22 rencontres (19 ter)

Appelons-le Simon.

Il est l’un des deux ou trois surdoués dont Madame s’est occupée, ce qui crée forcément des liens.
Il a toujours gardé le contact mais depuis une paire d’années Madame s’est drôlement refroidie.
Peu à peu, il a évolué plus à droite que la droite, au-delà de nos partis déjà bien bruns, pas assez bruns à son goût.
Qui n’est pas le goût de Madame et il le sait.

L’autre jour, il l’a recontactée.
Pour lui demander son avis sur l’écriture inclusive.

Lui, le réfractaire au français, s’intéresse bizarrement beaucoup à ce qui se passe en France.
Chaque fois qu’il contacte Madame, après les politesses d’usage vient un « que pensez-vous de… » et il faut que Madame s’exprime sur Houellebecq, sur Zemmour, ou donc cette fois-ci sur l’écriture inclusive.

Bref, pour une fois ils étaient d’accord 🙂

Question existentielle

Photo de Pixabay sur Pexels.com

vivre ensemble

Il y a sûrement un monde des objets perdus
où un gant, oublié dans la précipitation,
s’acoquine avec un vieux journal,
une écharpe, un mouchoir ou un peigne.

La main ne manque plus au gant,
le mouchoir n’a pas besoin de tristesse,
et même l’écharpe ne désire pas la chaleur
de nounous ou de mamans.

Tout ce qui est perdu est relié.
Mais que faire de la tendresse devenue superflue,
de la chair de poule qui voulait rester,
du premier rêve érotique, de l’amoureuse nunuche,

du jouet d’un enfant mort?
Et faire comme si on pouvait tout oublier,
alors que, complètement perdu comme être humain,
on se retrouve seul dans l’univers.

(traduction de l’Adrienne)

***

saamhorig

Er moet een wereld van verloren dingen zijn
waarin een handschoen, inderhaast vergeten,
het aanlegt met een oude krant,
een sjaal, een zakdoek of een kam.

De handschoen mist de hand niet meer,
de zakdoek hoeft geen jammernis,
en zelfs de sjaal taalt niet naar warmte
van kindermeiden en van moeders.

Al het verlorene is saamhorig.
Maar wat met tederheid die overbodig werd,
met kippenvel dat blijven wou,
de eerste natte droom, het domste lief,

het speelgoed van een kind dat stierf?
En doen alsof men alles kan vergeten,
hoewel men, plompverloren als een mens,
alleen in het heelal moet zijn.

Luuk Gruwez

Stupeur et tremblements

Puisque tu ne veux plus vivre
brisée broyée brassée par les cailloux
que tu as fini le livre
puisque nous vivons

puisque tu ne veux plus te battre
contre les démons les fantômes
les masques cramoisis la vie grisâtre
puisque nous nous battons

puisque tu vois les vautours qui s’envolent
assassinant le ciel de leur cou décharné
ceux qui donnent des gnons et des torgnoles
puisque nous ne les voyons pas

puisque tu n’approuves pas les enfants que l’on arrache
le carcan qui sertit le cou du prisonnier
les coups de pied au cul et les coups de cravache
puisque nous approuvons

puisque tu n’admets pas le pauvre et le riche
et le mal et le bien et l’aumône et le poing
le fort sur son trône et le faible dans sa niche
puisque nous admettons

puisque tu n’acclames pas les meilleurs et les pires
les singes chamarrés les chiens qui font le beau
les hyènes les chacals les chameaux et les sbires
puisque nous acclamons

puisque tu ne tolères pas le bon dans la mélasse
l’enfer le feu la guerre la prison
les malheurs éternels l’imbécillité crasse
puisque nous tolérons

puisque tu dis non aux misères des hommes
tu as fermé le livre
un beau samedi d’avril

***

merci à Joe Krapov pour ses consignes – une photo de Gilbert Garcin, un poème de Raymond Queneau – ce qui a enfin permis à Madame d’exprimer un peu de son désarroi face à la mort d’une jeune fille de 22 ans.

