Première école

2019-01-14 (1)

Un soir de janvier, l’Adrienne a eu l’occasion de revoir la première école où elle a pu jouer à la Madame.

Alors elle y a fait le plein de nostalgie heureuse, et malgré l’absence de lumière elle a voulu prendre une ou deux photos, comme celle-ci, dans la plus ancienne partie du bâtiment, qui date de la fin du 19e siècle, la pleine époque du néo-gothique flamand, comme on peut plus ou moins voir à cette cage d’escaliers.

Les marches sont en pierre bleue lustrée et usée par les milliers de pieds qui les ont empruntées pendant cent quarante ans. Au départ, par les pensionnaires, qui accédaient par là à leurs chambrées. Ensuite par les élèves de l’école secondaire, quand les chambres sont devenues les salles de cours de quelques privilégiés, comme le collègue d’histoire 🙂 Et aujourd’hui par les enfants de l’école primaire.

C’est entre ces vieux murs que l’Adrienne a passé les dix premières années de sa carrière de Madame. Elle a été heureuse d’y faire ses premières armes, dans un monde très masculin qui lui plaisait bien. Dans la salle des profs, on ne parlait ni de problèmes avec la femme de ménage, ni d’accouchements tous plus difficiles les uns que les autres, ni de régime miracle.

Le lundi matin on s’y moquait soit du supporter de Bruges, soit de celui d’Anderlecht. On y tapait le carton, on y rigolait, on y parlait souvent haut et fort. Il y avait des camps, des rivalités, et l’Adrienne y a beaucoup observé, beaucoup appris.

C’est ça, la nostalgie heureuse: on n’a pas envie de remonter dans le temps et de tout revivre, mais on est content que cela ait été.

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Z comme zou! on jette!

farinade

M. et Mme L ont un hôtel-restaurant sur la place du marché dans une petite ville du Midi, juste devant le jeu de boules sous les platanes et à côté du bar des Sports.
Mme L est une fille du Sud à l’accent charmant, toujours frileuse, toujours son petit cardigan. Dès qu’elle n’a plus ses 27°, elle accueille la famille en disant « Il fait frisquet, aujourd’hui, hein! ».
M. L est aux fourneaux et ne se montre jamais en salle. Lui est Auvergnat, alors il présente parfois une spécialité de sa région d’origine, comme la farinade. 
Le père s’est pris d’amitié pour eux, qui sont pourtant à l’opposé de tout ce qu’encensent à l’époque ses chers Gault et Millau. 
Le chef est aux antipodes de la « nouvelle cuisine », la sienne est certes faite de bons produits du terroir, mais généreuse et sans fioritures. Madame n’a rien de ces « charmantes patronnes » qui ne sont que façade et faux sourires; elle a son franc-parler et sourit rarement. 
D’ailleurs justement, elle n’a pas envie de rire: ces messieurs du Gault&Millau ont écrit sur son établissement. Et de quoi ont-ils parlé? Ni de son charmant accueil, ni de la bonne cuisine de son mari: ils ont déploré qu’il y ait « des hordes d’enfants » dans son restaurant. Et – ô horreur! – des touristes hollandais.
Vous vous rendez-compte? dit-elle au père. Mais qu’est-ce que je dois faire, moi? Interdire les enfants? Interdire les Hollandais?
Alors le père s’est dit que finalement, le Gault&Millau, ce n’était pas une bible non plus.

***

texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
source de la photo et recette de la farinade ici.

Y comme y a pas photo!

