22 rencontres (4.9)

C’était l’autre dimanche, lors d’une marche autour de la ville. Madame dépasse un couple et se retourne pour faire un grand sourire et un ‘hello!’ à l’élément féminin du duo.

– Bonjour, répond-elle. Vous me connaissez encore?
– Bien sûr! fait Madame.

Et pour la première fois elle ajoute sans gêne aucune:

– Par contre, je ne me souviens plus de ton nom.

Et vous savez quoi?
ça n’a posé aucun problème ni causé aucun drame international 🙂

Dès aujourd’hui, s’est dit Madame en rentrant chez elle, plus de tergiversations ni de manœuvres de retardement dans l’espoir que le nom jaillisse en mémoire: on annonce tout de go qu’on a oublié.

Privilège de l’âge 🙂

Dernières découvertes

Samedi matin le tout premier message venait d’un généalogiste amateur rencontré sur geneanet.org – est-ce un hasard, il habite précisément la ville de l’Adrienne 😉

– J’ai là deux documents, écrit-il, qui vont probablement t’aider.

En effet, le premier est une photo de l’acte de naissance de la mère de la grand-mère paternelle.
Née en 1881.

Dans la marge, sous son numéro d’ordre et son nom de famille, est noté l’infâmant ‘illegt‘.
C’est la sage-femme qui est venue déclarer l’enfant le lendemain de sa naissance: la jeune mère, 22 ans, n’a pas de mari.

Ce qui a immédiatement rappelé à l’Adrienne un prof d’histoire affreusement cynique qui semblait prendre plaisir à ‘casser’ tous les rêves des gamines qu’il avait devant lui.
Genre « oui oui vous dites ça, mais vous verrez, vous finirez toutes braves petites femmes au foyer ».
Et autres choses du même acabit à propos de tout ce qu’on aime croire beau, à seize ans – l’amour, par exemple – et dont on découvrira bien assez tôt les épines.

Ainsi un jour – sans aucune raison, sans le moindre lien avec rien de ce qui se passait en classe à ce moment-là – s’est-il mis à se gausser des généalogistes qui, croyant trouver des ancêtres nobles, se trouvent être des bâtards.

C’est le mot qu’il a dit.

Mais l’Adrienne, en voyant ces quelques données sur une inconnue arrière-arrière-grand-mère Clémence, n’a pour elle qu’un immense amour.
Et des tas de questions.
Que lui est-il arrivé?
Était-ce par amour ou par violence?
Comment l’a-t-elle vécu?
Et la petite Zoé?

La petite Zoé a fini par avoir un papa, quand elle avait treize ans: sa mère s’est mariée, son beau-père l’a ‘reconnue’ et lui a donné son nom.

Et quand la petite Zoé devenue grande a eu son premier enfant, une petite fille, elle l’a appelée Ivonne.

Ivonne Clémence.

***

sur la photo, les trois enfants de la petite Ivonne au printemps de 1934.

Z comme zut!

– Ah zut! s’est exclamée l’Adrienne en apprenant il y a quelque peu la mort de Miss.Tic.

Et comme une sorte d’hommage elle est allée voir tout ce qu’elle pouvait trouver sur les œuvres laissées ça et là par l’artiste sur les murs de Paris.

– Encore une bonne raison d’aller à Paris, a-t-elle soupiré.

Elle a eu envie de dire un deuxième zut – un bien gros, bien fort – quand elle a appris la cause de ce décès qu’elle juge prématuré.
Sale maladie!

D’ailleurs au moment où elle écrit ce billet, juste après la parution du devoir de lakévio du Goût, on est vendredi matin et c’est le jour anniversaire d’une mort encore bien plus prématurée.

Alors c’est tout naturellement que l’Adrienne a lâché un troisième zut, en retournant chez Monsieur le Goût pour faire un copier-coller du lien vers son blog, et qu’elle a vu qu’entre-temps il avait ajouté dix mots imposés.

