Y comme yeux

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Ilias était arrivé à l’école pour y faire ses deux dernières années: son père, excédé par sa paresse, avait espéré que le choc serait salutaire.

Malheureusement, s’il y avait eu choc, ce n’était pas du côté d’Ilias, mais chez les filles de sa nouvelle classe.
Et même chez toutes celles d’autres classes, qui s’agglutinaient autour de lui à chaque récré.

Ilias faisait sensation avec son allure athlétique, sa peau bronzée et ses yeux clairs.

Et puis, comme pour le copain Geoffroy, dans le petit Nicolas, « celui qui a un papa très riche qui lui achète tout ce qu’il veut« , il était aussi celui qui avait la plus belle moto. Rouge.

Bref, Ilias s’est tout de suite beaucoup plu et n’a changé en rien son comportement.

– Vous n’allez pas vous aussi, dit le papa à Madame, lors de l’entretien parents-professeurs, me parler de ses beaux yeux, j’espère?

Car oui, même les profs étaient sous le charme 🙂

Aujourd’hui, Ilias a une femme, un fils de deux ans, un chien et un vrai travail: Madame espère que son papa est content.

22 rencontres (21 ter)

– Je ne voulais pas me faire remarquer, répond Hajar à la question de Madame.

Ne pas se faire remarquer, alors que son nom comme son foulard lui collent déjà au moins une ou deux étiquettes?

– Justement, lui dit Madame, ne vaudrait-il pas mieux qu’on te colle la bonne étiquette, celle d’une jeune fille née et scolarisée en Italie jusqu’à ses 14 ans et pour qui par conséquent le néerlandais est d’un apprentissage récent? Donc d’autant plus admirable le niveau que tu as atteint?

– Vous avez raison, dit-elle, la prochaine fois qu’on me pose la question, je le dirai.

Pour autant, se dit Madame, que la situation se représente et qu’un de ses profs de l’an prochain lui demande à son tour, d’un air entendu:

– Je suppose que tu ne parles pas le néerlandais à la maison?

I comme inventeur

– Plus tard, dit petit Léon, quand je serai grand, je vais inventer la machine à remonter le temps.

– C’est une très bonne idée, fait Madame.

– Comme ça, vous pourrez voir Mozart!

– Super! dit Madame.

Puis il ajoute:

– Et revoir votre papa.

***

Il commence à drôlement bien me connaître, cet enfant.

7 merveilles

Attendre le train et entendre quatre jeunes discuter des mérites, trucs et astuces de la vente en ligne en général et d’une application (V*nt*d) en particulier. Il y a donc vraiment un public pour ces choses-là, s’étonne l’Adrienne (qui, il est vrai, a l’étonnement facile)

Voir s’approcher une jeune fille sur le quai et la reconnaître à ses yeux, malgré le bob qui cache sa flamboyante chevelure et le masque devant son visage. Quel bonheur de faire une heure de route ensemble, quel grand bonheur!

Revoir une amie qu’on n’a plus vue depuis deux ans et rentrer pour la première fois depuis la pandémie dans une autre maison que la sienne.

Prendre un repas chez des gens au lieu de manger seule devant son ordi. Quel événement!

Voir que la ville a fait aménager un bel espace vert en tenant compte de tous les paramètres possibles, l’écologie, l’esthétique, le bien-être des habitants de tout âge, la sécurité…
Apprécier le guide enthousiaste, passionné, compétent.

Admirer la vue: ça existe donc vraiment, des gens qui de leur balcon voient à la fois l’Atomium et le Palais royal – photo ci-dessus – et peuvent constater d’un coup d’œil au drapeau si le Roi est là ou pas 🙂

Rentrer chez soi tout heureuse malgré une heure de trajet supplémentaire à cause de l’orage qui a fait tomber un arbre sur la ligne, obligeant le train à un grand détour.

***

Tu vois, explique Madame à E*** venu tenir une longue conversation philosophique lundi dernier, chaque matin il faudrait s’émerveiller de recevoir en cadeau une journée de plus.

C comme contradictions

Fin juin, une ancienne élève publiait le message suivant sur son profil fb, accompagné d’une photo d’un type qui lève les yeux au ciel d’un air excédé: « On le sait que ton gosse a réussi! »

Bien sûr, c’est la pleine saison des nombreux papas et mamans fiers de leur progéniture, fiers du beau carnet de notes et on peut voir défiler des photos d’enfants de trois à dix-huit ans portant tous le même petit chapeau ridicule, qu’on ne voyait autrefois que sur la tête des étudiants des campus américains.

– C’est exactement comme pour les photos de chats, répond un de ses amis fb, « On le sait que ton chat est mignon! »

Bref, la conclusion de tout ça c’est qu’elle trouvait que les « chats mignons », on pouvait continuer à les publier – elle a un « chat mignon » – et qu’en effet, quand son fils en aurait l’âge, elle aussi publierait probablement sa fierté pour ses résultats scolaires.

Voilà bientôt deux ans et demi qu’elle le montre urbi et orbi dans toutes les poses et dans tous les décors 🙂

B comme belliciste

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– Et qu’allons-nous faire aujourd’hui ? demande Madame après les salutations d’usage.
– Aujourd’hui on va s’entraîner à écrire ! répond petit Léon.
– D’accord… et on fait quoi, exactement ? Une dictée ?
– Non ! Vous me montrez une image ou vous me donnez une phrase et moi je dois inventer une histoire.
– Ah ! Bon !

