N comme nettoyage

Depuis le confinement on dirait que l’Adrienne s’énerve plus facilement – en tout cas sur fb où ces derniers mois elle « nettoie » de temps en temps des gens qui tiennent des propos lui déplaisant.

Elle a commencé par une ou deux personnes affichant des sympathies à droite de la droite, imbéciles heureux d’être nés quelque part mais niant à d’autres le droit d’y vivre.

Puis elle a zigouillé un ancien élève trumpiste – elle pourrait lui pardonner cette sympathie, tout le monde peut se trumper, mais pas son acharnement à vouloir prouver qu’il est le meilleur président au monde.

Et ces derniers jours elle a une furieuse envie de liquider l’ancienne collègue qui met entre cinq et dix articles en ligne chaque jour pour tenter de démontrer à quel point les experts ont tout faux dans leur façon de gérer la pandémie. 

Voilà: fb sert à souhaiter les anniversaires, à féliciter pour les mariages, les naissances, l’achat d’une maison, une réussite scolaire, un nouveau boulot, la communion de la petite… et pour le reste, il y a les journaux 😉

A comme atavique Adrienne

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Qui d’autre que l’Adrienne, dans sa ville au passé presque entièrement voué au textile, et dont l’arbre généalogique ne mentionne que des tisserands, ourdisseuses, fabricants de flanelle, bobineuses, ouvriers teinturiers et autres apprêteurs, qui d’autre donc pourrait traverser la ville à pied un dimanche matin avec sous le bras sept kilos de coton à petits carreaux bleus et dans la main un gros paquet de toile de lin beige?

Tout en marchant, elle se demande deux choses: d’abord, ce qu’elle en fera; ensuite, d’où sa mère continue à sortir ces kilos de textile divers…

Mais bien sûr, quand on est la petite-fille d’une couturière, on ne refuse pas un ’bout de tissu’ et on se dit que ça pourra sans doute servir un jour…

D’ailleurs, dès l’après-midi elle taille des rideaux dans la toile beige et des draps dans le coton bleu à rayures, trimbalé de la même façon plus tôt dans la semaine 😉

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photo déjà mise sur ce blog, avec une des cheminées d’usine de la ville, vestiges de son passé industriel

Atavique: qui se transmet par atavisme, « Transmission continue, de génération en génération, des caractères héréditaires, physiques ou moraux » (source CNRTL)

D comme document humain

Ce qu’il y a de bien avec l’ami G***, c’est qu’avec sa bonne quinzaine d’années d’expérience supplémentaire, il n’a jamais manqué de prévenir l’Adrienne, « tu verras, quand tu auras quarante ans… », puis cinquante, soixante ans.

Jusqu’à ce nouveau genou qu’on lui a mis maintenant qu’il est septuagénaire: tous ses conseils et avertissements concernent des aspects physiques.

Chez Isabelle de Courtivron, les aspects physiques du vieillissement ne sont que des phénomènes marginaux, secondaires. Même si c’est sur ce thème-là que le livre s’ouvre, il n’est que l’élément déclencheur d’une réflexion plus profonde.

Bien plus important est le regard des autres, comment on est perçu(e) par les autres dès qu’on a franchi un certain âge. Dès qu’on n’est plus une personne « active », même si comme elle on a encore de nombreuses occupations aux plus hauts niveaux, par exemple dans préparation de la campagne électorale d’un futur Président.

On devient inintéressant. Invisible.

Dès ma retraite, j’ai remarqué que j’étais devenue une femme sans grand intérêt pour les jeunes. Avant, je pouvais au moins offrir des anecdotes, des informations utiles. Maintenant, mon expérience ne compte plus. Mes souvenirs, mes aventures ne les captivent pas. Mes efforts de transmission sont devenus inutiles. Les idées que je veux communiquer, inaudibles. […]
Mais je me prends à penser que, jeune, j’aurais probablement dû être plus indulgente envers les personnes âgées qui essayaient de comprendre mes activités et mon monde, qui espéraient un moment de complicité avec moi.

Isabelle de Courtivron, L’été où je suis devenue vieille, éd. L’iconoclate, 2020, p.41-42.

Ne vous laissez pas décourager par le constat un peu tristounet de ce passage. L’auteur nous offre un document très personnel, lucide, avec quelques regrets – qui n’en a pas – qu’elle assume sans nostalgie:

[…] je dois accepter de ne plus être dans la position de la militante engagée [dans le féminisme], mais celle de l’observatrice solidaire. Ce combat m’a construite, il m’a structurée pendant des décennies et m’a aidée à devenir la femme que je suis. J’y demeure très attachée mais, à présent, d’autres le mèneront. »

Isabelle de Courtivron, L’été où je suis devenue vieille, éd. L’iconoclate, 2020, p.74.

