X c’est l’inconnu

Deux jeunes collaboratrices de l’association qui s’occupe des quartiers défavorisés ont lancé un projet lors du confinement printanier.

Elles ont sélectionné dix-sept personnes qui acceptaient de tenir un journal pendant deux semaines et ont guidé leur écriture à l’aide de quelques questions.

Elles en font le bilan aujourd’hui pour envoyer leurs conclusions aux responsables politiques de la ville et de la région.

Ces gens-là ne savent-ils donc pas qu’il y a des habitants en situation précaire?
Si, bien sûr.

Ne savent-ils pas ce que c’est que de vivre au jour le jour avec de trop petits moyens financiers?
Si, ils le devraient, en tout cas.

Alors? direz-vous.

Alors, il est important de leur remettre le nez dans cette réalité trop souvent occultée ou rejetée.
Et de voir comment de petites choses simples peuvent améliorer la situation.

Important de leur donner des exemples concrets.
De vraies tranches de vie de gens qui se débattent pour survivre et qui ont dû, en plus de leur précarité ‘habituelle’, gérer les problèmes qui se sont ajoutés à cause du confinement: la perte du petit boulot, la garde des enfants, le suivi de leur travail scolaire…
Des mamans qui ne maîtrisent pas nécessairement l’outil numérique, qui sont le seul gagne-pain, qui vivent dans une petite maison insalubre, sans terrasse ni jardin.

Car comme l’écrit une des participantes: « Personne n’est au courant de ma situation. Il y a des années que je gère tout ça toute seule. »

X c’est l’inconnu

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Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Va chercher le pain. Ne mets pas tes coudes sur la table. Tiens-toi droite. Ne cours pas comme ça, tu vas tomber. Mange ta soupe. Ne perds pas la monnaie. On ne chante pas à table. Tais-toi quand les grandes personnes parlent. Finis ton assiette. Occupe-toi de ton petit frère. Dis bonjour à la dame.

Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Et rire quand même.

***

« Mais qu’a donc vu ce gamin qui le fait courir si joyeux ? » demande Monsieur le Goût pour son 50e devoir de Lakevio du Goût. « J’ai bien une idée… Mais vous ? Que vous inspire ou vous rappelle cette photo de Willy Ronis ? »

X c’est l’inconnu

L’Adrienne s’était inscrite pour une visite guidée dans une de ces nombreuses demeures disséminées sur les hauteurs de sa ville, que les habitants comme sa grand-mère appelaient des « châteaux » et qui étaient les secondes résidences des industriels du textile – ou comme dans ce cas-ci, d’un notable. Il était juge de paix. Eux-mêmes appelaient ça leur « villa ».

La plupart datent de l’époque charnière entre le 19e et le 20e siècle – celle-ci a été achevée en 1906 – et sont d’un style qu’on appelle ‘éclectique’, souvent un mélange au goût personnel de l’architecte et de son client, souvent néo-gothique, parfois art-nouveau.

Le visage grimaçant sur la photo d’illustration accueille le visiteur de part de d’autre de la porte d’entrée. Il sort de la mythologie germanique et est supposé protéger la maison des visiteurs mal intentionnés.

Il porte un nom, bien sûr, que l’Adrienne n’a pas jugé nécessaire de noter – j’arriverai bien à retenir ce mot-là, s’est-elle dit – mais voilà, à peine rentrée chez elle, elle l’avait déjà oublié 😉

X c’est l’inconnu

Une bible bien plus ancienne que l’ouvrage signé Tante Léa  est également en possession de l’Adrienne qui ne sait plus du tout – mais alors vraiment plus du tout – comment elle est arrivée chez elle.

Elle date de 1906 et s’intitule en toute simplicité 🙂 L’Art de bien manger suivi de l’Art de choisir les vins et de les servir à table et d’un chapitre spécial, orné de figures explicatives sur le découpage. 

« Le tout recueilli et annoté par Edmond Richardin ».

On y trouve les aphorismes de Brillat-Savarin, une préface d’André Theuriet, des reproductions d’estampes expliquées par Gustave Geffroy…
Bref, vous n’avez qu’à lire la page de garde sur la photo ci-dessus et vous saurez tout 🙂 On peut même le lire en ligne sur Gallica.

Parmi les luxueux menus cités en fin de volume, voyons celui offert au prince Tenicheff (1844-1903) le premier janvier 1900 à l’Elysée Palace Hôtel

Huîtres natives.
Hors-d’oeuvre à la russe.
Crème Windsor.
Consommé Chevreuse.
Truite au bleu sauce mousseline.
Selle de chevreuil grand veneur.
Chasse royale.
Salade Palace.
Parfait de foie gras au porto.
Fonds d’artichauts au velouté.
Bombe 1900.
Corbeille de friandises.
Dessert.

L’ouvrage, en plus de son origine inconnue, ne dit pas ce qu’est la crème Windsor, le consommé Chevreuse, la chasse royale, la salade Palace… ni d’où les huîtres sont natives… justifiant ainsi triplement la place de ce billet sous le titre X c’est l’inconnu 🙂

X c’est l’inconnu

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– Tu vas voir, disait l’ami José, tes parents finiront par s’installer tout à fait là-bas!

