H comme Haruki

La première fois qu’un élève a déclaré à Madame:

– Moi, je n’aime pas la poésie.

Il lui a bien fallu trois secondes pour déglutir et arriver à prononcer un:

– Ah bon?

Suivi de la question:

– En néerlandais non plus?

Après elle en faisait un défi personnel de réussir à trouver LE poème qui parlerait à l’élève imperméable à ses beautés.

Mais toujours, quelque part, et pendant de nombreuses années, il lui restait dans la tête une sorte de « comment peut-on ne pas aimer la poésie?« 

Bref, aujourd’hui elle comprend, bien sûr.

Prenez par exemple ces millions de gens qui adorent la littérature japonaise en général et Murakami en particulier.

Et Madame?

Et bien, elle continue à faire des efforts et à espérer qu’un jour, elle sera « touchée » 🙂

En ce moment, elle lit ceci.

Z comme zut!

– Ah zut! s’est exclamée l’Adrienne en apprenant il y a quelque peu la mort de Miss.Tic.

Et comme une sorte d’hommage elle est allée voir tout ce qu’elle pouvait trouver sur les œuvres laissées ça et là par l’artiste sur les murs de Paris.

– Encore une bonne raison d’aller à Paris, a-t-elle soupiré.

Elle a eu envie de dire un deuxième zut – un bien gros, bien fort – quand elle a appris la cause de ce décès qu’elle juge prématuré.
Sale maladie!

D’ailleurs au moment où elle écrit ce billet, juste après la parution du devoir de lakévio du Goût, on est vendredi matin et c’est le jour anniversaire d’une mort encore bien plus prématurée.

Alors c’est tout naturellement que l’Adrienne a lâché un troisième zut, en retournant chez Monsieur le Goût pour faire un copier-coller du lien vers son blog, et qu’elle a vu qu’entre-temps il avait ajouté dix mots imposés.

Zut et flûte.

Crotte zut flûte

***

Merci à Monsieur le Goût pour l’image et les consignes:

Miss Tic, que vous connaissez sûrement, est morte il y a quelques jours.
J’ai vu pour la première fois ses traces sur les murs de mon quartier il y a près de cinquante ans. J’avais été frappé par ce pochoir. Et vous ?
Ce qui serait gentil, ce serait que vous y mettiez les mots suivants :

Mathématique
Papillon
Coquelicot
Terre
Soleil
Branche
Équation
Somme
Produit
Égal

I comme Ioannis

C’est tout à fait par hasard que la petite troupe visitait le village natal du grand poète de la résistance grecque, Yannis Ritsos, le jour anniversaire de sa naissance.

Pour lire quelques-uns de ses poèmes en traduction française, voir ici et ici.

En 1936, il écrit Épitaphe (ΕπιτάφιοςEpitáfios) après des affrontements sanglants avec la police.
C’est la photo de cette mère pleurant son fils qui l’a incité, dit-il, à écrire ce chant d’appel à l’unité.
Le 4 août de cette année-là, un général fasciste prend le pouvoir après un coup d’État et la persécution des opposants, dont Iannis Ritsos, commence.
Résistant pendant la guerre, il est ensuite emprisonné au cours de la guerre civile qui a suivi.
Il n’est libéré qu’en 1952.

Pour ceux qui comprennent l’allemand:

Y, adverbe pronominal de lieu

Il y avait dans leur chambre quatre lits blancs, mais une seule fenêtre.
– Dis-nous, Karl, dis-nous ce que tu vois par la fenêtre…

Ainsi commence La Fenêtre, une nouvelle de Maurice Pons (à lire ici) que malheureusement l’Adrienne avait déjà lue et par conséquent reconnue dès les deux premières lignes.

Mais bien sûr, dans la maison de quartier on est là aussi pour parler, échanger, rencontrer.

Depuis que la nouvelle saison de rencontres « lire ensemble » a commencé, il y a dans le petit groupe un homme au regard triste. La quarantaine. Les cheveux châtains en brosse. Les yeux très clairs.

