22 rencontres (13 bis)

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Il a tourné le coin de la rue et a marché vers Madame. Il avait ce même sourire qu’autrefois, la même coupe de cheveux qu’à ses 16 ans, courtes bouclettes blondes, allure sportive, bien dans ses baskets.

Il tenait à la main une jeune fille aux longs cheveux bruns. Une de celles dont Madame a eu en classe le père, une tante, un oncle et qu’elle a en classe cette année.

Ils avaient l’air si heureux, tous les deux.

C’est là que Madame s’est réveillée, d’un seul coup, le cœur battant. Et qu’elle a tout de suite décidé de prendre sa plus jolie plume:

Chère Madame B

Cette nuit j’ai rêvé de François…

Je l’ai vu, parfaitement vu dans mon rêve, à l’âge qu’il avait quand il est devenu mon élève. 

Peut-être que ce rêve est dû à l’approche du 18 septembre.
Peut-être est-ce parce qu’au bout de seulement deux semaines de classe, j’ai déjà parlé de lui à deux élèves.
Peut-être est-ce parce que l’agencement du local 215 est de nouveau comme « en son temps ».

Quoi qu’il en soit, il est dans ma tête et dans mon cœur pour toujours, comme vous tous.

Je vous embrasse et j’espère que vous allez bien.

François, 19 ans depuis douze ans…

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L comme lettre 6

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Mademoiselle S 

Votre réputation vous précédait: nous avions peur de vous des mois à l’avance. On nous disait que vous étiez sévère, exigeante, difficile. 

Et c’était vrai. Non seulement pour les dictées, les analyses de la phrase, les problèmes de robinets qui coulent dans des baignoires qui se vident, de trains qui se croisent, de prix de revient et de bénéfices réalisés sur la vente de pommes de terre. 

Justement, dans la classe il y avait deux filles d’agriculteurs. L’une n’avait plus de maman et était élevée par sa grand-mère. L’autre avait une très nombreuse fratrie et un frère aîné prénommé Emile qui était le véritable chef de la famille: c’est lui qui décidait que la petite sœur n’avait pas le temps de faire ses devoirs. Elle devait aider à trier les pommes de terre. A rentrer le foin. A soigner les vaches. A nourrir les cochons. Il y avait toujours des choses plus urgentes que les leçons. 

Mais ce n’était pas de sa faute: ce n’est pas cette pauvre petite qu’il fallait sermonner, elle était la première victime. 

Et cette autre petite malheureuse sans maman, qu’y pouvait-elle si elle avait les ongles noirs et si ses vêtements usés sentaient la ferme? 

Je vous ai détestée pour ces choses-là: c’étaient des injustices flagrantes. 

*** 

écrit pour le Marathon d’écriture 2018

Dernier devoir de Lakévio

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Cher Albert

(je mets cher Albert… il ne m’est pas cher… certainement pas maintenant que je sais… bref…)

Je viens d’arriver à la villa. Tu sais, je pense, dans quel état elle est, vu que tu viens de la quitter. Mais ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude. C’est pareil chaque année, je ne suis pas surprise. Ce n’est pas de ça que je veux te parler.

(détails, détails, je ne devrais même pas le signaler, c’est tellement banal et j’ai l’air de me plaindre…)

C’est en faisant le ménage que ça m’est venu entre les mains. Un paquet de lettres, de vieilles paperasses, que j’ai d’ailleurs failli jeter. Tu l’as échappé belle 😉

(là, je n’en dis pas plus, ça m’amuse de le laisser deviner et se casser la tête…)

J’ai vu maître Levasseur, celui qui traitait les affaires de papa. Il a fait au mieux – et particulièrement vite, avant de partir lui-même en vacances aux Seychelles – ce qu’il fallait faire et que tu verras dès septembre, quand il sera rentré.

D’ici là, ne t’inquiète pas.

(tu verras bien assez vite, passe quatre semaines tranquillement, si tu le peux…)

Je t’embrasse, ainsi que Marie et les enfants

Ariane

***

Tableau et consignes chez Lakévio: consigne 1 : Une lettre en moins… Sans les O ! 

Consigne 2 : Vous écrivez une lettre à votre frère dès votre arrivée en villégiature dans la villa héritée de vos parents. Villa que vous partagez avec lui chaque été, lui en juillet, vous en août…

L comme lettre 4

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Très chère sœur P. 

Quand j’ai appris que vous étiez en dépression et que vous disiez ne plus rien attendre que la mort, j’ai absolument voulu vous rendre visite. Je ne sais pas si j’ai bien fait. Je ne sais pas si ça vous a remonté le moral. Mais il fallait absolument que je vous dise tout le bien que je pensais de vous depuis de si nombreuses années. 

Vous étiez une institutrice hors pair. Une pédagogue née. Vous aviez l’enthousiasme, la conviction, l’amour. Vous incarniez vos valeurs, alors nous voulions les faire nôtres. Moi, en tout cas, j’y aspirais. 

