7 phrases

C’était pendant la première année du nouveau millénaire que j’ai eu en mains un livre qui m’a fait comprendre que pendant vingt ans j’avais habité dans la maison d’un ancien SS. Non que je n’aie reçu quelques signes: même le notaire, le jour où nous avions visité la maison ensemble, avait évoqué en passant les habitants précédents; je n’y avais prêté que peu d’attention. Peut-être que je le refoulais, imprégné comme je l’étais depuis des années par les poèmes douloureux de Paul Celan, les témoignages de Primo Levi, les innombrables livres et documentaires qui vous laissent sans voix, par l’impossibilité de toute une génération de décrire l’impensable. Là je voyais mes souvenirs intimes envahis par une réalité que je pouvais à peine m’imaginer, mais que je ne pouvais plus repousser. C’était comme si des spectres surgissaient dans les pièces que j’avais si bien connues; je voulais leur poser des questions mais ils passaient au travers de moi. Rien ne me déplaisait plus qu’écrire sur cette sorte de gens qui se mettaient à hanter ma propre vie.

Stefan Hertmans, De Opgang, De Bezige Bij, 2020, p.7 (incipit) Traduction de l’Adrienne.

Het was in het eerste jaar van het nieuwe millennium dat ik een boek in handen kreeg waaruit ik begreep dat ik twintig jaar in het huis van een voormalige ss-man had gewoond. Niet dat ik geen signalen had gekregen: zelfs de notaris had me, op de dag dat ik het huis met hem bezocht, terloops op de vorige bewoners gewezen; ik had er toen weinig aandacht voor. Misschien verdrong ik het ook, doordrenkt als ik jarenlang was geweest van de pijnlijke gedichten van Paul Celan, de getuigenissen van Primo Levi, de talloze boeken en documentaires die je sprakeloos achterlieten, de onmogelijkheid van een hele generatie om het ondenkbare te beschrijven. Nu zag ik mijn intieme herinneringen doordrongen raken van een werkelijkheid die ik me amper kon voorstellen, maar die ik ook niet meer kon wegduwen. Het was alsof er schimmen opdoemden in de kamers die ik zo goed had gekend; ik wilde ze vragen stellen, maar ze liepen dwars door me heen. Niets stond me zozeer tegen dan schrijven over het soort mens dat nu als een spook door mijn eigen leven begon te banjeren.

Stefan Hertmans, De Opgang, De Bezige Bij, 2020, p.7 (incipit)

Lire les premières pages en néerlandais ici – a paru chez Gallimard sous le titre Une Ascension dans une traduction d’Isabelle Rosselin, info ici et lecture des premières pages en français d’Isabelle ici 🙂

E comme ei

Un œuf! s’exclame-t-elle en voyant la proposition de Walrus pour le Défi du samedi 732, et tout de suite elle se dit que peut-être ça lui ferait du bien de peler un petit œuf (een eitje pellen) avec ceux ou celles qui lui ont fait de la peine mais étant donné qu’elle est (et qu’elle a toujours été) un œuf mollet (een zachtgekookt ei) elle continuera de faire comme si tout était gâteau et œuf (alles is koek en ei), il lui est impossible de jeter des œufs (met eieren gooien) et quand elle est sur un œuf (met een ei zitten) elle ne réussit jamais à s’en débarrasser (zijn ei niet kwijt kunnen).

Dernier chapitre

Si on est né pendant un bombardement, on se doit de mourir dans des conditions également spectaculaires: ça ne peut pas se produire sans aucune classe. Liliya croyait fermement en la force de la volonté: si elle jugeait le moment opportun de tomber raide morte, elle tomberait raide morte. Et c’était sa volonté. Elle en avait assez de tout. […] Il était temps d’achever ce qui avait commencé septante et un an plus tôt, dans une cave entre les tomates, les chapelets de saucisses, les disques de Puccini et quelques perles rares de la peinture. Liliya Dimova: elle avait appris à marcher à quatre pattes sous le fascisme, à se tenir debout sous le communisme, à claudiquer avec style sous un régime élu démocratiquement qui ne faisait rien de bon. Est-ce que ça suffisait comme résumé? Pour elle, oui.

