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Un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, l’Adrienne regarde le gros meuble à six tiroirs, héritage de l’arrière-grand-père, et se dit que ce serait tout de même beaucoup mieux si à sa place il y avait une fine étagère où mettre des livres.

Les mesures prises, elle s’est mise à la recherche de l’objet, d’abord dans les catalogues en ligne, puis dans les magasins de sa ville. De ceux qui font de l’ersatz Ikea et – bizarrement – viennent tous de pays situés plus au nord.

C’est en sortant d’un de ceux-là qu’elle se fait apostropher par Nora:

– Bonjour Madame!
– Mais comment as-tu fait pour me reconnaître? Moi je ne reconnais plus personne, avec le masque!
– Je vous ai reconnue dès que vous êtes entrée, rit Nora.

ça fait pourtant bien trois ans qu’elles ne se sont plus vues et entre-temps Madame a les cheveux mi-longs.

Bref, le magasin est vide, ça donne le temps de bavarder et de constater que Nora fait tout de même des choses plus utiles que ses petits films sur youtube où on la voit se préparer à aller en cours, se préparer à faire du shopping, se préparer à aller étudier avec deux copines ou dévoiler ses secrets de maquillage et sa recette de pâtes à crêpes 🙂

I comme Il y en a…

« Nous vous aimons »

Mercredi en début d’après-midi, quand on sonne à la porte, Madame est toute surprise de revoir Estevan.

Déjà? se dit-elle, l’année scolaire vient seulement de commencer!

Ils s’installent.
Ça papote.

– Vous savez ce qu’elle nous a dit, la prof de français, à son premier cours? « Je ne suis pas là pour vous aimer, je ne suis pas là pour créer du lien, moi je suis juste là pour enseigner ».

Bon, c’est un point de vue qui n’est pas celui de Madame, qui croit que les élèves apprennent mieux quand il y a du lien, quand ils se sentent aimés.

– Et puis elle a dit: si vous avez des problèmes en orthographe ou à l’oral, je ne peux rien faire pour vous, il est trop tard, c’est que vous êtes un cas désespéré.

Ce doit être le genre de prof qui sait exactement combien de jours la séparent de ses prochaines vacances, pense Madame.

– L’orthographe, dit-elle, ou l’oral, ça peut s’entraîner, on peut continuer à s’améliorer, tout le reste de la vie, même, il n’est jamais trop tard!

Bref, il en avait gros sur la patate, Estevan, et la prof qui disait être là pour enseigner, après les avoir tous bien cassés, avait refusé de répondre à sa première question au sujet du premier devoir.

Alors il est venu la poser à Madame et croyez-moi, ils ont passé ensemble un excellent après-midi.

Mais tout de même, il y a des gens qui ne pourraient pas être profs.

D comme discussion

C’est la grosse discussion en Flandre en ce moment à propos des écoles, entre ceux qui sont heureux de revenir « à la normale » et ceux qui croient très fort dans l’enseignement à distance.

Comme toujours, chaque parti a ses arguments. Inutile de les répéter ici, ils sont connus.

Alors on est arrivé à un compromis et on lui a trouvé un nom: c’est le « blended learning ».

Oui, comme pour le whisky: le mélange 😉

***

photo d’un été « normal », quand on pouvait encore organiser des journées portes ouvertes et recevoir en un jour tous les futurs élèves et leurs parents, et leur offrir une boîte à tartines 😉

Derniers jours de vacances

Pour la troisième fois de la semaine, l’Adrienne était en route pour le bureau du syndic – il faudra que demain elle vous fasse un billet pour vous relater ses premières expériences avec un syndic de copropriété – bref en route pour le centre ville elle choisit de passer par le parc.

Peu de monde en route en ce vendredi assez tôt dans la matinée, sauf deux petits enfants que l’Adrienne tout de suite tient à l’œil car elle a comme une prémonition qu’il vont piétiner les cyclamens en pleine floraison sous le grand hêtre pourpre.

Et vlan, dès que la petite fille (sept ans, peut-être) y pose le pied, l’Adrienne fait sa Madame et lui dit:

– Attention les fleurs!
Avec apparemment juste ce qu’il faut de sévérité pour être promptement obéie.

– Tu ne les trouves pas belles? lui demande l’Adrienne en souriant.

