » mais vous savez ce qu’elle fait? Un master en langues orientales anciennes! Elle apprend le hindi et le sanskrit.

🙂