P comme pentimenti

ensor cabine de bain

C’est un tout petit tableau, il ne fait qu’à peine 22 cm sur 17, son support n’est qu’un simple carton et non une toile, c’est une des premières oeuvres de James Ensor.

Nous sommes en juillet 1876, l’artiste est né en avril 1860, il n’a donc que 16 ans quand il peint cette cabine de plage.

Il me semble qu’on ne peut qu’admirer la maîtrise qu’il a déjà de la lumière et des couleurs du ciel, du sable et de la mer. Si j’avais un appartement à Ostende, c’est ce genre de reproduction que j’accrocherais au mur, et ces couleurs-là que je choisirais pour la déco. Ce en quoi je ne serais sûrement pas très originale 🙂

C’est à propos de cette petite oeuvre que j’ai revu un mot que je n’avais plus entendu depuis longtemps, pentimento, pentimenti au pluriel. Il signifie regret, repentir, remords, dans son sens courant et en peinture il s’emploie pour désigner cette sorte de retouche effectuée par le peintre qui change d’idée en cours de réalisation. On repeint par-dessus le vase, le modèle ou un détail du tableau pour le déplacer, le changer ou le faire disparaître.

Mais bien sûr, pour les amis de Mozart, le mot pentimento ne peut que faire penser au « Pentiti, scellerato! Pentiti!« , repens-toi, scélérat, adressé par le Commandeur à don Giovanni (vers 4’28 »)

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E comme Ensor

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« Une étrange justesse de vision s’émanait de cette oeuvre suggestive des silences de la maison, des douceurs, de la causerie, des molles détentes d’un mutuel abandon, dans la paix d’une chambre close où la filtration du jour extérieur, bluté à travers des rideaux, émettait comme un fin poudroiement de clarté. »

Voilà ce qu’écrit Camille Lemonnier en 1887 à propos de ce tableau de James Ensor, Après-midi à Ostende (1881), photographié en août dernier au Mu.Zee d’Ostende.

J’aime quand les écrivains parlent de tableaux qu’ils ont aimés 🙂

Ci-dessous, le Salon bourgeois de la même année 1881 me semble presque encore mieux convenir à la description faite par Camille Lemonnier, mais peut-être est-ce tout simplement parce que la photo est d’un peu meilleure qualité…

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F comme fritte

Nefertiti_berlin

Dans la salle du Neues Museum qui lui est réservée, la belle princesse s’ennuie.

Qu’on ait interdit de la photographier, passe encore, on la trouve des milliers de fois sur le WWW et dans tellement de livres qu’elle est le visage de femme le plus connu au monde. Juste un peu concurrencée par une mystérieuse Italienne 😉

Mais qu’on interdise à ses admirateurs de parler? de chuchoter? Plus le moindre petit compliment, plus aucune platitude comique, nul émerveillement, plus rien ne traverse l’épaisse paroi de verre.

Silence total, sauf un « chut » sévère de temps en temps de la part de la gardienne, toujours sur le qui-vive, toujours de mauvaise humeur, toujours à taper sur l’épaule d’un contre-venant qui sort son portable pour une discrète photo.

Ses admirateurs ont juste le droit de se remplir les yeux de sa beauté d’une symétrie parfaite, du bleu (poudre de fritte, coloré avec de l’oxyde cuivrique), du vert (fritte en poudre, coloré avec du cuivre et de l’oxyde de fer), du blanc, du noir, du jaune et du rouge clair de sa peau.

source de la photo wikimedia commons

V comme voir Berlin

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Mais à part ça, demandent les amis, tu as tout de même vu de belles choses, à Berlin?

Oui, bien sûr.

Des musées, des palais, des monuments.

Des parcs avec d’immenses pièces d’eau et de l’herbe qui a soif.

Des immeubles rutilants de modernité et des chantiers innombrables.

Des rois de Prusse sur leurs chevaux de bronze, des colonnes de la Victoire tout en or.

Des murs peints et des restes du Mur. Peints aussi. Ou entièrement recouverts de chewing-gum, comme à Potsdamer Platz.

Et des Trabant peinturlurées traversant la ville en faisant un bruit de tondeuse à gazon.

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photo 1 porte de Brandebourg et photo 2 partie du Mur peint par divers artistes (East Side Galery)

U comme Untermensch

untermensch noir 1920

– Plus jamais, a décrété monsieur Neveu au terme du séjour berlinois, plus jamais je ne mettrai les pieds sur le sol allemand.

Il faut le comprendre: ce sont de ces serments qu’on se fait quand on a dix-huit ans. Mais il est vrai aussi qu’il a dû avaler quelques couleuvres. Comme petit Français.

– Comment, dit la dame au guichet, vous êtes étudiant et vous ne parlez pas l’anglais? Chez nous tous les étudiants savent l’anglais!

