Stupeur et tremblements

flat earth society

C’est chez Liborio Butera, le 15 décembre dernier, que j’ai appris le mot et la chose: i terrapiattisti, ceux qui croient mordicus que la terre est plate. Aujourd’hui encore, oui.

Le 16 janvier, les Cafards relayaient sur leur blog un article de l’Express où il était question de la préparation d’une croisière en bateau dans le but de prouver que la terre est plate et entièrement bordée d’une sorte de mur de glace.

Ils ont leur site, la Flat Earth Society, et sont fiers d’être ce qu’ils appellent eux-mêmes « la voix de la raison ». Ils ont leur merchandising, bien sûr, et une ahurissante page wiki pour prouver, par exemple, par quelle conspiration on essaie de faire croire aux gens que la terre est ronde.

Bien. Bien, bien.

Ça donne évidemment très envie de se moquer, et je ne serai pas la dernière à m’esclaffer d’un ‘comment est-ce possible!’

Puis je relis ce que Liborio reprend d’un copain qui dit ceci (je résume un peu):

« Ils sortent toujours du lit avec le même pied et du même côté. Changent de trottoir pour un chat noir. Ne passent jamais sous une échelle. Se touchent les parties génitales quand passe un corbillard. Font une dépression quand ils cassent un miroir. Lisent l’horoscope. Jettent une pièce par-dessus l’épaule dans la fontaine de Trevi. Mangent des lentilles le dernier jour de l’an. Accrochent des fers à cheval au mur et une queue de blaireau dans leur auto. N’ouvrent jamais un parapluie dans la maison. Jettent du sel sur le bord de la fenêtre ou derrière le dos, à table. Font un vœu devant une étoile filante. Et bien sûr se moquent des terrapiattisti. »

On risque toujours d’être la risée de celui qui se croit plus malin que nous, c’est vrai. Mais quand même…  ça va fort, chez la Flat Earth Society. Très fort.

Juste un exemple: « Antarctica is sealed off from the rest of the world by ‘red tape’ […] that make exploration of Antarctica virtually impossible for anyone. »

CQFD 🙂

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R comme Rigoni

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En ce premier matin de l’hiver 2018, un petit retour en arrière avec Mario Rigoni (1921-2008) et ses réflexions nostalgiques sur les hivers d’autrefois:

L’inverno è il momento della riflessione, ma anche il momento della sofferenza, specialmente per chi ha tanti anni e ha memorie lontane: quante case, ad esempio, non avevano il riscaldamento? 

L’hiver est le moment de la réflexion mais aussi celui de la souffrance, surtout pour ceux qui comptent de nombreuses années et ont des souvenirs très anciens: combien de maisons, par exemple, n’avaient pas de chauffage?

È anche l’inverno della guerra. E l’inverno della guerra si riempie di memorie. 
L’inverno porta con sé anche le memorie della neve, le grandi sciate. 
È il momento delle riflessioni della vecchiaia e anche la gioia dei bambini quando arriva la prima neve che, con la bocca aperta guardando il cielo, s’impegnano a raccogliere i fiocchi che scendono.

C’est aussi l’hiver de la guerre et il est plein de souvenirs. Il porte en lui des souvenirs de neige et de ski. C’est un moment de réflexion pour la vieillesse et de joie pour les enfants quand arrive la première neige, qu’on regarde le ciel la bouche ouverte en s’efforçant d’attraper les flocons.

L’inverno è anche una tavola grande, dove si sta in tanti e un fuoco che brucia per scaldare. 
È la stagione fatta per leggere anche se oggi la televisione sostituisce in parte questa abitudine oltre a quella del racconto – non ci sono più né la nonna, né gli anziani che narrano storie vissute, sostituiti dalla televisione che racconta storie banali e false.

