E comme Être ici…

Elle a été ici. Sur la Terre et dans sa maison.

Dans sa maison on peut visiter trois pièces. Leur accès est limité par des rubans de velours rouge. Sur un chevalet, une reproduction de son dernier tableau, un bouquet de tournesols et de roses trémières.

Elle ne peignait pas que des fleurs.

Une porte peinte en gris, fermée à clef, menait à un étage où j’imaginais des fantômes. Et quand on sortait de la maison, on les voyait, Paula et Otto, les Modersohn-Becker. Pas des fantômes mais des monstres, en habit d’époque, très kitsch à la fenêtre de leur maison de morts, par-dessus la rue, par-dessus nos têtes de vivants. Un couple de mannequins de cire, d’une laideur bicéphale à la fenêtre de cette jolie maison de bois jaune.

*

L’horreur est là avec la splendeur, n’éludons pas, l’horreur de cette histoire, si une vie est une histoire : mourir à trente et un ans avec une œuvre devant soi et un bébé de dix-huit jours.

Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker, éd. P.O.L, 2016 (incipit)

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source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici.

C’est court – ça se lit en une heure et demie à peine – c’est fort, c’est bien documenté et c’est nécessaire: qui connaît Paula Becker?

🙂

M comme miroir

104ème devoir de Lakevio du Goût

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Elle cache de ses deux bras ce qu’elle ne veut pas voir.
Arrondit le dos comme pour faire rentrer en elle ce qui lui pousse là, derrière ses deux bras, et qui ne la rend pas du tout heureuse.

Il y a eu ces regards qu’elle na pas aimés.
Il y a eu ce geste, la veille, qu’elle a détesté et qui l’a dégoûtée.
Dégoûtée d’elle-même.
Un geste qui salit les petites filles.

Elle n’a que douze ans et demi mais elle sait que dorénavant, elle devra toujours, toujours, faire attention et se méfier.

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« À quoi rêvent les jeunes filles » se demandait Alfred de Musset. Je me demande à quoi rêve celle-ci, dessinée par Norman Rockwell. Et vous ? À quoi pensez-vous en voyant son air inquiet ? Dites-le lundi…

Premiers contacts

Les premiers contacts de (la future) Madame avec les directeurs des écoles où elle a sollicité un emploi lui sont restés en travers de la gorge.

Bien calé dans son fauteuil capitonné, l’homme l’avait regardée du haut de sa toute-puissance pour lui déclarer du bout des lèvres:

– Vous êtes sûrement très compétente, mais voyez-vous, les femmes ont si souvent des problèmes de discipline, elles ont du mal à tenir une classe.

Le comble, c’est qu’il n’avait jamais pu le vérifier: son personnel était uniquement masculin.
Ce qu’elle lui a d’ailleurs fait remarquer – qu’avait-elle à perdre? Rien! et ce serait peut-être utile à la prochaine qui se présenterait.

Autre province, même topo.
Sans que le mot femme ne soit prononcé: celui-là se croyait plus malin en parlant de jeunesse ou d’inexpérience.
Mais on avait compris.

Bref, quand (la future) Madame s’est trouvée devant le directeur qui se montrait prêt à l’engager, elle a cru bon de le prévenir:

– Vous êtes bien certain que vous vous voulez engager une femme? Vous n’avez pas peur pour « la discipline »?

La tête du pauvre homme!

Elle en rit encore 🙂

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texte inspiré par la consigne du défi du samedi où Walrus proposait le mot misogyne.

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la photo d’illustration vient d’une expo de l’université de Gand où la première étudiante a été inscrite en 1882.

F comme femmes

71ème devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_71.jpg

C’est bien ma veine!

Juste le week-end de Pentecôte, qu’on est quatre jours à la mer, qu’il fait beau, et tout et tout!

Paf!

Moi qui aime tant me laisser porter par les vagues… jouer avec elles comme quand j’étais une gamine…

Évidemment, j’ai mes règles!

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Le tableau proposé par Monsieur le Goût pour ce lundi m’a rappelé les histoires de ma grand-mère Adrienne et l’énorme progrès réalisé en deux ou trois générations pour rendre les règles un peu moins inconfortables pour les femmes.

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Pourquoi cet accoutrement si différent ? Pourquoi est-elle là. Pour se baigner ? Pour s’amuser ? Pour regarder les autres ? Pour autre chose ?
Pourtant elle se distingue de tous. Pourquoi ? Si vous le savez, dites le lundi…

F comme femmes

Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan Museum ?

Femme séductrice, déesse ou diablesse, elle ne manque pas dans nos musées et notre histoire de l’art, mais comme sujet – non comme artiste – et de préférence nue.

Telle cette Maja desnuda proposée ce lundi par Monsieur le Goût.

Les clichés sexistes sur la place des femmes dans l’art ne manquent pas, tenons-nous-en à celui-ci, qui est de Gustave Moreau et tout à fait représentatif:

« L’intrusion sérieuse de la femme dans l’art serait un désastre sans remèdeQue deviendra-t-on quand des êtres […] aussi dépourvus du véritable don imaginatif viendront apporter leur horrible jugeote artistique avec prétentions justifiées à l’appui ? » source ici.

