K comme krapoverie mozartienne

Violon_d'enfant_de_Mozart

Quand l’Adrienne était une petite fille, elle croyait que les grandes personnes en général étaient infaillibles et sa mère en particulier. C’est pourquoi, si à l’âge de dix ans vous lui aviez demandé ce qu’elle pensait de la musique de Wolfgang Amadé, elle aurait répondu « mièvre » et « facile ».

Elle en a encore honte, quand elle y pense, d’avoir un jour adhéré à ces jugements sans avoir entendu rien d’autre que le Rondo alla Turca ou la Kleine Nachtmusik. Il a fallu qu’à dix-sept ans elle découvre ses opéras, puis ses concertos pour piano, pour hautbois, pour harpe… et qu’elle se prenne de passion pour sa musique et d’amitié-pour-la-vie envers l’homme.

Tout, elle aime tout de lui, même ses lettres un brin scatologiques à sa cousine 🙂

Comme chacun sait, le pèlerinage mozartien pose problème: il n’y a pas de tombe où se recueillir. C’est même à peine s’il existe un portrait vraiment ressemblant de l’homme tel qu’il était. Sans mièvrerie et sans facilité.

L’Adrienne a tout de même fini par faire le détour pour se rendre à Salzbourg, la ville qui l’a vu naître et qui exploite à fond ce hasard, heureux pour elle et si malheureux pour lui.

Ne reste au pèlerin mozartien qu’à s’émouvoir devant un minuscule violon d’enfant exposé dans sa maison natale.

Et à écouter sa musique. Bien sûr.

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Merci à Joe Krapov pour la consigne: jusqu’où pourrait vous pousser votre propre fanitude ? Sur les traces de qui êtes-vous prêt(e) à partir ? Dans quelle ville inconnue rêvez-vous de vous rendre pour cela ? Qu’y ferez-vous ? Qu’explorerez-vous ? Qui rencontrerez-vous ? Que vous arrivera-t-il là-bas ?

Vous pouvez traiter ce sujet comme une fiction et raconter l’histoire à la troisième personne.

V comme voyager avec Villejean

2019-01-04 (1)

Sapristi! s’écrie-t-elle, pensant jurer comme un charretier.

Elle loge chez l’habitant. Trois barbus la regardent. Elle n’avait jamais vu trois barbus aussi blonds ni aussi baraqués. 

En route! Explorons le coin avant la tombée de la nuit.

Elle oublie qu’en cette saison, le soleil ne se couche quasiment pas. 

En chemin, elle croise un type qui se promène avec un sac à dos en forme de globe terrestre. Chaque continent est une poche. Il est en baskets et en chemisette. Bleue.

La chasse aux guillemots, j’espère que c’est interdit! dit-elle tout haut.

Elle se souvient de Maupassant en voyant trois oiseaux au bec noir souligné de blanc, là-haut sur un rocher, la tête tournée vers la gauche, sans bouger. Des guillemots, peut-être? Impossible de le demander aux autochtones.

Un avion vrombit dans le ciel. Il vole à si basse altitude qu’elle a envie de saluer les passagers d’un grand coup de mouchoir blanc. Par bonheur, elle n’en a pas.

Un crayon, un calepin, une boussole… énumère-t-elle en les remettant en poche. Aurait-elle oublié quelque chose d’essentiel?

« Six slips chic. Six slips chic. Six slips chic. » Elle le répète à chaque pas, de plus en plus vite, jusqu’à ce que sa langue fourche.

Alors elle rit toute seule.

Tant pis pour ce que peuvent penser les trois barbus blonds 🙂

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Consignes chez Joe Krapov, que je remercie:

On écrit la première phrase du roman qu’on aimerait lire enfin.
Dans un guide de voyage on choisit sept images. Pour chacune d’entre elle on écrit un début de phrase.
On liste sept titres possibles à ce roman.
On repart de la première phrase et on poursuit le texte en intégrant tous les titres et tous les débuts de phrases qu’on a écrits.

finlande

J’ai utilisé mon vieux Routard Finlande-Islande donc faute d’illustrations – à part quelques publicités – j’ai dû me limiter à cinq images et cinq titres 🙂

La photo en tête du billet a été prise début janvier, lors du retour d’Islande.