Zut et flûte.

Crotte zut flûte

***

Merci à Monsieur le Goût pour l’image et les consignes:

Miss Tic, que vous connaissez sûrement, est morte il y a quelques jours.
J’ai vu pour la première fois ses traces sur les murs de mon quartier il y a près de cinquante ans. J’avais été frappé par ce pochoir. Et vous ?
Ce qui serait gentil, ce serait que vous y mettiez les mots suivants :

Mathématique
Papillon
Coquelicot
Terre
Soleil
Branche
Équation
Somme
Produit
Égal

22 rencontres (4.8)

Madame a revu Machteld et son frère Steven. Ils étaient ses élèves dans les années nonante. Ils avaient des parents charmants et étaient des élèves exemplaires.

Elle a été émue par Wouter, qui a la même démarche et la même mèche de cheveux bruns qui lui retombe sur le front, à cinquante ans comme à quinze, l’unique année où elle a été prof de FLE en troisième.

Elle a bien observé le jeune homme qui accompagnait Ans et elle a pensé que c’était sûrement bon signe qu’il soit là, à ses côtés, en ce jour.
« J’ai enfin rencontré quelqu’un avec qui je me vois faire ma vie. Il s’appelle Sam. », avait dit Ans le mois précédent, et Madame en avait été très heureuse pour elle.

Bref, Madame était d’enterrement samedi dernier et c’est toujours triste de revoir des gens dans ces conditions-là.

T comme trottoir

Le trottoir était encombré de « nains » qui réalisaient une drôle de gymnastique, les bras levés au-dessus de la tête.

L’Adrienne se demandait pourquoi ils restaient les mains en l’air en regardant le verger.

– Ils arrivent trop tard, se dit-elle, la floraison se termine, c’était bien plus joli la semaine dernière. Et les quatre agneaux ont bien grandi, ils ne sont plus si blancs ni si attendrissants…

Mais ce n’étaient ni les agneaux ni les floraisons qui les occupaient:

– Regardez cet arbre-là, demandait la maîtresse, et faites avec vos bras la forme qu’il a… Est-ce que c’est la forme d’une pomme ou d’une poire?

Bref, le soleil brillait, ils prenaient l’air, apprenaient le mot « kruin » et pourraient expliquer le soir à papa et maman comment reconnaître un poirier, gestes à l’appui…

Pas mal, à trois ans 🙂

22 rencontres (4.7)

Bien sûr que Madame est fière de ceux qui obtiennent un doctorat en astrophysique avec la mention summa cum laude.

Bien sûr.

Ne serait-ce que parce qu’elle aime y voir la preuve que son école les a bien formés.
A jeté de bonnes bases, comme on dit.

Mais combien plus son cœur se réjouit (et se ramollit ;-)) quand il s’agit d’une Nabila pour qui le néerlandais est une deuxième ou une troisième langue et qu’après un parcours laborieux dans des classes de professionnelle – où elle n’aurait jamais dû être – elle atteint enfin son but: poursuivre des études supérieures pour devenir institutrice maternelle.

– Les premiers mois, dit-elle, ça a été vraiment dur! Je suis la seule à avoir été envoyée chez un logopède (1), j’en ai pleuré! Mais j’ai tenu bon. Je me suis dit: Nabila, tu veux faire ce métier, tu as besoin de maîtriser parfaitement le néerlandais, alors vas-y! Accroche-toi! Donne tout ce que tu peux!

Oui, elle a la vocation prof.
Au point de corriger ses sœurs et ses amies désormais quand elles parlent mal le néerlandais: ‘de’ ou ‘het’, ‘die’ ou ‘dat’, l’omission des consonnes finales, ‘gij/jij’, elle ne laisse plus rien passer.

Pour leur bien, évidemment 😉

***

(1) ce que vous Français appelez orthophoniste

Le défi du 20

Dix ans qu’il n’est plus l’élève de Madame et cinq ans au moins qu’il lui prodigue des conseils de lecture 😉

Tout avait évidemment commencé avec Rimbaud.