Oh si! ils les trouvent bien belles, la petite sœur et le grand frère (8 ou 9 ans? pas dix, en tout cas), qui se met à expliquer qu’à la maison ils ont des roses merveilleuses, avec du rouge, du jaune et même du noir alors l’Adrienne se montre admirative pour ces fleurs incroyablement drapeau belge.

– Et elles sentent bon aussi? demande-t-elle.

Oui, bien sûr qu’elles sentent bon aussi.

Alors l’Adrienne, tant qu’à faire sa Madame, y va à fond avec la question à zéro franc:

– Vous êtes contents de retourner bientôt à l’école?

Oh oui! fait la petite sœur.
Moi pas tellement, dit le gamin.

Alors il explique qu’il s’appelle El A***i et que dès qu’il y a une bagarre à la récré, c’est son nom qu’on crie, même s’il est tranquillement à discuter avec deux ou trois gars « de sa famille ».

– Ah ça c’est embêtant, fait l’Adrienne, je comprends… ce n’est pas chouette.

Puis il explique qu’il traîne cette réputation de son école précédente, d’où il a été renvoyé.

– Mais là, demande l’Adrienne, tu as envie de t’en défaire? Tu veux que ça cesse? Tu n’as pas un prof à qui tu peux en parler?

Si, bien sûr, mais c’est peine perdue, il l’a déjà essayé.

– En septembre tu changes de classe, tu auras un nouveau prof, tu devrais lui dire tout de suite tes bonnes intentions, ça ferait un effet très positif, crois-moi!

Bref, quand ils se sont quittés l’Adrienne avait le cœur pris et regrettait de ne pas avoir demandé nom complet, adresse de l’école et tout le toutim, qu’elle se mêle un peu de cette affaire 😉

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et premier devoir de Lakevio organisé par Monsieur Le Goût (merci!)

Il a allumé une cigarette parce qu’il commençait à s’énerver à force de lui dire et redire sa façon de voir, tandis qu’elle restait aussi impassible et froide que la pierre sur laquelle ils étaient assis.

Pourquoi, nom de nom, ne réagissait-elle pas?
Comment savoir s’il l’avait convaincue?
Si elle comprenait et acceptait ses arguments?

On aurait dit qu’elle avait même cessé de respirer.

– Je comprends, finit-elle par dire, que tu ne veux pas et ne voudras jamais d’enfant.

Ce n’est qu’alors, en se penchant pour écraser sa cigarette sur le sol, qu’il aperçut la robe rose de la petite fille dans l’embrasure de la porte.

Depuis quand était-elle là?
Qu’avait-elle entendu et compris de leur conversation?

22 rencontres (10 ter)

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Imaginez le bonheur de Madame quand, dans une des rues du centre ville, elle voit venir vers elle une ancienne élève, que depuis de très nombreuses années elle ne voit plus que sur fb, étant donné qu’elle habite au Bangladesh.

Ah! maudits soient ces masques et ces distances imposées, qu’une telle occasion unique offerte par le hasard ne puisse se fêter d’une solide accolade!

Mais on ne s’est pas plaintes et on a longuement bavardé, jusqu’à ce que la petite dernière (6 ans depuis quelques jours) commence à trouver que ça avait assez duré.

– Tu sais, lui dit Madame, c’est toi et tes filles que je cite en exemple chaque fois qu’un parent d’élève émet des craintes au sujet d’une éducation bilingue.

Elle rit.

– Il suffit de tout garder bien séparé, répond-elle.

Ce qui est effectivement LA règle à suivre.

Pour ses trois filles, il y a la langue du papa, le bengali, la langue de la maman, le néerlandais, la langue de l’école, au lycée français de Dacca. Puis en secondaire les langues étrangères, l’anglais et l’espagnol.

– Quand mon aînée a dû faire le choix des études supérieures, je lui ai dit: « Fais quelque chose avec ça, ta connaissance du bengali et du néerlandais, tu cumules deux langues rares! » mais vous savez ce qu’elle fait? Un master en langues orientales anciennes! Elle apprend le hindi et le sanskrit.

🙂

22 rencontres (12 ter)

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Elle est de celles à qui Madame n’a pas donné cours mais dont elle a eu soin, pendant une longue année, après qu’on lui avait détecté la maladie de Hodgkin.

Elle est de celles pour qui Madame a dû concocter un programme adapté, pour qu’elle puisse terminer avec succès ses études secondaires en maths-sciences.