Après la lecture d’une nouvelle – entrecoupée de pauses pour permettre à chacun d’exprimer ce qu’il a compris, ce qu’il en pense, ce que ça lui évoque – après cette lecture-là suit celle d’un poème.
Dès la première fois, Alexander a déclaré que la poésie, ce n’était pas son truc. On l’a rassuré: c’est son droit 🙂

Puis, mercredi dernier, c’était ce poème de Charles Bukowski, dont voici la version originale (avec traduction ‘simultanée’ de l’Adrienne):

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur qui
wants to get out
veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say, stay in there, I’m not going
je dis, reste là, je ne vais
to let anybody see
permettre à personne
you.
de te voir.
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I pour whiskey on him and inhale
mais je lui verse du whisky et j’aspire
cigarette smoke
la fumée de cigarettes
and the whores and the bartenders
et les putes et les barmen
and the grocery clerks
et les employés de magasin
never know that
ne savent jamais
he’s
qu’il est
in there.
là-dedans.

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say,
je dis,
stay down, do you want to mess
reste là, tu veux
me up?
m’embrouiller?
you want to screw up the
tu veux tout foutre
works?
en l’air?
you want to blow my book sales in
tu veux bousiller mes ventes de livres
Europe?
en Europe?
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too clever, I only let him out
mais je suis trop malin, je ne le laisse aller
at night sometimes
que parfois la nuit
when everybody’s asleep.
quand tout le monde dort.
I say, I know that you’re there,
je dis, je sais que tu es là,
so don’t be
alors ne sois pas
sad.
triste
then I put him back,
puis je le remets à sa place,
but he’s singing a little
mais il chante un peu
in there, I haven’t quite let him
là-dedans, je ne l’ai pas tout à fait laissé
die
mourir
and we sleep together like
et nous dormons ensemble comme
that
ça
with our
avec notre
secret pact
pacte secret
and it’s nice enough to
et c’est assez beau pour
make a man
faire pleurer
weep, but I don’t
un homme, mais moi
weep, do
je ne pleure pas, et
you?
vous?

Charles Bukowski

Mercredi dernier, il a suffi de ce poème pour qu’Alexander sorte un peu de sa carapace. Complètement ému.

Il l’avait parfaitement compris du premier coup, mieux que les deux ou trois autochtones du groupe, et cette sorte de lutte du bien et du mal, dans le cœur de l’homme, lui a fait dire en conclusion de la conversation:

– Je suis Russe et j’en ai honte. J’ai quitté la Russie à 22 ans. J’y suis né mais je ne veux plus jamais y mettre les pieds. Je ne veux plus être Russe.

R comme Rappel

Petit rappel – Thomas Vinau

Je rappelle que Bachar Mar-Khalifé, Odezenne, Katerine ou Zoufris Maracas existent

Je rappelle que les amandiers sont en fleurs que les violettes résistent au givre qu’il reste des asperges sauvages ou des mimosas

Je rappelle qu’une poule pond un œuf chaque jour, que les vignes se taillent à trois nœuds que mon voisin plante des petits pois et que les fraises des bois ne poussent pas que dans les bois 

Je rappelle que le cbd est légal que pas plus de deux verres ça va que des sacs vomitoires sont à votre disposition pendant le vol que la chair n’est pas triste et que personne n’a lu tous les livres

Je rappelle que nos enfants ont des ailes plus grandes que les nôtres que les oiseaux ont faim et que les chiens lèchent gratos

Je rappelle que la vie est une pute et que nous sommes tous des fils de petite maman chérie qui recoud nos boutons qu’on peut faire des tartes avec à peu près tout ce qu’on veut et que les crayons de couleurs ont une durée de vie considérable

Je rappelle qu’on peut faire du papier avec du crottin de cheval un dessert avec du pain rassis que le tonnerre est le bruit de la foudre que j’ai vu un chat blanc dans la nuit et qu’il n’était pas gris

Je rappelle que le bouton rouge sur les télécommandes sert à la fois à allumer et à éteindre que le jour n’appartient à personne et qu’il n’y a pas de date de péremption sur les fesses des autres 

Je rappelle qu’un peu, plus un peu, ça fait un peu plus

Faites-en bien ce que vous voulez 

Thomas Vinau, sur son blog etc-iste, le 7 mars dernier. 
Avec son consentement, merci à lui.