Non pas parce qu’en classe il a lu Le dormeur du val, mais parce que Patti Smith est fan du poète.
C’est ce qu’il a appris à Madame, qui ne connaissait évidemment pas Patti Smith (désolée pour les fans!).

Comme il sait que ça fait plaisir à son cœur de prof de FLE, il ne manque jamais de lui annoncer quand il a lu un livre en français:

– J’ai lu la biographie de Rimbaud par Baronian, lui écrit-il en 2015. Et ce qui est magnifique, c’est que je suis juste au chapitre sur les deux coups de feu alors que je me trouve dans le train de Bruxelles!

Puis il a découvert Édouard Louis – ils ont à peu près le même âge:

– J’ai bien aimé Pour en finir avec Eddy Bellegueule, dit-il. Mais de nos jours, je ne le suis plus. Il est devenu trop « vedette ».

Madame doit avouer qu’elle n’a pas réussi à finir ce livre: trop de violence trop bien décrite. Elle est une petite nature, oui. Mais elle a lu jusqu’au bout Qui a tué mon père.
Qu’elle a trouvé tout à fait poignant.

C’est par Édouard Louis qu’il est arrivé jusqu’à Annie Ernaux.

– Ah! fait Madame, j’ai arrêté de la lire, surtout après la lecture de Mémoire de fille.

Mais il insiste:

– J’aimerais, dit-il, que vous lui donniez une seconde chance et lisiez Les années.

Bizarrement, depuis des semaines ce volume est indisponible à la bibliothèque, quelqu’un sans doute l’apprend par cœur.

Mais son grand coup de cœur en littérature française contemporaine va à Pierre Michon et ses Vies minuscules et là, Madame est entièrement d’accord.
Elle lui a d’ailleurs prêté-donné Les Onze 🙂

Que ne ferait-on pas pour qu’un ancien élève lise en français 🙂

Écrit pour le Défi du 20 où il était demandé ce mois-ci de donner quatre titres de livres – les quatre que j’ai lus sont en gras dans le texte – merci Passiflore!

Premier avril

– On a tous reçu un mail de la direction, raconte collègue-amie, pour nous dire que le premier avril on doit libérer le parking de l’école avant dix-sept heures. On a cru que c’était un poisson d’avril, mais non! c’est pour le tour de Flandre!

En effet, le lendemain les seize mille amateurs inscrits (1) pour effectuer le parcours vont terroriser (2) la ville toute la journée.
Le surlendemain ce seront les pro, précédés et suivis de colonnes de voitures tonitruantes, de motos vrombissantes et survolés par les hélicoptères de la police et de la presse.

Bref, ce sera joyeux.

Surtout chez les voisins, qui devront régler leur sono encore plus fort que d’habitude 😉

***

(1) et, on peut le supposer, des non inscrits qui en profiteront pour passer avant et après…

(2) en néerlandais pour ‘wielertourist‘ (cyclotouriste) on dit généralement par moquerie (et critique) ‘wielerterrorist‘ (cycloterroriste)

U comme Un soir, un train

Est-ce que vous voudriez lui parler, demande la maman, nous il ne nous écoute pas, il se cabre tout de suite. Mais il ne peut pas savoir que je vous l’ai demandé!

Voilà le genre de situation que Madame déteste: tromper son monde. Mais bon, elle a trouvé un biais, de toute façon elle était en contact avec le jeune homme, donc c’était assez naturel de lui demander de ses nouvelles.

Alors il est venu, un lundi matin, après sa séance de fitness.

– Tout va bien! clame-t-il. Je dois juste encore repasser l’examen oral de néerlandais.

Pour cela, il a trois livres à lire, à choisir dans une courte liste.
Il a pris les trois ayant le plus petit nombre de pages, ce qui fait que dans le lot, il y avait La Métamorphose, de Kafka. C’est évidemment sur celui-là qu’il avait été interrogé.