Pour son dernier jour, elle avait comme d’habitude regardé les nouvelles à la télé. Ainsi elle pourrait s’amuser une dernière fois à injurier tout et tout le monde. Les Bulgares ne fuyaient plus leur pays, en tout cas plus pour des raisons idéologiques, non, maintenant c’étaient d’autres qui souhaitaient arriver jusqu’en Bulgarie […] de pauvres diables syriens, en fuite pour une sale – évidemment, sale – guerre. Et que faisait la Bulgarie? Elle hurlait qu’il lui fallait un mur, pour que la meute de misérables avec toutes ses maladies contagieuses et ses lamentations puisse être tenue à l’écart. Rions!

A Paris, un héros de la liberté d’expression était porté en terre, après avoir été assassiné par des fanatiques qui n’avaient pas apprécié ses dessins islamophobes. Et quelle musique entendait-on lors de cette cérémonie pour le héros de la liberté d’expression? L’hymne communiste: l’Internationale! Rions!

Il y avait toujours de quoi rigoler sur cette terre; l’histoire était une maison de fous que Liliya voulait quitter le jour même. Elle nota la recette de ses éclairs, son dernier secret, en guise d’héritage, et la posa en un endroit bien visible de la maison. Puis elle s’allongea sur son lit, avec un grand sourire, le cul pour une fois non lavé tourné vers Moscou.

On la coucherait sous une tombe que les descendants du pigeon Youri Gagarine conchieraient, jusqu’à aujourd’hui il y en a encore beaucoup pour animer le ciel de Sofia.

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 156-158, dernier chapitre, « 2015 » (traduction de l’Adrienne)

R comme raid aérien

Merci à Walrus pour cette photo au Défi du samedi 729, il faut juste imaginer un pigeon au lieu de la mouette 🙂

« Depuis qu’il avait compris que ces bestioles avaient des compétences expertes pour chier sur les statues, Anton avait commencé à élever des pigeons. Il les appelait amoureusement ses « chionautes » et en ces temps de disette (1) se privait avec plaisir de nourriture pour que ses forces aériennes ne manquent pas de graines. Liliya ne comprenait pas bien d’où lui venait ce subit fanatisme. Ils venaient juste d’emménager dans un bloc déprimant du quartier de Zaimov, envoyés là précisément parce qu’il était déprimant. Et bien sûr aussi parce que le contrôle social y était gigantesque. Une paire de fois par jour, dans l’ascenseur, vous faisiez la causette avec votre propre délateur. De plus, on soupçonnait fortement que ces appartements érigés à la hâte avaient été pourvus dès le départ de tous les systèmes d’écoute, les services de sécurité ne devaient même plus forcer la serrure pour cacher des micros derrière le papier peint. Sous le communisme, le « clé sur porte » était véritablement du clé sur porte.

Liliya supposait qu’avec cet absurde élevage de volatiles, Anton combattait la nostalgie d’un jardin. Sur son triste petit balcon, malgré ses deux mains gauches, il bricola un pigeonnier qui surpassait largement la plupart des immeubles de Sofia en ce qui concernait la solidité et d’autres normes de construction; il dévorait tout ce qui s’était publié sur les pigeons et oubliait même de se saouler quand il entraînait son armada ailée.

Il lui fallait dix-neuf pigeons et il tenait à ce nombre. Dix-neuf pigeons auxquels il donna un premier entraînement militaire. Au départ, le principal objectif était de les faire revenir à leur base. De ces dix-neuf pupilles, il en a ensuite sélectionné six, les Six d’Anton, l’élite, pour une formation avancée de chionaute. Les treize pigeons déclassés ont eu le cou tordu et ont été offerts à la voisine du dessous, en compensation de son étendoir à linge régulièrement sali.