Madame a pris la première chose qui lui tombait sous la main : un épais fascicule publicitaire reçu avec son magazine. On y voit des familles, heureuses de faire du camping à mille milles de toute région habitée, entourées d’un tas de matériel utile et inutile.

– Voilà, fait-elle, en lui proposant une photo de paysage idyllique, avec de la verdure, une montagne au loin, un beau soleil couchant. C’est bon ? Ça te va ?
– C’est très bien, approuve petit Léon avec tout le sérieux de ses onze ans.

Et il se met à écrire.

– Fini ! crie-t-il tout joyeux, trois minutes plus tard.

Madame lit. Des extra-terrestres sont venus, la famille a été pulvérisée et des zombies sont sortis de terre. Petit Léon est content de lui et Madame est assez perplexe.

– Bien, bien, fait-elle. Tu en as, de l’imagination ! Mais pourquoi ils sont tous morts ?

Quelques explications et corrections plus tard, petit Léon réclame une autre photo.

Et bien, croyez-le, que vous lui montriez le sable du Sahara, une vue de la mer du Nord, des palmiers au soleil ou un pont de bois à Lucerne, petit Léon vous inventera chaque fois le même genre d’histoire : le pont explosera, des zombies sortiront du sable, des soucoupes volantes déverseront des hordes d’aliens hostiles et les derniers humains deviendront cannibales…

– Moi j’aime les films d’horreur, explique-t-il.

***

écrit pour le Défi du samedi 670 en illustration de la photo ci-dessus proposée par Walrus.

Merci à lui!

22 rencontres (20 ter)

Madame marchait d’un pas allègre vers sa première piqûre quand elle a rencontré Johanna qui promenait son chien.

C’était début juin, le masque était encore obligatoire en rue, mais elles se sont immédiatement reconnues.

Johanna, depuis à peu près 25 ans, traîne la conviction inébranlable de sa nullité en français – ce que Madame contredit à chaque fois, bien sûr – mais se sent rachetée par son fils aîné, « inexplicablement » bon en français et que Madame a eu en classe aussi.

Aujourd’hui il fait ses premières armes comme prof de FLE.
Par bonheur, il aime ça.
Il l’aime encore au bout de dix mois, c’est un succès 😉
Mais les quelques anecdotes que Johanna raconte font un peu peur à Madame.

– Je vois, dit-elle, qu’il veut être proche de ses élèves. J’espère qu’il est conscient que c’est la corde raide et qu’il faut garder l’équilibre pour rester tout de même celui tient les rênes en main. Toujours!

C’est bien gentil de faire ce que les élèves demandent mais il ne faut pas oublier que chaque minute doit servir à apprendre le français, on n’en a que trois fois cinquante par semaine, c’est très peu 😉

R comme rivière

86ème devoir de Lakevio du Goût.

Devoir de Lakevio du Gout_86.jpg

La prof de philo lui a donné un devoir dont le titre est « La catastrophe de 2050. »

ça vous fait peur, à vous, Madame? demande-t-il.
– Oh moi! rit-elle, en 2050 je serai morte!

Bizarrement, cette réponse ne lui a pas plu.

– Ne dites pas ça, Madame, vous me faites de la peine.
– Mais non, mais non! c’est la réalité! Tu connais mon âge! Tu crois que je rêve de devenir nonagénaire?
– Si, si, vous serez encore là, et je viendrai vous rendre visite!

C’est ça, oui, pense Madame, tu viendras en bateau et ma maison sera en bord de mer 😉

***

Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne:

Que me direz-vous lundi matin de cet endroit plutôt bucolique ? Virgile lui-même en aurait dit joliment du bien j’en suis sûr. Peut-être même eût-il tartiné le XIe livre de son célèbre recueil. Enfin, célèbre chez ceux qui ont eu à transpirer sur des versions et qui, lycéens citadins dans l’âme durent se taper de la poésie pastorale… J’ai bien quelque chose à vous en dire lundi. Quelque chose de triste. Mais c’est quand même quelque chose à dire…

N comme nul en néerlandais

– Chsuis nuuuuul! dit-il.

Ou encore:

– C’est trop duuuur!

Alors Madame répond qu’il a déjà prouvé qu’il sait plein de choses, qu’il en apprend tous les jours, qu’il en connaît de plus en plus.
Qu’ils vont s’exercer ensemble et qu’après il sera tout content de savoir.

Mais il est fatigué.
ça dure depuis trop longtemps, cette histoire de CEB.

Ces jours-ci, petit Léon est examiné sur ses connaissances du néerlandais.

Aujourd’hui à l’écrit et hier à l’oral, dont il est revenu tout joyeux:

– J’ai bien su mon oral! Je crois que j’aurai 15 sur 20!

C’est toujours ça de pris à l’ennemi, aurait dit le père de Madame 😉

G comme grand

Photo de Tarikul Raana sur Pexels.com

Petit Léon, alors qu’il est en train de replacer les cartons découpés sur la ligne du temps, s’arrête tout à coup, Clovis en main:

– Est-ce que ça existe en vrai, Alexandre le Grand?
– Mais oui, dit Madame. J’aurais même pu mettre son nom sur un des cartons et tu aurais dû le déposer sous l’Antiquité.
– Ah! ça, c’est drôle!
– C’est drôle, Alexandre le Grand?
– Oui! parce que mon papa il s’appelle comme ça.
Il s’appelle Alexandre et il est grand!

***

voilà donc à la demande de Nicole86, une autre anecdote du petit Léon 🙂