B comme baromètre

La première chose qu’il fait le matin en pénétrant dans la cuisine-pièce à vivre-et-à tout faire, là où il y a aussi les deux bergères en skaï bleu, le poêle à charbon et la télé, c’est un léger toc-toc au baromètre.

Mini-Adrienne n’a jamais compris cette passion pour le temps qu’il a fait, qu’il fait et qu’il fera, quatre saisons sur quatre, qu’on ait à sortir ou pas, et même les jours où ce n’est pas difficile à constater à l’œil nu, juste en regardant dehors. Mais grand-père y met un point d’honneur, chaque matin au lever, chaque soir au coucher, un toc-toc au baromètre.

Douce maison du côté heureux de l’enfance, quand grand-père enlaçait grand-mère, l’arrachant à sa vaisselle, pour danser ‘La vie en rose’.

Douce maison des moments heureux où mini-Adrienne se disait que ça existait donc dans la vie en vrai, des gens qui s’aiment.

Merci, oh merci d’avoir été là. Tant de choses encore à vous dire…

***

Merci à Joe Krapov pour ses consignes de Chansons d’Anne Sylvestre:

Cette grande dame vient de nous quitter ce jour. Elle laisse derrière elle des tonnes de chansons dont le moins qu’on puisse dire est que les radios et télévisions ne les ont pas largement diffusées et c’est grand dommage.

Nous jouons aujourd’hui avec une grosse centaine de titres de son répertoire. Il vous est demandé d’écrire un texte, sur le sujet de votre choix, dans lequel au moins cinq de ces titres seront insérés. Cinq n’étant pas limitatif.

Abel, Caïn, mon fils – Agressivement vôtre – Antoinette a peur du loup – Aveu – Bal des champignons – Baptiste – Berceuse aux petits vampires – Berceuse pour moi – Berceuse pour un ouragan – BergèreBleu – Ca va m’faire drôle – Carcasse – Ce merveilleux été – Ces bêtes-là – C’est un veau – C’était ce soir – Chanson dégagée – Chansonnette franco-québécoise – Chat c’est toi l’chat – Clémence en vacances – Coïncidences – Comme Higelin – Comme un personnage de Sempé – Comment je m’appelle – Dans la vie en vrai – Dans le brouillard d’automne – Dans ma fusée – Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant – Des fleurs pour Gabrielle – Dis-moi Pauline – Douce maison – Douce-amère – Douze petits cochons – Écrire pour ne pas mourir – Éléonore – Faites-moi plutôt la cour – Faites-nous des chansons – Famille pour famille – Fausse sortie – Flocon papillon – Flou – Frangines – Grand’ mère – Grégoire ou Sébastien – Gulliverte – Histoire ancienne – Il me manquait une chanson – Il s’appelait Richard – J’ai de bonnes nouvelles – J’ai le cœur à l’ombre – J’ai une maison pleine de fenêtres – Java d’autre chose – Je cherche mon chemin – Je n’suis pas si bête – Je pense à Noël – Je suis un dinosaure – Je suis une vieille dame – Je te cherchais déjà – Jérémie – J’suis un bas bleu – La chambre d’or – La chanson de l’ortie – La douzième – La faute à Eve – La femme du vent – La payse – La peau de l’ours – La p’tite hirondelle – La Rochelle par la mer – La Romanée Conti – La rose de décembre – La rose des vents – La serpente – La vache engagée – La vaisselle – Lâchez-moi – L’année prochaine – L’autre et l’une – Lazare et Cécile – Le baromètre – Le centre du motif – Le géranium – Le jour où ça craquera – Le pauvre pierre – Le pêcheur de perles – Le petit maçon – Le western – L’enfant qui pleure – Les amours de l’été – Les années qui cognent – Les beaux enfants – Les blondes – Les cathédrales – Les gens qui doutent – Les pierres dans mon jardin – Les punaises – L’éternelle histoire – Lettre anonyme à Jules – Lettre ouverte à Élise – L’histoire de Jeanne-Marie – L’honneur – Lonlère – Madame ma voisine – Maman elle est pas si bien qu’ça – Marie – Marie géographie – Mariette et Françoise – Marine – Maryvonne – Maumariée – Me v’la – Même pas un coup de cœur – Merci, oh merci – Mes sabots de bois – Moire et satin – Mon grand-père Louis – Mon mari est parti – Mon mystère – Mon vélo est blanc – Mousse – Non tu n’as pas de nom – Oh ! Les nuages – Oiseaux – On s’est connu – Par les champs inondés – Partie simple – Pas difficile – Pas encore pas déjà – Petit bonhomme – Philomène – Plate prière – Plus personne à Paris – Porteuse d’eau – Portraits de mes aïeules – Pour qu’on m’apprivoise – Pour une petite chanteuse – Pour une solitude – Priez pour la Terre – Quand on dansait la vie en roseQuatre saisons – Que vous êtes beaux – Regrets d’une punaise – Rien qu’une fois faire des vagues – Ronde madeleine – Rose – Si je ne parle pas – Si la pluie te mouille – Si le renard tousse – S’il fallait faire la guerre – S’ils filent tous dans la lune – Sur un fil – Tant de choses à vous dire – T’en souviens-tu, la Seine – Thérèse – Tiens-toi droit – Très gentille et désespérée – Trop tard pour être une star – Tu es la terre – Un bateau mais demain – Un cœur sur les bras – Un mur pour pleurer – Une chanson grise en do – Une dame de Dijon – Une sorcière comme les autres – Valse-marine – V’la l’printemps gnan gnan – Vous m’avez tant aimée – Xavier.

