U comme umeur

Le soir, quand Madame allume son téléphone portable pour une dernière vérification, elle pourrait chaque fois gagner un pari: dès que Lynn la voit en ligne, arrivent ses messages:

– Je vous ai vue marcher en rue, vous aviez l’air bien contente!
– Ah oui, fait Madame, j’ai le sourire, en général, alors j’en reçois en retour, et même parfois je chante en marchant.

Lynn, plus rien ne l’étonne.
Et ça discute jusqu’à ce que Madame dise « bon, maintenant il faut dormir ».

Ensuite évidemment Madame ne dort pas, elle pense aux petits soucis de Lynn, mais bizarrement ces conversations la mettent de bonne humeur.
Ou plutôt umeur, comme on dit dans le dialecte du Val d’Aoste.

– Quelqu’un parmi vous est déjà allé au Val d’Aoste? demande Enzo, l’Italiano vero qui s’occupe du club de lecture italien.

Oui, le père de l’Adrienne y a emmené sa famille pour un aller-retour d’une journée, alors qu’ils étaient en vacances du côté de Chamonix et qu’une adresse valdostana lui était recommandée par un de ses guides culinaires.

Un repas mémorable, c’est vrai, dans une ferme où aucun menu n’était affiché et où des plats – savoureux mais gargantuesques – se succédaient sans qu’une parole puisse être échangée, pour cause de langue inconnue 😉

– Je pense, dit Lynn hier soir, que ma fille est déjà dans sa puberté!

La gamine a tout juste huit ans. Mais sa mère est une nature inquiète qui aime tirer ses enseignements médicaux d’internet.

– Elle n’était que 19e au cross de l’école, et normalement elle se bat pour être sur le podium.
– Elle est peut-être juste fatiguée? dit Madame, qui n’ose pas ajouter qu’elle mange trop gras et trop sucré et se couche trop tard.
– Je vais lui faire faire une prise de sang, dit-elle, elle avait soif, hier après l’école, j’ai peur du diabète.

En voilà une, se dit Madame, qui ferait mieux de lire des Gaston plutôt que encyclopédies médicales…

***

Texte écrit d’après une consigne de Joe Krapov – merci à lui – qui demandait
1. de lister 12 mots ou concepts qui nous mettent de bonne humeur ; chacun d’eux commence par une des premières lettres de l’alphabet (A B C D E F G H I J K L)
2. de dire pourquoi et comment survient la bonne humeur.

Je me suis basée sur les tags qui reviennent le plus souvent sur ce blog et ça donne ceci:

Amitié – Bruxelles – Chanson (chanter)DialectesÉlèves/Expo – Fleur(s) – Gaston/GastronomieHumourItalie/italienJeuKrapoverieLangue/Littérature.

En gras, vous l’aurez compris, ceux qui ont un rapport avec ce billet.

22 rencontres (4.12)

– Vous oubliez que j’ai déjà trente-trois ans! dit-elle à Madame en appuyant bien fort sur ce chiffre qu’elle semble trouver fort lourd à porter, le début de la vieillesse en quelque sorte.

C’est vrai, Madame oublie toujours le nombre des années qui passent, pour elle ses anciens élèves ont dix-sept ans de toute éternité, parfois avec le sérieux en plus 😉

Elle fait partie de ces jeunes femmes de plus en plus rares qui décident d’avoir leurs enfants bien avant leurs trente ans: sa fille a neuf ans, son fils six.

Elle fait partie de ces jeunes femmes de plus en plus nombreuses qui élèvent seules leurs enfants: son mari l’a quittée quand leur petit garçon était tout bébé et il s’implique le moins possible dans leur éducation.

Elle a un travail dans le secteur social de l’aide à l’enfance et on sait quel salaire mirifique ça offre toutes les fins de mois: chez elle il faut que la bagnole dure le plus longtemps possible, que la facture de gaz et d’électricité ne grimpe pas trop.
Les vacances, elle les passe à la maison en faisant des tas d’activités qui ne coûtent rien ou presque, des promenades dans le bois, des tours à vélo…

Bref, vous voyez.