I comme image

Quand le téléphone sonne dimanche en fin d’après-midi, l’Adrienne se précipite, pensant que c’est sa mère ou le petit frère, pour annoncer qu’ils sont bien arrivés à destination. Mais c’est une autre voix, une vieille dame inconnue qui ne se présente qu’en donnant son âge:

– J’ai 85 ans et je connais votre maman depuis l’école primaire.

Alors elle raconte: son mariage, les deux adresses où elle a vécu, et une vieille valise noire.

Puis elle fait un retour en arrière.
En 1942.

– Vous savez comment c’est, dans une classe, il y en a toujours une qui ose plus que les autres. Alors celle-là a dit: on va y aller. Et on y est allées. A trois. On a sonné à la porte, une dame est venue ouvrir. On a dit qu’on voulait voir Jeannine. Alors on a pu monter et là on l’a vue, couchée dans sa robe blanche.

La petite Jeannine, la petite sœur du père, morte le jour de ses huit ans, le 25 mars 1942.

La vieille dame au téléphone enjambe à nouveau les années.
Elle raconte la maladie de son mari.
Que cela a nécessité un départ en maison de retraite et de soins, où elle l’a accompagné, quittant à regret sa maison.
Elle raconte le décès de son mari un an plus tard.
La maison mise en vente.
La vieille valise noire.

Que récemment elle a fini par ouvrir pour en découvrir le contenu: papiers, photos, souvenirs d’une très lointaine époque.

– J’ai fait un tri et j’ai mis l’essentiel dans deux boîtes à chaussures. Mais maintenant, avec le corona, je n’ai plus le droit d’aller dans ma maison. Si j’y vais, je dois rester quinze jours en quarantaine dans ma chambre, et ça, ce n’est pas vivable!

C’est que dans les maisons de retraite, ça ne rigole pas, avec la pandémie. Donc elle a demandé à une ancienne voisine d’aller lui chercher, dans une de ces boites à chaussures, une image.

– Elle a cherché, elle a cherché, son mari commençait même à s’inquiéter où elle restait si longtemps, mais elle ne l’a pas trouvée…

Consternation de la vieille dame.

– J’ai dit à mon amie Daisy de prier saint Antoine pour qu’on la retrouve… et dès qu’on l’aura, on viendra la mettre dans votre boîte aux lettres!

L’image pieuse du décès de la petite Jeannine, que l’Adrienne a déjà en trois exemplaires.

Mais ça, elle ne l’a pas dit à la vieille dame, qui est si heureuse de faire plaisir en transmettant cette relique. 

***

Ci-dessus la photo des deux petites sœurs sur le caveau de famille, Jeannine est la petite brune, comme Ivonne sa maman. 

Question existentielle

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Quand elle tenait la main de grand-mère Adrienne, là sur son lit d’hôpital, ou qu’elle lui passait un peigne dans les cheveux, elle lui parlait.

Elle lui disait « Marraine, marraine » du ton dont on parle à un enfant malade.

A l’infirmière qui passait parfois, elle disait, comme s’il fallait s’excuser:

– Je ne sais pas si elle m’entend, mais je continue à lui parler ».
– Vous faites bien, répondait généralement l’infirmière, on a déjà eu le cas d’un patient sorti du coma qui avait continué à entendre ce qui se disait. 

Alors même si elle savait que grand-mère Adrienne ne sortirait plus du coma, elle lui caressait la main et lui parlait avec un courage renouvelé.
Dans la « bonne oreille » et en détachant bien les syllabes.

Aujourd’hui en lisant les conclusions des chercheurs de l’université de British Columbia (Vancouver, Canada) elle est toujours aussi heureuse de l’avoir fait.

Ils démontrent par l’imagerie cérébrale que l’ouïe est la dernière faculté que nous gardons, même si nous ne sommes plus capables de répondre ou d’interagir: jusqu’à notre dernier souffle, nous entendons. 