Elle est de celles qui ont perdu tous leurs cheveux, mais pas leur courage.
Une de ces admirables qui pleurait le soir quand personne ne la voyait.

Trois ans ont passé de six mois en six mois, qui la feront entrer dans les statistiques positives: au bout de cinq ans, plus de quatre-vingts pour cent des patients ont survécu. Elle a toujours voulu croire qu’elle serait de ceux-là.
Et Madame aussi, bien sûr.

Alors pour fêter ça, elles se voient de temps en temps et ont tellement de choses à se raconter qu’il faut un repas et tout l’après-midi jusqu’au soir.

– Dès que tu auras ton diplôme de psychologue, lui dit Madame, je viendrai chez toi en consultation.

Elles ne perdront pas de temps à tâter le terrain et pourront tout de suite aller à l’essentiel, vu qu’elles se sont déjà à peu près tout raconté 😉

I comme Il était temps!

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Il était temps que quelqu’un vienne en visite, se dit l’Adrienne en sortant l’échelle pour atteindre le haut des armoires.

Depuis le confinement, plus personne n’avait mis les pieds chez elle.
Sauf dehors, sur la mini-terrasse.
Sauf Estevan.
Ou le petit Léon.
Ou l’ami Philippe.
Mais avec eux on ne courait pas grand risque qu’ils voient la poussière sur les boîtes de rangement.

L’Adrienne, quand il s’agit de ménage, agit souvent comme ces élèves qui prétendent étudier plus efficacement dans la précipitation de l’urgence, en dernière minute. Qu’alors ils réussissent en un éclair à faire ce qui leur prend normalement des heures. Qu’alors rien ne vient ralentir leur rythme de travail.

Bref, jeudi l’Adrienne a fait le ménage à fond et avec diligence parce qu’une ancienne élève s’annonçait pour le lendemain.

Et tout comme à la lointaine époque où elle « faisait les poussières » dans la maison de son enfance et que sa mère contrôlait le travail d’un doigt avisé – le mal est sans remède – cette fois elle avait oublié de passer le chiffon sur les pédales du piano.

***

écrit pour Les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les douze mots imposés suivants: précipitation – pied – éclair – boîte – courir – pédale – temps – diligence – minute – risquer – ralentir – remède.

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Par contre dans sa classe Madame faisait le ménage matin et soir 😉

C comme canon

Dans un des livres empruntés à la bibliothèque la semaine dernière, Madame trouve le billet avec le nom de l’emprunteur précédent (une ancienne élève, ’emprunteuse’, ça se dit?) qu’elle contacte aussitôt pour un joyeux petit échange d’impressions de lecture.

Il s’agit d’un des titres de Dimitri Verhulst (qui a eu l’honneur de deux ou trois traductions françaises pour d’autres de ses œuvres) et que Madame découvre ces derniers mois, maintenant qu’elle n’est plus Madame et prend le temps de lire aussi en néerlandais.

Justement ces jours-ci il est beaucoup question des 50 titres faisant partie du « canon littéraire » néerlandophone, donc les œuvres qu’il « faut avoir lues ».

Il en est surtout question à cause d’un auteur qui vient de se voir éjecté de ladite liste en raison de racisme. Madame ne peut s’empêcher d’y voir surtout un effet de mode…

Bref.

Parce qu’en principe les seuls critères pour qu’une oeuvre soit admise dans ce panthéon – qui recouvre huit siècles – c’est qu’elle doit avoir été écrite en néerlandais, publiée il y a au moins 25 ans et que son auteur doit être mort.

Il semblerait qu’il y ait aussi des critères implicites 😉

Huit siècles, ce qui fait qu’en numéro un se retrouve Hendrik van Veldeke, un poète courtois du 12e siècle dont il n’est pas très clair s’il écrivait en « néerlandais » ou en « allemand ».

Soit.

Mettons que c’était du limbourgeois 😉  

***

source de l’illustration, info et tous les 50 titres ici.

*** 

Ez sint guotiu niuwe maere,
daz die vogel offenbaere
singent, dâ man bluomen siht.
zén zîten in dem jâre
stüende wol, daz man vrô waere,
leider des enbin ich niht:
Mîn tumbez herze mich verriet,
daz muoz unsanfte unde swaere
tragen daz leit, das mir beschiht. (version d’origine)
Het zijn goede nieuwe tijden
nu de vogels vreugd verspreiden,
zingend, waar men bloemen ziet.
Dit zijn de jaargetijden
die ons graag verblijden,
ik daarentegen ben het niet:
mijn domme hart smoorde mijn lied,
zodat ik hard en zwaar moet lijden
aan het lot dat mij geschiedt.

