22 rencontres (4.5)

Madame revenait du cimetière quand elle a croisé Lise qui s’y rendait.

C’était un beau dimanche froid de début janvier et toutes deux avaient apparemment eu cette même envie, d’aller dire bonjour à une Tantine bien-aimée.

Mortes trop tôt, comme tous ceux auxquels on tient, mais dans le cas de Lise, c’était vraiment beaucoup trop tôt. A-t-on idée d’envoyer un mal incurable à une maman de trois jeunes enfants?

Bref, Lise et Madame ne s’étaient pas vues depuis l’avant-covid et avaient deux ou trois choses à se raconter.

Et c’était bien.

Madame est contente d’avoir pris la bonne résolution de marcher au moins une heure par jour en 2022: elle pourra faire encore plus de belles rencontres 🙂

22 rencontres (4.4)

Il s’appelle Youssef et est un de ces héros de la vie ordinaire.

Un de ces gamins qui à moins de seize ans était déjà responsable des deux petites sœurs – les conduire à l’école, les ramener à la maison, leur faire à manger, les aider pour leurs devoirs – parce que papa travaille sur des chantiers et maman est très malade.

Tumeur au cerveau.

Nous sommes quelques années plus tard.
Youssef est toujours sur tous les fronts, même si les petites sœurs ont grandi – elles sont dans le secondaire, à présent – et si la maman s’en est sortie.
Plus ou moins.

Bref, quel bonheur de le revoir!

Quel grand bonheur!

Top 7

source ici

Madame exagérait l’autre jour quand elle disait que peu de choses intéressaient petit Léon à l’école: il lui arrive de trouver intéressant un cours de CPC.

– Vous voulez savoir ce qu’on a appris aujourd’hui en CPC? demande-t-il en déballant ses affaires.
– C’est quoi, ça, CPC? demande Madame.
– Mais je vous l’ai déjà dit! C’est cours de philosophie et de citoyenneté!
– Ah oui! Et tu as appris quoi?
– La communication non verbale!

Alors pendant une dizaine de minutes ils se sont amusés tous les deux à dire les mêmes mots mais avec des gestuelles, des voix, des intonations, des mimiques, des attitudes… aussi diverses que possible.

Pour connaître le TOP 7 de la communication non verbale, c’est ici.

Mais c’est plus amusant avec le petit Léon 🙂

B comme botanique

source ici

ça m’intéresse pas, les plantes! fait petit Léon.

Il veut profiter du fait que sa prof de sciences est absente encore quelques jours et ne pas faire les devoirs prévus. Il s’agit des sortes de feuilles, simples ou composées, et de toutes les façons dont on peut les catégoriser.
Donc beaucoup de vocabulaire neuf à découvrir, encore une fois!

Alors Madame sort son truc du renversement des rôles:

– C’est quoi, ça? pétiole? verticillé? Tu sais ce que ça veut dire, tout ça, toi?

Elle retourne un peu en arrière dans le syllabus pour voir où c’est expliqué et ça énerve Léon, qui ne connaît qu’un seul mode de fonctionnement: aller de l’avant, même si on n’a rien compris à ce qui précède.

– Pé-ti-o-le, dit-il en détachant les syllabes et en les faisant répéter deux ou trois fois à Madame, exactement comme elle l’a fait juste avant avec le vocabulaire de néerlandais qu’il devait apprendre.

– Ver-ti-cil-lé!

Madame ne joue pas les élèves récalcitrantes et elle espère que quand son petit prof Léon sort de chez elle, docendo discimus, il connaît deux ou trois trucs en plus 😉

***

verticillé, comme pour le gratteron sur la photo ci-dessus, se dit d’un « groupe de plus de deux feuilles qui naissent au même niveau sur la tige, en anneau ».
Merci au dictionnaire Robert 🙂

22 rencontres (4.3)

C’était un de ces événements où Madame ne pensait pas retourner un jour mais les messieurs du « service club » avaient fait appel à elle pour un témoignage.

Sous forme d’interview, ce qui est un peu moins spontané que ce qu’on croirait: ils avaient voulu savoir à l’avance ce que Madame raconterait.

Bref, c’était ce genre de réunion mondaine où elle se tient légèrement à l’écart en attendant de monter sur le podium et fait une des choses qu’elle aime beaucoup: observer le genre humain.