Sur ce balcon il y avait aussi une statuette (Madone-qui-louche, avec Enfant, héritage de sa belle-famille, 18e siècle) et les oiseaux qui déposaient un gros caca sur elle recevaient une double portion de nourriture. Au fil du temps, seuls ceux qui chiaient sur la statuette recevaient à manger, le reste pouvait crever. Le pigeon sorti gagnant de cette rude sélection fut baptisé Youri Gagarine, un superpigeon, fort physiquement et mentalement, modeste, exigeant avec lui-même et avec les autres, se distinguant par son acuité d’observation dans chaque nouvel environnement, possédant une mémoire infaillible, des réactions vives; un animal en bonne santé, au transit intestinal souple et efficace (2). C’est avec celui-là qu’il allait faire de l’élevage.

Bien entendu, avec cette nouvelle folie, Anton s’était fait repérer par la sécurité nationale. Le pigeon, ce moyen de communication de l’espion, datait mais était toujours efficace! Les Allemands le savaient déjà pendant la Première guerre mondiale: économiser les balles si possible, mais jamais pour un pigeon! Beaucoup de gens sont morts pendant cette guerre, ce qui en était plus ou moins le but, mais des races entières de pigeons ont aussi été exterminées. Tout comme pendant la brève époque de sa carrière théâtrale (3), la maison fut mise sens dessus dessous par des agents à la recherche de matériel compromettant, à la grande joie de Liliya qui put ainsi récupérer des lunettes perdues. Mais ils en ont vite eu assez de retourner des chaussettes sales et se sont rendu compte que la passion colombophile d’Anton était parfaitement innocente. Ce n’était rien de plus qu’une occupation permettant à ce pauvre type d’oublier pendant quelques heures par jour sa misérable vie et son cancer.

Le douze avril, jour symbolique pour l’astronautique (4), le pigeon Youri Gagarine fut lâché dans le centre de Sofia pour un vol de 108 minutes au-dessus de toutes les statues que le leader bulgare Todor Jivkov avait fait ériger à sa propre gloire. Un buste fut conchié sur le nez. Le Monument pour la Paix reçut une salve, Karl Marx un gros caca sur la barbe. Et le Lénine du boulevard Todor Alexandrov (coordonnées 42° 41′ 52.0434″N – 23° 19′ 17.2884″E) atteint en plein dans le mille, sur son crâne chauve, par un caca coulant qui lui fit comme une perruque. Un chef-d’œuvre! »

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 120-124 (traduction de l’Adrienne)

(1) on est en Bulgarie en 1979 (les notes sont de la traductrice 😉 )

(2) Dans son énumération des qualités du pigeon, Dimitri Verhulst s’amuse à parodier ce qui avait été écrit à l’époque sur Gagarine, comme on peut le lire ici: « Modeste ; […] mémoire fantastique ; se distingue de ses collègues par sa perception aiguë de l’environnement y compris à longue distance ; […] réactions rapides ; persévérant ; […] une extraordinaire capacité de concentration et […] très exigeant vis-à-vis de lui-même et des autres. »

(3) Anton, tout jeune auteur de théâtre en 1963, est arrêté dès la première représentation de sa pièce et interdit de poursuivre dans cette voie.

(4) date du lancement de la fusée avec le cosmonaute Youri Gagarine, en 1961.

J comme Je continue

Comme le suggérait Mo dans son commentaire sous le billet du 7 août, continuons.