***

J’ai utilisé les 13 mis en gras – l’illustration a servi à un devoir de Lakévio

M comme Micaela

L’Adrienne avait dix-huit ans et venait de commencer ses études universitaires.

Un dimanche soir, une voisine vient avec une requête:

– Mon fils est parti ce soir à Louvain mais il a oublié les clés de son kot. Tu pourrais les lui porter? Je vais te donner son adresse.

Donc le lendemain voilà notre Adrienne avec son petit plan de ville dans la main droite et les clés bien serrées dans la main gauche, en train de découvrir des rues qu’elle ne connaissait pas du tout.
Elle trouve l’adresse sans trop se tromper, c’est incroyable.

Une vieille dame l’accueille avec méfiance et écoute l’histoire des clés et de la maman sans se dérider.

– C’est bon, dit-elle, je les lui remettrai dès que je le vois.

Au bout de la semaine, la voisine vient remercier pour le service rendu. Elle est encore toute remontée contre la ‘kotmadam‘:

– Tu sais ce qu’elle a dit? « Une jeune fille de ton village est venue apporter tes clés. » Non mais tu te rends compte! De ton village!? Qu’est-ce qu’elle croit! On ne vit pas dans un village, nous!

***

Pour les non-Belges: le kot, prononcez ‘cotte’, c’est la chambre d’étudiant, la kotmadam est la dame qui est propriétaire de kots.

K comme krapoverie

La célèbre Sophie dévoile ici celui qui a été sa source d’inspiration pour le personnage du général Dourakine: il s’agit de son oncle préféré, le général Krapovine.

Dépêchez-vous de commander le livre qui vous dira tout sur une des plus belles figures de son œuvre romanesque!

Une petite mise en bouche?

On arriva à Gjatsk à sept heures. L’auberge était mauvaise : des canapés étroits et durs en guise de lits, deux chambres pour cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles pour tout éclairage. Le général allait et venait, les mains derrière lui ; il soufflait, il lançait des regards terribles. Personne ne lui parlait, de crainte d’amener une explosion de colère; mais, pour le distraire, on causait entre nous.

« Le général ne sera pas bien sur ce canapé, mon ami ; si nous en attachions deux ensemble pour en faire un lit ? »

Le général se retourna d’un air furieux. Je m’empressai de dire :

« Quelle folie, ma chère ! le général, ancien militaire, est habitué à des couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu’à Sébastopol il ait eu toujours un lit à sa disposition ? La terre pour lit, un manteau pour couverture ! Et même parfois la neige pour matelas, le ciel pour couverture ! Le général est de force et d’âge à supporter bien d’autres privations. »

Le général était redevenu radieux et souriant.

« C’est ça, mon ami ! Bien répondu. Ces pauvres femmes n’ont pas idée de la vie militaire. »

Sophie de Ségurine, Le général Krapovine, éd. Fotofunia, 2020, p.12 (incipit).

***

sur une idée de Joe Krapov, que je remercie:

Pendant ce confinement d’un mois, il vous est possible d’écrire un roman, un essai, un livre de recettes de cuisine, de beauté ou de santé.
Simplement votre éditeur a besoin :
Du titre du livre (pas trop long, SVP) ;
Du pseudonyme sous lequel vous allez le publier (c’est obligatoire, tout le monde doit sortir masqué ces temps-ci) ;
De l’illustration de couverture ;
Du texte de la quatrième de couverture.
Si en plus de cela vous pouvez lui envoyer le début du livre il sera le plus heureux des hommes !

