N comme nooit

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On était le lundi 10 septembre et déjà l’Adrienne avait été tellement débordée – week-end de cat-sitting ostendais compris – qu’elle n’avait pas eu une minute pour s’exercer au piano.

C’est alors qu’elle a vu ce poster dans une des classes de l’académie de musique, avec un poème du Belge Max Temmerman, né en 1975 à Brasschaat:

Ce qui
nous distingue
des animaux
c’est que très vite
nous abandonnons.

Un rien
et en suppliant
nous demandons
une interruption.

Ou nous
jetons
l’éponge.

C’est que
toujours
nous voyons
un retour possible,

rouges de honte
et dépités.

Alors
je préfère
n’importe quel
animal.

Un oiseau qui s’est arrêté de voler,
même dans une cage,
jamais encore
ce n’est arrivé.

L’Adrienne a donc décidé de persévérer. Nooit opgeven. Ne pas jeter l’éponge 🙂

PS: Ce poème, Beesten (Animaux) a eu le prix du public en 2014.

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sinforosa y martin

Avant-hier, un magazine flamand parlait de ce village espagnol déserté depuis une trentaine d’années et où un couple d’octogénaires continue d’habiter, avec 25 chats, 3 chiens, quelques poules pondeuses, quelques lapins.

On peut voir une série de photos ici.

Apparemment, ces braves gens reçoivent la visite de journalistes et de photographes au moins une fois tous les deux ans: la photo ci-dessus vient d’un article qui a paru en 2014, et celui-ci a paru en 2016.

On y raconte qu’ils vivent sans eau courante – Sinforosa va laver à la fontaine comme autrefois – sans électricité, sans tout ce qui fait le confort moderne. Depuis quelques années, un panneau solaire leur permet d’alimenter quelques ampoules pour un éclairage électrique. Ils ont un téléphone portable mais s’ils veulent l’utiliser, ils doivent d’abord monter jusqu’au point culminant du village.

Ils sont heureux, disent-ils, de jouir d’une bonne santé et espèrent pouvoir rester « le plus longtemps possible » dans leur village. Ils n’ont d’autre montre que le cadran solaire, ils vont se coucher quand ils sont fatigués, dit Sinforosa, mangent quand ils ont faim – et ce qu’ils veulent, ajoute-t-elle finement 😉

Je suppose que ces divers articles de presse leur font en même temps une publicité et leur amènent des curieux et des touristes, comme cette dame qui écrit en commentaire (sous l’article de 2014 donné en lien ci-dessus) qu’elle a été bien reçue et qu’il faut vraiment y aller:

Hemos estado en el pueblo 3 o cuatro veces. Es precioso. El pueblo con mas gatos que personas. Nos hablo de el un amigo de Vistabella y la primera vez hemos cogido el camino entre las montañas que une Vistabella de Estrella. La mitad lo hicimos andando al lado del coche que tocaba todos los baches del camino. Sinforosa nos abrio amable la iglesia y nos enseño un pedrusco debajo del que guardaba las llaves. Por si volveremos algun dia y no hay nadie… No nos conocia de nada !! Todo parecia perdido en el tiempo… La vuelta nos enseñaron el otro camino hacia Mosqueruela. Era incomparable mejor. Hemos vuelto despues de unos años y todo seguia igual. Salvo que Sinforosa tenia una pierna escayolada en Vilafranca y Martin estaba solo. Algunas casas estaban ya reformadas… Es precioso ! Teneis que verlo !

Nous sommes allés trois ou quatre fois dans ce village. C’est magnifique. Un village avec plus de chats que de gens. C’est un ami de Vistabella qui nous en a parlé et la première fois nous avons pris le chemin de montagne qui relie Vistabella à Estrella. On a parcouru la moitié en marchant à côté de la voiture, à cause des nids-de-poule. Sinforosa nous a gentiment ouvert l’église et nous a indiqué la grosse pierre sous laquelle elle gardait les clés. Pour le jour où on viendrait et qu’il n’y ait personne. Alors qu’elle ne nous connaissait ni d’Eve ni d’Adam! Tout paraissait perdu dans le temps… Au retour ils nous ont indiqué un autre chemin vers Mosqueruela. Il était incomparablement meilleur. Nous y sommes retournés après quelques années et tout était pareil. Sauf que Sinforosa avait une jambe dans le plâtre, à Vilafranca, et que Martin était seul. Quelques maisons avaient déjà été restaurées. C’est merveilleux! Il faut y aller!

