L comme libre

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Quand le train arriva en gare, elle baignait dans une splendide couleur rouge de fin du monde.

Paul vérifia s’il n’avait pas un reste de sandwich mayonnaise au coin des lèvres, éteignit son téléphone et le glissa dans la poche de son imperméable.

Plus le temps de faire un tour aux toilettes pour un petit besoin ou un coup de peigne dans les cheveux. Il espérait que sa raie était restée impeccable.

Il prit le bouquet de petits œillets rouges, dont la fleuriste lui avait assuré qu’ils symbolisaient l’amour passionné et empoigna ses deux valises. Il n’avait jamais réussi à voyager léger, deux caleçons et une brosse à dents, ce n’était pas son truc.

Quand Véra lui sauta au cou, il put constater une nouvelle fois à quel point leurs creux et leurs courbes s’épousaient parfaitement.

– Libre! Enfin libre! riait-elle entre deux baisers, le sein palpitant, la gorge offerte.

Ah! si elle avait su que la chose était aussi simple, elle aurait pris plus tôt ces quelques cours de mécanique auto!

Dire qu’il avait suffi d’un tournevis!

***

Merci à Monsieur Le Goût pour son 48e devoir de Lakevio du Goût.

Mais que diable vient-elle d’apprendre ? Cette toile qu’on pourrait croire de Hopper si cette impression de joie ne venait assurer qu’il ne pouvait avoir peinte vous inspire-t-elle ? Si oui, il faudrait que vous y glissiez les mots :
Amour – Sandwich – Lèvres – Téléphone – Besoin – Tournevis – Caleçon – Seins – Gare – Cheveux – Toilettes.

7 vies

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De temps en temps l’Adrienne se dit que les anges gardiens, ça existe.

Le sien en tout cas a déjà eu fort à faire.

Avouons-le tout de suite: elle est parfois distraite en traversant une route.

Parfois, c’est pardonnable, comme quand on est à Londres et qu’on oublie que les autos roulent à gauche.

Parfois, c’est impardonnable, comme le jour où elle a traversé à pied un endroit de la « petite ceinture » où des murets indiquaient clairement que c’était interdit aux piétons. Le cœur battant et les oreilles bourdonnantes à cause des coups de klaxon des voitures sortant du tunnel.

Bref.

Elle sait pourtant depuis longtemps qu’elle a tort de vouloir prendre des raccourcis 😉

Parfois dans sa ville aussi elle oblige un automobiliste à freiner pile tout en faisant elle-même un grand bond en arrière. C’est à des occasions comme celles-là qu’elle se dit que quand elle sera tout à fait vieille, il faudra qu’elle change de tactique de survie.

Bref.

A Paris aussi – évidemment! – ça lui est arrivé. Pile sous l’arcade du tableau choisi par Monsieur Le Goût pour ce lundi. Elle admirait à droite, elle admirait à gauche, devant et derrière, le nez en l’air et l’air béat du touriste. Elle croyait bêtement que cette arcade était interdite de circulation, jusqu’à ce qu’un Fangio parisien fasse usage de ses bons réflexes, de son klaxon et de ses bons freins, tout en se martelant la tempe de l’index et en lui roulant de gros yeux furibonds.

Qui a dit que les hommes n’étaient pas « multitâches »?

***

écrit pour le devoir du lundi de Lakévio aux bons soins de Monsieur le Goût, que je remercie!

Traverser le pont du Carrousel un matin de printemps et découvrir l’entrée du Louvre sans une voiture. Qu’en pensez-vous ? Aimeriez-vous voir ça ? Je l’ai vu et fait mais il n’est pas sûr que le rêver soit moins beau. Si vous ne l’avez pas fait, imaginez-le et dites-le lundi, racontez votre rêve.

Stupeur et tremblements

Il y a plus fort encore que la banane scotchée au mur et vendue à 120 000 dollars: c’est le musée des œuvres invisibles, le MONA, à New York (précision sans doute inutile ;-)).

Les visiteurs sont priés de lire le carton avec le nom ou la description de l’oeuvre, par exemple Red Square (2011), puis de regarder un mur nu, tout blanc, et de faire travailler leur imagination.

Comme pour cette autre oeuvre qui s’appelait « Fresh Air » et qui a été vendue (?) 10 000 dollars en 2011, l’année du lancement du « musée ».

Ce qui revient à dire que vous achetez l’air que vous respirez – qu’il soit frais ou non – et qu’un petit carton en est la preuve.

Bref, on dirait bien qu’avec l’oeuvre invisible, on a atteint le dernier stade d’une démarche artistique de l’immatérialité, entamée dans les années 1960.

***

Si le but est de faire travailler l’imagination, se dit l’Adrienne, je préfère lire un livre 😉

C comme Cambyse

Voici Bruges et sa Poortersloge (explications ici) au 15e siècle, sur le diptyque peint par le primitif flamand Gerard David en 1498. On y voit le juge Sisamnès recevant des pots-de-vin.