I comme incitation

– Tiens! dit l’Adrienne au maraîcher bio qui vient chaque semaine au marché de sa ville, vous avez du fromage frais de chèvre qui vient d’ici à côté!

– Oui c’est tout près d’ici! c’est un petit éleveur qui n’a que huit chèvres et qui se lève tous les matins à quatre heures pour les traire…

C’est là que l’Adrienne aurait dû avoir la présence d’esprit de demander ah bon, pourquoi à quatre heures du matin, mais sa tête était déjà ailleurs, bien loin, dans l’Ardèche des années 1970.

– Vous connaissez peut-être Pierre Rabhi? l’interrompt-elle.

Il ouvre de grands yeux puis répond:

– Pierre Rabhi? celui qui a écrit des livres? ah bien sûr, que je le connais!

Alors l’Adrienne lui raconte comment, petite fille en vacances au camping en Ardèche, elle a mangé pour la première fois du fromage de chèvre.

Celui de Pierre Rabhi.

Jamais égalé depuis.

Il y avait bien d’autres échoppes proposant des fromages de chèvre au marché des Vans, pourquoi ses parents s’étaient-ils tout de suite tournés vers ce petit homme brun et sa modeste petite table de fromages sous leur voilage blanc?

– Je crois, dit-elle, que ce qui a tout de suite inspiré confiance à ma mère, c’était son impeccable chemise blanche.

Le jeune homme la regarde d’un air ahuri.

– Sa chemise blanche?

Et la jeune fille qui l’aide à servir les clients lui dit en riant et en montrant du doigt son vieux pull informe:

– Tu sais ce qui te reste à faire, samedi prochain 🙂

F comme Figaro

Jozefien coupe les cheveux de ses voisins âgés, traduit l’Adrienne pour le petit journal de quartier.

Alors évidemment elle revoit son grand-père, peigne et ciseaux à la main, le menton tremblant, en train de couper les cheveux du petit frère, qui n’était pas capable de se tenir tranquille quelques minutes.

– C’est une véritable girouette, cet enfant! disait-il.

Mais ce n’était pas la faute du petit frère: c’était la faute d’un bruit du dehors ou dans le couloir ou d’une porte que quelqu’un ouvrait à l’étage.

– Je vais finir par lui couper dans l’oreille! disait-il à la mère, et son menton tremblait si fort que mini-Adrienne avait peur qu’il refasse un infarctus.

Mais bien sûr la mère donnait raison à son fils:

– C’est que ça dure trop longtemps! répondait-elle.

Elle savait bien pourquoi elle ne l’emmenait pas chez un vrai coiffeur 😉

7 petites notes de musique

La chorale s’appelle Saint-Ambroise ce qui fait qu’elle a deux fêtes coup sur coup, une pour la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, le 22 novembre, et une le 7 décembre, pour Saint-Ambroise.

Qui n’est pas, comme le dit wikisaitout, le patron des apiculteurs: dans la ville de mini-Adrienne, il est le patron de tous ceux qui vivent de l’industrie textile.

C’est-à-dire à peu près de tout le monde jusque dans les années 1970.

Répétition le vendredi soir et messe le dimanche matin, le père de mini-Adrienne est un des membres les plus assidus.

Très fier, aussi, que sa chorale perpétue les traditions et connaisse pour chaque dimanche de l’année les chants grégoriens appropriés.

C’est tout un vocabulaire que la petite écoute sans comprendre. Les deux mots les plus mystérieux sont le propre et l’introït. Elle a le goût des mots mystérieux 🙂

Assise sur l’inconfortable chaise de paille, elle lève les yeux vers le jubé, et écoute son père sans le voir.

Elle reconnaît la voix d’Yvan, le ténor, et juste derrière, le baryton paternel. Elle est heureuse.

On ne dira jamais assez les vertus de la musique et les merveilles qu’on peut faire avec sept petites notes.

W comme Waldek

Dans la rue, là où on construit des appartements et où on travaille tous les jours du matin tôt au soir très tard, même le dimanche, il y a deux ou trois voitures immatriculées en Pologne.

Dans la maison de feu Casque d’Or, l’entrepreneur qui l’a rachetée pour la retaper et la louer, emploie un collègue polonais pour les travaux de peinture.

Une autre camionnette – belge celle-là mais avec inscriptions bilingues, néerlandais-polonais – offre des services de plafonnage.