Traduction de l’Adrienne 

 

E comme errance

Fatigué d’errer entre tours de bureaux et chantiers, j’ai fini par atterrir, au détour d’une rue grouillante, dans un minuscule bar à nouilles dont les tables encombrent le trottoir. Là, j’avale mon bol de soupe au milieu de vieux Chinois indifférents. La première fois, j’ai commandé Dieu sait quel plat en montrant du doigt une phrase en chinois sur la feuille tachée servant de menu. Depuis, dès que je me pose sur un tabouret, le cuisinier m’apporte le même brouet, quelle que soit l’heure, sans attendre ma commande.

Alain Berenboom, Hong Kong Blues, éd. Genèse, Paris-Bruxelles, 2017

Moe van het dolen tussen torenflats en bouwterreinen, ben ik na een straat bomvol mensen, uiteindelijk terechtgekomen in een piepkleine noedelbar waarvan de tafels de stoep versperren. Daar drink ik mijn soep op, te midden van oude, onverschillige Chinezen. Bij mijn eerste bezoek heb ik god weet wat besteld door met de vinger te wijzen naar iets in het Chinees op het vieze blaadje dat de menukaart voorstelt. Sindsdien, zodra ik op een krukje ga zitten, brengt de kok me hetzelfde brouwsel, om het even hoe laat het is, zonder te wachten op mijn bestelling.

Traduction de l’Adrienne, réalisée pour Found in translation, Passa Porta 2018

Cela fait un mois que je tourne en rond. Les flics locaux ne veulent pas croire que j’ai perdu mon passeport. Encore moins qu’on me l’a volé. Il paraît qu’il n’y a pas de malandrins à Hong Kong. Pas un seul pickpocket, tire-laine ou vide-gousset. Pas le moindre truand, même dans les Nouveaux Territoires, réputés plus interlopes. Et les fameuses triades ? Encore une invention de romanciers en mal d’exotisme ? Non, Monsieur. Mais elles ne s’intéressent qu’aux crimes industriels, drogue en containers, escroqueries bancaires et détournements financiers. En toute légalité. Pas à des combines minables. Donc, si je n’ai plus de passeport, c’est que je l’ai vendu.

Een maand dat ik ronddool. De plaatselijke flikken willen niet geloven dat ik mijn paspoort kwijt ben. Nog minder dat het gestolen is. Naar het schijnt zijn er geen boefjes in Hongkong. Geen enkele zakkenroller, kruimeldief of jatter. Niet één gangster, zelfs niet in de New Territories, ondanks hun louche reputatie. En de beruchte triades? Is dat ook al een uitvinding van romanschrijvers op zoek naar exotisme? Neen, mijnheer. Maar ze tonen enkel interesse voor misdaad op industriële schaal, drugs in containers, bankenzwendel en geldverduistering. Volledig legaal. Geen amateuristisch gesjoemel. Bijgevolg, als ik geen paspoort meer heb, zal ik het verkocht hebben.

P comme Poète

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Ce poème de Peter Theuninck, cité dans le discours du président de PEN Vlaanderen, a été écrit pour Ashraf Fayadh, jeune poète palestinien condamné à mort par l’Arabie Saoudite, qui a finalement commué cette peine en huit ans de prison et huit cents coups de fouet, cinquante coups tous les six mois. Donc seize fois. Voilà pourquoi PEN Vlaanderen a demandé à seize poètes de lui écrire et dédier un texte. 

Comme celui-ci, qui dit bien la fonction du poète et l’essence même de la poésie.

Een vink blijft zingen
achter tralies.

Un pinson chante encore derrière les barreaux.

Een vink blijft zingen
met een kap op de kooi.

Un pinson chante encore sous la housse de sa cage.

Een vink blijft zingen
op water en brood.

Un pinson chante encore au pain sec et à l’eau.

In het holst van de winter
blijft de vink zingen.

Au cœur de l’hiver le pinson chante encore.

Schroei haar ogen dicht
en zingen doet de vink.

Brûlez-lui les yeux et le pinson chantera.

God schiep de vink
om te zingen.

Dieu a créé le pinson pour qu’il chante.

photo prise par chez moi le 12 mai dernier

T comme Tielman

Lors d’un concert le week-end dernier, l’Adrienne a découvert Tielman Susato, un Anversois du 16e siècle, né probablement à Soest en Allemagne. 