C’est pourquoi, le roi Cambyse II le fait arrêter. Cambyse II, c’est le 5e siècle avant notre ère, mais le peintre a choisi de représenter la scène de manière tout à fait contemporaine à l’année de la création de l’oeuvre, 1498: architecture, vêtements, décor avec des putti qui sentent déjà la Renaissance.

La punition du juge véreux est terrible: il est condamné à être écorché vif.

C’est en faisant visiter le musée Groeninge à un client asiatique que l’Adrienne s’est pleinement rendu compte que notre art ancien est un véritable cabinet des horreurs: vierges martyrisées, dont on apporte les seins ou les yeux sur un plateau, saints percés de flèches ou rôtis sur le grill, Christ crucifié agonisant…

Enfin, dans la dernière partie du diptyque, qui se lit comme une BD sans bulles, le fils du juge Sisamnès lui succède et pour se souvenir de la leçon, on lui a drapé la peau de son père défunt sur le dossier de son siège.

Oufti! comme ils disent à Liège.

R comme retour au musée

 

 

Deux jours à Ostende, c’est aussi l’occasion de remettre timidement les pieds dans une expo, comme celle organisée régulièrement à la maison Spilliaert.

L’occasion de voir chaque fois d’autres œuvres, dont la plupart proviennent de collections privées, offrant ainsi une occasion unique de les admirer. Comme celle-ci, des Baigneuses dans le parc, une aquarelle de 1920. Aux couleurs et au sujet infiniment plus frivoles que ce qu’on a l’habitude de voir chez l’ami Léon 😉

L’expo en cours devait normalement ouvrir le 15 mars dernier, pile au moment où toute la vie sociale et culturelle a pris fin pour trois mois, et se terminer le 7 juin, pile au moment où les activités reprennent tout doucement.

Elle a heureusement pu être reportée et l’Adrienne était là, à l’ouverture de la porte, à onze heures du matin… avec seulement deux autres personnes, masques et gel y compris 😉

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Toute l’info sur l’expo ici et un beau catalogue avec info et quelques autres œuvres peu connues ici.

M comme maillot

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Elle a pris le premier train du matin. Avec de trop nombreux bagages pour trois jours de villégiature à la mer et aux pieds des chaussures dont elle sait pourtant qu’elles lui font mal.

Mais ce n’est pas à quarante ans qu’elle va abandonner son souci d’élégance. Voyez la savante coiffure crantée qui a coûté une grosse demi-heure d’efforts à sa coiffeuse, hier soir, et qui l’a empêchée de bien dormir cette nuit, de peur de l’abîmer!

Quand elle est arrivée à l’hôtel, elle était épuisée par le voyage. Deux correspondances. Deux lourdes valises. Et quelle idée de s’être chargée d’un volume si épais! Comme si elle pouvait en venir à bout en trois jours! Il doit bien peser un kilo, lui aussi. Deux mille cinq cent quatre-vint-dix-huit pages…

Enfilons vite ce maillot, se dit-elle, et allons à la plage.

Il ne fallait même pas ouvrir les valises: elle l’avait rangé dans une poche latérale.

Et pourtant…

Et pourtant, la plage, elle ne l’a pas vue.

Car au moment où elle était enfin prête, dans son maillot neuf, l’orage, un de ces gros orages d’été a éclaté.

Alors elle s’est affalée tristement sur le bord du lit… allait-elle rester là, à lire les Misérables, ou bousiller sa belle coiffure en sortant se baigner sous la pluie?

***

Texte écrit pour le 43e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie, selon les consignes suivantes:

J’aime Hopper et son génie de l’étrangeté de la banalité. « Hotel Room » me le démontre et me pose la question : Que fait-elle donc, si peu vêtue, assise l’air si peu intéressé par son livre ? J’entrevois plusieurs cas. Et vous ? Qu’en aurez-vous dit lundi ?

Elle m’a fait penser à ces belles dames bien coiffées qui réussissent à nager en gardant la tête parfaitement au-dessus de l’eau et se mouillent à peine la nuque pour ne pas gâcher leur mise en plis 🙂

M comme maillot et M comme misérable(s) 😉

 

F comme fallait pas

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Alice est dans la serre pour tuteurer ses tomates. Pulvériser une décoction d’ail sur ses poivrons. Pas de mildiou, cette année, ni sur les tomates, ni sur les aubergines… c’est peut-être grâce à ces deux ou trois vitres brisées. L’air circule bien et la température reste bonne.

Alice passe beaucoup de temps dans sa serre. Les voisins ne s’en étonnent pas. C’est du travail, tous ces légumes. Parfois Alice en partage quelques-uns autour d’elle. Ça fait toujours plaisir, même si on se récrie « ô! fallait pas! ».

Et ça permet de faire une causette.

Ne croyez pas qu’il ne se passe rien dans ces belles rues aux grandes maisons et aux beaux jardins.

Ainsi par exemple, ce dont tout le monde parle en ce moment, ce sont ces lettres anonymes qui sont arrivées chez quelques personnes. Alice n’en a pas reçu, mais – dit-elle – ça ne saurait tarder, il n’y a pas de raison qu’elle y échappe, n’est-ce pas!