« Étant donné qu’à cet âge-là Cholokhov avait adopté la mode de bien cacher sa pomme d’Adam sous un col roulé stylé ou une chemise dûment boutonnée, les battements surexcités de son cœur devaient être intenables dans sa gorge compressée quand il monta les marches de l’hôtel de ville avec solennité, comme il sied à un lauréat du prix Lénine, sied à un lauréat du prix Staline, sied à un prix Nobel. Il valait donc mieux qu’il garde le bouton de col bien fermé quand en haut des marches il serra la main du bourgmestre local, Hjalmar Leo Mehr, en réalié Meyerovitch, radical socialiste et fils de juifs russes révolutionnaires. On était entre camarades. Il est possible que Cholokhov ait aussi reconnu Olov Palme parmi les invités, un gars de gauche depuis que de ses propres yeux parfois gris, pendant des vacances en Amérique, il avait vu les différences entre pauvres et riches, ministre suédois des Transports et de la Communication à l’époque de cette remise du Nobel mais loin d’être aussi célèbre que vingt et un an plus tard grâce à une seule balle dans le dos tirée par un meurtrier parfait. Bref, du grand monde, des gens importants. Des membres du puissant clan d’éditeurs Bonnier, par exemple : leur réseau laissait des traces jusque dans les fumoirs du palais. Le roi lui-même n’aurait pas voulu rater ce banquet. Gustave VI, commensal soporifique, mauvais au billard, botaniste amateur avec une légère prédilection pour le monde merveilleux du rhododendron, mais d’après les rumeurs un grand amateur de livres, avec une bibliothèque gigantesque dont le dépoussiérage offrait quelques journées plaisantes chaque année au personnel de sa cour. Tous étaient là pour lever le verre au grand Mikhaïl Cholokhov. Et bien sûr aussi pour être parmi les privilégiés qui entendraient son discours et l’applaudiraient longuement.

Pour atteindre la salle du banquet, Cholokhov et ses admirateurs devaient d’abord traverser la galerie des Princes, que le prince Eugène avait cru devoir orner de fresques de sa main, considérant bêtement tout comme Néron qu’une position sociale élevée produisait automatiquement des talents artistiques. Mais au plus profond de son âme obscure, Cholokhov avait une sympathie immense pour l’artiste de troisième zone, pour des raisons qu’il ne pouvait pas montrer, et certainement pas le jour où on lui décernait le Nobel.

Ensuite l’assemblée fut dirigée vers la Salle Dorée. Plus de pompe que de splendeur. Une boîte de pierre ornée de mosaïques d’or, plus de dix-huit mille, selon un historien de l’art qui s’était donné la peine de les compter. La représentation d’une blonde anorexique sur un des murs devait symboliser Stockholm, au centre de la planète, non, au centre de l’univers entier ! La plupart des dessins d’enfants surpassaient qualitativement cette vomissure picturale. Mais une fois de plus Cholokhov devait ressentir une chaude relation fraternelle avec son auteur.

Du plafond de cette caverne à paillettes descendraient bientôt les plats de manière théâtrale, directement de la cuisine. Des nez exercés étaient peut-être capables de reconstituer le menu à l’odeur : une roulade de soles pochées, du poulet farci servi avec une vinaigrette d’asperges et une sauce madère au foie gras, de l’ananas à la macédoine, avec de la liqueur, bien entendu, et des petits fours. Ensuite du café, et par manque d’inspiration une liqueur Marie Brizard et un cognac Courvoisier. Le cœur de cosaque de l’auteur fêté aurait battu plus joyeusement si par magie on avait fait apparaître un cruchon de vodka mais les rumeurs sur son alcoolisme sauvage dès qu’il y avait de la vodka sur la table étaient sûrement sorties depuis longtemps des limites du village de Kroujlinine ; elles s’étaient même fait un chemin au travers du mur de Berlin et le comité du Nobel redoutait probablement qu’un discours soit lu par une langue triplement fourchue.