R comme retour

black and white black and white chairs france

Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Occupée à ne rien faire et à rêvasser, comme d’habitude. C’est ce soir-là qu’Anne de la Trave convainquit son fils d’un séjour dans la capitale. Elle voyait bien que Thérèse dépérissait et que ce n’est pas ainsi que viendrait jamais l’héritier tant attendu. « Prenez votre temps, leur dit-elle, passez-y la période de Pâques, ça vous fera du bien à tous les deux. »

Bernard et Thérèse rentrèrent le soir dans la maison Desqueyroux à peu près inhabitée depuis des années. Son père n’y venait plus depuis son veuvage, préférant le confort de son appartement en face du parc Monceau.

« Une lettre de Monsieur. » La concierge se retira. Thérèse était convaincue que cette vieille pie ouvrait et lisait son courrier. Elle mit la lettre dans son sac à main. C’est là qu’elle serait le mieux, il ne fallait pas que Bernard la voie.

Un matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déjà, battait la terrasse du café de la Paix où étaient assis Bernard et Thérèse. C’était décidé, c’est exactement là, ce jour-là, qu’elle le quitterait. Elle prit son sac avec la précieuse lettre et prétexta d’aller aux toilettes. Elle farda ses joues et ses lèvres avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard.

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Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre derniers chapitres + la phrase finale (Mauriac, Thérèse Desqueyroux, paru chez Grasset en 1927)

Photo de Marta Siedlecka sur Pexels.com

Le bilan du 20

photo of brown painted church

Saint-Clair, bientôt! On en apercevait déjà le clocher, il était temps de sortir de sa torpeur, remettre un peu d’ordre dans sa coiffure, retoucher son maquillage, avant d’affronter le regard de sa belle-mère. Anne de la Trave, si fière de son nom, de ses hectares de rochers et de son fils. dans cet ordre-là. En elle-même, Thérèse ne l’appelait que par son nom complet, Anne de la Trave, par dérision. Sa présence était lourde à porter, au quotidien, et la jeune femme n’avait eu que trois semaines de répit, trois semaines à jouir de l’absence de sa belle-mère.

L’étrange est que Thérèse ne se souvient des jours qui suivirent le départ d’Anne de la Trave que comme d’une époque de torpeur. Un vide, comme la convalescence après une grave maladie. Elle en avait profité pour faire ce qu’elle aimait par-dessus tout depuis qu’elle était à Argelouse: rien. Traînasser. Fumer des cigarettes. Feuilleter des magazines. Se coucher tôt et se lever tard. Son mari était loin du compagnon agréable des vacances à la plage. Il se plaignait constamment de maux divers et avait finalement accepté de voir un médecin.

Bernard, sur le seuil, guettait le retour de Thérèse: « Je n’ai rien! » cria-t-il, dès qu’il aperçut sa robe dans l’ombre. Evidemment qu’il n’avait rien, elle le savait bien. Mais il fallait montrer de la joie et du soulagement. Elle se demanda si elle n’aurait pas préféré que le docteur lui ait trouvé quelque chose mais décida que non, un diagnostic différent aurait permis à Bernard de geindre toute la journée et de délaisser complètement sa maigre pratique.

Saint-Clair, enfin. Ce bout du monde où elle s’est enterrée à vingt ans et dont elle se demande quand et comment elle en sortira.

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Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre chapitres suivants du livre de Mauriac dont il était déjà question hier 🙂

Photo de Kai Pilger sur Pexels.com

Question existentielle

person taking photo of grey concrete building

L’avocat ouvrit une porte. La referma. En ouvrit une autre. Réajusta nerveusement ses manches, son col. S’était-il trompé de jour? Il alla au greffe et fit appeler Thérèse. Puisque son père était en ville avec sa conduite intérieure, autant en profiter. Par bonheur, la standardiste put la joindre chez elle. Elle serait là dans une vingtaine de minutes.

Cette odeur de cuir moisi des anciennes voitures, Thérèse l’aime… Elle espère que son père gardera encore longtemps sa belle Panhard d’avant-guerre, elle y est attachée. Profitant du chauffeur, elle se laisse aller sur la banquette, caresse le vieux cuir des deux mains et soupire d’aise. C’est décidé, elle rentrerait à Argelouse par ce moyen au lieu de prendre le train, comme d’habitude.

