Le bilan du 20

bladspits

Sur une bande de terre entre deux ruisseaux, protégée au nord et à l’est pas une rangée de collines, il y a cent mille ans – peut-être un peu plus, peut-être un peu moins – dans ma ville vivaient des Néandertaliens.

N’est-ce pas une chose émouvante d’observer l’impact sur la pierre de chaque coup donné à celle-ci pour obtenir cette pointe de lance?

N’est-ce pas vertigineux de se projeter cent mille ans en arrière? Comment s’imaginer leur mode de vie, le climat du paléolithique moyen, le langage utilisé?

Puis on se dit que c’est tout aussi vertigineux de s’imaginer le futur et quelle sorte de vie – humaine ou non – il y aura sur la terre dans cent mille ans. 

***

copyright de la photo H. Vandendriessche, UGent.

P comme Poulidor

vélo.jpg

Dans la famille de l’Adrienne, chacun – sauf elle – aime le sport et surtout ces vedettes qui font gagner des médailles diverses et résonner la Brabançonne. Le sport, c’est la guerre.

Le père, qui ne veut pas de télé chez lui sous prétexte d’en protéger ses enfants, a l’oreille collée à sa radio pour suivre les matches de foot. Les courses cyclistes. Spa-Francorchamps. Il n’y a que la natation qui ne l’intéresse pas: il n’a jamais appris à nager.

En visite chez les autres, il y a toujours une télé.

Le premier janvier, à la chapellerie, les hommes sont rivés à l’écran devant le saut à ski de Garmisch-Partenkirchen. A l’appartement de Westende, ce sont les tournois de tennis ou les Jeux Olympiques. Toutes les disciplines, même la natation 😉

Mais les discussions les plus vives, les émotions les plus fortes, c’est le cyclisme qui les concentre. Là, même les femmes – sauf l’Adrienne – se jettent dans la mêlée. Le samedi soir, c’est séance télé chez les grands-parents.

– Eddy Merckx, dit grand-mère Adrienne, il pourrait de temps en temps laisser gagner quelqu’un d’autre.

***

Ecrit pour le devoir du Goût – que je remercie:

Avant-Hier, j’ai entendu un peu parler  de Bourganeuf et beaucoup de « Poupou » Alors je vais vous dire deux mots de Bourganeuf dont je ne sais pas grand’chose.
D’ailleurs lectrices chéries, je n’ai jamais mis les pieds à Bourganeuf.
J’aimerais néanmoins que vous me racontiez quelque chose qui parle de vélo.
J’espère que ce tableau de Miki de Goodaboom vous inspirera.

O comme On voit…

2019-10-30 (23)

« On voit comme on veut voir; c’est faux; cette fausseté constitue l’art. »

La citation d’Edgar Degas orne un mur de l’expo au musée d’Orsay. Elle date du 17 mai 1891. Il me semble qu’elle convient parfaitement à ce tableau photographié à l’expo, Deux hommes et deux danseuses (vers 1880).

Sur le site du musée, on la retrouve dans un autre contexte: 

Au début de l’automne 1890, Degas fait en compagnie du sculpteur Bartholomé un voyage qui le mène des portes de Paris jusqu’au cœur de la Bourgogne. Parvenu à Diénay, chez son ami le graveur Georges Jeanniot, il profite de l’atelier de celui-ci pour réaliser ses premiers monotypes en couleurs. Ce procédé de gravure permet, par impression, d’obtenir un exemplaire unique d’une oeuvre. Degas reporte alors sur la planche le souvenir des paysages entrevus. « Bartholomé, précise Jeanniot, était stupéfait de lui voir dessiner les paysages comme s’il les avait encore sous les yeux. […] l’on voyait peu à peu surgir sur la surface du métal un vallon, un ciel, […] des ornières pleines d’eau de la récente averse, des nuages orangés fuyant dans un ciel mouvementé, au-dessus de la terre rouge et verte ». Ici, le profil inégal d’une colline aux tons violacés se détache sur un ciel zébré de hachures. Le sol semble, quant à lui, labouré d’une brosse vigoureuse.

Lors de conversations avec Ludovic Halévy, Degas donne la source de ses « paysages imaginaires » : « Je me tenais à la portière des wagons, et je regardais vaguement. Ça m’a donné l’idée de faire des paysages ». Mais alors qu’Halévy suggère qu’il s’agit là d' »états d’âme », Degas réplique sèchement, récusant un « langage si prétentieux », que ce ne sont que des « états d’yeux ». L’audace technique, l’étrangeté de cette vision qui n’est d’aucun temps et d’aucun lieu distingue Degas parmi les paysagistes de son temps. En 1891, il avait prévenu : « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art ».