***

L’Adrienne ne connaissait pas trois des quatre noms cités – Bachar Mar-Khalifé, Odezenne, Katerine ou Zoufris Maracas – c’est pour ça qu’elle y a mis des liens vers wikisaitout 😉

Mais l’essentiel de ce Petit Rappel est évidemment que tant de choses restent dans le monde de la nature et de la culture pour nous aider à traverser à peu près tout. Avec ou sans passerelle 🙂

Merci à Monsieur le Goût pour le tableau en illustration et la 117e consigne:
Où mène cette passerelle peinte par Toutounov ? Que traverse-t-elle ? Le savez-vous ? Si vous le savez, dites-le ! Si vous ne le savez pas, inventez-le !

Dans cette vidéo on peut voir l’artiste peignant le petit pont choisi par Monsieur Le Goût:

Le défi du 20

Quand le prof de littérature française a demandé de faire « un petit travail » sur un auteur au choix – un par siècle – pour le 16e l’Adrienne a décidé de parler de Maurice Scève.

Non qu’il soit son favori – elle lui préfère ce petit comique de Clément Marot et aussi Louise Labé, cette grande amoureuse – mais parce que son cœur de midinette avait été séduit, à seize ans, par ces vers-là:

Plus tost seront Rhosne, & Saone desioinctz,
Que d’auec toy mon cœur se desassemble:

source Gallica.

N’est-ce pas merveilleux de se dire: « Plus tôt seront Rhône et Saone disjoints Que d’avec toi mon cœur se désassemble; Plus tôt seront l’un et l’autre mont joints Qu’avec nous aucun discord s’assemble » ? Et qu’on verrait plus tôt le Rhône couler en contresens qu’on ne verrait la fin de l’amour?

Quant à la pauvre « gentille et vertueuse » dame Pernette, morte à 25 ans dans une épidémie de peste, nombreux sont ceux qui prétendent qu’elle est l’objet de cette poésie amoureuse.

Elle a écrit en sa courte vie de fort jolies choses, elle aussi:

Je suis tant bien, que je ne le puis dire,
Ayant sondé son amitié profonde
Par sa vertu, qui à l’aimer m’attire
Plus que beauté : car sa grâce, & faconde
Me font cuider la première du monde.

Pour ceux que Maurice et Pernette intéressent, voir ici.

écrit pour le défi du 20:

Le défi du 20 est chez Passiflore, merci à elle!

W comme weesgedichten

Les « poèmes orphelins » (weesgedichten) offerts à l’adoption, c’est l’initiative de plusieurs villes flamandes à l’occasion de la semaine de la poésie.

On choisit le poème qui nous plaît et on offre une fenêtre sur rue pour l’y installer.

L’initiative a très vite plu, tous les poèmes ont rapidement trouvé acquéreur.

Celui de l’illustration est de Bart Moeyaert et doit se trouver quelque part dans une rue d’Ostende 🙂

En traduction ça donne à peu près ceci:

Tu veux bien faire encore ça pour moi,
avant de t’en aller et d’oublier la rue:
jurer que quand tu étais avec moi
tu ne m’as menti que pour mon bien
et que les chagrins que j’ai aidés
à soulager étaient aussi vrais que ce que nous
partagions et dis-moi en passant
que le temps guérit les blessures et
ce que je te demande veux-tu aussi le jurer
sur la tête de quelqu’un que tu aimes,
par exemple moi?

V comme vivre ici

Le vent passe en les branches mortes
Comme ma pensée en les livres,
Et je suis là, sans voix, sans rien,
Et ma chambre s’emplit de ma fenêtre ouverte.

En promenades, en repos, en regards
Pour de l’ombre ou de la lumière
Ma vie s’en va, avec celle des autres.

Le soir vient, sans voix, sans rien.
Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir ;
Et, vain, je n’ai qu’à m’étonner d’avoir eu à subir
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Paul Éluard, Premiers Poèmes, 1913-1918

***

photo prise à Ostende le soir du 17 décembre

E comme Elvire

107ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Goût_107.jpg

Elle ne s’appelle pas Ophélie mais Elvire.

Elvire aussi « flotte très lentement couchée en ses longs voiles« .
Ou plutôt au singulier: dans son voile de première communiante.

Depuis plus de mille ans, ou plus de cent, quelle importance? Personne ne se souvient d’elle.