***

photo du dessus, grand-mère Adrienne entourée de ses parents, juste avant la guerre de 14 – photo du dessous, grand-mère Adrienne et son époux, juste avant la guerre de 40.

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7 mai 2020

Décès de Patrick Nothomb: l’ambassadeur a rejoint son dernier poste

Lettre d’Amélie Nohomb en hommage à son père, décédé au début de la période de confinement:

Paris, le 7 mai 2020

Cher Papa,

Le 17 mars, à 23h30, tu as décidé de partir. Je respecte ta décision. Je te comprends : tu as choisi de mourir chez toi, dans les bras de Maman. Quand j’écris que tu as choisi de mourir, je ne parle pas d’euthanasie, même si ce sujet ne me choque pas. Je pense que tu souffrais profondément du cancer qui te rongeait, que la mort s’est présentée à toi et que tu l’as acceptée, comme on accepte la délivrance.

Donc tu es mort au premier jour du confinement. Cela aussi, je pense que tu l’as décidé. Le confinement, ce n’était pas fait pour toi. Tu étais – non, tu es, je ne  vois pas pourquoi je n’userais pas du présent – tu es un homme incapable de confinement. Il ne s’agit pas de juger le confinement, qui a réussi à beaucoup de gens. Toi, tu n’aurais pas supporté. Tu as toujours aimé l’extérieur, les fêtes, les rencontres. Tu as toujours aimé les autres. Ils te le rendent bien. 

Je ne sais pas ce qu’est la mort. Je ne m’étonnerais pas  que ce soit très différent du confinement. D’une manière qui échappe à notre entendement, j’y verrais volontiers une ouverture illimitée.

Je t’écris une lettre. Tu écrivais beaucoup de lettres, plus remarquables les unes que les autres. La dernière lettre que tu aies écrite de ton vivant, c’était le 11 mars, six jours avant ta mort. Tu l’avais adressée à l’auteur Stéphanie Hochet, dont tu admirais à raison le travail. Tu venais de lire son nouveau roman, Pacifique, le dernier livre qui t’ait enthousiasmé. Tu te montrais dithyrambique parce que tu l’étais. Tu lui disais que son roman était un chef d’œuvre – c’est le mot que tu as employé. Grand connaisseur du Japon, tu lui disais qu’elle avait admirablement compris ce pays. Tu terminais en lui assurant que tu parlerais de son livre autour de toi. Hélas tu n’as pas eu le temps. Alors, je transmets.   

Le confinement, pour moi, c’est ton départ. Je refuse que ce soit ton absence. La mort n’est pas la cessation de l’amour.

Je t’embrasse,

Amélie Nothomb

à lire ici en version manuscrite: https://www.calameo.com/books/002473731666f25e825eb

source de la photo ici

 

W comme what if…

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Dans le film de Jaco Van Dormael, Le tout nouveau testament, les gens apprennent la date exacte de leur mort et un compte à rebours commence pour chacun d’entre eux.

Certains prétendent ne rien vouloir changer à leur vie, d’autres décident de faire ce qui leur faisait envie depuis longtemps. Voyager. Tuer quelqu’un. 

Sur ce tableau de Gustave Caillebotte, Jeune homme à la fenêtre, on voit son frère René. Il est représenté de dos, les mains dans les poches, debout et solidement campé sur les jambes légèrement écartées, en contre-jour devant la fenêtre de l’appartement familial.

Il fait beau, il y a une lumière printanière sur le boulevard et par la fenêtre ouverte il regarde vaguement dans la rue où il n’y a aucune circulation et à peine quelques passants.

On est en 1876, René a 25 ans, Gustave trois de plus. René mourra inopinément quelques mois plus tard.

Qu’aurait-il aimé faire encore, pour le peu de temps qu’il lui restait, s’il l’avait su?

***

Caillebotte nous donne le 24e devoir de Lakevio du Goût (merci à lui!)