– Tu aimes les figues? lui demande Madame.

Et alors là, vous auriez dû voir ses yeux!
Sa bouche gourmande!
Tout son être qui se tendait déjà 🙂

Oui, donc.

Chaque mardi, Madame et elle cueillent sur l’arbre tout ce que les passants qui passent y ont laissé.

– Vous aimez les tomates? demande-t-elle à Madame. La prochaine fois que j’en reçois, je partage avec vous.

Le défi du 20

A trente ans Madame était toujours la plus jeune de toute l’équipe des profs de FLE de son école, ce qui veut dire que chaque fois qu’il « manquait des heures », c’est elle qui était envoyée ailleurs.

C’est ainsi qu’elle est arrivée en professionnelle et qu’elle a eu en classe Othmane, armoire à glace, deux têtes de plus qu’elle, qui a réussi l’exploit de ne jamais la regarder en face, dix mois durant. C’est grâce à lui qu’elle a appris que c’était une forme de politesse 😉

L’année d’après, c’est en technique couture qu’elle a été envoyée, où elle a fait la connaissance de Hanane, le rayon de soleil de la classe. Grâce à qui elle a su qu’au-dessus des règles établies par le père, il y avait celles établies par le frère aîné du père: quand il était en visite, Hanane ne pouvait sortir que voilée.

Ensuite, en technique commerciale il y avait l’adorable Rachida. Qui a accepté d’épouser le cousin du cousin d’un cousin et de le suivre en Allemagne, pays où elle ne connaissait personne, dont elle ne connaissait pas la langue et où elle élève aujourd’hui ses deux enfants.

Il y a eu Younes, toujours de méchante humeur, toujours « victime », toujours sur ses gardes et qui aujourd’hui porte le costume et la cravate dans une grande compagnie d’assurances.

Le même comportement mais au féminin, c’était Latifa. Jusqu’au jour où Madame lui a dit que son prénom signifiait ‘gentille, aimable’ et allez savoir pourquoi, elles en sont sur le coup devenues meilleures copines.

Madame se souvient bien aussi de Youssef, avec qui la connivence était totale: un seul regard et hop, la blague était partie, Youssef enclenchait au quart de tour, le ping pong marchait parfaitement. Elle n’a plus jamais retrouvé un tel partenaire pour ‘ambiancer’ la classe dès que le besoin d’un peu de ‘schwung‘ se faisait sentir.

Il y a eu Fehmy, poli et bien élevé, le gendre idéal, Madame lui aurait bien donné sa fille si elle en avait eu une 😉 aujourd’hui il est marié – fête en mode mineur, c’était en pleine pandémie – et spécialiste en informatique.

Il y a eu Omar, qu’il fallait sans cesse houspiller pour qu’il se mette au travail – Madame le harcelait même par SMS – mais qui a fini par réussir des études supérieures.

Et enfin, Nabil, grâce à qui Madame a pu répondre ironiquement à ceux qui lui disaient qu’ils n’inscriraient pas leur enfant dans sa ville « à cause de tous ces étrangers »:

– Vous avez raison, tous ces étrangers rendent la concurrence fort rude! Mon meilleur élève toutes catégories, cette année, meilleur en maths fortes, meilleur en latin, meilleur en langues étrangères… s’appelle Nabil.

Encore merci, Nabil 🙂

***

Merci à Passiflore pour son Défi du 20 qui demandait ce mois-ci neuf prénoms.

Ceux qui viennent depuis longtemps reconnaîtront quelques prénoms qui ont déjà été utilisés ici 🙂

F comme Frans

Il est musicien professionnel mais depuis quelques années il a ouvert un petit magasin bio. Comme il n’est ouvert qu’à onze heures du mercredi au samedi, il peut le combiner avec la musique.

