R comme ranger

boussole

Malgré tous mes efforts ce bureau est aussi encombré que le cimetière de Montmartre, un affreux bordel. J’ai beau ranger, ranger, ranger, rien n’y fait. Les livres et les papiers s’y accumulent avec la force d’une marée montante dont on attendrait vainement le jusant. Je déplace, j’ordonne, j’empile; le monde s’obstine à déverser sur mon minuscule espace de travail ses tombereaux de merde. Pour poser l’ordinateur je dois chaque fois pousser ces déchets comme on balaye un tas de feuilles mortes. Publicités, factures, relevés de compte qu’il faut trier, classer, archiver. Une cheminée, voilà la solution. Une cheminée ou une déchiqueteuse à papier, la guillotine du fonctionnaire.

Mathias Enard, Boussole, éd. Babel 2017, p.345-346.

Mathias Enard – ou Franz Ritter, son narrateur –  et l’Adrienne, même combat!

Jusqu’à aujourd’hui, c’est toujours le bureau et son désordre qui gagnent.

source photo et info sur le site de l’éditeur.

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20 miracles de la nature (19)

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Pour ceux qui ont suivi la saga du plant de tomates germé spontanément dans ce qui était autrefois le jardinet côté rue… Voici la chose, après un nouveau passage des gars du gaz et de l’électricité…

Comme il continue de faire beau, que cette plante semble supporter les pires avanies, en plus de la sécheresse persistante, piétinements, passage des chenilles d’une excavatrice, l’Adrienne continue de récolter des tomates cerises… et quelques figues 🙂

Question existentielle

Knack Weekend KW 2018 36

Que pensez-vous de cette photo et de ce titre? a demandé Madame. Est-ce que ce jeune vous représente?

Ce n’est pas mon style, a répondu un quart de la classe, il ne me représente pas, a dit un autre quart. Un seul garçon est enthousiaste et voudrait lui ressembler, vêtements, chaussures, coupe de cheveux, tout lui plaît.

Les trois quarts affirment qu’ils ne s’intéressent pas à la mode. Pourtant, plusieurs garçons n’ont aucun mal à reconnaître la marque et le modèle des chaussures: ce sont des Nike Air de Sean Wotherspoon, apprennent-ils à Madame. Une petite recherche lui permet de constater qu’elles coûtent plus cher que des chaussures italiennes faites sur mesure par un bon artisan… Pourtant un des garçons trouve que c’est un look « de pauvre »…

Chacun ses goûts, je respecte les choix de chacun, disent les trois quarts de la classe. D’autres insistent sur le droit à la différence ou préfèrent « qu’on ne se ressemblent pas tous ».  

Par contre, la photo n’obtient aucun suffrage: ils n’apprécient pas qu’on ait placé le garçon dans ce décor de rue, sur ces armoires de l’électricité, avec ce graffiti sur le mur. On veut le faire passer pour un « bad boy », disent-ils, et cette image ne leur plaît pas du tout.

Quelques-uns prennent le garçon en pitié et espèrent qu’à 15 ou 16 ans, il ne sera pas propulsé d’un coup dans le mannequinat.

C’est une erreur de la part du magazine, conclut une des filles, de l’appeler ‘une icône de la mode’, il faudrait au contraire encourager les jeunes « à trouver leur style unique » au lieu de les pousser à imiter des modèles.

Bref, ils ont dit plein de choses intelligentes et Madame est bien contente d’eux 🙂

L’article est ici et la photo vient du site du photographe Jef Boes.

M comme météo

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Ce n’est pas parce qu’on est promeneuse de chien qu’on doit manquer de style. Aussi, chaque fois qu’elle sort Blacky, Sally veille à sa propre toilette, y compris les gants et la pochette assortie.

Blacky étant lui-même un chien très Upper East Side, il a toujours la laisse et le collier dans les tons choisis par Sally, comme aujourd’hui ce vert émeraude.