Tout ça rappelle des souvenirs à l’Adrienne, quand Monsieur Mari prenait l’apéritif devant la série télévisée Thuis, juste avant le JT, et où en 2001 apparaissait pour la première fois un Polonais.

Un plombier 😉

Mais le rôle était tenu par un acteur flamand qui devait parler une sorte de sabir néerlandais aux intonations slaves, comme on peut l’entendre dans l’extrait ci-dessus.

T comme ticket mystère

Parmi les « inclassables » qui finissent toujours par lui rester entre les mains quand elle décide de faire du rangement, l’Adrienne a quelques exemplaires de ces tickets pour une fête de juillet 1908 à Bruxelles.

Ils datent d’une époque où « rien ne se perd, rien ne se crée » et ont été découpés, pliés, recyclés… pour donner l’épaisseur voulue dans un cadre photos 😉

Des recherches sur cette fête ou cette organisation philanthropique n’ont pas encore donné de vrais résultats. De quels « frères d’armes » pourrait-il s’agir? Vu la date de fondation, peut-être d’anciens de la campagne du Mexique?

Mais il a été possible d’identifier le Président d’honneur: il s’agit de Théophile Charles Joseph Ninitte, né le 18 mai 1840 à Gand et décédé le 24 juillet 1921 à Bruxelles, inhumé au cimetière de Laeken, militaire de carrière, Lieutenant Général et décoré de la Légion d’honneur.

Quant à savoir qui, dans la famille de l’Adrienne, a pu acheter ces billets ou se rendre à cette fête, là le mystère est total.

La chose la plus intéressante, c’est peut-être le dos du ticket 🙂

Voyez vous-même:

Question existentielle

53ème devoir de Lakevio du Goût.jpg

– On sera très bien, ici! a déclaré papa.

– Juste un petit coup de balai à donner, a ajouté maman.

– Papa! Maman! y a plein de petites bêtes! a piaillé la petite sœur.

Alors maman a sorti un grand flacon de son sac, elle a dévissé le bouchon et toute la famille a levé la tête et pris un regard émerveillé.

La petite musique a retenti: « Monsieur Propre! Monsieur Propre! C’est si propre que l’on peut se voir dedans! »

– Bien! a dit le réalisateur. Celui-là, on le garde.

***

Assise devant sa télé, la grand-mère d’Adrienne subit cette pub pour la cent trente-sixième fois, et pour la cent trente-sixième fois elle s’énerve et lance haut et fort:

« Tout ça, ce sont des mensonges! Vous êtes tous des menteurs! »

***

écrit pour le 53e devoir de Lakévio du Goût – merci à lui – avec la consigne suivante:

Dans cette toile de Matteo Massagrande, la chambre ne vous rappelle peut-être rien. Peut-être quelque chose. Vous en direz plus lundi, j’espère.
Bon week-end, lectrices chéries. Et lecteurs, bien sûr…

H comme halve panne

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Quand belle-maman affirmait « ik ben maar een halve panne« , c’est qu’elle avait besoin de tout notre soutien et de beaucoup de douceur, de beaucoup de patiente prévenance.

Belle-maman, infiniment plus maternelle et aimante que ma propre mère, héroïque manager du quotidien et de ses embrouilles domestiques ou familiales – cinq enfants, tous de couleur politique différente, cinq beaux-enfants, venus de toutes les provinces de la région flamande, quatorze petits-enfants – avait parfois besoin qu’on inverse les rôles.

Belle-maman, jamais calme, jamais « cool » – ce mot n’existait pas dans son vocabulaire – et affichant le plus grand mépris pour celles qui cherchaient l’évasion, la méditation et autres choses du même genre.
Femme de devoir.
Roc.
Pilier de sa famille.

C’est une grande leçon de vie, de voir qu’une femme aussi forte, sur qui chacun s’appuie sans modération depuis toujours, puisse laisser tomber sa carapace et accepter qu’on lui dise:

Là, mets-toi là, dans le fauteuil. Je m’occupe de tout.

***

« ik ben maar een halve panne« , en ouest-flamand, en tout cas à Ostende, signifie qu’on ne se sent pas dans son assiette – ce texte en hommage à ma belle-mère, écrit pour Les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants:

CALMER – SOUTIEN – DOUCEUR – HEROIQUE – PATIENT – COOL – GRRR – MEDITATION – MATERNEL – MODERER – Soit 10 mots avec ceux que j’ai ajoutés. Si vous le voulez, je vous en laisse 3 autres : EMBROUILLE – EVASION – EVEIL