U comme ukase

– Voilà, lui dit-elle, ma lettre de démission.

Et elle sortit fièrement du bureau.

Dommage pour la classe de 4e Latine, de véritables élèves friandises, pourtant logés dans un cagibi sans fenêtres où deux lampes donnaient une clarté funèbre sur les boiseries sombres, et où chacun avait le nez collé au dos de l’autre, ou au tableau, par manque d’espace.

Oui, dommage pour eux. Elle les aimait.

Mais elle ne regretterait aucun des collègues et toute la gamme de leurs hypocrisies, sur au moins trois ou quatre octaves: du premier au dernier, tous des quiches et des chiffes molles dont la principale habileté consistait à ramper devant le directeur, à gober aveuglément chaque ukase, chaque exigence, chaque notice sortie de son esprit pervers et manipulateur.

Car c’était un pervers, même s’il était oint des saintes huiles de la prêtrise.

Ah! quel bonheur de l’avoir bravé et d’avoir quitté ce zoo (in)humain!

U heeft heel wat noten op uw zang, juffrouw! lui avait-il dit en guise d’adieu.

Et elle avait souri pour répondre un simple « Ja« .

Ah! quel bonheur de marcher dans la lumière mordorée du soir qui tombe et de se dire: Plus jamais!

***

écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: habileté – démission – lampe – notice – quiche – dommage – nez – durable – mordoré – gober – octave – huile – zoo.

L’expression « veel noten op zijn zang hebben » veut dire ‘exiger beaucoup’ mais ici il l’employait probablement avec le sens ‘avoir la grosse tête’.

Merci à Annick SB d’avoir permis grâce à ses mots de raconter une des pires expériences de ma (merveilleuse) vie de prof 🙂

P comme patience

Patientia vincit omnia, écrit l’amie qui attend ces jours-ci l’arrivée du premier bébé chez son fils aîné.

La patience, la persévérance et la passion, voilà ce qui aura été plus que nécessaire à cet adepte (1) du Rubik’s cube pour réaliser sa Mona Lisa!

Dans sa jeunesse, l’Adrienne s’est essayée à ce cube en se demandant ce qu’on pouvait y trouver d’amusant.

La réponse lui est enfin donnée 🙂

(1) ce jeune garçon en a fait d’autres, on en parle ici.

M comme Modiano

Devoir de Lakevio du Goût No 68

Devoir de Lakevio du Gout_68.jpg

« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »

Bien sûr on se souvient de Dora Bruder, de l’enquête du narrateur, cinquante ans après les faits, et on pourrait rejouer ce triste doublé-dédoublé, comme le négatif d’une photo d’autrefois, en repensant à une petite fille de 1970 qui prépare sa fugue, elle aussi.

Elle sait que le moment idéal n’est pas « un jour de froid et de grisaille« , mais que ces jours-là viendront, et qu’il faut les prévoir.

Elle n’a pas douze ans mais elle sait que la vraie solitude ne peut être pire que celle qu’elle vit.

Elle se revoit à la minute exacte où elle regarde par la fenêtre de sa chambre et se rend brusquement compte que là, derrière le bosquet, derrière la colline, il y a une grand-route et juste après, il y a sa grand-mère.

C’est la minute exacte où elle sait que son projet n’est pas « en suspens« : elle ne fuguera pas.

***

Cette toile de Pissarro vous inspire-t-elle ? Je l’espère, dit Monsieur Le Goût. Le mieux serait que vous commençassiez ce devoir par :
« Il semble que ce qui vous pousse brusquement à la fugue, ce soit un jour de froid et de grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu’un étau se resserre. »
Et que vous le terminassiez par :
« Je vais laisser cette lettre en suspens… »

G comme garrocher

Jules le poisson rouge, c’est la responsabilité de Parrain.

Le vendredi, il faut changer l’eau de son bocal.
La chose semble fort délicate à mini-Adrienne.
La preuve: on opère en silence, après la fermeture du magasin.

Clic! fait l’épuisette contre le bord du bocal et voilà Jules transvasé dans un demi-seau d’eau pas trop froide.
On vide son bocal, on le rince, on le garnit de ses trois galets blancs, puis plouf! nouvelle réception de Jules dans l’épuisette et il se retrouve à tourner sa mélodie du bonheur, sur son appui de fenêtre, entre quatre sansevières et les rideaux torsadés.

Les sansevières aussi ont reçu leur arrosage.

Puis grand-père distille une fine pincée de nourriture, qui n’a pas le temps de quitter la surface de l’eau: hop!
On croirait que Jules baille… mais non!
Il gobe ses minuscules récompenses du vendredi soir, jour du bain pour les plantes, le poisson et l’enfant.

***

écrit pour 13àladouzaine avec les mots imposés suivants:

garnir – torsade – distiller – opérer – froid – parrain – réception – mélodie – clic – bailler – arrosage – garrocher – surface.

R comme refaire du Delerm

Du plus loin qu’on s’en souvienne, on n’en prend jamais.
Même à l’adolescence on le trouvait trop monstrueux.
On est né dans une famille où le sucre fait peur.
Pas de madeleine avec le thé, pas de spéculoos avec le café.