Argelouse est réellement une extrémité de la terre. Un clocher, quelques maisons autour d’une placette, deux ou trois petits commerces, une route à peine carrossable. Au-delà il n’y a plus que rochers et bosquets, collines pierreuses uniquement accessibles aux chèvres. C’est là, dans cette petite église de Saint-Clair, qu’elle s’est mariée. Par une chaude journée de juillet.

Le jour étouffant des noces, dans l’étroite église de Saint-Clair où le caquetage des dames couvrait l’harmonium à bout de souffle et où leurs odeurs triomphaient de l’encens, ce fut ce jour-là que Thérèse se sentit perdue. A quoi s’engageait-elle, elle la Parisienne friande des grands boulevards et des soirées à l’opéra? Qu’est-ce qui lui avait pris de dire oui à ce petit avocat rencontré à Deauville? Certes, il était ‘de bonne famille’ mais fallait-il pour cela qu’elle aille s’enterrer avec lui dans cette immense propriété familiale, au bout du monde?

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Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre premiers chapitres d’un livre de Mauriac, que vous aurez sûrement reconnu si à vous aussi on vous l’a donné un jour en ‘lecture imposée’ 🙂

Photo de Brett Sayles sur Pexels.com

M comme Madame Seyerling

person wearing gray low top shoes

C’est ce soir-là que je devais aller dîner chez les Witterfield. La nuit descendait quand j’ai fait arrêter le taxi dans Brooklyn Heights, à l’angle de Pierrepont et de Willow Street. J’y avais repéré un fleuriste, je me disais que des roses pour madame Witterfield seraient une bonne idée, et une bouteille de vin français pour le capitaine. Sauf que je n’en ai pas trouvé et que j’ai dû me contenter de californien, ce qu’il a trouvé très bien, finalement, comme une reconnaissance de ma part envers les vignobles de son pays.

Les brownies étaient très bons. Mais le reste du repas était une horreur sans nom face à laquelle il a fallu faire bonne figure. Witterfield ne cessait de me harceler à coups de ‘n’est-ce pas que c’est délicieux?’, persuadé que sa femme était une cuisinière hors pair et qu’on ne mangeait sûrement pas mieux à Paris. J’avais tout le temps peur de me montrer trop enthousiaste, je ne voulais pas risquer qu’on me remplisse l’assiette une deuxième fois. Quand j’ai enfin réussi à m’arracher de là sans paraître grossier, j’ai vu qu’il y avait de la lumière en face. Toute la nuit, madame Seyerling a déambulé dans sa maison. Elle qui normalement vivait dans la pénombre et n’allumait pas même une lampe de chevet. Je me suis accoudé à la fenêtre pour l’observer, cherchant à comprendre son manège. Mais elle ne touchait à rien, elle passait simplement d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre. Peut-être qu’elle était inquiète pour son chat. J’ai fini par m’endormir là, dans le fauteuil, pendant que la neige tombait et m’empêchait de poursuivre mes observations.

La journée était fort avancée quand je me suis réveillé. Devant ma porte, la neige crémeuse du matin s’était transformée en une masse croûteuse, un peu jaune, qui m’a fait penser à un château de sable démantibulé par la mer. Tout était calme dans la maison de madame Seyerling et ce n’est qu’alors que je me suis demandé pourquoi elle n’était pas venue faire le ménage chez moi, comme les jours précédant son arrestation. J’espérais qu’elle savait que ça ne changerait rien à nos dispositions et je comptais aller le lui dire dans le courant de l’après-midi.

Quand j’ai frappé à sa porte, elle a mis très longtemps à m’ouvrir et elle ne m’a pas laissé entrer. C’était peut-être bizarre mais il y a de ces femmes qui ne permettent pas à un homme d’entrer quand elles sont seules au logis. Ou qui veulent d’abord faire un peu de rangement. Je n’ai pas insisté et l’ai invitée à revenir travailler chez moi dès le lendemain.

