W comme wafel

food lunch meal sugar

Dans la grande famille du grand-père maternel, celle où grand-mère Adrienne est entrée par son mariage – elle qui était fille unique – il n’y avait qu’une seule bonne recette de gaufres, détenue par une seule personne: la Mater Familias, Marie-Angélie.

Seules deux de ses belles-filles ont réussi à devenir les dépositaires de la fameuse recette – et vous imaginez avec quelles papilles critiques leurs gaufres étaient goûtées et évaluées à l’échelle de celles de la Mamma, jamais égalées, évidemment, toujours approchant, toujours manquant ce petit je ne sais quoi…

Gaufre, en néerlandais wafel, dans le dialecte de grand-mère Adrienne, woefo.

Mais quand elle disait « kgoe a ne woefo geiven! » (« je vais te donner une gaufre », c’est-à-dire une baffe) il fallait se tenir à carreaux.

Même si elle ne mettait jamais sa menace à exécution – elle était bonne comme le bon pain – le menacé savait qu’il ne devait pas lui courir sur le haricot, que la coupe était pleine.

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Inspiré par la consigne de Joe Krapov – un grand merci! – Recette (24 mars 2020)
Que faire quand on est confiné chez soi, avec interdiction de sortir faire du sport, pour continuer à rester en forme ? Deux solutions : soit jeûner, soit bien manger !
Vous avez certainement par-devers vous une recette (de cuisine, de santé, de zénitude, etc.). Partagez-la avec nous et surtout dites-nous de qui vous la tenez et quels sont les souvenirs qui y sont attachés.
Plus quelques expressions « culinaires » 🙂 

Photo de famille de l’Adrienne et photo de gaufres d’Anastasia Zhenina sur Pexels.com

 

K comme kirkjugarður

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Je me suis demandé ce que ma grand-mère Adrienne en aurait pensé, elle qui disait à chaque fois qu’en voyage on rencontrait un cimetière: « Dat moeten we niet hebben! » (1)

La nipotina et moi, en tout cas, la première fois qu’on a vu un cimetière islandais, on a été fort étonnées de voir les croix tout illuminées comme des sapins de Noël.

Comme on ne voyageait qu’en bus, il m’était impossible de m’arrêter pour prendre une photo, mais je peux vous assurer qu’il y en avait de très jolis le long de la route.

Il paraît qu’on met parfois les lumignons dès que les jours sont plus courts que les nuits, en tout cas on les met pour Noël, et qu’on les y laisse jusqu’en février. Que la tradition est très ancienne, qu’autrefois on le faisait avec des bougies.

Rendre visibles les invisibles… Je me suis dit que ça devait coûter une fortune en bougies, à l’époque, et qu’il est fort heureux que le pays produise tant d’électricité ‘verte’ (ou faut-il dire ‘blanche’ dans le cas d’ l’Islande :-))

Kirkjugarður: c’est là qu’on remarque que l’islandais est une langue germanique qui ressemble parfois étonnamment au néerlandais, où pour ‘le cimetière’ on forme le même mot composé, kerkhof / kirkjugarður, littéralement le jardin (autour) de l’église.

La photo n’est pas de moi, source de l’image ici.

(1) par quoi elle voulait dire: on ne veut pas de ça, on n’a pas besoin de ça!

A comme Adrienne

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C’est une Adrienne que je ne connais pas mais à qui je souhaite de tout cœur d’être encore de ce monde, aujourd’hui 2 janvier 2018. 

Elle est née peu avant la guerre. Son papa a été mobilisé et fait prisonnier. Il en est revenu. 

Elle est restée fille unique. S’est mariée. N’a pas eu d’enfants. Son mari l’a quittée. 

Cet automne, on lui diagnostique un cancer du pancréas. 

– Quel âge avez-vous? lui demande son oncologue, comme s’il n’avait pas toutes ces données à sa disposition. 

– Bientôt 80 ans, dit-elle. Le 2 janvier. 

– Vous ne les aurez jamais, a-t-il répondu. 

C’est exactement ce qu’il a déclaré, « u haalt dit nooit« , à une femme qui affronte seule la maladie, sans frère ni sœur, sans enfant, sans neveu ni nièce. 

– Adrienne, dis-je à l’ami qui vient de me raconter son histoire, c’était le prénom de ma grand-mère. Je parie que tout comme elle, c’est une très bonne personne. 

– C’est effectivement la crème des vieilles dames, répond-il. 

Alors vous comprenez pourquoi toute ma sympathie va à cette Adrienne inconnue, qui a décidé de donner tort à son oncologue, et de fêter ses 80 ans. 

Aujourd’hui, le 2 janvier. 

 

A comme Adrienne

Je l’ai photographiée à Noël, à Pâques, aux anniversaires.
Je l’ai photographiée au salon, à la cuisine, au jardin.
Chez elle, chez moi, chez ma mère.
Je l’ai photographiée à Knokke-le-Zoute, à Beauraing, au Grand-Duché, en Normandie.

Mais pas dans cette clinique où elle est morte.

Et c’est cette image-là que je revois quand je pense à elle.

Adrienne et le droit de vote

Voter dans un des locaux de ce bâtiment (voir la photo d’hier) m’a rappelé la dernière fois que j’y ai accompagné ma grand-mère Adrienne pour qu’elle remplisse ses devoirs de citoyenne.

