D comme déjanté

L’Adrienne roulait allègrement un vendredi soir en direction de la maison quand elle a senti comme un cahot inhabituel. Un pneu crevé, a-t-elle fini par deviner.

C’était la première fois que ça lui arrivait mais il faut dire aussi qu’elle ne conduisait que depuis quelques mois.

Le temps de trouver un endroit où se garer – elle était quelque part au milieu des champs, à deux kilomètres de son vert paradis, sur une route de campagne où il était impossible même de se croiser – l’Adrienne roulait sur la jante.

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Consigne du défi 557: J’ai pensé un instant- écrit Walrus – vous proposer Doudou, mais je me suis rappelé avoir écrit quelque chose là-dessus à l’occasion du défi #115 (une époque où, vous le constaterez, les défis étaient un rien plus compliqués que ceux d’aujourd’hui). Alors, je vous file un truc où même le CNRTL ne vous sera d’aucun secours : Déjanté 

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X c’est l’inconnu

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Mini-Adrienne a une Tantine qu’elle aime beaucoup ainsi qu’un tout nouveau Tonton qui ne parle pas le français mais qui est gentil quand même.

C’est avec le sérieux qu’on lui connaît qu’elle a porté les deux anneaux d’or, noués sur un coussinet blanc, de la maison jusqu’à l’église et pendant toute la cérémonie, jusqu’au moment où il a fallu les confier au prêtre pour la bénédiction. Elle n’a d’ailleurs lâché le coussinet qu’après avoir reçu l’accord formel de sa Tantine.

Mini-Adrienne a été heureuse et soulagée de voir enfin briller les précieux anneaux au doigt des mariés, qui avaient l’air très heureux aussi.

Puis il y a eu la fête et bien d’autres émotions dont il ne sera pas question aujourd’hui.

Quinze jours plus tard, Tantine est revenue de son voyage de noces. Elle avait un cadeau pour mini-Adrienne.

– Ça vient d’Espagne, lui dit-elle, mais la petite n’avait que cinq ans et aucune notion de géographie.

Dans la boîte, il y avait deux machins noirs d’une forme bizarre, noués par une cordelette. Tous les adultes présents ont voulu faire une démonstration sur la façon de bien les tenir en main pour les faire claquer. Aucun n’y est vraiment parvenu.

Mini-Adrienne était impatiente de pouvoir essayer, elle aussi, mais elle a dû attendre que parents, grands-parents, oncles et tantes les aient eus entre les mains.

Elle a même eu peur qu’on ne les lui abîme, tant la tension et l’émulation allaient grandissantes.

– Les grandes personnes sont décidément très bizarres, s’est dit mini-Adrienne, chose que lui a confirmée sa lecture du petit Prince, six ans plus tard.

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Sur la photo ci-dessus, on repère aisément la Tantine 🙂 le nouveau Tonton est le jeune homme du deuxième rang, qui donne le bras à sa mère. On n’est encore qu’à l’hôtel de ville – le mariage civil doit légalement avoir lieu avant le mariage religieux – mais mini-Adrienne porte déjà le fameux coussinet 🙂

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Consignes de Walrus au Défi du samedi: Pour vous proposer ces sujets que vous appréciez certainement à leur juste valeur, j’ai pris l’avance et établi une liste qui couvre encore une cinquantaine de propositions à venir.

Régulièrement bien sûr, au moment de poster le sujet, je change d’avis et en choisis un autre, on ne se refait pas.

Ce sera le cas aujourd’hui encore jugez-en plutôt : la liste stipulait « Cathèdre ». Comme je ne veux pas foutre le feu au blog, je vous laisse choisir :

Castagne ou castagnettes

Et si vous pouvez associer les deux, ce sera encore mieux.

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U comme une, deux, trois…

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– Le temps ne fait rien à l’affaire, se dit-elle. 

Sur la table, elle a étalé des lettres d’amour vieilles de plus de trente ans, qu’elle essaye de reclasser dans l’ordre chronologique. Elle a tout de suite mis la main sur la plus ancienne, la toute première, qu’elle connaît encore par cœur. 

– Le temps ne fait rien à l’affaire… 

Trois fois déjà au cours des années précédentes, elle a tout fourré dans un sac en plastique. Noir. Opaque. Elle a pensé les brûler, un soir d’automne, au fond de son jardin. Les déposer dans un parc à conteneurs, très loin de son domicile, dans un pays étranger. Les passer à la déchiqueteuse, tôt le matin, sur son lieu de travail. 