Et là, il y avait de quoi 😉

A sa grande joie, il y avait ce soir-là deux nouveaux membres dans la foule, Pieter et Pieter, deux anciens élèves – le grand brun déjà marié et papa d’une petite fille – deux anciens gamins qui aujourd’hui font apparemment partie d’une certaine élite financière locale.

Ce qui ne les a pas empêchés, pendant toute la conversation après la partie officielle, de parler principalement du temps où ils avaient dix-sept ans et n’étaient pas sérieux.

Toujours pareils à eux-mêmes, le grand brun, beau gosse, sûr de lui, la tête en arrière, le dos droit, et le petit blond, à l’élocution et à la gestuelle agitées. Aujourd’hui, il est pharmacien.

– Vous savez, dit-il, que plusieurs profs ont prévenu mes parents contre Pieter, disant que cette amitié aurait une mauvaise influence sur moi?

Le grand brun rit. Il a toujours été fier de sa « mauvaise réputation ».

– Moi, dit-il, je n’ai vraiment commencé à travailler qu’à l’université. Là je me suis dit: bon, maintenant c’est ton choix, c’est toi qui as voulu être là, maintenant tu bosses.

L comme loi du talion

Les salutations préliminaires sont cette fois légèrement écourtées, il y a visiblement urgence.

– Je voudrais discuter de quelque chose avec vous, dit-il, son gros classeur d’écolier sous le bras.

Mais ce n’était pas une discussion, c’était une suite continue de la même affirmation: en ressortant une heure et demie plus tard, il répète encore que pour lui c’est bien simple, œil pour œil, dent pour dent.

Le pardon, la mansuétude, c’est de la faiblesse 😉

22 rencontres (4.2)

Le week-end dernier, un tas d’activités « nature » étaient organisées et bien sûr l’Adrienne s’était inscrite pour une promenade guidée par les « trage wegen« , comme on les appelle ici, ces chemins de traverse et autres sentiers qui ont souvent disparu et qu’on essaie de remettre à l’honneur.

– Tiens, se dit-elle en voyant l’homme qui devait les guider, sa tête me dit quelque chose…

Ce n’est que deux ou trois kilomètres plus tard qu’elle s’est souvenue: le papa de Hannelore!

Madame vous a déjà parlé d’elle à l’occasion d’un devoir de lakévio du Goût: à seize ans, Hannelore était complètement gothic et très mal dans sa peau. Aujourd’hui elle va bien et vit sa vie rêvée, au Cap-Vert.

Après la promenade, en allant remercier le guide, elle s’est tout de même décidée à se faire connaître et a conclu d’un:

– Je vais tout de suite lui envoyer un petit message pour lui raconter que j’ai passé l’après-midi avec son papa 🙂
– Ah! fait-il, on est un peu en froid en ce moment, elle et moi…
– Oui je sais, fait Madame (elle ne les a jamais connus autrement qu' »en froid » ;-))
– Elle est tellement extrême, ajoute-t-il, comme pour s’excuser.
– Oui je sais, répète Madame.

Le soir elle a eu une longue conversation avec Hannelore, aucune des deux n’a parlé de tensions avec le papa.

Par contre il a beaucoup été question du Cap-Vert et de son nouveau projet: y ouvrir un petit hôtel!

P comme panique à bord!

101ème devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_101.jpg

Ce fut un chagrin désordonné mêlé d’un fort sentiment d’impuissance qui la poussa à se rendre chez la mère de l’enfant.

Comment pouvait-elle croire qu’un gamin levé chaque jour à cinq heures pour faire une heure de bus et ne rentrer que vers dix-huit heures trouvait encore le temps et l’énergie nécessaires pour faire ses devoirs, étudier ses leçons?

Son cœur se brisait lorsqu’elle y pensait, ce qui était souvent, et même tout le temps.

– Vous êtes fière de moi, Madame? avait-il demandé la veille en levant ses yeux bleus sur elle.

Il faisait tant d’efforts! Il menait un combat quotidien et risquait de perdre espoir et aussi le peu de confiance en lui qu’elle avait réussi à lui insuffler.

C’était cela, peut-être, qui l’avait déterminée à aller dire deux mots aux parents: il y avait cette confiance et cet espoir à préserver.