L’hiver ce sont les grandes tablées et le feu qui brûle pour se réchauffer. C’est la saison idéale pour la lecture, même si aujourd’hui la télévision remplace souvent cette habitude, comme celle des histoires qu’on se raconte – il n’y a plus ni grand-mère ni personnes âgées qui racontent leur vécu, elles sont remplacées par la télé qui raconte des histoires fausses et banales.

Se ci guardiamo intorno, noi anziani ancora vediamo la nostra fanciullezza: le capriole, le corse nella neve, il freddo, il gelo… non importava nulla e si viveva, mentre la fantasia navigava in modo leggero e si caricava di mistero.

Si nous regardons autour de nous, nous les anciens voyons encore notre enfance: les cabrioles et les courses dans la neige, le froid, le gel… ça n’avait aucune importance quand l’imagination galopait avec légèreté et se chargeait de mystère.

In questi anni abbiamo perso tanto.
Non sappiamo più vivere l’inverno come si viveva una volta. Forse la colpa è dei termosifoni e dell’aria condizionata che ci ha fatto perdere il gusto del passare delle stagioni.

De nos jours, nous avons beaucoup perdu. Nous ne savons plus vivre l’hiver comme autrefois. Peut-être est-ce la faute des radiateurs ou de la climatisation, qui nous ont fait perdre le goût du passage des saisons.

Pensate al focolare, in una cucina di montagna qualsiasi (non occorre essere in una famiglia ricca): in tutte le case solitamente c’era almeno un libro dell’infanzia, e ci si metteva vicino al fuoco per leggere e parlare…
L’inverno vissuto in un’altra maniera: quale dei due scegliere?
Certamente è una tradizione che va recuperata, quella della lettura, anche senza il fuoco, ma pensate che tristezza non avere più il fuoco!
Il fuoco è una grande compagnia.

Pensez au foyer, dans n’importe quelle cuisine de montagne (pas besoin d’être une famille riche): dans toutes les maisons il y avait au moins un livre pour enfants et on s’installait près du feu pour lire et discuter…
L’hiver vécu d’une autre manière: laquelle des deux choisir?
Certes, la tradition de la lecture a survécu même sans le feu, mais quelle tristesse de ne plus l’avoir! Le feu tient bien compagnie.

Quando eravamo in Albania (io avevo 18 anni ed ero in guerra) c’era una signora che raccontava le storie dell’Orlando Furioso: era una poetessa e recitava accanto al fuoco l’Orlando Furioso… chissà come l’aveva imparato. Oggi si accende la televisione e chissà se si sa ancora cos’è l’Orlando…
Cerchiamo di liberarci dai nostri condizionamenti e riconquistiamo ciò che ci fa “rivedere le stelle” e non solo in senso metaforico.

Quand nous étions en Albanie (j’avais 18 ans et j’étais sous les armes) une dame racontait les histoires d’Orlando Furioso. Elle était poète et racontait l’Orlando Furioso, à côté de l’âtre… Qui sait comment elle l’avait appris. Aujourd’hui on allume la télé… qui sait encore ce qu’est Orlando…
Nous cherchions à nous libérer de notre condition et à reconquérir ce qui fait « voir les étoiles », et pas seulement dans un sens métaphorique.

Ricordo una notte in Germania, era inverno: che meraviglia! Che silenzio! Un cielo pieno di stelle! Si erano spente tutte le luci e sembrava d’essere tornati indietro non di cinquant’anni, ma di settanta/ottanta.
Nella vostra vita vi auguro almeno un blackout in una notte limpida!

Je me souviens d’une nuit en Allemagne, c’était l’hiver: quelle merveille! Quel silence! Un ciel plein d’étoiles! Toutes les lumières étaient éteintes et il semblait qu’on était retourné en arrière, non pas de cinquante ans, mais de septante ou quatre-vingts ans.
Dans votre vie, je vous souhaite au moins un black-out pendant une nuit claire!

***

On nous promet depuis des mois la réalisation de ce vœu 🙂

Traduction de l’Adrienne. Ce texte et d’autres ici.

