Z comme zoo

L’homme est un animal comme les autres, Hubert en est convaincu depuis longtemps, et ses heures passées sur une chaise du parc ne font que le conforter dans cette opinion.

Il procède à ce qu’il appelle « de petites expériences » et trouve éminemment jouissif d’avoir « toujours raison ».

Par exemple en ce moment, il a baptisé l’expérience – tout à fait personnelle et pas le moins du monde académique – « L’habit fait le moine ».

Elle consiste à adapter sa tenue afin de capter l’attention d’un semblable.

Comme lui, vous aurez sûrement remarqué que le promeneur de chien a facilement une conversation avec un autre promeneur de chien. Il va se prouver qu’on peut étendre la constatation à tous les domaines qu’on veut.

Vous le voyez donc ici, chaussé de sneakers de la fameuse marque aux trois bandes, avec un pantalon de jogging léger et respirant et un T-shirt de running qui évacue bien la transpiration: les initiés ne manqueront pas de saisir au premier coup d’œil tous ces détails importants.

Oui, il a pensé à tout!

A la main, il ne tient pas de livre, mais des prospectus richement illustrés d’articles de sport.
Sur l’accoudoir, une serviette jaunâtre supposée avoir servi à essuyer sa transpiration…

– Vous savez, dit la petite dame au chapeau bleu à côté de lui, pour les joggeurs, ce n’est pas le bon moment de la journée.
Et puis, ils ne s’asseyent pas: ils courent.

***

Écrit pour le devoir 151 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui propose cette aquarelle avec la consigne suivante:

Cette toile d’Adela Burdujanu montre l’allée d’un parc un jour de printemps. Ce doit être l’approche du printemps qui me dit que cette toile ferait un chouette « Devoir de Lakevio du Goût ». C’est du moins ce qui m’a poussé à vous le proposer. Nous avons tous, j’en suis sûr, quelque chose à dire sur la fin de l’hiver ou les premiers soleils « efficaces ». Nous avons tous un jardin ou un parc préféré, celui qui nous a vus, assis si ce n’est « avachis » sur une chaise. Nous avons alors, soit un livre sur les cuisses, soit, comme disait Lakevio « L’œil balayant ». Le regard attaché à un texte ou à l’affût d’un spectacle intéressant ou attendrissant. Je le sais, vous avez toutes et tous quelque chose à dire sur une allée de parc à l’orée du printemps.

Stupeur et tremblements

Vendredi dernier, Madame avait invité Berthe chez elle pour lui demander conseil à propos des enfants qu’elle aide.

Berthe a l’expertise de presque quarante ans de carrière comme institutrice maternelle et elle a élevé deux fils.

Mais ce qui la préoccupe le plus aujourd’hui, c’est le problème d’être une fille – elle a deux petits-enfants, un garçon et une fille: dans le contexte actuel d’hypersexualisation – surtout des filles, et ce dès leur plus jeune âge – elle constate partout, dans tous les domaines, les diverses pressions exercées sur les filles, principalement au travers des médias « sociaux ».

Et ça l’inquiète beaucoup.

Coup de hasard (ou pas ;-)) à peine Berthe est-elle sortie de chez Madame que celle-ci découvre le tableau pour le 150e devoir de Monsieur le Goût.

Une belle visiteuse a déposé chapeau et manteau sur un fauteuil et a ouvert sa robe, qu’elle a laissé tomber jusqu’à mi-cuisse – défiant toutes les lois de la gravité – pour se montrer nue dans une pose lascive.

Devant un miroir: sans doute n’en a-t-elle pas chez elle et voulait-elle vérifier son épilation.

Tout ça est tout à fait normal, n’est-ce pas, qui n’a jamais fait ce coup-là en visite chez des gens, et en prévision – parce que c’était clairement prémédité – elle ne s’est encombrée d’aucun de ces nombreux dessous que les femmes portaient à l’époque. Pas même de bas 😉

Puis tout à coup Madame se souvient que le fils aîné de Berthe, quand il était son élève et que la classe avait été priée de choisir une œuvre d’art pour en parler au cours de FLE, avait montré l’Origine du monde.

N comme nu-pieds

« Mais qu’allait-elle faire là-bas? », c’est ce que chacun voulait savoir et ceux qui ne le lui demandaient pas directement se posaient la question entre eux.

« Folle! Naïve! Inconsciente! Écervelée! », les jugements pleuvaient dru et en disaient plus long sur ceux qui les émettaient que sur elle-même.

Fallait-il qu’elle s’en soucie?

Même si les oiseaux de mauvais augure finissent tôt ou tard par avoir raison, faut-il pour cela s’empêcher de vivre ses rêves?

Alors elle était partie.

Pour un pays où elle pouvait vivre pieds nus sur le carrelage.
Installer sa tablette et son café en plein air ou à l’abri d’un porche.
Entendre des grives, des pinsons et des rossignols.

Et en retirer le soulagement espéré.