Alors son combat changea d’âme.

Parce que, comme le disait Victor Hugo, « le centre du combat », ce n’était pas ce bilan de maths qu’il avait le lendemain, et pour lequel il n’était pas prêt, non!
Ce « point obscur où tressaille la mêlée », c’était là qu’il se trouvait, derrière cette porte où elle avait enfin sonné, une « effroyable et vivante broussaille » d’où jamais, jamais ne pourrait sortir un gagnant.

***

Merci à Monsieur Le Goût pour sa 101e consigne, même si sur ce coup-ci il s’est montré un brin sadique 😉

Je pense que vous en avez assez des œuvres de John Salminen mais que voulez-vous, elles me posent toutes des questions auxquelles j’essaie de répondre. Si vous m’aidiez, vous aussi à y répondre, ce serait gentil. Mais ce serait trop simple. Il faut d’abord trouver quelles questions posent l’œuvre, et je sais qu’elle ne pose pas les mêmes à chaque observateur. Puis, quand vous avez enfin une question qui vient, il reste à y répondre… J’aimerais que vous commenciez votre devoir par « Ce fut un chagrin désordonné », comme écrit Maupassant dans « Un cœur simple ». Ce serait chouette aussi que vous le terminassiez sur « Le centre du combat, point obscur où tressaille la mêlée, effroyable et vivante broussaille, » comme disait Victor Hugo dans « L’expiation » J’eusse aimé que vous y casassiez aussi le célèbre « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. » (Je ricane car Adrienne va devoir éviter la trop grande concision qui est sa marque de fabrique… Hi hi hi…)

M comme maison

– Vous avez vraiment tout ce qui vous faut, fait petit Léon en sortant des toilettes.

Et il le répète encore une fois ou deux, l’air sérieux:

– Elle est bien votre maison. Il y a tout ce qu’il faut.

Des toilettes qu’il a trouvées très belles.
L’ami qui y a contribué se reconnaîtra 🙂

L’Adrienne bien sûr a souri.
Sa maison est fort modeste mais il est vrai que les toilettes sont neuves.

Puis elle s’est souvenue que le grand frère avait raconté une anecdote similaire, au printemps dernier.

Comme stagiaire avec son maître de stage, ils avaient lors d’un travail dans le jardin d’une dame été invités par celle-ci à se joindre à elle pour le repas de midi.

Grand frère avait été fort impressionné par le riche décor et les proportions de la maison, et par la table bien mise, « comme pour une fête », avec nappe et serviettes…

Tellement impressionné qu’il avait été très mal à l’aise et avait à peine osé bouger de peur de commettre un impair.

H comme hello!

Voor elk kind een Fluohesje

– Hello! Hello! crient les petits enfants massés à l’entrée de la bibliothèque, avant de retourner en classe chargés de livres et tous avec leur veste fluo largement et ostensiblement sponsorisée.

Puis quelques-uns ajoutent:

– Bonjour! Bonjour!

Avec le R qui roule comme les galets d’un torrent.

– Hello! Bonjour! répond l’Adrienne en les saluant de la main.

Voilà, se dit-elle, ils n’ont que sept ans mais ont déjà bien intégré qu’il y a des francophones dans leur ville.

Ce qui lui a rappelé une conversation à Alden-Biesen, le mois dernier.

Comme toujours, il faut répondre aux questions d’usage, dont une, apparemment très importante, concerne « d’où on est« .

Et l’Adrienne sait à l’avance quels clichés il lui faudra entendre dès qu’elle aura dit le nom de sa ville.

– Il y a beaucoup de francophones, là, non? Combien il y en a?
– Je ne sais pas, impossible de le savoir puisque les recensements linguistiques sont interdits par la loi. Depuis 1961.

A-t-elle répondu au monsieur – peut-être un peu sèchement malgré son sourire – pour couper court à l’inévitable suite:

– Et beaucoup de migrants, non?

Parce que là vous allez réussir à vraiment la fâcher.

Madame s’est toujours sentie très proche de ses élèves d’origines diverses, comme eux elle se trouve toujours entre deux chaises, deux cultures, et obligée à choisir son camp.

***

illustration empruntée à une école primaire de Gistel