Cette année-là, nous avons accueilli en classe les premiers enfants « immigrés ». Vous nous avez annoncé la venue d’une petite Italienne. Pour vous y préparer, vous aviez acquis un dictionnaire traducteur. Qui était toujours posé bien en évidence sur le coin de votre bureau mais que vous n’avez jamais ouvert. Simplement, il était là. 

Dès l’arrivée de la petite, vous avez fait en sorte que nous comprenions bien toutes, que ne pas connaître notre langue n’était pas synonyme de bêtise: vous l’avez invitée au tableau pour qu’elle nous y démontre ses prouesses en calcul. Vous nous avez appris à chanter Fra Martino, le Frère Jacques italien, que vous nous faisiez chanter à peu près tous les jours, peut-être à chaque fois que vous voyiez passer une ombre sur la petite figure d’Antonia, qui sait? 

Vous avez réussi à la faire passer dans la classe supérieure avec nous toutes, bel exploit que la collègue qui avait la sœur d’Antonia sous son aile n’a pas pu réaliser. 

Je vous aime et je vous admire. 

*** 

écrit pour le Marathon d’écriture 2018 

Fra Martino, campanaro,
Dormi tu? Dormi tu?
Suona le campane!
Suona le campane!
Din don dan, din don dan. 

U comme Uzanne

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« Il est sage de brûler les lettres d’amour, mais il est doux de les conserver, de les classer, de les reprendre et de les relire souvent dans la niche de soie parfumée où l’on s’est plu à les encercueiller. La sensation qu’elles nous donnent à leur arrivée ne saurait être perpétuée ; toutefois, il est bon de songer à la curiosité rétrospective qu’il nous viendra avec les frimas de la vie, et nous nous décidons tous plutôt malaisément et à contre-cœur à anéantir les chères expressions vivantes qui souvent survivent aux ardents sentiments qui les ont dictées. »

Octave Uzanne, La Correspondance d’amour : ses subtilités et ses maléfices, texte complet ici et photo chez Lali ici.

L’Adrienne a donc trouvé une raison de plus de ne pas brûler les siennes: en vue des frimas de sa vie 😉

Peut-être même faudrait-il leur trouver une « niche de soie parfumée », au lieu du vulgaire sac plastique dans lequel elles ont été déménagées 😉

Merci Octave!

20 novembre

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Lundi 20 novembre 

Cher journal 

Nous approchons des côtes de l’Argentine et nous profitons déjà en plein du printemps austral. Il paraît qu’aujourd’hui la température atteindra 25°! Mais les nuits sont fraîches et la jeune dame qui dort sur le pont a encore besoin de deux plaids… 

Tu sais qu’elle m’intrigue beaucoup et que je poursuis ma petite enquête. Figure-toi que cette dame est en voyage de noces! Chaque matin son mari vient lui apporter des jus de fruits et lui lire le programme de la journée. Moi, tu me connais, mine de rien je passe, soi-disant pour ma promenade matinale… je m’arrête pour humer l’air du large, exactement à leur hauteur, et j’attrape forcément quelques bribes de la conversation. 

Son mari parle bas mais j’entends bien ce qu’elle lui répond. Ce matin, elle lui a dit: 

– N’insistez pas, cher ami. Je vous l’ai déjà dit et je ne changerai pas d’avis: nous verrons quand nous serons arrivés à votre ranch. 

Je me demande bien ce qu’elle a voulu dire… J’en saurai peut-être plus demain.

Une chose est sûre: les grandes personnes sont décidément très bizarres! 

*** 

tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie
il fallait s’inspirer du tableau et écrire une lettre

L comme Léon

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La vie de Léon Spilliaert, né en 1881, donc 21 ans après James Ensor, présente tout de même pas mal de similitudes avec celle du grand maître qui le précède. Lui aussi naît à Ostende dans une famille de commerçants. Son père crée et vend des parfums pour lesquels dès l’enfance le petit Léon crée et dessine de jolies étiquettes et publicités. 

Dans leur ville natale, tous deux ont fréquenté la même école, qui s’en enorgueillit aujourd’hui par une belle plaque de cuivre apposée à côté de l’entrée principale. Non, je ne l’ai pas photographiée tongue-out

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Parmi les documents écrits, cette lettre de nouvel an permet d’admirer sa belle calligraphie. On comprend que le papa lui confie la rédaction de ses étiquettes de parfums cool 

En 1900, le jeune homme de 19 ans peut accompagner son père à l’Exposition universelle, à Paris. Il y reçoit sa première belle grande boîte de pastels. 

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J’y ai surtout admiré cette oeuvre que je n’avais pas encore vue, oeuvre fragile – de l’encre sur du papier – représentant une « Dame avec voile » (1903).

Avis aux amateurs: beaucoup de ses oeuvres se trouvent en photo sur wikipedia commons.