Un beau pendant à ces témoignages se trouve sur le site FranceArchives:

Paradoxes ! Dans l’imaginaire collectif, Degas est le peintre des danseuses, des champs de courses et des cafés, des nus, le peintre de la « vie moderne », le représentant d’un courant esthétique impressionniste qui privilégiait la peinture sur le motif, alors qu’il ne cessa de travailler en atelier, de mémoire ou d’imagination. Degas n’improvisait pas. L’aventure impressionniste stricto sensu, qu’il a certes toujours accompagnée, ne dura que quelques années (huit expositions de 1874 à 1886). Degas peint ses derniers pastels vers 1910 – soit quinze ans d’une oeuvre tardive encore mal connue, marquée par des « orgies de couleurs » et la simplification du dessin. « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art », affirme celui qui n’aura cessé d’aller de l’avant, vers les avant-gardes du XXe siècle.

Pour ceux que ça intéresse, la suite ici.

On voit comme on veut voir… et ça s’applique fort bien au tableau en tête du billet, n’est-ce pas Berthoise 😉

Un article éclairant sur la réalité des petites danseuses ici: https://www.francemusique.fr/opera/derriere-l-oeuvre-de-degas-la-terrible-realite-des-danseuses-de-l-opera-57214

 

N comme Nostracarlos

Quand Carlos et ses Indiens passaient à la radio, mini-Adrienne et son petit frère chantaient à tue-tête en tournant autour de la table. Ils connaissaient les paroles par cœur et gesticulaient au rythme de

Dans vingt ans, les copains,
On sera tous des Indiens !
On aura des plumes partout autour du cou !
On ira en Amérique
Pour leur flanquer la panique !
On recommencera la conquête du Far-West !
Le petit frère, nourri des westerns du grand-père adorateur de John Wayne, y croyait dur comme fer, si bien que mini-Adrienne, prise d’un doute, a demandé à son père:
– Tu crois que c’est vrai?
– Quoi, vrai?
– Ce qu’il dit, Carlos.
– Ça m’étonnerait, dit le père.
Et il s’est replongé dans son journal.

M comme Majorelle

2019-11-02 (39)

Des journaux de 2015 et 2016 nous apprennent qu’au moment des travaux prévus aux Galeries Lafayette du boulevard Haussman, on envisageait une renaissance complète de sa beauté art nouveau.

On voulait sans doute rebondir sur la vogue actuelle de l’art de la Belle Epoque.

Malheureusement, quand après l’expo Banksy il me restait juste le temps d’une petite visite impromptue à la belle coupole qu’on commençait à préparer pour les décors de Noël, on avait beau chercher: il n’y avait dans tout le magasin, juste à côté des boutiques chic aux mannequins squelettes, que ce bout d’escalier tronqué, ne donnant que sur du vide.

Alors l’Adrienne a pris des escaliers tout banals pour monter sur le toit et admirer Paris dans la grisaille de novembre.

Vous remarquerez ci-dessous l’arc vert anis et le drapeau tricolore du Grand Palais… ainsi que quelques personnes qui viennent juste se placer devant votre objectif au moment où vous déclenchez 🙂

2019-11-02 (41)

Ecrit pour Olivia Billington – que je remercie – avec les mots imposés suivants: impromptu – anis – squelette – rebondir – renaissance – vide

L comme Laure

2019-10-29 (5)

Cette jolie dame s’appelle Laure Sallambier et elle est la mère d’Honoré (de) Balzac.

Sur ce site on peut lire un bout de biographie assez éclairante:

Le 20 mai 1799, à Tours, naît Honoré de Balzac. Son père, Bernard-François Balssa (ayant transformé son patronyme en Balzac) né en 1746 à la ferme de La Nougayrié dans le Tarn, était fils de laboureurs. Après être monté à Paris et avoir rempli diverses fonctions dans l’administration royale, il avait sous la Révolution adhéré aux idées nouvelles et fini par être nommé directeur des vivres de la 22ème division militaire à Tours. Sa jeune mère, Anne-Charlotte-Laure Sallambier, née en 1778, était issue d’une famille de petits bourgeois parisiens faisant commerce de draperie et autres articles de mercerie. Balzac en garda le souvenir en faisant de M. Guillaume, dans La Maison du Chat-qui-pelote, un maître drapier de la rue Saint-Denis et de la cousine Bette, l’héroïne de l’un de ses derniers romans, une ouvrière en passementerie.

