U comme un coup de fil utile

 

Heather Buchanan newman-880

– Tu sais, pour les prochaines vacances, j’ai bien réfléchi…

– Oui ?

– Ce n’est plus tellement loin… J’y pense beaucoup! Pas toi?

– Non.

– Alors tu n’as pas de préférence? Pas d’idée? On fera comment?

– Mais, comme tu veux !

– C’est bien ce que je craignais. Alors je crois que j’ai trouvé.

– Ah bon !

– Ça ne te dérangerait pas que ma sœur nous accompagne?

– Mais non !

– Tu ne lui en veux plus pour cette histoire de l’an dernier?

– Non.

– Donc ça ne serait pas une si mauvaise idée de l’emmener?

– Pourquoi pas.

– Vous n’allez pas vous disputer ou faire la tête?

– Ah, non !

– Ce serait puéril, avoue…

– En effet.

– D’ailleurs, elle ne demande qu’à s’entendre avec toi.

– Peut-être.

– Donc je lui en parle? Ou j’attends?

– Fais pour le mieux.

– Mais en principe tu es d’accord?

– Oui.

– Alors je lui téléphone tout de suite.

– D’accord.

– Je te dirai quoi après.

– C’est ça.

– Bon, je te laisse travailler… A toute!

– A tout à l’heure.

L’affaire est dans le sac, sourit Francis en posant son téléphone sur son bureau.

***

Tableau et consignes chez Lakévio: Luce appelle Francis. Nous ne connaissons que les réponses de Francis. A vous d’imaginer  et d’intercaler ce que raconte Luce. Voici ce que dit Francis:

– Oui ? – Non. – Mais, comme tu veux ! – Ah bon ! – Mais non ! – Non – Pourquoi pas. – Ah, non ! – En effet. – Peut-être. – Fais pour le mieux. – Oui. – D’accord. – C’est ça. – A tout à l’heure.

 

 

 

T comme tu t’y vois?

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Il faut qu’on se parle, dit Madame à Arne. Pas contrariant, il est ponctuel au rendez-vous. J’ai comme l’impression, dit Madame, que tu négliges complètement tes études… Qu’est-ce qui se passe? J’aurai bientôt 18 ans, dit-il, et je pense arrêter mes études. Arrêter tes études? Avant la fin de l’année? Quand tu es si près du but? Et pour faire quoi, à la place? Ben, je ne sais pas, aller travailler… Et qu’est-ce que tu crois trouver, comme travail?

C’est là qu’on voit l’hésitation. Il n’en a pas vraiment idée.

Tu as déjà regardé les pages des offres d’emploi? Tu as vu les compétences demandées?

Oui, il sait qu’il n’a aucune qualification.

Je sais bien, dit Madame, qu’il faut des gens pour balayer les rues ou ramasser les poubelles, et j’ai un immense respect pour ceux qui le font, ils font un travail utile et dur, mais je suppose que ce n’est pas à ça que tu penses, quand tu dis que tu vas arrêter tes études et aller travailler?

Il rit. Non, ce n’est pas ce qu’il voudrait.

Alors samedi, de passage à Bruxelles, Madame voit se balancer deux laveurs de vitres et elle repense à sa conversation avec Arne.

Elle espère qu’il terminera sa formation professionnelle en électricité.

Stupeur et tremblements de 1989

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Quand Valentin est né, en 1968, dit Violeta en déposant l’aspic de légumes sur la table, il y avait toutes les confiseries qu’on voulait, dans les magasins. Lui, comme bébé, a été élevé au sucre, pour ainsi dire. Mais à la naissance de Gabriela, en 1976, c’était fini: il n’y avait plus rien! Rien du tout! Des cartons vides, des queues interminables, des rivalités pour un coupon de mauvais tissu…

L’aspic est trop volumineux pour la lame du couteau qu’elle y enfonce en essayant de faire le moins de dégâts possible. C’est sa pièce maîtresse, son frisson gastronomique en jaune, rouge et vert.