Chez nous aussi, se dit l’Adrienne, mais elle préfère ne pas polémiquer. Monsieur Neveu lui aussi connaît probablement assez d’anglais pour répondre à la question: « à quelle université étudiez-vous? ». Seulement, il n’en voyait pas l’utilité. D’abord parce que ce nom de la France profonde ne lui dirait sûrement rien et ensuite parce qu’elle lui refusait de toute façon l’entrée au tarif étudiant.

En France, paraît-il, il faut remettre sa carte d’étudiant à la fin de l’année académique et on vous la rend au début de la suivante. Pendant les vacances, vous n’êtes donc pas étudiant. Ou en tout cas, il vous est impossible de le prouver dans les musées allemands.

Même topo avec la dame de l’hôtel – « et ce jeune homme-là? il ne parle pas anglais? chez nous les jeunes parlent bien l’anglais! ». Monsieur Neveu fait celui qui n’a pas entendu et regarde ailleurs.

Il était pourtant parti plein de bonnes intentions, l’Adrienne lui avait appris les mots magiques, ‘Danke!’, ‘Guten Tag!’ et même ‘Entschuldigung!’

Le premier jour, au musée de l’histoire allemande, des affiches de la période nazie illustrent la mentalité qu’on voulait faire adopter par chacun. L’une d’elles montre les trois types possibles de race allemande et dans le présentoir d’à côté sont exposés les instruments de mesure nécessaire à vérifier si l’écartement des yeux ou la longueur du nez correspondent aux critères. Ainsi que tout un échantillonnage de couleurs de cheveux. 

Dans le train du retour, l’Adrienne et monsieur Neveu décident qu’ils fabriqueront le même genre d’affiche: on y verra qu’au fur et à mesure que la peau s’assombrit, le niveau de gentillesse envers le touriste étranger augmente.

« On dirait, écrit un Français en commentaire sur le site de réservation de l’hôtel, que les gens ne savent pas ce que c’est un sourire. »

Au bout de huit jours à Berlin, l’Adrienne et monsieur Neveu peuvent vous le certifier: ce n’est pas une exagération. 

***

L’affiche en photo date de 1920: on y dit que les femmes allemandes protestent contre les forces d’occupation françaises en Rhénanie parce que les soldats français ont la peau noire: Protest der deutschen Frauen gegen die farbige Besatzung am Rhein.

T comme tout, tout, tout

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L’Adrienne sort de la Gemäldegalerie un peu sonnée. Elle a besoin d’une paire d’heures pour se remettre de l’orgie picturale qu’elle vient de vivre. Un clic sur le lien vous donne un aperçu de la richesse incroyable de ce musée.

Elle n’arrête d’ailleurs pas de se demander comment tout ça est arrivé là…

On peut y prendre des photos, c’est formidable, mais il y a tant et tant et tant de tableaux qu’on voudrait mettre dans sa collection… Et puis, à quoi bon photographier, on trouve tout sur internet. Sûrement aussi la petite Clarissa Strozzi (1540-1581), peinte à deux ans par Tiziano Vecellio. Le Titien. En 1542, donc. 

On ne sait pas ce qu’elle regarde avec ces grands yeux. On voit qu’elle serre contre elle son petit chien, qui a cet air désabusé du chien qui a déjà beaucoup vécu 🙂

On espère qu’elle a aimé et été aimée.

Photo prise le 22 juillet. Collection complète ici, sur le site du musée.

H comme helkiase

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Dans les couvents aussi l’argent était le nerf de la guerre et si des religieuses ont pu y avoir une « carrière » – chose inaccessible aux autres femmes de leur époque – c’était généralement à condition d’être « bien nées » et d’apporter une dot.

C’est ainsi que certaines ont pu devenir femmes de pouvoir ou femmes de sciences, à une époque où une jeune fille pouvait s’estimer privilégiée si on lui permettait d’apprendre une langue, un instrument jugé « féminin » comme la harpe ou le piano et la peinture de fleurs à l’aquarelle. 

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Sœur Marie-Rose (née Zélie Carouy) est une de ces femmes intelligentes et avisées. Vers 1898, elle crée un remède appelé helkiase dont l’efficacité antiseptique semble faire l’unanimité: le musée a conservé toute une collection de lettres de remerciements reçues de patients du monde entier. 

La commercialisation de sa découverte lui permet de remettre à flot les caisses de l’hôpital. Ci-dessous, une des plaques publicitaires vantant le produit: 

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C’est un produit désinfectant et cicatrisant qui sera utilisé de la fin du 19e siècle jusque vers le milieu du 20e. 

Aujourd’hui, Belgique oblige, la buvette du musée sert une bière de ce nom, produite spécialement par la brasserie Dupont tongue-out