L’enfant fut mis en nourrice à Saint-Cyr-sur-Loire comme sa sœur Laure née le 20 septembre 1800 avec qui il noua des relations de confidence et de complicité qui ne se démentirent pas au fil des ans. Il y resta à peu près quatre années, ne regagnant le domicile de ses parents qu’au début de 1803. Devenu adulte, Balzac a interprété cet éloignement de manière sévère, prétendant n’avoir été que « l’enfant du devoir » et avoir été mal aimé voire haï par sa mère (Lettre à Mme Hanska du 17 octobre 1842). De ce fait, les mauvaises mères abondent dès les romans de jeunesse puis dans La Comédie humaine.

Pour ceux que ça intéresse, la suite ici.

Dans cette fameuse lettre du 17 octobre 1842 à Ève Hanska, il écrit ceci:

Madame de B… (1) a été ma mère, et Dieu, en me la retirant, m’a bien frappé, car si vous saviez ce qu’est ma mère!… C’est à la fois un monstre et une monstruosité ! Dans ce moment, elle est en train de tuer ma sœur, après avoir tué ma pauvre Laurence et ma grand’mère. Elle me hait pour bien des raisons; elle me haïssait avant que je fusse né. Mais, pour vous la peindre d’un seul trait, voici le dernier mot qu’elle a dit. Elle sait tout ce qu’est Gavault (2) pour moi, et elle a dit : « Oh! si j’allais voir M. Gavault, en deux heures je le mettrais contre mon fils! » Aussi, ne vous étonnez jamais si, quelque jour, vous me voyez dire à mon Ève de ne la voir qu’en cérémonie, une fois par mois, pour cinq minutes. Ma mère a un masque qui est effrayant. Je viens de voir ma sœur, qui est dans le plus fâcheux état, avec une de ces inflammations de femme qui obligent à se mettre entre les mains de Lisfranc (3) et qui sont causées par des peines morales chez les âmes tendres. Or, ma mère abreuve ma sœur de scènes cruelles pour le cœur, depuis un an. Moi, j’ai failli rompre avec ma mère; ce serait une nécessité. J’aime mieux continuer à souffrir. C’est une plaie que rien ne peut guérir. Nous l’avons crue folle. Nous avons consulté le médecin qui est son ami depuis trente-trois ans, et il nous a répondu : « Hélas! elle n’est pas folle, elle est méchante! » En 1822, mon père me dit que je n’aurais pas dans la vie de plus cruelle ennemie que ma mère; madame de B… m’avait dit de ne jamais la voir. Mais ma mère s’est ruinée sans avoir jamais voulu prendre mes conseils; je lui dois du pain, et tant que je ne le lui aurai pas assuré, je ne puis pas secouer les lois sociales et naturelles, quoiqu’elle ait tout rompu. Voilà, dans tous mes malheurs, le plus grand Elle ne nous pardonne pas ses fautes. Il faut vous bien aimer pour vous verser au cœur ces terribles confidences!… Ma mère est l’auteur de tous mes maux, et aujourd’hui encore elle me calomnie, elle me donne des intrigues fausses, elle me marie tous les quinze jours ! Non, ne parlons plus de cela.

(1) Laure de Berny
(2) Maître Gavault, l’avoué de Balzac, qui le traite plus en ami qu’en client
(3) Jacques Lisfranc de Saint-Martin, médecin, chirurgien

Dans une autre lettre à Ève Hanska (1846) il parle de son enfance :

« Je n’ai jamais eu de mère ; aujourd’hui, l’ennemi s’est déclaré. Je ne t’ai jamais dévoilé cette plaie ; elle était trop horrible, et il le faut le voir pour le croire. Aussitôt que j’ai été mis au monde, j’ai été envoyé chez un gendarme, et j’y suis resté jusqu’à l’âge de quatre ans. De quatre à six ans, j’étais en demi-pension et à six ans et demi, j’ai été envoyé à Vendôme, j’y suis resté jusqu’à quatorze ans, en 1813, n’ayant vu que deux fois ma mère. De quatre à six ans, je la voyais les dimanches. Enfin, un jour, une bonne nous a perdus, ma sœur Laure et moi ! Quand elle m’ a prise chez elle, elle m’a rendu la vie si dure qu’à dix-huit ans, en 1817, je quittais la maison paternelle et j’étais installé dans un grenier, rue Lesdiguières, y menant la vie que j’ai décrite dans La Peau de Chagrin. J’ai donc été, moi et Laurence, l’objet de sa haine. Elle a tué Laurence, mais moi je vis, et elle a vu mon adoration pour elle se changer en crainte, la crainte en indifférence ; et aujourd’hui elle en est arrivée à me calomnier… »

***

photo prise à la maison de Balzac, rue Raynouard – pastel oeuvre anonyme (vers 1798, donc elle a vingt ans – Honoré naît en 1799)

On peut lire ici les lettres de Balzac à Madame Hanska, publiées de manière posthume sous le titre ‘Lettres à l’étrangère