En France, l’école des beaux-arts est devenue mixte en 1897 mais les femmes n’avaient pas accès aux ateliers ni aux concours. De plus, leurs cours étaient payants alors qu’ils étaient gratuits pour les hommes. Et seuls le portrait, le paysage ou la nature morte leur étaient autorisés.

« Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé. Car je sais que je les vaux. » Berthe Morisot, 1890.

source ici.

Sophie Calle, Le Mari, 1995 (source ici)

N comme Non mais franchement!

Lydia Delectorskaya, dans l’atelier de Matisse, vers 1935. 

Non mais franchement, Patron!
C’est n’importe quoi!
D’abord, je ne suis pas blonde!
Et puis ces oreilles en feuille de chou?
Franchement, Patron!
Elles ne sont même pas pareilles toutes les deux!
C’est comme ça que vous me voyez?
Et ce renflement sur la joue, là?
Vous voulez suggérer quoi?
Que je pose la bouche pleine?
En plus vous avez mis la dédicace…
Les gens vont vraiment penser que j’ai cette tête-là!
Patron!
A part la raie au milieu, il n’y a vraiment rien de ressemblant!
Quoi! Ça vous fait rire?

***

Pour ceux que le destin de la belle Lydia intéresse, c’est ici.

Merci à Monsieur le Goût pour ce 57ème devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_57 .jpg

Le regard de cette Lydia Délectorskaya m’interpelle, comme on dit chez les psys. À moins que ce ne soit sa chevelure ou son teint ou son « col Claudine »… Cette Lydia qui resta une vingtaine d’années devant le regard de Matisse vous inspire-t-elle ? Lundi j’en saurai sans doute plus sur ce que vous en pensez, si vous en avez tiré une histoire ou si elle vous a simplement rappelé quelque chose ou quelqu’un.

H comme halve panne

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Quand belle-maman affirmait « ik ben maar een halve panne« , c’est qu’elle avait besoin de tout notre soutien et de beaucoup de douceur, de beaucoup de patiente prévenance.

Belle-maman, infiniment plus maternelle et aimante que ma propre mère, héroïque manager du quotidien et de ses embrouilles domestiques ou familiales – cinq enfants, tous de couleur politique différente, cinq beaux-enfants, venus de toutes les provinces de la région flamande, quatorze petits-enfants – avait parfois besoin qu’on inverse les rôles.

Belle-maman, jamais calme, jamais « cool » – ce mot n’existait pas dans son vocabulaire – et affichant le plus grand mépris pour celles qui cherchaient l’évasion, la méditation et autres choses du même genre.
Femme de devoir.
Roc.
Pilier de sa famille.

C’est une grande leçon de vie, de voir qu’une femme aussi forte, sur qui chacun s’appuie sans modération depuis toujours, puisse laisser tomber sa carapace et accepter qu’on lui dise:

Là, mets-toi là, dans le fauteuil. Je m’occupe de tout.

***

« ik ben maar een halve panne« , en ouest-flamand, en tout cas à Ostende, signifie qu’on ne se sent pas dans son assiette – ce texte en hommage à ma belle-mère, écrit pour Les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants:

CALMER – SOUTIEN – DOUCEUR – HEROIQUE – PATIENT – COOL – GRRR – MEDITATION – MATERNEL – MODERER – Soit 10 mots avec ceux que j’ai ajoutés. Si vous le voulez, je vous en laisse 3 autres : EMBROUILLE – EVASION – EVEIL

G comme Galindo

C’est parfois par d’étranges chemins qu’on apprend des choses.

D’abord, si on s’appelle Adrienne, c’est en se trompant. Vous trouvez un livre italien signé Gioconda Belli: pas un moment vous ne soupçonnez qu’il puisse s’agir d’une traduction ni qu’avec un nom pareil l’auteur soit hispanophone.

Bref.

La pergamena della seduzione, titre original El pergamino de la seducciòn, raconte le destin de Jeanne de Castille, une de ces (trop nombreuses) femmes que les hommes de leur entourage ont traitées de ‘folles’ pour pouvoir plus aisément s’en débarrasser.

Bref.

Dans le roman apparaît le personnage (historique) de Beatriz Galindo et c’est là qu’on se dit une fois de plus qu’il faut revoir les préjugés sur la place des femmes au moyen âge.

Exclues de l’université jusqu’à la fin du 19e siècle, interdites d’apprentissage du latin, certaines ont apparemment pu faire l’exception, comme Beatriz Galindo, à l’époque charnière entre Moyen Age et Renaissance, professeur à l’université de Salamanca et si experte en latin qu’on l’appelait La Latina 🙂

H comme Halimi

C’est une chose que l’Adrienne a toujours trouvée bizarre, qu’en France une femme prenne le nom de son mari.
Sans garder trace de son nom de naissance.
Et encore plus bizarre qu’elle puisse le garder après un divorce.

C’est aussi ce qu’a vécu Gisèle Halimi, qui ne s’appelle donc pas Gisèle Halimi 😉

Mais quel destin!
Quelle femme!

Une de celles qui ont droit à toute notre reconnaissance.

***

Un bel entretien ici, avec tant de choses reconnaissables sur le vécu d’une petite fille, alors que nous ne sommes ni du même pays, ni de la même génération.