Le dîner lui-même avait lieu à côté, dans la Salle Bleue, bien qu’elle ait la couleur du rouge désespérant de ses briques. Les sept cents invités cherchèrent bruyamment la place qui leur avait été désignée à table par une logique inconnue et cachèrent le cas échéant leur déception d’être à côté d’un convive de moindre prestige. Les premières bouteilles de Château du Basque 1959, une année exceptionnelle, comme le savent les épicuriens, se décantaient en cuisine en attendant le poulet. Un défilé de serveurs raides, aux visages pitoyables qui imploraient de recevoir un rayon de soleil et une dose de vitamine D, apportaient les coupes de champagne (Pommery & Greno Brut) et il était très pénible pour les invités de ne pas pouvoir déjà y tremper les lèvres, subrepticement. Mais avant de lever le verre de bulles, il fallait que Cholokhov débite son speech.

Il s’avança. Le grésillement du micro lui offrit l’attention internationale qu’il quémandait depuis des années. Il extirpa le discours de la poche de sa veste. Le lissa. Il crachota pour libérer ses cordes vocales. Et bien que ce ne soit qu’une modeste et théâtrale petite toux de fumeur, on y distinguait déjà la fatalité. Ce membre fêté du Comité Central du Parti communiste avait tout l’air, en effet, de ne pas pouvoir échapper indéfiniment à la mort et mourrait , pesant à peine quarante kilos tout habillé, d’un cancer plus affreux que le goulag, non, ce n’est pas vrai, presque aussi affreux que le goulag, en l’an orwellien 1984. Mais soit, c’étaient des soucis pour plus tard. Ce jour-là était le jour, entièrement sien, où on ne penserait qu’à son immortalité. »

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 9-14 (traduction de l’Adrienne)

Le livre n’a pas encore été traduit en français, on peut lire ici ces mêmes pages en néerlandais.

A lire cet extrait on devine aisément que ce n’est pas non plus demain qu’il sera traduit en suédois… ni en russe 😉

I comme incipit

Le dix décembre n’est pas la date la plus joyeuse pour organiser une fête à Stockholm mais ça n’aura pas gêné Mikhaïl Cholokhov quand il est arrivé dans cette ville en 1965 pour y recevoir son prix Nobel de littérature. Il savait ce qu’était l’hiver. Comment il charrie des glaçons, ainsi qu’il l’a décrit dans cet unique roman grâce auquel on se souviendrait toujours de lui, tout au moins aussi longtemps que l’humanité chercherait quelque chose dans un livre. Et même si le vent pouvait faire rage sur les lieux où une médaille d’or aspirait impatiemment à sa poitrine, le caractère de Cholokov nous permet d’imaginer que dès qu’il est arrivé sur les côtes suédoises, il a ôté sa veste avec ostentation pour illustrer sa robustesse de cosaque. Même s’il l’aura gardée, bien sûr, d’abord par politesse, et aussi de peur d’égarer par ce moment d’orgueil le discours qu’il conservait précieusement dans sa poche intérieure, en vue du banquet. Lui, ce « Léon Tolstoï du peuple », s’était encore dépêché avant le départ d’aller chez un coiffeur de Moscou et il avait aspergé sa tête, prête à être taillée dans la pierre, de quelques gouttes de parfum, pour recevoir le prix que le vrai Tolstoï – le vrai mais manifestement moins ‘peuple’ – n’avait jamais reçu. C’était son jour. Le jour où il réglait définitivement son compte avec ses sombres années comme docker, comptable, tailleur de pierre, sabotier, contrôleur des contributions, homme à tout faire et complice des moins que rien. Liquider le passé avec tous ces culs léchés pour gravir les échelons dans le journalisme. Qu’il ait dû démarcher des éditeurs avec ses premiers manuscrits ne le rendait que plus grand en cet instant, lui, le fils d’une mère analphabète. Il éprouvait un immense plaisir en imaginant la colère de tous ces rédacteurs comprenant tout à coup qu’à l’époque ils avaient refusé les premiers balbutiements d’un futur prix Nobel. Dans peu de temps sa trogne ornerait les timbres de cinq kopecks, des plaques pour les rues qui porteraient son nom étaient en voie de fabrication, bien entendu, et seule la vie éternelle pourrait le priver de funérailles nationales.