– Je trouve, disait-elle, qu’au-delà d’un certain âge, les gens ne devraient plus être obligés d’aller voter.
– Comment? ça voudrait dire que l’opinion des personnes âgées ne compterait plus du tout?
– Ah oui, c’est vrai…

Me donner raison ne l’empêchait pas de reprendre le même raisonnement, huit jours plus tard.

– Mais pourquoi embêter des vieux comme moi avec ces élections, disait-elle en montrant sa carte de convocation, bien mise en évidence sur la cheminée.
– Parce que ton avis compte aussi, grand-mère.
– Bah! que j’aille voter ou non, qu’est-ce que ça change?
– Tu ne sais pas pour qui voter?
– Si, si!
– Et bien alors, il faut le faire.

Grand-mère Adrienne a connu l’époque où les femmes ne votaient pas.

– Que les hommes aillent voter, je le comprends, c’est bien. Mais pourquoi les femmes aussi?
– Comment? Tu trouves que les femmes n’ont pas d’opinion?
– Si, bien sûr, mais la politique, ça ne m’intéresse pas…
– Tu dis ça, mais il y a des partis que tu aimes bien et il y en a que tu n’aimes pas…
– Bien sûr!
– Alors tu sais pour qui tu veux voter?
– Mais oui!

Le jour même, elle soignait sa toilette, mettait du rouge et s’accrochait à mon bras. Je l’accompagnais jusqu’à la porte du bureau de vote et je voyais bien qu’elle était fière d’avoir voté.

– Voilà, disait-elle, j’ai voté pour les bons!
– C’est bien!

Et nous rentrions, contentes de nous, pour préparer le repas dominical.

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Adrienne entre ses parents à l’époque du « vote plural »…

Der de der

On était tous assis devant la télé le samedi soir.

– Vous allez voir, disait-elle, vous allez voir qu’il y aura encore une guerre ! Ça ne va plus durer longtemps !

On se moquait d’elle, les uns un peu plus gentiment que les autres :

– Mais qu’est-ce que tu racontes !
– Mais qu’est-ce que tu en sais, Adrienne ! Tais-toi plutôt, et laisse-nous écouter les nouvelles !
– Mais non, c’est fini, les guerres, disait la plus jeune, la plus optimiste, celle qui n’avait pas connu les précédentes, pas même l’indépendance du Congo ni la crise de Cuba.

On riait et on haussait les épaules devant son visage grave et son doigt levé pour nous admonester.

– Vous verrez bien !

C’était le milieu des années 70. A l’école, on nous apprenait que la guerre froide était finie, que les accords SALT étaient un très bon signe et que le lointain Viêt-Nam connaissait enfin la paix. Nous étions donc bien tranquilles. La guerre, c’était du passé.

Mais pas pour grand-mère Adrienne, qui voyait dans chaque politicien à la télé des ressemblances avec Neville Chamberlain :

– Lui non plus, disait-elle, ne croyait pas qu’il y aurait la guerre. Et pourtant ! hein ? vous avez vu !

Mais déjà plus personne ne lui répondait, sauf par un « chut » ici ou là.

Dès le lundi suivant, grand-mère Adrienne s’achetait encore deux kilos de café et un grand paquet de spéculoos. Qu’elle stockait avec ses autres réserves, pour les jours sans. Ce qui faisait dire à son beau-fils, chaque fois qu’il ouvrait une armoire à provisions :

– Il y a de quoi soutenir un siège, ici !

Alors c’était au tour de grand-mère Adrienne, de hausser les épaules .

– Ils ne seront que trop  contents, tous, le jour où ils n’auront plus que de la chicorée et des glands torréfiés, de venir boire un vrai café.

***

C’est en entendant et en lisant l’actualité autour de la Crimée, que je me suis souvenue de cette petite scène qui se répétait le samedi soir devant la télé à chaque nouvelle « crise » ou tension internationales.

Texte écrit pour l’atelier d’écriture de Daniel Simon à Leuze. La consigne était « Pour les jours sans »

http://traverse.unblog.fr/2014/02/13/un-seul-etre-nous-manque/

V comme visage

Je me demande, s’il n’y avait pas les photos pour nous les rappeler, ce qu’on retiendrait des visages aimés et disparus. Fait-on attention aux multiples nuances dans la couleur des yeux, quand on est un enfant ? Et si on finit par ne plus se souvenir du timbre de la voix, serait-ce différent pour les traits du visage ?

J’ai complètement oublié le visage qu’elle avait à cinquante ou soixante ans, alors que j’étais une petite fille. Pourtant, de nombreuses photos d’elle me la montrent à ces moments-là. Je ne me souviens que du visage de ses quatre-vingts ans.

Le visage qu’elle préférait était celui de sa jeunesse. Celui de la photo où on la voit le jour de ses noces. Avec son chignon si bien coiffé et d’où s’échappent pourtant déjà des frisettes sur les tempes, autour de l’oreille, dans la nuque. Avec son joli cou sans la moindre ride, ses joues lisses, son regard franc.

Elle aurait sûrement voulu qu’on se souvienne de ce visage-là et pas de celui où le temps qui passe a laissé ses marques inexorables.

Mais c’est celui-là que j’aime.