Et l’Adrienne riait.

Sacré José, toujours le mot pour rire!

Mais il était sérieux cette fois-là et l’Adrienne incrédule.

C’est lui qui a eu raison, finalement.

Finalement. Il y a exactement quatre semaines aujourd’hui.

L’Adrienne était passée voir sa mère, comme presque tous les jours depuis ce fameux covid:

– Il faut que je te dise une chose, fait-elle.

Et l’Adrienne, abasourdie, a entendu sa mère lui annoncer qu’elle déménageait à 850 km de sa ville natale pour aller vivre plus près du petit frère.

– Tu comprends, dit-elle, ici il n’y a que toi mais là-bas, ils sont plusieurs.

***

Voilà, il fallait que je vous le dise, finalement, pour que vous compreniez mieux certaines irritabilités dans mes réponses, parfois, ces quatre dernières semaines. Merci à vous.

X c’est l’inconnu

Dessins - Pierre Kroll

– Est-ce que je pourrai aller chez mon fils au mois de septembre? demande la mère de l’Adrienne à son cardiologue.

Le brave homme aurait bien besoin du don de double vue dans au moins trois domaines pour pouvoir y répondre. Alors il esquive:

– Et vous comptez y aller comment?
– En train, dit-elle.

Puis elle ajoute avec un vague reproche dans la voix:

– J’y vais chaque année en train!

Car elle est persuadée que chacun de ses médecins se souvient parfaitement qu’elle a un fils en France et qu’elle fait toujours ce voyage en septembre.

***

source du dessin de Pierre Kroll ici.

Publié dans X

X c’est l’inconnu

Le jour de la photo, comme souvent, il manquait quelqu’un pour faire le onzième.

Le plus embêtant, c’est quand Tardy est absent, le gardien de but. Non pas qu’il soit si bon, ce n’est pas lui qui se fera recruter par le Racing Club de Lens, mais il est le plus grand et le plus patient.

Chaque fois qu’il doit aider son père au lieu de jouer au foot, personne n’a envie de le remplacer. Ce n’est pas chouette de rester entre les poteaux et de regarder les autres gambader et faire des passes et des shoots.

Tardy, c’est le seul qui ne se fasse jamais chahuter. Par personne.

C’est sûrement pour ça que l’entraîneur l’a mis en bonne place devant lui, au milieu de la photo.

***

Ce samedi-là, l’entraîneur avait demandé à un photographe de faire la photo de groupe.

Si je l’avais su, je me serais coiffé avant de venir! Evidemment, le seul qui était au courant, c’était son fils, qui avait mis de la brillantine et fait une belle raie. Même ses ongles étaient propres! Mais ça, c’est inutile, ça ne se voit pas sur la photo.

L’entraîneur nous a mis sur deux rangs, cinq debout derrière, cinq accroupis devant, il a râlé parce qu’une fois de plus il manquait quelqu’un – mais qu’est-ce qu’on y peut si nos pères ont besoin de nous à la ferme ou au magasin – puis il a dit souriez et regardez bien l’objectif!

Nous on a fait comme on a pu, surtout moi qui ne supporte pas d’avoir le soleil dans les yeux… Mais sourire? ah ça non! on était bien trop impatients de commencer à jouer!

***

merci à Joe Krapov pour ses consignes:

Les Inconnus sur la photo

Que faire des photos ratées ? Des photos sur lesquelles vous ne reconnaissez personne ? Deux solutions : soit les mettre à la poubelle, soit les donner à un atelier d’écriture avec la consigne suivante :

Vous choisissez une personne sur une des photos ci-dessous. Vous parlez d’elle « de l’extérieur » en utilisant le pronom « il » ou « elle » pour parler d’elle et raconter où elle se trouve, à quelle époque, et pourquoi elle figure sur la photo.

Puis vous reprenez votre texte et vous le réécrivez une seconde fois « de l’intérieur », à la place de la personne, en disant « je ».

Facultatif : Vous pouvez, si ça vous aide, insérer dans votre texte les mots ou noms de personnes ou de lieux suivants :

brillantine, château, champignon, pont, harmonie, concorde, pleurs, masque, policier, dérogatoire, girafe ;

– Boutilliez, Moneyron, Tardy, Carpentier, Caron, Masqueliez, Hauchard, Félix, Laure Manaudou ;

Lens, Hongrie, Pologne, Carvin, Auvergne.

Histoires X

L’image contient peut-être : texte qui dit ’Ouvrez le premier livre qui vous passe sous la main. La première phrase de la page 98 résume votre vie au temps du confinement. lisez!’