***

Texte écrit pour le devoir 149 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui demandait ceci:

Cette toile de Marc Chalmé me dit quelque chose. Elle me rappelle une histoire, triviale certes mais une histoire. Et à vous ?
J’aimerais que cette histoire commençât par « Mais qu’allait-elle faire là-bas ? ». J’aimerais aussi qu’elle se terminât aussi par « J’en retirai le soulagement espéré… »

G comme Gugusse

A votre avis, j’étais où, avec mon chevalet et mes pinceaux et mes tubes et ma toile, pour avoir ce point de vue plongeant sur la petite scène que je voulais peindre?

Oui, exactement, dans l’arbre!

Alors évidemment, la gamine, au lieu de faire semblant de roucouler avec son prétendu, elle ne pouvait s’empêcher de lever les yeux vers moi.

En essayant de ne pas pouffer de rire!

Bon, le pire, ce n’est pas que j’ai finalement décidé de lui donner cet air un peu niais sur mon tableau – basse vengeance! – non, le pire c’est que maintenant derrière mon dos on ne m’appelle plus monsieur Renoir, ni Pierre-Auguste ni Auguste.

On m’appelle Gugusse.

***

Écrit pour le devoir 148 de monsieur le Goût – merci à lui!

Question existentielle

Le Faune:

« Cette nymphe, je veux l’emballer.
Peau claire,
Cheveux légers qui voltigent dans l’air
Elle me rend fou.

Aimai-je un rêve?
Mon doute s’achève
Fini d’être subtil, elle verra de quel
Bois je me chauffe, et je lui prouverai que moi seul triomphant
Lui ferai une nuit parfumée de roses.

Réfléchissons…

Oui les femmes dont je rêve
Parlent à mes sens fabuleux!
Faune je suis et j’aime les yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste:
La rousse, tout soupirs, forme avec moi ce contraste
Comme brise du jour contre haleine de la nuit.
Elle, immobile et lasse, en pâmoison
Suffoquant de chaleur sur ma mobylette,
Me murmure des mots qui ne laissent aucun doute !
Au bosquet je l’emmène; et le seul vent
Accompagnera nos soupirs et nos gémissements. »

C’est ainsi que vers l’horizon filait le faune
Fier et serein sur son nuage artificiel
De la fatuité qui s’imagine au septième ciel.

O vanité ! Tu saccages
Les fleurs et les étincelles,
Les songes creux, les EGO domptés :
Pas de talent; que du pipeau,
Alors on se sauve
Ou on plonge…

Pauvre Faune qui se voit dans l’heure fauve
Avec ce doux rien par leurs lèvres ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Et qui n’est que morsure
Trouble de la joue,
Rêve de beauté, chant crédule,
Songe ordinaire…

Avec un cri de rage la belle
A la splendide chevelure rousse
Meurtrie entre des bras hasardeux et frivoles,
En courroux comme une vierge outragée
Et farouche
Veut fuir en un éclair
Laissant le faune à sa frayeur:
L’inhumaine qui faisait sa timide
L’innocente aux yeux humides
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.

« Ton crime, éructe-t-elle, c’est d’avoir
Divisé la touffe échevelée
Que je gardais si bien mêlée:
Car, à peine m’avais-tu touchée
Par un doigt simple, dans ma candeur de plume
Pour que je naisse à l’émoi qui s’allume,
Moi, naïve et ne rougissant pas:
Que de tes bras à jamais je me délivre !
Tant pis! vers le bonheur d’autres m’entraîneront
Je me ferai des tresses de leur passion,
De leurs éclats et de leurs murmures;
Eux au moins sauront me saisir,
Et satisfaire mes éternels désirs. »

Envoi :

Couple, adieu; je vais voir l’ombre que tu devins.

***

Écrit pour le devoir 147 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui demandait d’utiliser ce vers final de l’Après-midi d’un faune et cette toile de Joseph Lorusso.

J comme jeunesse

C’est l’été de ses vingt ans et depuis le printemps déjà, Louis sent qu’il a changé.
Qu’il n’est plus un enfant.
Qu’il veut prendre ses propres décisions.

Mais le père est intransigeant.
Louis sait qu’il ne cèdera sur rien, ni sur ses prérogatives de chef de famille et de maître absolu de son exploitation agricole, ni sur les choix amoureux de son fils.

Parce que c’est ainsi que tout a commencé, à la fin de l’hiver: quand il a été question du meilleur endroit pour y semer le lin et quand il a vu sur lui le regard et le sourire de Schellebelle.

Le père serre les poings, serre la mâchoire, serre son lourd bâton, celui avec lequel il portera le coup fatal.

– Tout est de la faute de cette effrontée, rugit-il. Je t’interdis de t’approcher d’elle.

Louis obéit et attend son heure.
Même si ça lui crève le cœur de voir Schellebelle rire et bavarder avec les journaliers, ses semblables.

Alors il voudrait ne pas être le fils du maître et avoir le droit de batifoler, lui aussi.

Et avoir la certitude d’être aimé pour lui-même.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 146e devoir:

« La multiplicité des interprétations possible de cette toile de Léon Augustin Lhermitte m’a amusé. Elle devrait vous inspirer autant qu’elle m’a inspiré en la voyant. Même mieux encore j’espère. »

Le tableau m’a tout de suite fait penser à l’intrigue d’un roman de Stijn Streuvels, paru en 1907, De Vlaschaard (Le champ de lin).