Mais que regarde, qu’attend –ou non- cet homme à la fenêtre. Je sais qu’il regarde par la fenêtre d’un appartement que je reconnais près de la gare Saint Lazare. Attend-il ou regarde-t-il simplement cette femme qui s’éloigne du côté à l’ombre de cette rue ensoleillée ? Si vous avez une idée de ce qui occupe ses pensées, dites-le lundi.

Ci-dessous, sur un autre tableau de la même année 1876, autour de la table familiale dans le même appartement au numéro 77 de la rue de Miromesnil, la mère du peintre, en deuil de son mari, servie par le maître d’hôtel, et René déjà en train de manger.
Impatient de vivre.
L’assiette de Gustave est vide et son couteau encore posé sur le porte-couteau en cristal.

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source de l’illustration wikimedia commons

  René CAILLEBOTTE sur généanet

  • Né le 27 janvier 1851 (lundi) – Paris 5ème
  • Décédé le 1er novembre 1876 (mercredi) – Paris, à l’âge de 25 ans

 Parents

  • Martial CAILLEBOTTE 1799-1874
  • Céleste DAUFRESNE 1819-1878

 Frères et sœurs

  • H Gustave CAILLEBOTTE 1848-1894
  • H Martial CAILLEBOTTE 1853-1910

 Demi-frères et demi-sœurs

Du côté de Martial CAILLEBOTTE 1799-1874
  • avec Adèle Zoé BOISSIERE 1810-1836
    • F Léonie CAILLEBOTTE 1830-1836
    • H Alfred CAILLEBOTTE 1834-1896
  • avec Eugénie Joséphine Le MASQUERIER 1813-1844
    • H Max CAILLEBOTTE 1844-1844

7 phrases

« La vie est une hécatombe. Un mass murder de 59 millions de morts par an. 1,9 décès par seconde. 158 857 morts par jour. Depuis le début de ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont mortes dans le monde – davantage si vous lisez lentement. Je ne comprends pas pourquoi des terroristes se fatiguent à augmenter les statistiques: ils ne parviendront jamais à assassiner autant de gens que Dame Nature. […] Soyons clair: je ne déteste pas la mort; je déteste ma mort. »

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, éd. Grasset, janvier 2018, page 51.

info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici. (jusqu’à la page 30)

 

Dernière fois

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Avec sa classe de cinquième (la Première, en France), Madame termine le programme de littérature, ces quelques poèmes choisis parce qu’ils sont beaux et représentatifs, en un mot: incontournables.

Vendredi dernier, elle leur a donc servi Demain, dès l’aube… et mardi Le dormeur du val.

– Est-ce que vous voyez des liens, des points communs avec d’autres textes que nous avons lus? demande Madame.

– Ça parle de la mort, répond Yorrick.

Alors Madame pense à François, comme chaque année au moment de lire Le dormeur du val.

Et dans ce silence si spécial d’une classe qui écoute un témoignage personnel, Madame raconte François, son cancer fulgurant, et ses doutes à elle, concernant son programme de littérature et la présence du thème de la mort.

– Je suis allée trouver mon directeur de l’époque, explique Madame, pour lui demander conseil. Il avait été mon propre prof de français. Qu’est-ce que je dois faire, lui ai-je dit, Demain dès l’aube, Le dormeur du val, tout ça parle de la mort d’un jeune. Et le directeur a répondu: c’est normal, oui c’est ainsi, toute la littérature, tout l’art parle de la mort, de notre finitude.

– Vous comprenez, poursuit Madame, que ça ne m’a pas trop aidée. C’est vrai que tout, finalement, parle de la mort, même l’Ode à Cassandre que nous avons lue: même le Carpe diem veut en fait dire « vis aujourd’hui parce que demain tu n’y seras peut-être plus ».

– Alors, termine Madame, c’est à François lui-même que j’ai exposé mon problème…
Et il m’a dit: « Ne vous inquiétez pas pour ça ».