Bref, sur 190 pages qui se lisent avec intérêt, elle se livre: l’enfance, la jeunesse, les combats, la carrière, la vie de couple, le tout ponctué de réflexions sur l’avant, le pendant et l’après.

Un beau document humain.

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Site de l’éditeur et source de l’image ici – lire un extrait ici.

O comme Oh les beaux jours!

« Oh le beau jour que ça va être, encore un ! » se réjouit Winnie chaque matin. Malgré l’isolement. L’immobilité forcée. Les aléas divers.

C’est de cette façon que l’Adrienne essaie de voir chaque jour qui vient. Comme un cadeau. Malgré l’isolement. L’immobilité forcée. Les aléas divers.

Et ce matin c’est avec une pensée spéciale pour A*** et T*** qui n’ont pas pu fêter leur mariage comme prévu.

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Source de l’illustration ici. On peut lire ici les vingt premières pages de « Oh les beaux jours« , Samuel Beckett, éd. de Minuit.

U comme Une vie

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Quand Clara a emménagé dans cet appartement parisien, elle n’a pas mesuré les conséquences de ce changement.

L’ouverture de la cave – encore cadenassée par la locataire précédente – lui a révélé les trésors de toute une vie: des photos, du courrier.

Toute une vie que Clara a décidé de reconstituer, de reconquérir étape par étape, à l’aide d’un réseau d’entraide de plus en plus vaste, d’internautes des quatre points cardinaux.

Cette enquête, menée en parallèle avec son métier de journaliste, a fait voyager Clara dans divers lieux, en France et aux Pays-Bas, et a suscité de nombreux projets très positifs, comme celui d’une institutrice d’Aubervilliers.

Bref, à l’issue de plusieurs années d’enquêtes minutieuses, Clara est convaincue que son sort est lié à celui de cette dame, qu’elle est en quelque sorte sa bonne étoile, et elle espère que celle-ci lui pardonne la liberté qu’elle a prise d’exposer au grand jour toute sa vie, à la fois minuscule et passionnante.

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Texte écrit pour les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les 13 mots imposés suivants: CHANGEMENT – VOYAGER – ETOILE – MESURER – EQUATEUR – POSITIF – VASTE – PARALLÈLE – LIBERTÉ – TRÉSOR – CARDINAL – COURRIER – CONQUÉRIR

On pouvait en laisser un de côté.

source de l’image sur le site du projet ici.

M comme maisons

 

Il y a des murs blancs, des boiseries, un mur vert.
Il y a des pièces avec de hauts plafonds et d’autres sous le toit en pente.
Il y a des chambres nues et d’autres pleines de livres.
Il y a des plantes d’appartement. Une grande, des petites.
Un vase avec des fleurs.
Une guitare posée contre un mur.
Une pile de disques.
Un lustre au-dessus de la tête.
Une photo de Man Ray chez un type qui n’est même pas violoncelliste.

« Attention! » titrait un article du 23 mars dernier, « vous partagez avec Zoom plus que ce que vous ne pensez. »

Et il ne s’agissait pas de plantes vertes 😉

N comme nut van het nutteloze

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L’utilité de l’inutile, disait le titre d’un article du journal de samedi dernier.

Il s’agissait de notre propension à vouloir exceller dans tout ce que nous entreprenons, même dans nos activités de loisirs, alors que la nature du vrai ‘passe-temps’, du véritable ‘hobby’ devrait être simplement de passer un bon moment sans se soucier de briller ou d’être performant.

Ooit had ik een hobby zoals een hobby volgens mij op z’n best is. Niet te hard van moeten en een beetje nutteloos. Ik erfde een collectie postzegels van mijn opa en zat heel wat avonden zegels uit Hongarije van enveloppen af te weken.

« J’ai eu un passe-temps dans le vrai sens du mot, autrefois. Sans véritable obligation et avec une certaine dose d’inutilité. J’avais hérité une collection de timbres de mon grand-père et je passais de nombreuses soirées à faire tremper des enveloppes pour en décoller des timbres hongrois. »

L’Adrienne se reconnaît très bien là-dedans 🙂

Ainsi que dans l’anecdote racontée par le professeur Ignace Glorieux, président de l’International Association for Time Use Research, pour illustrer la différence entre aujourd’hui, où nous sommes si souvent incapables de rester « à ne rien faire », et autrefois, comme son grand-père – qui a un grand air de famille avec l’arrière-grand-père de l’Adrienne: 

‘Hij zat twee uur in de zetel pijp te roken. Dat was een bezigheid op zich. Wij kunnen amper een paar minuten naar een symfonie luisteren zonder het gevoel te hebben dat we ondertussen net zo goed aan het eten kunnen beginnen.’