Pour ceux que ça intéresse, il y a deux billets où j’ai traduit des extraits d’une autre œuvre de Streuvels: ici et ici.

G comme graffeur

Mais non, on n’est plus dans l’underground!
Graffeur, c’est un vrai métier.
Artistique.
Avec ses célébrités et les prix et la reconnaissance, tout ça, oui oui, qui l’eut cru, n’est-ce pas!

Aujourd’hui nous sommes respectables.
Et respectés.
J’aime dire qu’on maquille les murs, tu avoueras que c’est mieux que de maquiller des voitures volées!
Je dis qu’on les maquille parce que je trouve le mot plus joli que ‘faire du trompe l’œil‘.
On ne trompe pas l’œil, on lui offre du beau.
La preuve, même les musées nous passent des commandes!

Tu as vu mon book? Hein? Qu’est-ce que tu en dis?
Il y a tout, là-dedans, absolument tout!
Outdoor ou indoor, le prénom de ton enfant, ta BD préférée, un paysage entier, tous les tarifs, pour tous les budgets.
C’est illimité!

Tiens, on fait même ta déco de Noël, si tu veux.
Sapin classique ou arc-en-ciel, tu n’as qu’à demander!
On fait tout, tout, je te dis!

Quoi, après la fête?
Eh bien, tu repeins par-dessus!
C’est pas plus compliqué!

***

Écrit pour l’Agenda ironique de décembre tenu cette fois par Photonanie – merci à elle – qui demandait d’écrire sur le thème de Noël et du sapin, d’utiliser le mot ‘graffeur’ et l’expression ‘être maquillé(e) comme une voiture volée’.

Ci-dessous encore une fois Matthias Schoenaerts mais en français (sa mère était prof de FLE héhé)

D comme dédicace

Il devait se dépêcher de dire ce qu’il avait à dire, Irène ne resterait pas longtemps dehors à contempler la mer en fumant une cigarette.

Marion, il le sentait bien, se doutait de quelque chose et l’observait tout en buvant son café à petites gorgées.
Le sien refroidissait dans sa tasse.
Appuyé sur ses deux coudes, il fixait la feuille étalée devant lui sur la table.

C’était le moment ou jamais.

– Cette chanson, finit-il par dire, c’est pour toi que je l’ai écrite.

Et pendant cette interminable seconde où il guettait sa réponse, il vit passer mentalement toute la gamme des réactions possibles, doutant de plus en plus qu’elle soit positive.

Avec Marion, depuis toujours, il arrivait trop tôt ou trop tard.

***

Écrit pour le devoir 145 de Monsieur le Goût – merci à lui!

X c’est l’inconnu

Le 2 décembre approchait.

On allait fêter son anniversaire, même s’il préférait laisser passer cette journée comme les autres.

– Je n’ai besoin de rien, affirmait-il haut et fort chaque année avant de se replonger dans son journal.

Un beau paravent, ces grandes feuilles de papier qu’il prétendait lire d’un bout à l’autre.

– Tu vois bien que je lis, disait-il quand on lui adressait la parole, mais au moment même où on croyait ne pas être entendus, on constatait à une de ses petites remarques qu’il avait suivi toute la conversation.

Une sorte d’absence au monde, comme tentative de déjouer son épaisseur et son étrangeté, son côté purement absurde.
Naître, grandir, et devoir tout de suite affronter tous les malheurs possibles: un jour sans doute le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement.

Plus de quatre-vingts ans que le temps le porte.
Ou plutôt que lui porte le temps.
Parfois, il parcourt la courbe de sa vie, la courbe du temps, et il est saisi par l’horreur de constater que le temps est son pire ennemi.

N’était-ce pas absurde, jour après jour, de souhaiter être à demain.

***

Merci à monsieur le Goût pour son 144e devoir.

Et merci à Albert Camus d’avoir écrit Le mythe de Sisyphe 🙂

R comme rue

Mariska aime la neige.

Elle n’attend pas la fin de l’averse pour se précipiter dehors avec son balai ou sa pelle, le plaisir est trop grand.

Le manque, aussi.

– Comme ça doit manquer aux enfants d’ici, dit-elle au moins trois fois par hiver à ses collègues et amis parisiens. Moi j’ai des souvenirs si merveilleux dans la neige!

Les amis et les collègues haussent les épaules et ne répondent même plus. La neige, c’est sale, ça mouille, c’est froid, ça s’insinue dans le cou malgré l’écharpe et le col du manteau, et ça risque de te faire tomber.

Alors c’est toujours Mariska qui se charge de dégager le trottoir devant le magasin.

Même pas besoin de manteau, d’écharpe ou de bonnet.
Pas besoin de collants thermolactyl ni de bottines fourrées.

Mariska aime la neige.

***

Écrit pour le devoir 143 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui propose ce tableau de John Salminen, Winter in Paris.