I comme ironique

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Pourquoi serait-il étrange de dire que la peau sombre de Muanza a pâli en entendant la traduction de la lettre signée à l’encre bleue par le ministre de la Justice lui-même?

C’est vrai qu’il faut bien le connaître pour discerner ses émotions mais depuis le temps qu’il vit dans leur vert paradis, Marie le lit à livre ouvert.

Une demi-page sous l’en-tête du Ministère, place Poelaert n°3 (1), datée de la mi-février, où dans un français suave il est dit qu’on est « au regret de vous faire savoir » qu’on ne peut « accéder à votre requête » et que si Muanza « désire régulariser son séjour à un autre titre, il doit entreprendre, après avoir quitté la Belgique, les démarches nécessaires à partir de l’étranger. »

– Il me reste le Canada, finit-il par dire. J’ai des amis, là-bas. Tu es d’accord pour m’accompagner à l’ambassade, à ton prochain jour de congé?

Marie se demande comment il est possible, qu’au bout d’une année à se battre contre tous ces moulins administratifs, avec toujours des réponses négatives, jusqu’à cette fin de non-recevoir arrivée le midi même, Muanza n’ait toujours pas compris qu’aucune ambassade, fût-elle canadienne, n’acceptera sa requête.

A la radio, la voix d’Edith Piaf fait rimer ‘accordéoniste’ et ‘triste’… Marie se sent terriblement triste. Et vidée d’énergie.

Elle tient encore la lettre à la main, où en six phrases fort civiles on détruit la vie d’un homme.

***

(1) celle-là même que Marcel Thiry appelle ironiquement ‘place Poularde’, les ‘pneus d’or’ ne sont probablement pas ceux de l’Alfa Romeo de son fils, quoique 😉

Or la ville affaireuse où se font gloutonner
Les homards, les caviars, les pommards, les palourdes,
Où l’asphalte, usé de pneus d’or, est jalonné
De fontaines de bock et de places Poulardes.

in Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Paris, Seghers, 1975, p.210

***

Ecrit pour l’Agenda ironique d’août 2018

Thème: Toi qui pâlis au nom de Vancouver”, du poète belge Marcel Thiry (1897-1977) accompagné de sept mots tirés au hasard dans le même recueil : paradis, accordéoniste, suave, Alfa Romeo, février, accord et civil.

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et encore deux photos du vert paradis quitté il y a cinq ans 🙂

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P comme Poète

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Ce poème de Peter Theuninck, cité dans le discours du président de PEN Vlaanderen, a été écrit pour Ashraf Fayadh, jeune poète palestinien condamné à mort par l’Arabie Saoudite, qui a finalement commué cette peine en huit ans de prison et huit cents coups de fouet, cinquante coups tous les six mois. Donc seize fois. Voilà pourquoi PEN Vlaanderen a demandé à seize poètes de lui écrire et dédier un texte. 

Comme celui-ci, qui dit bien la fonction du poète et l’essence même de la poésie.

Een vink blijft zingen
achter tralies.

Un pinson chante encore derrière les barreaux.

Een vink blijft zingen
met een kap op de kooi.

Un pinson chante encore sous la housse de sa cage.

Een vink blijft zingen
op water en brood.

Un pinson chante encore au pain sec et à l’eau.

In het holst van de winter
blijft de vink zingen.

Au cœur de l’hiver le pinson chante encore.

Schroei haar ogen dicht
en zingen doet de vink.

Brûlez-lui les yeux et le pinson chantera.

God schiep de vink
om te zingen.

Dieu a créé le pinson pour qu’il chante.

photo prise par chez moi le 12 mai dernier

C comme chantons!

Que faisait-on, avant internet, quand on avait un refrain en tête et qu’on voulait retrouver toute la chanson? Quand on se souvenait d’une récitation de grand-père sans connaître le nom du poète?

Aujourd’hui on tapote “Brassens + jupon” ou “quelque arabesque folle” et voilà que de cet océan de savoirs surgissent toutes les chansons où l’ami Georges a tâté le jupon d’une belle et près de sept cents références à papa Victor dissolvant ses larmes dans des poèmes à sa Léopoldine.

Après, évidemment, on devient complètement accro et on passe des heures à lire ce que Brel dit de Brassens (vous le trouverez en tapotant “Brassens + bigoudi”), ce que les journalistes ont écrit sur Brassens (tapotez “Brassens + écorché”, oui les journalistes écrivent surtout en clichés).

Et – vous l’aurez deviné – si vous voulez tout savoir sur sa vie privée, vous tapez “Brassens + impasse”…

***

En même temps, ça vous apprend que ‘jupon’ se dit ‘las enaguas’ en espagnol… qui sait à quoi ça pourra vous être utile, un jour?

🙂

Texte écrit pour « Ecriture créative ». Les 10 mots imposés sont les suivants : bigoudis – internet – refrain – jupon – arabesque – océan – dissoudre – écorché – impasse – sept. Vous pouvez les inclure dans un poème, une prose, un texte court, un texte long, c’est comme vous le sentez ! L’idée est de vous laisser guider par ces mots, que vous utiliserez dans l’ordre ou le désordre, au pluriel ou au singulier, conjugués ou non.

 

H comme Himmel! mon zébu!