« Il restait pendant deux heures dans le fauteuil, à fumer sa pipe. C’était une occupation à part entière. Alors que nous réussissons à peine à écouter quelques minutes d’une symphonie sans nous dire que nous pourrions tout aussi bien commencer à préparer le repas. »

We moeten we weer slecht of middelmatig durven te zijn in onze hobby’s, zegt Tim Wu, journalist bij The New York Times en auteur van het boek Aandacht is het nieuwe goud: hoe commercie en media vechten om in ons hoofd te komen. We moeten weer leren om een gitaar vast te nemen als we vijf minuten tijd hebben, hoe belabberd ons spel ook is. We moeten het weer aandurven om na onze 45ste verjaardag nog te leren windsurfen, ook al weten we dat we er nooit potten mee gaan breken. Dan liggen hobby’s niet langer in het verlengde van wat op het werk al moet: presteren, beter worden, alles als topsport zien.

« Nous devons oser être mauvais ou médiocres dans nos hobbys, dit Tim Wu, journaliste au New York Times et auteur du livre The Attention Merchants: The Epic Scramble to Get Inside Our Heads. Nous devons réapprendre à nous mettre à la guitare, même si notre jeu est mauvais. Nous devons oser apprendre à faire de la planche à voile après l’âge de 45 ans, même si nous savons que nous ne serons jamais champions. De sorte que nos passe-temps ne soient pas dans la ligne de ce qu’il faut déjà réaliser au travail: faire des prestations, s’améliorer sans cesse, tout voir comme un sport de haut niveau. »

Même si on éprouve plus de plaisir en devenant meilleur dans ce qu’on fait: l’Adrienne va essayer de voir de cette façon son apprentissage du piano 🙂

Probeer los te raken van rendementsdenken of prestatiedrang. Aanmodderen met verf en borstel zonder aan een vernissage te denken is niet strafbaar, net als tijd reserveren om bijzonder middelmatig maar fijn te zitten breien. Er hoeft zelfs geen trui van te komen.

« Essayez d’oublier le rendement ou la prestation. Barbouiller avec de la peinture et des pinceaux sans penser à un vernissage n’est pas un délit, passer du temps à faire très médiocrement du tricot non plus. Il n’est même pas besoin de réaliser un pull. »

 

 

U comme une vie (ter)

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L’Adrienne est en train de s’habituer à ne plus être Madame. Lundi soir, dans un des couloirs de l’académie de musique, elle rencontre Alena:

– Ça me fait tout bizarre de ne plus être ta prof, lui dit-elle.
– Je comprends, répond Alena.

Un peu plus tard elle ajoute:

– Je comprends que c’est dur pour vous de nous lâcher.

Incroyable comme ils sont clairvoyants, les élèves de Madame.
Pardon, anciens élèves.
Ex-Madame.
😉 

L’Adrienne, disais-je, est en train de s’habituer à une vie sans école, sans élèves:
Il lui arrive de rester encore un peu au lit après six heures du matin.
Elle prend de longs week-ends à Ostende ou à Bruxelles – merci les amis!
Les dimanches se passent sans stress du lendemain.
C’est merveilleux.

Le 17 septembre à midi pile Madame a été rayée de la plate-forme numérique de l’école.
Juste au moment où elle avait été jeter un œil aux premiers résultats en maths et en français de « ses » élèves et qu’
elle retournait à la rubrique ‘correspondance’ dans le but d’envoyer un message de félicitations à Lilya: PAF!

« Vous n’avez pas accès à cette fonction » lit-elle en toutes lettres sur son écran.

– Voilà, se dit l’ex-Madame, il fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre.

Une nouvelle vie, donc 🙂

Une vie nouvelle!

***

photo prise lors d’une promenade vespérale le 20 septembre

7 phrases

« La vie est une hécatombe. Un mass murder de 59 millions de morts par an. 1,9 décès par seconde. 158 857 morts par jour. Depuis le début de ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont mortes dans le monde – davantage si vous lisez lentement. Je ne comprends pas pourquoi des terroristes se fatiguent à augmenter les statistiques: ils ne parviendront jamais à assassiner autant de gens que Dame Nature. […] Soyons clair: je ne déteste pas la mort; je déteste ma mort. »

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, éd. Grasset, janvier 2018, page 51.

info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici. (jusqu’à la page 30)