– Comment s’appelait cette petite qui est morte, demande Monsieur Neveu le soir du 2 décembre.

Après dix-huit mois de silence, ça compte comme entrée en matières 😉

Apparemment, « là-bas » ils étaient en train de discuter de l’arbre généalogique et n’arrivaient pas à le reconstituer.

– Je pensais qu’elle s’appelait Emma, répond-il.

Petite fille emportée par la maladie dans sa dixième année, un matin d’avril.

Aucun rapport, vous l’aurez compris, avec ce tableau où on voit un type barbu donner des leçons très particulières à une jeune fille lovée sur ses genoux – oh le bel alibi des livres et des papiers sur le bureau! oh le fragile écran formé par le paravent! – sous le regard sévère des photos de famille posées sur la cheminée 🙂

***

Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne:

J’aime cette toile de Valloton dite « Intimité ». Elle m’inspire des tas de choses. J’espère qu’à vous aussi. Ce qui serait vraiment bien c’est que votre histoire, car j’espère que ce sera une histoire, c’est qu’elle commençât par « Flotte très lentement couchée en ses longs voiles » et qu’elle finît par « C’est qu’un matin d’avril ». Je sais, c’est tiré de quelque chose de connu mais que j’espère, vous aimez autant que moi.
À lundi…

U comme un jeudi

L’automne très clément permet d’organiser la table de lecture au jardin de l’association quart-monde.

Pour des raisons que nous ne nous expliquons pas, nous ne sommes plus que trois ou quatre à venir depuis que l’activité a repris, au bout de tant de mois de pandémie.

Annie est en dépression, Maxim en train de devenir une vedette de la télé ;-), Marleen prise ailleurs, etc.

Agnès propose l’histoire Kleine koning December, pour la simple raison que c’est à cette page-là que le livre s’ouvre.

ça ne fait que deux pages, dit Nadine, n’est-ce pas trop peu?

Mais nous décidons que nous en profiterons pour bavarder. Agnès a apporté des cookies aux pépites de chocolat et Nathalie une thermos de café.

Après la lecture, Agnès est déçue:

– C’est une histoire pour les petits enfants! fait-elle.

Pourtant, même s’il y a des éléments de conte, ça ne manque pas de sujets de réflexion sur la vie, son début et sa fin, et tout l’apprentissage nécessaire entre les deux.

Mais ça n’intéresse pas Agnès, qui a 78 ans et commence à se sentir physiquement moins forte qu’autrefois. Elle l’a senti le matin même, en étendant son linge, précise-t-elle 😉

– Lis le poème, ordonne-t-elle à Nadine.

Et celui-là, elle l’a bien aimé. L’Adrienne aussi.

ça me fait très fort penser à ma grand-mère, dit-elle.

Ce qui n’étonne sans doute personne autour de la table, vu qu’elle évoque sa grand-mère à peu près chaque fois 😉

Le poème, le voici, pour ceux qui comprennent le néerlandais 😉

Thuiskomst

Zo gaat het al jaren

Zij aan de tafel
met de armen gekruist
als wil ze iets wiegen
dat zich niet troosten laat

en een klein meisje op een stoel
dat lacht en limonade drinkt
maar benen heeft
tot aan de grond

Zij is nog steeds mijn oma
terwijl ik overal vrouw ben moeten worden
– behalve hier bedoel ik dus –

Dan verklapt ze
dat ze oud is geworden
vraagt wanneer dat was

of ik beter heb opgelet

Caroline Wuyts, in Ik heb jouw zee van tijd, éd. DiVers, 2000

Thuiskomst peut se traduire par ‘le retour à la maison, rentrer chez soi’.

C’est ainsi depuis des années

Elle, à table,
les bras croisés,
comme pour bercer quelque chose
qui ne se laisse pas consoler

et une petite fille sur une chaise
qui rit et boit de la limonade
mais a des jambes
jusqu’à terre

Elle est toujours ma grand-mère
alors que partout j’ai dû devenir femme
– sauf ici, je veux dire –

Puis elle confie
qu’elle a vieilli
demande quand c’est arrivé

et si j’ai fait plus attention

Caroline Wuyts, in Ik heb jouw zee van tijd, éd. DiVers, 2000 – traduction de l’Adrienne.