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Après la pagaille

Mon sniper, ce barjo au sourire si doux,
Suivi d’un seul clébard qu’il aimait entre tout
Pour sa queue en panache et pour sa couleur paille,
Parcourait à vélo, un beau soir de pagaille,
Le parking des limos sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
Un PDG victime de banqueroute
Ne sachant plus du tout comment gagner sa croûte,
Râlait, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
Et qui disait: « A l’aide! à l’aide par pitié! »
Mon barge, ému, arrêta son vélo fidèle.
Une gourde de rhum pendouillait à sa selle,
Après un coup bien placé, c’est sans renâcler
Que de la limo neuve on lui confia les clés.
Le pauvre PDG, sans moyen de transport,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Voulut se suicider en criant: « Caramba! « 
Il se rata mais une bagnole flamba.
Ce n’était certainement pas un bon début.
« Je te laisserai mon vélo », dit mon zébu. 

*** 

idée de Jean Tardieu, Un mot pour un autre  ici 

poème de Victor Hugo ici 

pour le Défi du Samedi, Z comme zébu. 

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T comme traduction

C’est chez Nuages que j’ai trouvé ce poème accompagné d’une photo que je n’ai pas osé lui demander undecided:

Laat er een tuin zijn

Laat er een tuin zijn
waar de bladeren heel traag
vallen, menig maal
hun laatste landingsplaats
bepalen, alvorens
de aarde juist te raken
waar ze in het verlengde
van hun vrije val ligt.

Laat het mijn tuin zijn
waar de wereld eeuwig blijft
haperen tussen zomer en herfst
tussen vallen en opstaan.

Peter TheunynckCalendar

Faites qu’il y ait un jardin

Faites qu’il y ait un jardin
où les feuilles très lentement
tombent, et décident
de leur point de chute
à plusieurs reprises, avant
de toucher la terre
en ce point de prolongement
de leur chute libre.

Faites que ce soit mon jardin
où le monde éternellement
oscille entre été et automne
entre la chute et le relèvement.

(traduction de l’Adrienne)

Le poème se trouve repris sur un site brugeois dans le cadre de la défense du Lappersfortbos.

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vue sur ma ville dans son « trou de verdure », le 23 avril dernier 
ici les Verts participent à la gestion et je m’en trouve fort heureuse pour la nature environnante, où de nombreux projets ont vu le jour et sont bien suivis. 

Questions pour mes champions

Jana montre qu’elle n’est pas trop mécontente de son tirage au sort: A une Passante, de Baudelaire, piece of cake

Elle explique avec l’assurance de ceux qui tutoient les grands auteurs: 

– Charles est assis à une terrasse, il est en train de boire un verre… 

Stupeur de Madame, qui se souvient d’avoir expliqué ce que c’est « le grand deuil », une rue assourdissante, un feston, un ourlet, et même d’avoir mimé la scène, en balançant sa jupe.  

Oui, oui. Même ça. Mais elle n’a point parlé de terrasse de café. 

Jana prend des airs de conspiratrice pour continuer sa lecture du poème: 

– Moi, dit-elle, moi je pense que la dame, elle a une jupe fendue… 

Madame en reste sans voix. 

– Parce qu’elle montre sa jambe, explique Jana. 

Conclusion: le film que Madame se fait dans la tête à la lecture du poème est sans doute fort différent de celui que se font certains de ses élèves… 

Voyons à quoi ressemble le vôtre:  

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! 

Charles Baudelaire, Tableaux parisiens, in Les Fleurs du Mal 

Premier agenda ironique

Je suis le ténébreux miroir inconsolé
Ma batterie est morte et je suis constellé 

de taches de café et d’autres petits reliefs de nourriture: c’est assise devant moi qu’elle boit et qu’elle mange. Car 

Elle a pris ce pli depuis des temps très lointains
De venir m’allumer très tôt chaque matin 

et de prendre tranquillement son petit déjeuner tout en me tapotant le clavier. Quand c’est l’heure de partir au travail, je sens bien qu’elle me quitte à regret. Elle me rallume dès son retour, nous voilà repartis pour des heures, 

Voici des O, des I, des E, des U, des A,
Qu’elle a usés avec ses ongles et ses doigts 

Elle m’emporte partout où elle va, j’ai vu l’Irlande et l’Italie, la mer du Nord aussi. 

Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages,
Je suis très heureux d’avoir fait de beaux voyages. 

Depuis quelque temps, je montre des signes de fatigue, nous luttons ensemble contre mon inexorable obsolescence programmée et je crains qu’elle ne pense bientôt à me remplacer. Même si 

Il le faut avouer, l’amour est un grand maître.
Ce qu’on ne fut jamais, il vous enseigne à l’être. 

C’est ainsi qu’elle a réussi à me tirer d’affaire, déjà une fois ou deux, et je lui suis reconnaissante d’avoir pu prolonger mon temps de vie, notre temps de vie commune, bien que nous ayons parfois nos nuages… 

Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même
Je vis, je meurs, je me sens l’âme plus qu’humaine. 

*** 

merci à Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud, Verlaine, Molière, Racine, Louise Labé, Lamartine, Du Bellay, à mon ordinateur bien-aimé et à l’Agenda ironique de juin 

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