Witterfield est passé le lendemain dans la matinée. La police était revenue dans la nuit pour arrêter madame Seyerling, cette fois sans les sirènes hurlantes, de sorte que je n’avais rien remarqué. Il prétendait qu’on disposait contre elle de preuves accablantes, que c’était cuit pour elle.

Voilà. Il était l’heure pour moi de rentrer en France. Mon boulot était terminé. Du beau boulot. Propre et sans bavures. J’ai tout de suite réglé un billet d’avion et [g]râce aux vents dominants sur l’Atlantique nord, nous avons atterri à London-Heathrow avec trente-cinq minutes d’avance. J’avais dans mes carnets de quoi satisfaire mon éditeur et clouer le bec aux petits chroniqueurs en mal de basse vengeance. Sur ce terrain-là, j’étais le meilleur, je venais de le prouver.

J’avais déjà en tête la petite annonce que je rédigerais pour recruter une femme de ménage. La dernière ligne serait: Si pas sérieux s’abstenir.

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Ecrit grâce à cette consigne de Joe Krapov – suite et fin de ce qui a commencé ici à la lettre J comme j’ai commencé: le début de chacun des six derniers chapitres et la phrase finale du livre de Didier Decoin, Madame Seyerling, éd. du Seuil, janvier 2002. Je précise que ce n’est pas une lecture que je recommande mais chacun est évidemment libre 🙂

Source de la photo: Heathrow, de Sohel Patel sur Pexels.com

L comme lendemains

police fun funny uniform

Witterfield est venu le lendemain. Je me demande à quoi il passait son temps avant que je ne m’installe à Pemquide House, il était fourré chez moi presque tous les jours, avant ou après son travail. J’étais bien obligé de lui offrir une bière quand il s’installait sous mon porche, étendait ses longues jambes, et se mettait à discuter des choses de la vie… et à me poser de plus en plus de questions sur la mienne. Evidemment, c’était facile d’inventer – il lui était impossible de vérifier – mais au fil des jours ça devenait compliqué de ne pas perdre le fil de ma propre histoire. C’est comme ça que je me suis remis à écrire. Une forme d’autofiction, en quelque sorte. Et je me suis pris au jeu.

Je n’ai pas pu m’en empêcher: le lendemain, j’ai gratté à sa porte. J’avais des tas d’idées pour raconter la suite fictive de ma vie, ça prenait vraiment des allures de roman. Il me fallait des heures, après, pour tout mettre au propre et madame Seyerling était enchantée de travailler chez un ‘écrivain français’. Elle passait le balai et l’éponge tout autour de moi, sans me déranger, et m’apportait continuellement des cafés, pensant sans doute que leur absorption faisait partie intégrante des nécessités du métier.

Les deux voitures de police sont arrivées un peu avant minuit. Deux policiers sont entrés chez madame Seyerling et en sont ressortis avec elle puis repartis, toutes sirènes hurlantes. L’opération n’avait pas duré dix minutes et je suis resté un long moment à ma fenêtre à essayer de voir si le chat reprendrait sa place habituelle. Il ne s’est plus montré. J’ai failli aller taper à la porte de Witterfield ou de Carol, mais je me suis retenu, j’étais sûr de les voir le lendemain.

Ils étaient aussi éberlués l’un que l’autre et ne comprenaient pas ce que la police voulait à madame Seyerling. Nous avons passé la journée à élaborer des scénarios plausibles sans que ça ne nous avance d’un pouce. Je me suis couché la tête pleine d’idées de polars qu’il faudrait que je note dans mon carnet. Mon éditeur allait être content.

Au matin, madame Seyerling n’étant toujours pas rentrée, Carol et moi avons décidé d’aller aux nouvelles. Au poste de police ils étaient précisément en train de finaliser les formalités pour sa libération sous caution. Elle avait son air guilleret habituel, comme si elle venait de faire un tour au parc. Elle nous a fait un petit signe amical en souriant dès qu’elle nous a vus et elle est repartie avec nous, non sans avoir serré la main à tous les agents présents. On aurait dit qu’elle remerciait des hôtes qui l’auraient gentiment hébergée deux ou trois jours.

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Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov (mille mercis!) et à l’aide des quatre débuts de chapitres suivants, toujours du même roman de Didier Decoin.

Source de la photo: Pixabay sur Pexels.com