– Dommage, dit-elle, qu’il n’y ait pas de légumes bleus, ça aurait fait notre drapeau national.

Autour de la table, tout le monde sourit aimablement à cette manifestation de fierté nationale.

– Surtout qu’il y a déjà le trou au milieu, dit Marie.

Ce trou au milieu, c’est leur fierté. D’abord celle de Valentin, qui armé d’un brassard tricolore a défié, ainsi qu’un millier d’autres habitants de leur ville, les quelques tirs comminatoires sur la place de l’hôtel de ville et quelques brandons de violence orchestrée ici et là. Gloire fugace, il est vrai. Depuis les événements, les politiciens du régime honni se sont refait une virginité, et on dirait bien qu’on va faire du neuf avec du vieux.

– Notre pays a beaucoup de richesses, dit Violeta. Les années d’abondance vont revenir.

***

texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1 carton 2 fugace 3 manifestation 4 vert 5 comminatoire 6 aspic 7 frisson 8 orchidée 9 bébé 10 brandon 11 lame 12 rivalité et le 13e pour le thème: confiserie – le lecteur perspicace aura remarqué l’absence d’orchidées 🙂

22 rencontres (18 bis)

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Deux fois déjà Madame l’avait rencontré. Une fois seul, une fois avec son épouse.
Bien sûr, elle avait remarqué son sourire malicieux.
Bien sûr, elle n’avait pas trouvé anormal qu’il l’invite à l’appeler par son prénom.
Ce que – bien sûr – elle avait refusé.

Et puis tout ça a fait son chemin dans sa tête, laborieusement, sans qu’elle ait à y intervenir. A son insu, en quelque sorte.

Jusqu’au moment où la lumière se fit.

Alors elle envoya à M***, son élève en Première maths-sciences, le petit mot suivant:

Cher M***

Le week-end dernier, samedi après-midi pour être précise, j’ai eu comme une illumination (LOL) et je me suis tout à coup souvenue que ton papa était ancien élève du collège Saint-***, et qu’il a dû bien rigoler quand je l’ai cérémonieusement appelé « monsieur » le jour de l’entretien parents-professeurs 😉

Bref, j’en ris toute seule.

Madame revoit le papa de M*** le 27 mars, ça promet d’être fort gai 🙂

R comme retour

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Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Occupée à ne rien faire et à rêvasser, comme d’habitude. C’est ce soir-là qu’Anne de la Trave convainquit son fils d’un séjour dans la capitale. Elle voyait bien que Thérèse dépérissait et que ce n’est pas ainsi que viendrait jamais l’héritier tant attendu. « Prenez votre temps, leur dit-elle, passez-y la période de Pâques, ça vous fera du bien à tous les deux. »

Bernard et Thérèse rentrèrent le soir dans la maison Desqueyroux à peu près inhabitée depuis des années. Son père n’y venait plus depuis son veuvage, préférant le confort de son appartement en face du parc Monceau.

« Une lettre de Monsieur. » La concierge se retira. Thérèse était convaincue que cette vieille pie ouvrait et lisait son courrier. Elle mit la lettre dans son sac à main. C’est là qu’elle serait le mieux, il ne fallait pas que Bernard la voie.

Un matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déjà, battait la terrasse du café de la Paix où étaient assis Bernard et Thérèse. C’était décidé, c’est exactement là, ce jour-là, qu’elle le quitterait. Elle prit son sac avec la précieuse lettre et prétexta d’aller aux toilettes. Elle farda ses joues et ses lèvres avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard.