L’Adrienne y passe à peu près une fois tous les huit jours, en cette saison c’est surtout pour s’approvisionner en tomates et en aubergines.

– Vous savez, dit-il la semaine dernière, que j’ai sérieusement envisagé de passer à l’enseignement? A cause de la pénurie de profs.
– Ah bon! fait l’Adrienne, qui l’imagine devant une classe où les quelques machos du groupe auraient tôt fait de le manger tout cru, avec son profil de doux rêveur, ses petites lunettes rondes et ses cinquante-cinq kilos.

Quand elle y est retournée hier, il le lui a redit:

– Vous avez été prof, n’est-ce pas? J’ai pensé me tourner vers l’enseignement..
– Oui, vous me l’avez dit la semaine dernière. Et pour quelle matière?

En fait elle a dit: Voor welk vak?
Et là, second étonnement:
Frans!

Français, donc.

– J’ai eu la visite d’une ancienne collègue ce matin, dit-elle, tout va bien, ils ont réussi à pourvoir tous les postes vacants!

L’Adrienne préfère qu’il continue le magasin bio 😉

Y comme y a pas devoir?

Deux lundis déjà que Monsieur le Goût nous laisse sans devoir et pourtant aujourd’hui, et c’est une primeur, dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’année scolaire commence.

La Flandre ne suit pas (encore?) sous des prétextes divers – ce ne serait pas « le bon moment » d’organiser un changement, les parents ne seraient pas enthousiastes, les profs ne seraient pas très favorables… comme si on pouvait espérer autre chose d’une rapide enquête qu’un partage moitié-moitié entre le ‘pour’ et le ‘contre’ – et en Belgique francophone non plus il ne se passait pas un jour, ces deux dernières semaines, sans que des articles et autres opinions ne paraissent sur le sujet: quid des camps de vacances? quid des transports en commun? quid des congés parentaux? etc. etc.

Bref, des tas de vrais faux problèmes, alors que les experts en éducation sont tous d’accord sur le principal: nos longues vacances d’été sont néfastes pour les apprentissages scolaires, en particulier pour les enfants les plus démunis, qui perdent beaucoup de leurs « acquis » et n’ont pas l’occasion d’acquérir d’autres « apprentissages » grâce à des voyages, visites ou activités sportives, culturelles… diverses.

« De mens is een gewoontedier » (1) dit-on en néerlandais, et ça se vérifie une fois de plus 🙂

***

(1) L’être humain (De mens) est un animal (dier) qui tient à ses habitudes (gewoonte)

Stupeur et tremblements

Mardi dernier, en allant voir d’où venaient les visiteurs du blog, l’Adrienne est tombée sur une adresse IP « cachée » portant le nom de CIA triad security.

– Mince! s’est-elle dit, j’aurai sûrement dit trop de mal de l’armée américaine, avec mes traductions de Dimitri Verhulst!

Mais vérification faite, il s’agit d’une firme (?) qui s’occupe de sécurité en ligne. Ou un truc du genre, pas pris le temps d’approfondir la question, sauf que l’adresse IP « cachée » menait à Berlin 😉

Bref.

Puis le même jour elle a lu ceci: grâce à des stylos connectés, on peut s’assurer que l’élève travaille et on peut télécharger ce qu’il écrit, le corriger, le lui renvoyer.

Pas de répit, ni pour l’élève, ni pour le prof.

C’est aussi une forme de surveillance, qui s’ajoute encore à cette autre possibilité: le casque permettant de mesurer l’activité cérébrale de l’enfant et donc de détecter l’instant où il serait distrait…

Vous comprendrez donc que Madame est de plus en plus heureuse d’avoir l’âge qu’elle a!