Fallait-il que l’Adrienne n’ait vraiment rien de mieux à faire… en lisant ceci, elle se saisit du premier bouquin qui lui tombe sous la main, l’ouvre à la page 98, découvre la première phrase: (attention, cher Walrus, ça va faire mal)

Proust, vraisemblablement, n’a pas de montre, ou bien il a oublié de la remonter, car Gaston de Caillavet, qui l’accompagne, et lui ne cessent pendant le trajet de guetter les horloges échelonnées sur le chemin de la gare d’Austerlitz.

Bof, se dit l’Adrienne, je ne vois pas en quoi ça pourrait résumer ma vie au temps du confinement, prenons-en un autre. 

J’apporterais une touche élégante et romantique, fit Scherlinger en souriant, si je décrivais maintenant comment je me suis procuré du haschich, dans quelle louche taverne du port, entraîné par quelque mécano arabe, soutier sur un paquebot, ou porteur sur les docks, mais je ne peux me permettre telle fioriture, car je ressemblais probablement plus à cet Arabe qu’au soi-disant étranger dont la déambulation mène à ce genre de taverne, en ceci du moins que, moi aussi, quand je voyage, j’ai toujours mon propre haschich avec moi.

Trouvant que l’expérience n’était toujours pas concluante, elle en a ouvert un troisième qui se trouve toujours à portée de main gauche à côté de l’ordi:

ANIMATION [animasjõ] n.f. – XIVe latin animatio, de anima 1. rare Action d’animer, de donner la vie.

C’est à ce moment-là qu’elle a décidé qu’elle était restée assez longtemps à l’écran et qu’il fallait passer à autre chose 🙂

***

extrait 1: Ghislain de Diesbach, Proust, éd. Perrin, 1991 (p. 98)

extrait 2: Walter Benjamin, Récits d’Ibiza et autres écrits, traduits par Pierre Bayart, éd. Rive Neuve, 2020 (Histoire d’un mangeur de haschich, p.98)

extrait 3: Le petit Robert, édition des 50 ans, 2018 (p.98)

X c’est l’inconnu

Zaterdag 22 februari

Peut-on rire de tout, sans restrictions?

Pour la fille de Muanza, il est clair que non. Faites le test et partagez sur fb n’importe quel masque de carnaval: dans son zèle pourfendeur de toute forme de racisme ou d’exclusion, elle vous sabrera sans louvoyer.

Non, vous n’avez pas le droit de vous déguiser en « peaux-rouges », c’est insulter le « native American »!

Et en mousquetaire avec rapière et arquebuse, est-ce insultant pour les gars du Sud-Ouest?

Ou celui-là, monté sur échasses, dont la tête et même tout le torse émergent largement au-dessus de la foule, offense-t-il les nains ou les géants?

Bref, on peut avoir la vingtaine pétillante et voir le mal partout.

Peut-être, se dit Marie, devrais-je essayer de lui expliquer ce que c’est, le carnaval, même si elle est née aux Pays-Bas, et pas en Afrique?

Car il y a vraisemblablement un problème de transmission…

***

texte écrit pour Olivia Billington – merci à elle! – avec les mots imposés suivants: inconnu – restriction – clair – test – transmission – masque – zèle – louvoyer – émerger – arquebuse – pétiller

source de l’image ici – le texte dit: « char carnavalesque qui tient compte des sensibilités des juifs, des musulmans, des catholiques, de la gauche, de la droite, des conservateurs et des progressistes. »

X c’est l’inconnu

DSCI8163

Il y a tout un mur avec des articles de journaux américains qui ont beaucoup fait rire l’Adrienne.

Ceux de 1926 à 1928 relatent les péripéties d’une oeuvre de Brâncuși, L’oiseau dans l’espace, que le douanier avait refusé de considérer comme une oeuvre d’art. Selon lui, c’était une pièce de métal et donc il fallait payer un impôt pour son importation aux USA.

Par exemple, sous le titre Whatever this may be – it is not art on peut lire ceci:

Puzzled by the meaningless sculptures of the Rumanian artist Brancusi, the U.S. customs authorities get the advice of sane American artists and refuse to admit his work free of duty as « art ».

Ce qui donne plus ou moins textuellement:

Déconcertés par les sculptures absurdes de l’artiste roumain Brâncuși, les services douaniers des E.U. qui ont pris l’avis d’artistes américains sensés, ont refusé que son travail soit reconnu comme art et exempté de taxes. 

Ce n’est qu’à l’issue d’un procès et au bout de deux ans que l’artiste a obtenu raison.
Un journal de novembre 1928 déclare:

Futurist sculptor need not pay $4000 duty assessed by sceptical appraiser F.H.Kracke.

Le sculpteur futuriste ne doit pas payer les 4000 $ qui avaient été requis par l’estimateur sceptique, F.H. Kracke.

Voilà un « crack » qui a sa place dans la postérité.

Bien sûr, il est facile de se moquer après coup, et tout le monde n’est pas un visionnaire détecteur de futurs talents.

Il n’y a qu’une Peggy Guggenheim!

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photo prise à l’expo Brâncuși à Bruxelles (prolongation jusqu’au 2 février) – journal américain de 1913 se moquant de l’art futuriste et cubiste.