***

Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre derniers chapitres + la phrase finale (Mauriac, Thérèse Desqueyroux, paru chez Grasset en 1927)

Photo de Marta Siedlecka sur Pexels.com

Le bilan du 20

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Saint-Clair, bientôt! On en apercevait déjà le clocher, il était temps de sortir de sa torpeur, remettre un peu d’ordre dans sa coiffure, retoucher son maquillage, avant d’affronter le regard de sa belle-mère. Anne de la Trave, si fière de son nom, de ses hectares de rochers et de son fils. dans cet ordre-là. En elle-même, Thérèse ne l’appelait que par son nom complet, Anne de la Trave, par dérision. Sa présence était lourde à porter, au quotidien, et la jeune femme n’avait eu que trois semaines de répit, trois semaines à jouir de l’absence de sa belle-mère.

L’étrange est que Thérèse ne se souvient des jours qui suivirent le départ d’Anne de la Trave que comme d’une époque de torpeur. Un vide, comme la convalescence après une grave maladie. Elle en avait profité pour faire ce qu’elle aimait par-dessus tout depuis qu’elle était à Argelouse: rien. Traînasser. Fumer des cigarettes. Feuilleter des magazines. Se coucher tôt et se lever tard. Son mari était loin du compagnon agréable des vacances à la plage. Il se plaignait constamment de maux divers et avait finalement accepté de voir un médecin.

Bernard, sur le seuil, guettait le retour de Thérèse: « Je n’ai rien! » cria-t-il, dès qu’il aperçut sa robe dans l’ombre. Evidemment qu’il n’avait rien, elle le savait bien. Mais il fallait montrer de la joie et du soulagement. Elle se demanda si elle n’aurait pas préféré que le docteur lui ait trouvé quelque chose mais décida que non, un diagnostic différent aurait permis à Bernard de geindre toute la journée et de délaisser complètement sa maigre pratique.

Saint-Clair, enfin. Ce bout du monde où elle s’est enterrée à vingt ans et dont elle se demande quand et comment elle en sortira.

***

Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre chapitres suivants du livre de Mauriac dont il était déjà question hier 🙂

Photo de Kai Pilger sur Pexels.com

Question existentielle

person taking photo of grey concrete building

L’avocat ouvrit une porte. La referma. En ouvrit une autre. Réajusta nerveusement ses manches, son col. S’était-il trompé de jour? Il alla au greffe et fit appeler Thérèse. Puisque son père était en ville avec sa conduite intérieure, autant en profiter. Par bonheur, la standardiste put la joindre chez elle. Elle serait là dans une vingtaine de minutes.

Cette odeur de cuir moisi des anciennes voitures, Thérèse l’aime… Elle espère que son père gardera encore longtemps sa belle Panhard d’avant-guerre, elle y est attachée. Profitant du chauffeur, elle se laisse aller sur la banquette, caresse le vieux cuir des deux mains et soupire d’aise. C’est décidé, elle rentrerait à Argelouse par ce moyen au lieu de prendre le train, comme d’habitude.

Argelouse est réellement une extrémité de la terre. Un clocher, quelques maisons autour d’une placette, deux ou trois petits commerces, une route à peine carrossable. Au-delà il n’y a plus que rochers et bosquets, collines pierreuses uniquement accessibles aux chèvres. C’est là, dans cette petite église de Saint-Clair, qu’elle s’est mariée. Par une chaude journée de juillet.

Le jour étouffant des noces, dans l’étroite église de Saint-Clair où le caquetage des dames couvrait l’harmonium à bout de souffle et où leurs odeurs triomphaient de l’encens, ce fut ce jour-là que Thérèse se sentit perdue. A quoi s’engageait-elle, elle la Parisienne friande des grands boulevards et des soirées à l’opéra? Qu’est-ce qui lui avait pris de dire oui à ce petit avocat rencontré à Deauville? Certes, il était ‘de bonne famille’ mais fallait-il pour cela qu’elle aille s’enterrer avec lui dans cette immense propriété familiale, au bout du monde?

***

Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre premiers chapitres d’un livre de Mauriac, que vous aurez sûrement reconnu si à vous aussi on vous l’a donné un jour en ‘lecture imposée’ 🙂

Photo de Brett Sayles sur Pexels.com