N comme naturellement!

Cioccolata-calda

Chaque année, la carissima nipotina interrompt son régime alimentaire strictement ‘no carb’ quand elle passe une semaine en Italie où elle se régale de pizza bianca et de cioccolata calda, ce fameux chocolat chaud italien si épais et onctueux que la cuiller y tient debout.

Il n’y a que cette pauvre naïve Adrienne – et sa carissima nipotina – qui croyait que si la cuiller tient debout dans le chocolat chaud italien, c’est parce qu’on y met plus de chocolat.

Beaucoup de chocolat 😉

Grosse désillusion donc, un soir de la mi-décembre, en découvrant que cette magie provient d’un troisième et insoupçonné ingrédient: la farine.

Beaucoup de farine, autant de farine que de sucre… 

La photo d’illustration et la recette (1) viennent du blog de Naturalmente Stefy, qui les a elle-même reprises de la jeune femme ci-dessous (ou en tout cas repris la recette et ses proportions, mais sans la cannelle): 

Dans les commentaires sous la vidéo, on peut lire que d’autres utilisent la fécule de pommes de terre, la maïzena ou la fécule de riz pour donner sa consistance à la cioccolata calda.

Reste la question existentielle: faut-il dévoiler cette triste réalité à la nipotina ou la laisser flotter sur son nuage chocolaté?

(1) 225 gr de farine complète, 225 gr de sucre de canne et 150 gr de poudre de cacao amer, bien mélanger et mettre 2 cuillers de ce mélange par tasse de lait. Faire bouillir le lait, bien touiller et c’est prêt!

 

Z comme Zibaldone

Si l’Adrienne avait connu le mot à l’époque, elle aurait pu appeler son blog « zibaldone« , c’est-à-dire fouillis, mélanges, un peu de tout.

C’est ce qui relève de la lecture en amont des billets – momentanément jusqu’en 2013 – auxquels elle s’efforce de remettre des tags dans le vain espoir de retrouver plus facilement ce qu’on cherche, chaque fois qu’on cherche…

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Comme on dit en néerlandais, door de bomen het bos niet meer zien, on voit des arbres mais pas la forêt.

Pour le mot ‘zibaldone‘, le dictionnaire Garzanti donne 1.miscellanea letteraria, mélanges littéraires et 2.scritto, discorso disordinato, fouillis et désordre, donc 🙂

F comme Francis, coiffeur philosophe (successeur)

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Dans une salle, je tombe sur un buste d’Epicure. […] Avec le sac à dos et le bâton, je dois ressembler à un pèlerin arrivé à destination. Un gardien s’approche, me demande si je suis un admirateur. Il ajoute tout de suite que lui en est un, Epicure est son préféré. 

In una stanza incontro il busto di Epicuro. […] Con lo zaino e il bastone devo sembrare un pellegrino giunto a destinazione. Si avvicina un custode, chiede se sono un ammiratore. Subito aggiunge che lui sì, Epicuro è il suo preferito. 

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source wikipedia

Il a la quarantaine, les cheveux lui tombent sur le front, coupés à la façon de ceux de la statue. Dans les environs du musée, un coiffeur est spécialisé en coiffures philosophiques. 

« Il vous fait la barbe et les cheveux à l’Epicure, à la Socrate, les boucles à la Cicéron. Allez-y de ma part, il vous fera une ristourne. » 

Nei paraggi del Museo un barbiere si è specializzato in capigliature filosofiche. 

« Vi fa barba e capelli all’Epicuro, alla Socrate, i ricci alla Cicerone. Ci andate a nome mio, vi fa lo sconto. » 

Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, page 74 

traduction de l’Adrienne

N comme natura, nature et naturel

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Le narrateur est un homme de soixante ans qui vivote en vendant l’été aux touristes les quelques oeuvres qu’il fabrique l’hiver à l’aide de pierres et de morceaux de bois qu’il trouve dans la montagne. Dans sa jeunesse, il a suivi une formation d’artiste, de sculpteur. 