Une chance, se dit Sally en passant devant l’hôtel The Mark, que ma patronne soit une dame qui a du goût, aussi bien pour ses vêtements et accessoires que pour son chien.

Car ses lectures et ses séances au cinéma la portent à croire qu’à force de se promener dans les beaux quartiers, vêtue avec élégance et accompagnée d’un chien sortant de chez le coiffeur, elle finira par rencontrer ‘la bonne personne’. Un homme qui aura la trentaine, du goût et un appartement avec vue sur Central Park.

Quelle surprise, ce lundi d’octobre, de se trouver presque nez à nez avec sa patronne! Sally en est toute saisie! Par bonheur, Blacky fixait une congénère et était pressé de poursuivre la promenade. Sa patronne est passée sans les remarquer: la pluie opportune, l’homme et le taxi requéraient toute son attention.

Mais quelle frayeur, quelle horreur et la fin de tous ses espoirs si sa patronne l’avait vue porter son imperméable rose, sa pochette émeraude, ses gants assortis et même ses escarpins!

Jamais plus Sally ne retrouverait un aussi bon job, si elle avait le malheur de le perdre. Non seulement sa patronne et elle ont du bon goût et la même taille mais aussi la même pointure.

***

photo et consignes chez Lakévio qui demandait de ne pas écrire d’histoire de mari, maîtresse ou amant, ce que je n’avais de toute façon pas l’intention de faire 🙂

L comme loque

Knack Weekend KW 2018 36

Le thème du magazine, ce sont les hommes, « mannen« , mais la photo de couverture montre un garçon de 15 ans qui a soigneusement assorti toutes les couleurs de sa tenue. Le gris, le jaune, le bleu et le noir se retrouvent dans le pull, la chemise piquée dans l’armoire de papa (elle est griffée Martin Margiela), le pantalon, le sac (piqué à maman, c’est un Jack Wolfskin), les chaussettes et les baskets.

L’article qui lui est consacré, « tienerjongen en stijlicoon » (teenager et icône de la mode) est illustré de façon à nous le montrer l’air boudeur, le regard méfiant sous sa frange, les épaules affaissées, les bras ballants, trop fatigué pour se tenir debout sur ses deux jambes et garder le dos droit.

C’est en effet ce qu’on constate chez l’élève lambda, à partir du moment où on le sort de sa zone de confort pour l’emmener en visite d’une ville, d’un musée, d’un coin de nature. Il s’écroule sur le premier support venu.

Pourtant, cette photo énerve Madame. C’est un cliché dans les deux sens du terme. C’est réducteur.

Tiens, au prochain cours, elle va demander à ses élèves ce qu’ils en pensent. Elle a justement une classe constituée d’une majorité de « mannen« , reste à savoir s’ils se sentent « tienerjongen en stijlicoon » 🙂

L’article est ici et la photo vient du site du photographe Jef Boes.

loque: du moyen néerlandais lok (boucle, mèche). Morceau d’étoffe usé, déchiré. Vêtements qui tombent en loques. Fig. être effondré, sans énergie. (Petit Robert p.1007)

K comme krapoveries

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– Et dire qu’on est déjà mercredi, soupire Achille en avalant le fond de sa bière, qui a toujours comme un goût de revenez-y.

Accoudé à côté de lui, son frère Auguste ne peut qu’acquiescer. La seule fois où ils n’ont pas été d’accord, c’était à propos de Rosalie, qui a fini par épouser Achille. On se demande comment elle a fait pour se décider, vu qu’ils sont absolument pareils au dehors et au dedans, le fond et la forme, comme elle le dit si bien – Rosalie a l’art de la formule – la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Bref, Achille et Auguste en sont à ce point où ils savent qu’ils devraient déjà être rentrés chez eux, mais où le tabouret de bar agit comme une glu: il n’est pas si facile d’en décoller. Et comme on ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau, on se doit d’avoir au moins deux débits de boisson – ne serait-ce qu’à cause de leur jour de fermeture hebdomadaire, de leurs congés annuels et des autres imprévus de la vie.