Sinon, si vous voulez vraiment vous faire encore plus peur, il y a aussi ceci. Ou ceci. Ou…

Non rassurez-vous, on s’arrête 😉

***

La photo d’illustration a été prise il y a quelques années dans une librairie islandaise, où Gaston s’appelle Viggo.
Si on suit le modèle chinois, bientôt plus aucun enfant ne saura ce qu’est une cocotte en papier 😉

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Et pendant tout le temps de la rédaction de ce billet, un type qui avait garé sa belle et précieuse voiture-boîte-à-sardines juste en face, a cherché désespérément comment désactiver l’alarme.
Ouvert ses deux portières.
Ouvert le coffre.
Passé des coups de fil…
Comme quoi, il y a encore moyen de rigoler, malgré tout 🙂

22 rencontres (4.11)

En arrivant au marché, Madame croise Nele, le bras en écharpe.

– Qu’est-ce que tu as encore fait? lui demande-t-elle.

Parce qu’avec Nele, ça rigole toujours bien.
Il ne lui en fallait pas plus pour dévider toute l’histoire:

– On était en vacances, on a fait du rafting, de l’escalade, que sais-je encore: il ne m’est rien arrivé! On rentre à la maison, je suis à peine dans le couloir avec les valises et bang! Je trébuche, je m’étale et je me casse le coude!

En effet, ça rigole bien.

Surtout que sa fille, quatre ans depuis le printemps dernier, n’a pas manqué de lui dire ce qu’elle en pensait.

– Elle me rappelle quelqu’un! dit Madame.

Questions existentielles

Madame est allée voir sa « doctoresse » préférée, celle qui est une charmante ancienne élève à qui elle a délégué la responsabilité de veiller à ce qu’elle ne meure pas du même mal que son père.

– Je compte sur toi, lui a-t-elle dit.

Même si évidemment il faudra bien qu’elle meure de quelque chose.

Puis c’est la secrétaire qui s’est occupée d’elle et comme une des questions était « vous prenez des drogues? » Madame n’a pu s’empêcher d’éclater de rire et – vous la connaissez – de s’étonner:

– Est-ce que vraiment vous pensez que les gens vous répondent la vérité, quand vous leur posez ce genre de questions?

***

Bref, le plus beau de l’histoire, c’est que ces questions sont inutiles: la prise de sang révèle tout.

N comme Nicolas

Dès que Madame a découvert Le petit Nicolas de Sempé et Goscinny, elle a été fan inconditionnelle, comme le savent tous ses élèves.

TOUS. 🙂

Ces savoureuses petites histoires offrent toujours deux niveaux de lecture: celui de l’enfance racontée avec « naïveté » et celui de l’adulte que les auteurs critiquent – avec une ironie légère et une très juste observation de leurs inconséquences, petites lâchetés, petites manies et grandes contradictions.

Bref, une fan.

Ce qui fait qu’elle a un jour fait le déplacement à Paris pour voir une expo Sempé, ce qui lui a permis de connaître d’autres aspects du talent de ce dessinateur.

Il n’a malheureusement pas la vie éternelle.
Pas plus que le regretté Goscinny.

Reste leur œuvre.

Et ça, c’est bien.

H comme Haruki

La première fois qu’un élève a déclaré à Madame:

– Moi, je n’aime pas la poésie.

Il lui a bien fallu trois secondes pour déglutir et arriver à prononcer un:

– Ah bon?

Suivi de la question:

– En néerlandais non plus?

Après elle en faisait un défi personnel de réussir à trouver LE poème qui parlerait à l’élève imperméable à ses beautés.

Mais toujours, quelque part, et pendant de nombreuses années, il lui restait dans la tête une sorte de « comment peut-on ne pas aimer la poésie?« 

Bref, aujourd’hui elle comprend, bien sûr.

Prenez par exemple ces millions de gens qui adorent la littérature japonaise en général et Murakami en particulier.

Et Madame?

Et bien, elle continue à faire des efforts et à espérer qu’un jour, elle sera « touchée » 🙂

En ce moment, elle lit ceci.