Tien december is niet de vrolijkste datum denkbaar om in Stockholm een feestje te organiseren, maar daar zal Michail Sjolochov weinig last van hebben gehad toen hij in 1965 deze stad aandeed om er zijn Nobelprijs voor Literatuur op te pikken. Hij wist wat winter was. Hoe het ijs kan kruien staat beschreven in die ene roman waarom hij altijd herinnerd zou blijven, zolang de mensheid tenminste nog iets in boeken wenste te zoeken. En hoewel de wind lelijk huis kan houden op de plaats waar een gulden medaille ongeduldig lag te verlangen naar zijn borst, moet Sjolochovs karakter het ons toestaan te fantaseren dat hij zelfs, eenmaal aangekomen aan de Zweedse scherenkust, ostentatief een jasje heeft uitgedaan om zijn gehardheid als rasechte Kozak te illustreren. Al zal hij die jas natuurlijk wel hebben aangehouden, enerzijds uit beleefdheid, en anderzijds uit angst dat hij de banketrede, die hij zorgvuldig in z’n binnenzak bewaarde, door deze vestimentaire overmoed kwijt zou raken. Hij, de zogenaamde ‘Leo Tolstoj van het volk’, was voor zijn heenreis in Moskou nog snel even naar de kapper gegaan en had een paar druppels parfum over zijn spoedig uit te beitelen kop gesprenkeld om de prijs in ontvangst te nemen die de echte doch kennelijk minder volkse Tolstoj nooit had mogen krijgen. Dit was zijn dag. Definitief afgerekend werd er vandaag met zijn sombere jaren als dokwerker, boekhouder, steenkapper, kloefkapper, belastingcontroleur, manusje-van-alles en handlanger-vanniks. Afgerekend, met de konten die hij had gelikt, zich moeizaam een weg naar boven lebberend als journalist. Dat hij met zijn eerste manuscripten had moeten leuren maakte hem in deze stonden alleen maar groter, hij, zoon van een analfabete moeder. En hij voelde met genoegen de woede van al de redacteuren die opeens begrepen dat zij destijds het prille gepruts van een toekomstig Nobelprijswinnaar hadden afgewezen. Het kon niet lang meer duren of zijn tronie zou prijken op een postzegel van vijf kopeken, straatnaambordjes met zijn naam waren al onderweg naar de letterzetter, uiteraard, en alleen het eeuwige leven kon hem nog een staatsbegrafenis ontnemen.

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, incipit, pages 7-9.

Traduction de l’Adrienne, qui n’a eu besoin que d’un tout petit encouragement, grâce à la demande de Golondrina sous le précédent billet consacré à ce livre, pour se remettre à un de ses passe-temps préférés 😉

Un des thèmes principaux du livre est la liberté de penser en général et la liberté artistique en particulier, le droit d’exercer son art et le prix qu’ont dû payer de nombreux Bulgares, musiciens, écrivains… envoyés au camp de concentration de Béléné par le régime communiste.

Dimitri Verhulst rejoint la thèse selon laquelle Cholokov est un plagiaire, qui aurait recopié et détruit le manuscrit de Fyodor Kryukov après l’arrestation de celui-ci.

Cosaque comme Cholokov, Kryukov avait été soldat de l’armée des Russes blancs. Des auteurs comme Soljenitsyne et d’autres émettent ces accusations depuis longtemps.

7 phrases

Tout pilote de combat américain comprenant la quintessence de la guerre doit avoir pris du plaisir à bombarder Sofia le 30 mars 1944: une ville splendide, accro au jazz et au foot, vivante comme jamais, habitée par des gens dont le talent pour la joie avait déjà souvent été mis à l’épreuve mais qui persistaient à rire malgré tout. Se plaindre de la vie était plutôt une occupation de nantis, par sentiment de culpabilité. Mais que ce soit la guerre ou la paix, quand le joyeux virtuose Sasho Sladoura prenait son violon, c’était le swing et le « schwung » dans les cafés où il jouait, le paradis à moitié prix. […] en moins de cinquante ans, la modeste bourgade de onze mille habitants s’était métamorphosée en un début de métropole comptant trois cent mille âmes. Voilà qui augmentait considérablement les chances des soldats américains de faire mouche. Même pour un tireur souffrant de strabisme il y avait des lauriers à glaner. Même une balle perdue pourrait encore abattre quelque chose de beau, un enfant, qui sait.