Chaque fois, au moment ultime, celle qui avait été la première, celle qu’elle connaissait par cœur, lui était tombée entre les mains. Jamais elle n’avait réussi à la brûler, la déchiqueter, la jeter. 

Non, le temps ne fait rien à l’affaire.  

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12 ans que ces lettres lui brûlent les doigts 

il serait temps qu’elle s’en débarrasse 

tongue-out 

Et la valise de Folon, photographiée à la Brafa, est ici bien à sa place 🙂

 

L comme lecture imposée

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Le mot chiffonne l’Adrienne depuis la première fois qu’elle l’a rencontré. Elle avait dix-sept ans et c’était dans une lecture imposée, La Reine morte, de Montherlant.

Son prof de français préféré – enfin quelqu’un qui était à la hauteur, après cinq années à s’ennuyer ferme et à ânonner du FLE avec une ignoble méthode audio-visuelle – son prof préféré, donc, à l’époque ne disposait pas des moyens actuels permettant de montrer tout de suite avec les copains g**gl* et wikisaitout n’importe quel objet, fleur, animal, pays ou personnage qui serait inconnu de ses élèves. A l’époque l’Adrienne a dû se contenter d’une définition genre « instrument pour la navigation » qui ne l’a pas du tout aidée ni à se représenter la chose ni à en comprendre le fonctionnement.

Aux pages 29-30 de son édition Folio de l’époque, l’Adrienne relit ce souvenir que raconte le roi, Ferrante, à son fils Pedro:

Pedro, je vais vous rappeler un petit épisode de votre enfance. Vous aviez onze ou douze ans. Je vous avais fait cadeau, pour la nouvelle année, d’un merveilleux petit astrolabe. Il n’y avait que quelques heures que ce jouet était entre vos mains, quand vous apparaissez, le visage défait, comme prêt aux larmes. « Qu’y a-t-il? » D’abord, vous ne voulez rien dire; je vous presse; enfin vous avouez: vous avez cassé l’astrolabe. Je vous dis tout ce que mérite une telle sottise, car l’objet était un vrai chef-d’oeuvre. Durant un long moment, vous me laissez faire tempête. Et soudain votre visage s’éclaire, vous me regardez avec des yeux pleins de malice, et vous me dites: « Ce n’est pas vrai. L’astrolabe est en parfait état. » Je ne comprends pas: « Mais alors pourquoi? » Et vous, avec un innocent sourire: « Sire, j’aime bien quand vous êtes en colère… »

Et c’est une lecture qui continue de la mettre mal à l’aise…

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texte écrit pour le Défi du samedi, d’où vient l’illustration ci-dessus.

 

D comme Défi du samedi

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C’est l’ami Walrus qui tient la boutique tout seul depuis déjà un bon bout de temps. Chaque semaine il propose un mot, en suivant l’ordre alphabétique.

Pour le défi 548, il était arrivé à la lettre U et a proposé unijambiste.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter avec un mot pareil, s’est demandé l’Adrienne, comme à peu près chaque semaine 🙂 puis elle a vu le commentaire de Walrus qui expliquait que dans sa région, « pour vous convaincre de prendre un deuxième verre, on vous dira : On ne va pas sur une jambe ! »

Alors l’Adrienne évidemment a tout de suite répondu que dans sa région aussi, et c’est ainsi que lui est revenue en mémoire l’anecdote suivante:

« Op één been kan je niet staan! » (1) disait le père de l’ami Luc.

Or, il avait une jambe de bois.
Adolescent à l’arrivée des Allemands en mai 1940, il avait eu une jambe arrachée par une des rares bombes tombées sur notre petite ville.
Comme on voit, c’était un homme qui avait de l’humour.
Sa femme aussi, d’ailleurs, sans le vouloir.
Quand on sonnait à sa porte trop tard à son goût, elle disait, en parlant de son mari:
 » Désolée, il est déjà démonté » (2)
 
(1) l’équivalent flamand de ce qu’explique Walrus, en Belgique « pour vous convaincre de prendre un deuxième verre, on vous dira : On ne va pas sur une jambe !« 
(2) « Hij ligt gedemonteerd »
Alors si ça vous dit, samedi prochain c’est V vomme vernaculaire 🙂
Photo de Pete Johnson sur Pexels.com

C comme canne à pêche aux souvenirs

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Impossible, impensable, de laisser filer tout un printemps et tout l’été sans la traditionnelle excursion d’un dimanche dans les Ardennes.