Cioccolata-calda

La petite famille est partie de la maison à quatre heures du matin.
Vers sept heures, premier arrêt: Reims.
Vers neuf heures, deuxième arrêt: Chaumont. Il faut prendre de l’essence.
Après vient ce que le père appelle ‘la traversée du désert’: la Bourgogne en plein midi, dans une voiture surchauffée. Le père désormais ne s’arrête plus. Le thermos de café est vide. La bouteille d’eau est vide. Vous boirez quand on sera arrivés, dit-il. Leur seule chance de salut, leur seul espoir, c’est que peut-être il aura lui aussi une petite envie de faire pipi. Traverser Lyon est un cauchemar et le père est très tendu. Les enfants se taisent. La mère dort.
Enfin! voilà la Drôme et l’hôtel aux murs de crépi blanc. La salle est sombre et fraîche. Le repas fort quelconque. Le père se sent trahi par son Michelin et désormais il ne fonctionnera plus qu’au Gault&Millau, sa nouvelle bible.
– Du bortsch? ronchonne-t-il. Ils vont nous servir du bortsch? Je ne viens pas en France pour manger du bortsch!
Grâce à Fernand Raynaud, son « Fromage de Hollande » et son « pourquoi pas du couscous canadien, tant que vous y êtes? », il arrivera à en rire.
– Comme dessert, dit le garçon, nous avons une spécialité, c’est la crème Mont-Blanc.
– C’est quoi, la crème Mont-Blanc, demande mini-Adrienne, qui s’imagine des félicités chocolatées.
Hélas, c’était une purée de marrons.

***

texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
la photo est celle de la cioccolata calda qui a déjà servi à illustrer un autre billet 🙂

W comme wagon de train pour l’enfance

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Pour mini-Adrienne, le souvenir le plus ancien concerne madame B, une gentille vieille dame qui avait un hôtel dans le département de l’Ain. 
C’est là que mini-Adrienne, alors âgée de trois ans, a reçu un jour comme dessert des framboises avec de la crème fouettée.
De la crème fouettée, s’est étonnée mini-Adrienne, qui croyait que ce sort était réservé aux méchants dans les contes.
La mère n’était pas trop d’accord que la petite se fasse une orgie de framboises à la crème: 
– C’est gras! répétait-elle au père d’un air de blâme. Et c’est beaucoup trop! Elle va être malade! 
Mais le père a dû voir que mini-Adrienne était au septième ciel de la béatitude gastronomique et ne lâcherait pas son bol… On le lui a laissé et là, sur la terrasse couverte de l’hôtel de madame B, elle a dégusté ses premières framboises et sa première crème fouettée. Ça ne s’oublie pas, voyez Amélie Nothomb, née à deux ans et demi par la grâce du chocolat belge 🙂
Ah! chère madame B! quelle merveilleuse idée elle avait eue là! Reconnaissance éternelle!
Plus jamais mini-Adrienne n’a mangé de framboises sans avoir une pensée émue pour madame B: elles ont cette saveur mythique du souvenir d’enfance et de l’interdit maternel.
photo: carte postale ancienne en vente sur e-bay
texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

V comme vent!

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Le premier voyage dont le petit frère se souvienne, c’est dans la baie du Mont-Saint-Michel. Il se souvient qu’il était si petit que sa mère lui donnait son bain quotidien dans le bidet. Il venait d’avoir trois ans.
Mini-Adrienne, qui a cinq ans de plus, a évidemment un tas d’autres souvenirs de ce voyage. De la plage immense où la marée peut être si brusque et imprévisible qu’elle engloutirait facilement deux petits enfants. Du Mont qu’on n’a pas visité parce que le père a dit qu’on irait le voir un jour qu’il fait mauvais, et qu’il a fait beau tout le temps. De la grande chienne noire Gita qui l’accompagnait spontanément en promenade. C’est parce que tu n’arrêtes pas de la caresser, dit le père. De la voix de monsieur R, l’hôtelier, qui est montée en volume quand le père a prononcé le nom de la mère Poulard. Mini-Adrienne ne savait pas qui était cette dame mais elle a clairement entendu monsieur R s’exclamer et répéter plusieurs fois: « La mère Poulard! c’est du vent! c’est du vent! je vais vous en faire, moi, de la mère Poulard! »
C’est ce soir-là que la famille a soupé (1) d’une omette qu’il a fallu trouver mirifique 🙂

Texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

(1) j’ai décidé de faire dans la couleur locale pour ce marathon et de dire septante pour soixante-dix ou souper pour dîner 🙂

source de la photo ici (site de la Mère Poulard)

T comme théâtre

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Je me souviens de la première fois, c’était dans ma ville, en plein air, avec comme décor une maison du 17e siècle (photo) et on jouait Poil de Carotte. Ce jour-là j’ai failli dire à mon père « Poil de Carotte, c’est moi » mais je me suis tue. Ça me semblait si évident que je pensais qu’il l’aurait compris tout seul…

Je me souviens d’une autre première fois, j’étais sur la scène avec quelques copines de classe, nous avions sept ans, c’était la fête de l’école, j’étais une des fleurs que le papillon devait butiner pendant que d’autres chantaient la venue du printemps et mes parents ont trouvé que j’avais une certaine raideur.

Je me souviens d’une troisième première fois, j’avais dix-neuf ans et j’étais en deuxième année à l’université, j’étais Colombine dans une pièce de Ghelderode qu’on avait pu monter avec un « vrai » metteur en scène, une expérience formidable, mes parents ne se sont pas déplacés pour venir me voir. 

Je me souviens de ma première fois à l’opéra, mais j’y ai déjà consacré un ou deux billets 🙂

Je me souviens de l’enchantement de ma première fois à la Monnaie. Nous avions cassé notre tirelire et nous nous étions offert un verre de champagne ruineux parce que le moment le valait bien et tant qu’à faire une folie, faisons-la jusqu’au bout.

***

Consigne de Joe Krapov, que je remercie (comme tu vois, je suis tout de même arrivée à cind ‘je me souviens’ ;-))

En vous inspirant (ou pas) des illustrations d’Hélène Builly, écrivez, à la manière de Georges Perec, des phrases qui commencent par « Je me souviens » et qui sont relatives au théâtre ou à l’opéra.

Vous pouvez si vous le souhaitez séparer vos écrits en deux pages : sur la première vous vous souvenez de pièces, d’opéras, d’acteurs, d’actrices ou de faits que tout le monde connait. Sur la seconde, vous relatez des souvenirs plus personnels.

R comme Rigoni

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En ce premier matin de l’hiver 2018, un petit retour en arrière avec Mario Rigoni (1921-2008) et ses réflexions nostalgiques sur les hivers d’autrefois:

L’inverno è il momento della riflessione, ma anche il momento della sofferenza, specialmente per chi ha tanti anni e ha memorie lontane: quante case, ad esempio, non avevano il riscaldamento? 

L’hiver est le moment de la réflexion mais aussi celui de la souffrance, surtout pour ceux qui comptent de nombreuses années et ont des souvenirs très anciens: combien de maisons, par exemple, n’avaient pas de chauffage?

È anche l’inverno della guerra. E l’inverno della guerra si riempie di memorie. 
L’inverno porta con sé anche le memorie della neve, le grandi sciate. 
È il momento delle riflessioni della vecchiaia e anche la gioia dei bambini quando arriva la prima neve che, con la bocca aperta guardando il cielo, s’impegnano a raccogliere i fiocchi che scendono.

C’est aussi l’hiver de la guerre et il est plein de souvenirs. Il porte en lui des souvenirs de neige et de ski. C’est un moment de réflexion pour la vieillesse et de joie pour les enfants quand arrive la première neige, qu’on regarde le ciel la bouche ouverte en s’efforçant d’attraper les flocons.

L’inverno è anche una tavola grande, dove si sta in tanti e un fuoco che brucia per scaldare. 
È la stagione fatta per leggere anche se oggi la televisione sostituisce in parte questa abitudine oltre a quella del racconto – non ci sono più né la nonna, né gli anziani che narrano storie vissute, sostituiti dalla televisione che racconta storie banali e false.