– Mais je n’avais rien compris à ce bouquin, fait-il. Rien du tout.

Madame rigole.

– Peut-être que le plus important, dans le choix de tes livres, ce n’est pas leur longueur mais que le contenu te parle?

Il admet qu’il y a de l’idée 😉

Un autre de son trio, très court aussi, c’est De trein der traagheid, de Johan Daisne. André Delvaux s’en est inspiré pour un film. Une histoire d’à peine cinquante pages dans le genre « réalisme magique ». Pas simple non plus!
Elle commence ainsi:

« Toen ik de ogen weer opende, bemerkte ik dat mijn hele coupé sliep. Het meisje over me, met haar niet onaardig gezicht maar rouwige nagels, zat nog met haar haakwerkje in de hand. Het rustte nu roerloos – inzover ooit iets zonder beweging kan zijn in een rijdende trein – op de smoezele zakdoek in haar schoot. Aan de nogal aangerode pruillippen van het kind, bemerkte ik nog een niet weggelikte chocolavlek. Wat had ze wellustig langzaam op de partjes zitten zuigen, die ze gniepig, één na één van de reep in haar tas had afgebroken en in haar mond gestopt! »

Quand j’ai rouvert les yeux, je me suis rendu compte que tout le compartiment dormait. La jeune fille en face de moi, visage charmant mais ongles en deuil, tenait encore en main son ouvrage au crochet. Il reposait, immobile – pour autant qu’une chose puisse être immobile dans un train en marche – sur le mouchoir défraîchi posé sur ses genoux. Au rouge à lèvres sur sa moue enfantine on pouvait voir un reste de chocolat. Avec quelle volupté elle avait mis en bouche et sucé un à un les morceaux qu’elle avait cassés de la tablette dans son sac! (traduction de l’Adrienne)

Bref, Madame se fait un devoir de se rendre le jour même à la bibliothèque, pour lire les livres qu’il a choisis, ainsi ils pourront en parler ensemble, s’entraîner à l’entretien oral…

Elle lit Johan Daisne et s’attaque au cancrelat de Kafka…

Puis le soir elle reçoit un message de son hurluberlu préféré: il a finalement pris trois autres livres 🙂

Stupeur et tremblements

Elle aura 32 ans, n’est pas mariée, n’a pas d’enfants, et soupire que les copines de son âge ont une vie tellement parfaite… et pas elle.

– Comment est-ce possible! dit Madame, une fille intelligente comme toi, que tu te laisses prendre à cette image tellement faussée que tant de gens donnent d’eux-mêmes!

Et oui, S*** sait tout cela, pourtant elle ne peut s’empêcher de se comparer et de trouver que telle et telle sont tout de même bien en couple, ont un joli bébé, une belle maison…

Alors Madame lui raconte le monde de différence entre ce que sa voisine met sur son « mur » fb et ce qui se passe VRAIMENT derrière le VRAI mur.

Elle rit mais Madame voit bien qu’elle ne l’a qu’à moitié convaincue.

Alors elle va se renseigner un peu mieux et trouve ceci: une jeune Hollandaise a réussi à tromper tout son monde, y compris ses propres parents, en faisant croire via photos et infos sur fb qu’elle était partie pour un voyage de cinq semaines dans le sud-est asiatique.

La plongée sous-marine, la visite de temples, les plages, les monuments, les rencontres… absolument tout était « fake », manipulations, « réalité augmentée » et photoshop.

Liegen over een perfect leven op Facebook is verleidelijk, mentir sur fb pour faire croire à une vie parfaite est tentant, dit un journal hollandais, nombreux exemples à l’appui.

Dommage que ça contribue à rendre malheureux des gens d’une rare qualité humaine comme cette ancienne élève.

C’est ce que Madame lui a dit, bien sûr 🙂

***

la photo ci-dessus, prise d’un « room with a view » près de Poperinge, n’a subi aucune modification 🙂