Elke Amerikaanse gevechtspiloot die de kwintessens van oorlog vatte, moet het een plezier hebben gevonden om de dertigste maart 1944 Sofia te bombarderen: een prachtige stad, verslaafd aan jazz en voetbal, levendig als nooit voorheen, bevolkt door mensen wier talent voor vrolijkheid al vaker op de proef was gesteld maar die ondanks alles volhardden in de lach. […] de stad was op een kleine vijftig jaar tijd van een bescheiden gemeente met elfduizend inwoners in een driehonderdduizend zielen tellende beginnende metropool gemetamorfoseerd. Zoiets verhoogde de kansen van de Amerikaanse soldaten op een voltreffer aanzienlijk. Zelfs voor een schele schutter viel er eer te rapen. Ook met een hopeloos verdwaalde kogel viel iets prachtigs nog, een kind misschien, kapot te schieten.

Dimitri Verhulst, Het leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, pages 15-16 (traduction de l’Adrienne)

Le livre n’a pas encore été traduit en français, on peut lire ici les premières pages en néerlandais.

K comme Kroniek

Une autre lecture qui avait été conseillée à cette fameuse cinq-centième de la TGL dont il était question hier, c’est L’Intranquillité de Pessoa mais à sa bibliothèque communale, l’Adrienne a trouvé le livre ci-dessus et rien ne pouvait mieux lui convenir que ce titre qui parle du temps qui passe 😉 et qui commence par un point commun qu’elle a avec l’auteur – et qu’ont de nombreux enfants, probablement – faut juste espérer que ça s’arrête là, les points communs, parce que le type était quand même assez fou.
Plus fou que l’Adrienne, ose-t-elle penser!

Ik heb van kleins af aan de behoefte gehad mijn wereld te verrijken met fictieve persoonlijkheden, zorgvuldig door mij geconstrueerde dromen die met een fotografische helderheid voor mijn geestesoog verschenen en door mij tot in het diepst van hun ziel begrepen werden. Toen ik nog maar vijf jaar oud was – een eenzaam maar niet ongelukkig kind – kreeg ik al gezelschap van figuren uit mijn dromen: een Kapitein Thibeaut, een Chevalier de Pas en anderen die ik nu vergeten ben. Ik herinner me ze vaag of helemaal niet meer, hetgeen tot de dingen in mijn leven behoort die ik het meest betreur.

Fernando Pessoa, Kroniek van een leven dat voorbijgaat, Van Oorschot, Amsterdam, 2020, p.7 (incipit) – ou ‘chronique d’une vie qui passe’, textes rassemblés et traduits par Michaël Stoker.

Tout petit déjà j’avais besoin d’enrichir mon univers de personnages fictifs, de rêves soigneusement construits que je voyais aussi nettement que des photos et que je comprenais du fond de l’âme. Je n’avais que cinq ans – un enfant solitaire mais pas malheureux – quand j’avais déjà la compagnie des figures nées de mon imagination: un Capitaine Thibeaut, un Chevalier de Pas et d’autres que j’ai oubliés. Je m’en souviens vaguement ou pas du tout, ce qui est une des choses de ma vie que je regrette le plus. (traduction de l’Adrienne)

E comme expression

Pourquoi y a-t-il tant d’expressions animalières en français? demande le titre de l’article dont vient l’illustration ci-dessus et dans laquelle vous aurez sûrement reconnu ce qu’on dit pour quelqu’un qui n’est pas venu à un rendez-vous.