Deux fois déjà – eux vous diront: deux fois seulement! – ces tabourets de bar-à-la-glu leur ont joué des tours, les deux fois où Achille est devenu père et que le devoir lui incombait, assisté de son frère tout aussi englué que lui, d’aller déclarer la naissance.

Marius aurait dû s’appeler César, vu qu’Auguste était son parrain. Rosalie avait trouvé que César Auguste annonçait un destin hors norme, mais les deux frères étaient plutôt branchés sur Pagnol que sur la Rome antique et avaient confondu le père et le fils de sa trilogie. Pour raccommoder la chose, il lui a fallu faire un brin de plus que de chanter à son épouse « Mon cœur est un bouquet de violettes », même si elles aussi étaient impériales.

Pour leur fille Mandoline, Achille n’a toujours pas compris ce qui lui est passé par la tête, il avait dû ce jour-là prendre le chemin de N’importewhere et était forcément arrivé à N’importewhat… Mandoline a résolu le problème elle-même en décrétant, à l’âge de quatre ans, qu’elle s’appelait Mandy et ne répondrait désormais plus qu’à ce nom-là.

La seule excuse d’Auguste et Achille, c’est que « c’est de famille », leur propre père s’appelait Fiacre à cause de l’eau-de-vie, du cheval, du cocher ou des trois à la fois, alors qu’il aurait dû s’appeler Félicien. Son père ne se souvenait que d’une chose: le prénom commençait par un F.

Rosalie n’était pas femme à s’en laisser conter. Une porte, disait-elle, regarde aussi bien dehors que dedans, chez nous on va d’abord à l’état civil et après on va se saouler.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que si son frère s’appelle Narcisse, c’est parce que ce jour-là son père n’a pas respecté l’ordre des choses.

***

consignes chez Joe Krapov et photo de l’album de famille de l’auteur flamand Tom Lanoye.

Voici les noms qu’on a attribués aux salles de la Maison de quartier de Villejean :

Fiacre – Mandoline – Auguste – Rosalie – Marius – Gaston – Achille – Narcisse

En admettant que ces salles ont été dénommées, il y a plus de quarante ans, en hommage à des habitants du quartier dont le nom était «de Villejean», racontez qui ils pouvaient être en vous aidant des formules suivantes tirées de « Contes à régler » de Pépito Matéo :

La parole est à celui qui la prend – Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! – Si tu veux savoir si les poissons transpirent, faut mettre ta tête sous l’eau – Au royaume des sourds les borgnes ne la ramènent pas – La parole est comme un œuf. A peine éclose elle a déjà des ailes – On ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau – Echafauder craint l’eau froide – Ca me tarabuste l’omoplate du côté des trapèzes – Une porte regarde aussi bien dehors que dedans – Qui a éteint la pleine lune ? – Tant qu’on le porte c’est celui d’un autre mais si c’est à nous c’est qu’on n’est plus là. – On ne peut pas surfer sur la vague sans mouiller sa combi – Si tu prends le chemin de N’importewhere tu risques d’arriver à la ville de Qu’inmportewhat – Mr et Mme Egée n’ont pas de fils. Comment s’appelle-t-il ? – Ce n’est pas parce qu’on laisse la porte ouverte qu’il fait moins froid dehors – Le présent n’a jamais épuisé l’avenir – La langue est molle mais elle peut couper des têtes – La forme c’est le fond qui remonte à la surface – Quelle que soit la longueur du serpent il a toujours une queue – Personne n’est assez grand pour apercevoir le sommet de son crâne – Et dire qu’on est déjà mercrediComme un goût de revenez-yMon cœur est un bouquet de violettes – Le monde est assis sur la tête – On n’est pas là pour se faire dézinguer.