Au restaurant, sous le sévère regard maternel, on se résigne à prendre un sorbet quand on rêve de profiteroles au chocolat.

— Et pour vous ?
— Un banana-split.

C’est inimaginable.

Heureux ceux qui peuvent le faire avec ce plaisir enfantin, sans regret, sans voir apparaître le doigt accusateur de la morale diététique.

Toute petite, on a appris à avoir la gourmandise la plus discrète possible.

Ainsi, on prétend se délecter d’un simple fruit frais.

Le sucre, c’est un péché.

***

Texte écrit à la façon du Banana-split de Philippe Delerm.

Merci à Émilie et à ses Plumes! Voici les consignes du jour:

Les mots à utiliser sont donc SE SOUVENIR-PLUS-FAMILLE-REGRET-HEUREUX-MADELEINE-AINSI-ALEA-APPARAITRE et ADOLESCENCE mais encore BANANA-SPLIT pour les plus joueurs – 11 mots avec ceux que j’ai ajoutés. S’agissant d’une petite récolte, je vous propose également les mots facultatifs suivants : RESIGNER-REVER-RESTAURER.

P comme Progrès

grayscale photo of man and woman sitting on car hood
source Immo Wegmann

C’était l’époque où on passait l’auto au polish pour que ses chromes brillent au soleil.

L’époque où on vérifiait le niveau d’huile, parce que c’était la question que le grand-père ne manquait jamais de poser.

Et l’époque où on avait toujours un jerrycan dans le coffre…

– Tu m’attends là? disait l’homme. Je vais voir si on peut avoir de l’essence quelque part.

***

la véritable histoire de la Fiat est racontée ici et ici 🙂

M comme marchande

source

Étonnement de l’Adrienne ce matin: fabriquer et « vendre » des fleurs en papier crépon sur la plage serait une activité qu’on ne trouverait pas ailleurs que sur notre côte belge?

Bizarre!

Et voilà qui ramène l’Adrienne des années en arrière, petite fille confrontée à son énorme timidité et à son absence totale d’esprit mercantile.

Ses fleurs, par contre, étaient très réussies 😉

***

L’article explique que son origine remonte aux années 1920 et que les coquillages qui servent de monnaie d’échange dans ce petit commerce floral diffèrent d’une plage à l’autre.

H comme homothétie

L'homothétie | Alloprof
source ici

Est-ce que ça vous arrive aussi de vous réveiller le matin avec un mot en tête qui vous vient vous-ne-savez-d’où-ni-pourquoi?

L’Adrienne, elle a ça très souvent.

Ainsi l’autre jour au réveil, elle avait en tête le mot ‘homothétie’.

Elle l’a tourné et retourné plusieurs fois en bouche comme s’il s’agissait d’un chocolat.
Elle aime les mots.

Elle ne savait plus du tout ce que ça voulait dire.
Croyait vaguement que ce devait être une figure de style…

Et bien non.

Comme vous le savez sûrement.

C’est un truc qu’elle a dû voir au cours de maths quand elle avait à peu près quatorze ans.

Et plus jamais, jamais rencontré depuis.

Jusqu’à ce matin-là, au réveil.

Quelqu’un a dit bizarre?

En 7 morceaux

C’était le temps où on ne trouvait pas de canettes ni de cartons brick dans les rigoles de nos villes

C’était le temps du macramé et du point de tapisserie – ne jamais avoir les mains inoccupées quand on est une fille, disait la mère

C’était le temps où grand-mère Adrienne ne desservait pas aussi longtemps qu’il y avait un petit reste dans ses casseroles

C’était le temps où le truculent grand-père faisait rire aux larmes des tablées entières

C’était le temps où les femmes portaient des foulards sur la tête et n’étaient pas musulmanes

C’était le temps où le blouson de cuir ne pouvait être qu’un vêtement de voyou, aux relents funestes et délétères

C’est un puzzle aux milliers de pièces, quelques joyaux, quelques points noirs, beaucoup de belles rencontres…
N’en gardons que le positif 🙂

***

écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: foulard – tapisserie – puzzle – rigole – déjà – macramé – truculent – blouson – délétère – desservir – casserole – joyau – rencontre.

E comme embarras du choix

Le magazine continue quotidiennement son ‘tip tegen de coronadip‘ qui a déjà été évoqué ici.

Le conseil de lundi dernier dit ceci: replongez-vous dans le livre préféré de votre enfance.
Laissez-vous emporter à nouveau par ce livre qui a réjoui votre enfance ou votre adolescence.

Excellent conseil, se dit l’Adrienne, mentalement déjà en route vers son grenier, là où il y a la boite de livres d’enfance.

Puis elle se ravise: prendra-t-elle un volume de Heidi ou de la Comtesse de Ségur?

Deux jours plus tard, elle n’a toujours rien décidé 😉

***

Finalement, ce sera comme dans la pub des fromages belges: un peu de tout!