La montagne, il la connaît par cœur. Lui et deux autres villageois servent de passeurs à des réfugiés jusqu’au moment où l’un d’eux, devenu écrivain à succès, fait de cet homme humble et discret un héros: dans une interview, il raconte son parcours de réfugié et révèle que ce passeur qui l’a aidé, a pour habitude, après avoir guidé des réfugiés, de leur restituer la somme qu’ils ont payée pour le voyage. 

Malheureusement, cette révélation, qui lui fait une belle publicité partout ailleurs, lui rend la vie impossible dans son village, qu’il est contraint de quitter. 

C’est ainsi qu’il arrive sur la côte napolitaine où, après avoir proposé ses services de sculpteur-restaurateur dans plusieurs églises et chapelles, il reçoit finalement la tâche de rendre à un Jésus crucifié sa nudité d’origine. 

*** 

C’est donc là, à la page 26, que le sens du titre « nature exposée » est expliqué: 

« Come puoi vedere, si tratta di un’opera degna di un maestro del Rinascimento. Oggi la Chiesa vuole recuperare l’originale. Si tratta di rimuovere il panneggio. » 

Osservo la copertura in pietra diversa, sembra ben ancorata sui fianchi e sulla nudità. Gli dico che a rimuovere, si danneggia inevitabilmente la natura. 

« Che natura? » 

La natura, il sesso, dalle parti mie la nudità di uomini e di donne la chiamamo così. 

Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, p.26-27

*** 

source de la photo et infos sur le site de la Feltrinelli 

traduction française chez Gallimard

« Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Église veut récupérer l’original. Il faut enlever le drapé. » 

J’observe la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis que si on l’enlève, on va forcément endommager la nature. 

« Quelle nature? » 

La nature, le sexe, par chez moi la nudité des hommes et des femmes on l’appelle comme ça. 

(traduction de l’Adrienne) 

Pour lire les premières pages en français, c’est ici

*** 

C’est alors que je me suis souvenue que dans notre dialecte flamand aussi, on emploie ce mot-là – mais par dérision – pour la nudité: « zijn naturel » comme synonyme humoristique pour « naakt » (donc nu)

G comme grand nettoyage

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Quand l’Adrienne est venue s’installer dans sa petite maison en ville, il y a quatre ans, elle a décidé d’être très vigilante sur l’ordre et la propreté. Fini, le bureau encombré de paperasses. Fini, le grenier rempli de trucs dont on n’a apparemment pas l’utilité, puisqu’on peut les y laisser vingt ans sans y toucher. Fini le livre perdu parce qu’on ne sait plus à qui on l’a prêté. 

Or, vous qui connaissez l’Adrienne, vous savez ce qu’il en est cool 

Le grand atlas routier Michelin Italie a mystérieusement disparu, le grenier se remplit même de boites vides, en vue du prochain déménagement, on n’est jamais assez prévoyant tongue-out et le bureau est ce qu’il a toujours été. 

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été initiée, dès son plus jeune âge, à l’ordre et à la propreté: la mère de l’Adrienne n’a pas eu besoin de ce genre de posters pour être convaincue qu’on ne mettait jamais assez tôt la loque à poussières dans les mains d’une fille. 

Mais il faut croire que comme pour la soupe, le dégoût de ce qui a été durement imposé lui est resté… à cette sacrée tête de mule! 

*** 

L’image est d’une amie italienne sur fb 

Pour l’âge de 2 à 3 ans, on dit que l’enfant peut ranger ses jouets, mettre la table (apparecchiare), enlever les poussières (spolverare) et mettre les vêtements sales dans le panier à linge. 

A six-sept ans, il peut balayer (spazzare), vider le lave-vaisselle, plier les serviettes éponge, préparer une salade, ranger les chaussettes.