Les grands-parents, parents et enfants embarquent dans deux voitures et les voilà en route. Tôt le matin, parce qu’il faut profiter de sa journée et que de nombreuses étapes sont prévues. D’abord pour les dévotions de grand-mère, puis pour la soif de grand-père. C’est dans l’ordre des choses, après les cierges et les prières, c’est tout juste l’heure de l’apéro et on se trouve pile-poil dans une ville où la bière trappiste est excellente: Rochefort.

La petite, évidemment, a choisi de voyager dans la voiture de grand-père, ses conversations sont plus rigolotes. Même quand il parle de ciment blanc, de brouettes ou de truites.

Dans sa voiture on rit tellement qu’on en oublie presque d’avoir la nausée.

Alors quand on lit Une partie de pêche. Un jeudi, de bon matin, debout sur une roche, je laissai flotter ma ligne dans le tourbillon des belles eaux claires. Ah, quel bonheur, quand au bout de quinze à vingt minutes, en allongeant et retirant lentement l’amorce sur l’eau agitée, tout à coup une secousse répétée m’avertit que le poisson avait mordu et qu’ensuite le bouchon descendit comme une flèche habilement lancée.

C’était un gros ! Je le laissai filer, et puis, relevant la gaule à la force du poignet, une truite colorée fila dans les airs et se mit à sauter au milieu des ronces coupées et des herbes pleines de rosée.

On ne peut que se souvenir de grand-père, qui nous faisait nous tordre de rire chaque fois qu’il disait: Vu que la truite coûte cent francs de moins dans les Ardennes que chez nous, je fais des économies en allant les manger là-bas. Alors je vous invite tous, comme ça j’économise six cents francs 🙂

Sacré grand-père.

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Truite arc-en-ciel par Jon Q. Wright et consignes chez Lakévio, que je remercie: 

Une partie de pêche.

Un jeudi, de bon matin, debout sur une roche, je laissai flotter ma ligne dans le tourbillon des belles eaux claires. Ah, quel bonheur, quand au bout de quinze à vingt minutes, en allongeant et retirant lentement l’amorce sur l’eau agitée, tout à coup une secousse répétée m’avertit que le poisson avait mordu et qu’ensuite le bouchon descendit comme une flèche habilement lancée.

C’était un gros ! Je le laissai filer, et puis, relevant la gaule à la force du poignet, une truite colorée fila dans les airs et se mit à sauter au milieu des ronces coupées et des herbes pleines de rosée.

(d’après Erckmann-Chatrian)

Doublez le texte (au moins !) grâce à l’ajout d’adjectifs, adverbes, conjonctions, propositions conjonctives, relatives, etc… Bref, noyez le poisson !

 

W comme wagon de train pour nos douze ans

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Dès ses études terminées, Madame a sollicité dans plusieurs écoles secondaires, d’abord dans la région de Louvain, où elle aurait bien aimé rester mais où on la trouvait trop jeune (1), puis à Dendermonde, où on l’a trouvée trop femme (2), de sorte qu’elle s’est retrouvée à jouer au prof dans sa ville natale, où elle n’a pas sollicité mais où lui a proposé le job.

C’est ainsi que de fusion d’écoles en fusion d’écoles, elle a fini par enseigner dans celle où elle a elle-même été élève. Le dernier lieu où elle aurait choisi de travailler, voyez comme il y a de ces ironies de la vie 🙂

Mais c’est grâce à ce concours de circonstances que samedi dernier elle a eu l’opportunité de faire une visite guidée de nostalgie heureuse pour ses anciennes copines de classe, venues des quatre coins du pays pour l’occasion. Ça faisait bien entre quinze et vingt ans qu’elles ne s’étaient plus vues.

C’est donc ainsi qu’elle a pu constater que les souvenirs les plus vivaces sont ceux de leurs douze ans: chacune se souvenait du local de cette première des six années de secondaire, des profs d’alors et de leurs ‘petites phrases’, de la place où chacune était assise…

Et c’était bien 🙂

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(1) et (2) les éternelles frustrations de la candidate débutante: soit on vous préfère quelqu’un d’expérimenté, soit on vous préfère un homme.