(traduction en néerlandais et en rimes d’Elvis Peeters)

Ce sont de bonnes nouvelles,
que les oiseaux répandent
en chantant, qu’on voit des fleurs.
C’est l’époque de l’année
qui nous incite à être heureux.
Hélas, je ne le suis pas:
mon cœur insensé m’a trahi,
et doit porter la peine
la plus dure et lourde.
(traduction de l’Adrienne de la première strophe d’un poème de Hendrik van Veldeke)

22 rencontres (11 ter)

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Une fois de plus l’Adrienne s’était fiée à son légendaire sens de l’orientation et avait décidé de couper à travers les prés et les bois au lieu de suivre la route.

Elle a joyeusement gravi la colline et s’est retrouvée au milieu des hêtres, tous pareils les uns aux autres, à une croisée de chemins, sans savoir lequel prendre.

C’est à ce moment-là que deux molosses ont déboulé en aboyant violemment et en montrant les dents.

Bon, se dit-elle, restons immobile, leur maître finira bien par arriver, lui aussi.

Ce n’était pas un maître, mais une jeune femme qui est arrivée tranquillement un peu plus tard, sans une excuse pour les chiens non tenus en laisse, alors que quelques jours avant ils avaient été la cause de l’abandon d’un faon par sa mère:

– Je ne me suis pas dépêchée, dit-elle, je voyais de loin que vous n’aviez pas peur des chiens.
– Normalement, a répondu l’Adrienne, les chiens sont mes amis.

Mais elle s’est heureusement abstenue d’ajouter un commentaire acerbe sur l’obligation de tenir les chiens en laisse parce qu’à ce moment-là, la jeune femme lui a dit:

– Mais je vous connais! Vous avez été mon prof de français!

Elle se souvenait de tout et était si enthousiaste de ses années sur les bancs d’école qu’elle avait décidé de poursuivre l’étude des langues dans l’enseignement supérieur. Hélas, l’Adrienne redevenue Madame ne pouvait en dire autant: elle ne se souvenait de rien.

Et aujourd’hui encore, maintenant qu’elles sont ‘amies’ sur fb, elle scrute ce visage pour en conclure chaque fois que vraiment, il ne lui dit rien du tout!

***

Alors vous comprenez, ce 44e devoir de Lakevio du Goût, c’est aux antipodes du billet du jour, où vous avez deux femmes qui ne fument pas, ne se maquillent pas, ne portent pas de boucles d’oreilles, n’écartent pas les jambes pour s’asseoir à cheval sur une chaise retournée et ne portent pas de mini-jupe 😉  

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Du rififi chez les dames ou autre chose ?
Cette toile de Jack Vettriano amène tant de questions…
Qu’en pensez-vous ?

Que cette toile est un gros GROS cliché…

O comme Owen

Le Livre noir des merveilles - Thomas OWEN - Fiche livre ...

Madame vous l’avoue tout de suite, le nom de l’auteur ne lui disait rien du tout: Thomas Owen. A sa grande honte. D’autant plus grande honte qu’il s’agit d’un Belge 😉 Pseudonyme de Gérard Bertot, lit-elle sur wikisaitout, né à Louvain en 1910 et mort à Bruxelles en 2002. Et apparemment très utilisé dans l’enseignement de la littérature fantastique.

Bref.

– Je l’ai lue, cette histoire, dit Estevan, mais je n’y ai rien compris du tout. La relire une deuxième fois ne servirait à rien! je pourrais la relire cinq fois, je n’y comprendrais toujours rien!

Estevan est à l’âge du tout et du rien.

– OK… fait Madame. Et si je te la lisais à haute voix, ça t’aiderait?

– Je ne sais pas… on peut essayer, si vous voulez…

Ce garçon n’est pas contrariant.

Alors Madame se lance dans une lecture mimée de La Boule noire (non il n’y a heureusement ni film ni photos de cette prestation ;-)) parce que rien ne la motive mieux que les « tout », les « rien » et les « moi je n’aime pas le français » 🙂

***

nouvelle à lire ici. infos et source de l’illustration ici. Et un très beau travail de prof confinée faisant son enseignement à distance ici.