Et elle est transportée 🙂 

Mins liefkens bruyn oghen,
En haren lachende mond,
Die doen mij pijnen doghen.
Dat ic se sien noch spreken en 
Mach, noch spreken en mach:
Dat claeg ic god en minen oghen,
Ic ben bedroghen.

De ma bien-aimée les yeux bruns,
Et sa bouche qui sourit,
Me font subir tant de maux.
Je ne peux ni la voir ni lui parler
Alors je me plains à Dieu et je plains mes yeux,
Je suis trompé.

(traduction de l’Adrienne)

F comme Francis, coiffeur philosophe (successeur)

erri de luca-natura.jpg

Dans une salle, je tombe sur un buste d’Epicure. […] Avec le sac à dos et le bâton, je dois ressembler à un pèlerin arrivé à destination. Un gardien s’approche, me demande si je suis un admirateur. Il ajoute tout de suite que lui en est un, Epicure est son préféré. 

In una stanza incontro il busto di Epicuro. […] Con lo zaino e il bastone devo sembrare un pellegrino giunto a destinazione. Si avvicina un custode, chiede se sono un ammiratore. Subito aggiunge che lui sì, Epicuro è il suo preferito. 

epicure.jpg

source wikipedia

Il a la quarantaine, les cheveux lui tombent sur le front, coupés à la façon de ceux de la statue. Dans les environs du musée, un coiffeur est spécialisé en coiffures philosophiques. 

« Il vous fait la barbe et les cheveux à l’Epicure, à la Socrate, les boucles à la Cicéron. Allez-y de ma part, il vous fera une ristourne. » 

Nei paraggi del Museo un barbiere si è specializzato in capigliature filosofiche. 

« Vi fa barba e capelli all’Epicuro, alla Socrate, i ricci alla Cicerone. Ci andate a nome mio, vi fa lo sconto. » 

Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, page 74 

traduction de l’Adrienne

N comme natura, nature et naturel

erri de luca-natura.jpg

Le narrateur est un homme de soixante ans qui vivote en vendant l’été aux touristes les quelques oeuvres qu’il fabrique l’hiver à l’aide de pierres et de morceaux de bois qu’il trouve dans la montagne. Dans sa jeunesse, il a suivi une formation d’artiste, de sculpteur. 

La montagne, il la connaît par cœur. Lui et deux autres villageois servent de passeurs à des réfugiés jusqu’au moment où l’un d’eux, devenu écrivain à succès, fait de cet homme humble et discret un héros: dans une interview, il raconte son parcours de réfugié et révèle que ce passeur qui l’a aidé, a pour habitude, après avoir guidé des réfugiés, de leur restituer la somme qu’ils ont payée pour le voyage. 

Malheureusement, cette révélation, qui lui fait une belle publicité partout ailleurs, lui rend la vie impossible dans son village, qu’il est contraint de quitter. 

C’est ainsi qu’il arrive sur la côte napolitaine où, après avoir proposé ses services de sculpteur-restaurateur dans plusieurs églises et chapelles, il reçoit finalement la tâche de rendre à un Jésus crucifié sa nudité d’origine. 

*** 

C’est donc là, à la page 26, que le sens du titre « nature exposée » est expliqué: 

« Come puoi vedere, si tratta di un’opera degna di un maestro del Rinascimento. Oggi la Chiesa vuole recuperare l’originale. Si tratta di rimuovere il panneggio. » 

Osservo la copertura in pietra diversa, sembra ben ancorata sui fianchi e sulla nudità. Gli dico che a rimuovere, si danneggia inevitabilmente la natura. 

« Che natura? » 

La natura, il sesso, dalle parti mie la nudità di uomini e di donne la chiamamo così. 

Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, p.26-27

*** 

source de la photo et infos sur le site de la Feltrinelli 

traduction française chez Gallimard

« Comme tu peux le voir, il s’agit d’une œuvre digne d’un maître de la Renaissance. Aujourd’hui, l’Église veut récupérer l’original. Il faut enlever le drapé. » 

J’observe la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis que si on l’enlève, on va forcément endommager la nature. 

« Quelle nature? » 

La nature, le sexe, par chez moi la nudité des hommes et des femmes on l’appelle comme ça. 

(traduction de l’Adrienne) 

Pour lire les premières pages en français, c’est ici

*** 

C’est alors que je me suis souvenue que dans notre dialecte flamand aussi, on emploie ce mot-là – mais par dérision – pour la nudité: « zijn naturel » comme synonyme humoristique pour « naakt » (donc nu)