En français? rétorque l’Adrienne – qui aime se parler à elle-même – pourquoi « en français »?
C’est dans toutes les langues!

C’était un jeu amusant, en classe, de faire des comparaisons. Ainsi par exemple en néerlandais on « envoie son chat » 🙂

Hij heeft zijn kat gestuurd, il a envoyé son chat (il n’est pas venu au rendez-vous)

Y, adverbe pronominal de lieu

Il y avait dans leur chambre quatre lits blancs, mais une seule fenêtre.
– Dis-nous, Karl, dis-nous ce que tu vois par la fenêtre…

Ainsi commence La Fenêtre, une nouvelle de Maurice Pons (à lire ici) que malheureusement l’Adrienne avait déjà lue et par conséquent reconnue dès les deux premières lignes.

Mais bien sûr, dans la maison de quartier on est là aussi pour parler, échanger, rencontrer.

Depuis que la nouvelle saison de rencontres « lire ensemble » a commencé, il y a dans le petit groupe un homme au regard triste. La quarantaine. Les cheveux châtains en brosse. Les yeux très clairs.

Après la lecture d’une nouvelle – entrecoupée de pauses pour permettre à chacun d’exprimer ce qu’il a compris, ce qu’il en pense, ce que ça lui évoque – après cette lecture-là suit celle d’un poème.
Dès la première fois, Alexander a déclaré que la poésie, ce n’était pas son truc. On l’a rassuré: c’est son droit 🙂

Puis, mercredi dernier, c’était ce poème de Charles Bukowski, dont voici la version originale (avec traduction ‘simultanée’ de l’Adrienne):

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur qui
wants to get out
veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say, stay in there, I’m not going
je dis, reste là, je ne vais
to let anybody see
permettre à personne
you.
de te voir.
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I pour whiskey on him and inhale
mais je lui verse du whisky et j’aspire
cigarette smoke
la fumée de cigarettes
and the whores and the bartenders
et les putes et les barmen
and the grocery clerks
et les employés de magasin
never know that
ne savent jamais
he’s
qu’il est
in there.
là-dedans.

there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too tough for him,
mais je suis trop fort pour lui,
I say,
je dis,
stay down, do you want to mess
reste là, tu veux
me up?
m’embrouiller?
you want to screw up the
tu veux tout foutre
works?
en l’air?
you want to blow my book sales in
tu veux bousiller mes ventes de livres
Europe?
en Europe?
there’s a bluebird in my heart that
il y a un merlebleu dans mon cœur
wants to get out
qui veut en sortir
but I’m too clever, I only let him out
mais je suis trop malin, je ne le laisse aller
at night sometimes
que parfois la nuit
when everybody’s asleep.
quand tout le monde dort.
I say, I know that you’re there,
je dis, je sais que tu es là,
so don’t be
alors ne sois pas
sad.
triste
then I put him back,
puis je le remets à sa place,
but he’s singing a little
mais il chante un peu
in there, I haven’t quite let him
là-dedans, je ne l’ai pas tout à fait laissé
die
mourir
and we sleep together like
et nous dormons ensemble comme
that
ça
with our
avec notre
secret pact
pacte secret
and it’s nice enough to
et c’est assez beau pour
make a man
faire pleurer
weep, but I don’t
un homme, mais moi
weep, do
je ne pleure pas, et
you?
vous?

Charles Bukowski

Mercredi dernier, il a suffi de ce poème pour qu’Alexander sorte un peu de sa carapace. Complètement ému.

Il l’avait parfaitement compris du premier coup, mieux que les deux ou trois autochtones du groupe, et cette sorte de lutte du bien et du mal, dans le cœur de l’homme, lui a fait dire en conclusion de la conversation:

– Je suis Russe et j’en ai honte. J’ai quitté la Russie à 22 ans. J’y suis né mais je ne veux plus jamais y mettre les pieds. Je ne veux plus être Russe.