Alice se sent bien dans sa serre. Elle voit et entend beaucoup de choses. A ça aussi ils sont utiles, les deux ou trois trous à cause des vitres brisées.

Les gens parlent, vont, viennent.
Alice a tout vu, tout entendu.
Celui qui va au bout de son jardin pour téléphoner. Celle qui… Ceux qui…
Elle a tout retenu, tout recoupé, c’est comme un puzzle.
Mais en plus excitant.

Alors le soir, pour jouer au corbeau, ce n’est pas la matière qui lui manque…

***

Merci à Monsieur le Goût pour ce 42e devoir de Lakevio du Goût: Qui est-elle ?
Existe-t-elle ? Que fait elle là ? À vous de le dire lundi…

Premier juin

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Nadège, comme dirait son père, elle n’a pas inventé le fil à couper le beurre.

Mais elle a des jambes magnifiques.

Et c’est là qu’elle peut s’avérer utile, surtout si vous lui mettez sa petite robe jaune, celle avec les épaules dénudées. 

Vous l’emmenez à votre partie de golf.

Vous lui montrez où elle doit se tenir.

Et sur un signe convenu, elle soulève sa petite robe, esquisse une élégante pirouette… 

Nadège, ses jolies jambes et sa petite robe jaune, on n’a rien trouvé de mieux pour déconcentrer l’adversaire au moment suprême.

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Merci à Monsieur Le Goût pour ce 41e devoir de Lakevio du Goût:

Je suis sûr que comme vous le soupçonnez à regarder cette toile de Sir John Lavery, le plus grand danger du golf reste le coup de « put »… Vous direz lundi ce que vous pensez de la partie qui se joue sur cette toile…

U comme un homme et une femme

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On se serait presque cru à un enterrement, toutes les femmes étaient en noir. Pourquoi s’imagine-t-on plus élégante en noir? Mystère! Seuls les grands décolletés prouvaient que l’occasion était festive.

Robert avait rejoint Marlène sur la causeuse, et visiblement elle aurait préféré quelqu’un d’autre. Elle le toisait tout en réchauffant son porto dans la main. C’est un des nombreux points sur lesquels elle n’était pas d’accord avec Marc. Depuis qu’il suivait des cours d’œnologie, il ne prétendait plus servir le porto qu’entre 10 et 14°. Mais quitter Marc pour commencer une histoire avec Robert? Il ne pouvait en être question!

Il y avait même un peu de commisération dans ce regard qu’elle portait sur lui, et sur ce verre qu’il penchait dangereusement. Il va finir par verser son xérès sur son pantalon, se dit-elle. Qu’était-il en train de lui raconter? Elle avait complètement perdu le fil…

Mais là, juste derrière lui, assise sur le tabouret du piano, il y avait Sibylle.

Ah! Sibylle!
Ses courbes, ses bouclettes, son joli rire…

Il serait peut-être temps de suivre sa véritable inclination.

***

écrit pour le 40e devoir de Lakevio du Goût – merci Monsieur Le Goût! – avec la consigne suivante: 

Mais que diable peut-il bien lui raconter ? Où veut-il en venir. Qu’attend-elle ? Que pense-t-elle de sa ballade ? À l’instant je n’en sais rien. Grâce à vous j’espère en savoir plus lundi sur ce que vous inspire cette toile d’Aldo Balding.

Et vu que dernièrement c’était la journée lgtb, l’inspiration était toute trouvée 🙂

P comme physique

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Elle entrouvre la porte de son cagi-bibi et se tourne vers sa fille qui s’apprête à sortir:

– Mets tomenteux et tes gants fourrés, il fait frisquet ce matin!

– Frisquet? avec ce ciel tout bleu et ce grand soleil?

– Ah! ce n’est pas parce qu’il n’y a aucun nuage qu’il fait tout de suite nyctanthe degrés, ma petite! Allez, fais ce que je te dis! Gypaète toujours raison, peut-être?

– Si, maman, si… Mais arrête de te faire du nourrain pour moi, je suis une grande fille!

Elle fait la moue, la grande fille, et fronce le trait noir qui lui sert de sourcil. Elle avait justement envie de légèreté et de robe à fleurs… Tant pis.

Sa mère la regarde s’éloigner.

Ah! quelle belle plante! soupire-t-elle.

Ah! se dit-elle pour la millième fois, j’ai bien fait! J’ai vraiment bien fait de choisir Auguste pour l’alimentaire et Ernest pour la procréation.

Quelle belle plante!

***

Ecrit à la façon de Jean Tardieu – Un mot pour un autre – pour le 39e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie, avec cette consigne: Cette femme attend, mélancolique. À quoi pense-t-elle ? Dans votre histoire il y aura ces dix mots : Bibi – Légèreté – Trait – Tomenteux – Envie – Nourrain – Gypaète – Nyctanthe – Physique – Nuage.