L’hiver ce sont les grandes tablées et le feu qui brûle pour se réchauffer. C’est la saison idéale pour la lecture, même si aujourd’hui la télévision remplace souvent cette habitude, comme celle des histoires qu’on se raconte – il n’y a plus ni grand-mère ni personnes âgées qui racontent leur vécu, elles sont remplacées par la télé qui raconte des histoires fausses et banales.

Se ci guardiamo intorno, noi anziani ancora vediamo la nostra fanciullezza: le capriole, le corse nella neve, il freddo, il gelo… non importava nulla e si viveva, mentre la fantasia navigava in modo leggero e si caricava di mistero.

Si nous regardons autour de nous, nous les anciens voyons encore notre enfance: les cabrioles et les courses dans la neige, le froid, le gel… ça n’avait aucune importance quand l’imagination galopait avec légèreté et se chargeait de mystère.

In questi anni abbiamo perso tanto.
Non sappiamo più vivere l’inverno come si viveva una volta. Forse la colpa è dei termosifoni e dell’aria condizionata che ci ha fatto perdere il gusto del passare delle stagioni.

De nos jours, nous avons beaucoup perdu. Nous ne savons plus vivre l’hiver comme autrefois. Peut-être est-ce la faute des radiateurs ou de la climatisation, qui nous ont fait perdre le goût du passage des saisons.

Pensate al focolare, in una cucina di montagna qualsiasi (non occorre essere in una famiglia ricca): in tutte le case solitamente c’era almeno un libro dell’infanzia, e ci si metteva vicino al fuoco per leggere e parlare…
L’inverno vissuto in un’altra maniera: quale dei due scegliere?
Certamente è una tradizione che va recuperata, quella della lettura, anche senza il fuoco, ma pensate che tristezza non avere più il fuoco!
Il fuoco è una grande compagnia.

Pensez au foyer, dans n’importe quelle cuisine de montagne (pas besoin d’être une famille riche): dans toutes les maisons il y avait au moins un livre pour enfants et on s’installait près du feu pour lire et discuter…
L’hiver vécu d’une autre manière: laquelle des deux choisir?
Certes, la tradition de la lecture a survécu même sans le feu, mais quelle tristesse de ne plus l’avoir! Le feu tient bien compagnie.

Quando eravamo in Albania (io avevo 18 anni ed ero in guerra) c’era una signora che raccontava le storie dell’Orlando Furioso: era una poetessa e recitava accanto al fuoco l’Orlando Furioso… chissà come l’aveva imparato. Oggi si accende la televisione e chissà se si sa ancora cos’è l’Orlando…
Cerchiamo di liberarci dai nostri condizionamenti e riconquistiamo ciò che ci fa “rivedere le stelle” e non solo in senso metaforico.

Quand nous étions en Albanie (j’avais 18 ans et j’étais sous les armes) une dame racontait les histoires d’Orlando Furioso. Elle était poète et racontait l’Orlando Furioso, à côté de l’âtre… Qui sait comment elle l’avait appris. Aujourd’hui on allume la télé… qui sait encore ce qu’est Orlando…
Nous cherchions à nous libérer de notre condition et à reconquérir ce qui fait « voir les étoiles », et pas seulement dans un sens métaphorique.

Ricordo una notte in Germania, era inverno: che meraviglia! Che silenzio! Un cielo pieno di stelle! Si erano spente tutte le luci e sembrava d’essere tornati indietro non di cinquant’anni, ma di settanta/ottanta.
Nella vostra vita vi auguro almeno un blackout in una notte limpida!

Je me souviens d’une nuit en Allemagne, c’était l’hiver: quelle merveille! Quel silence! Un ciel plein d’étoiles! Toutes les lumières étaient éteintes et il semblait qu’on était retourné en arrière, non pas de cinquante ans, mais de septante ou quatre-vingts ans.
Dans votre vie, je vous souhaite au moins un black-out pendant une nuit claire!

***

On nous promet depuis des mois la réalisation de ce vœu 🙂

Traduction de l’Adrienne. Ce texte et d’autres ici.