Y comme Yvan

« Jadis, nous avions, même les plus modestes d’entre nous, des tirelires. […] Nous apprenions ainsi l’attente, la patience, la réflexion, la prise de conscience et le sens du rituel au moment de casser la tirelire, le discernement quant à l’achat visé et, de là, la capacité d’attention vouée à cet achat […]. La tirelire a disparu, et les vertus citées ci-dessus sont emportées dans le maelström de la consommation effrénée […]. »

Yvan Pommaux, Lire est le propre de l’homme, L’école des loisirs, 2011, p.87

X c’est l’inconnu

devoir de Lakevio du Goût_50.jpg

Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Va chercher le pain. Ne mets pas tes coudes sur la table. Tiens-toi droite. Ne cours pas comme ça, tu vas tomber. Mange ta soupe. Ne perds pas la monnaie. On ne chante pas à table. Tais-toi quand les grandes personnes parlent. Finis ton assiette. Occupe-toi de ton petit frère. Dis bonjour à la dame.

Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Et rire quand même.

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« Mais qu’a donc vu ce gamin qui le fait courir si joyeux ? » demande Monsieur le Goût pour son 50e devoir de Lakevio du Goût. « J’ai bien une idée… Mais vous ? Que vous inspire ou vous rappelle cette photo de Willy Ronis ? »

W comme Walrus

Chère Albertine, mon cher amour, j’ai peur de manquer d’argent, d’abord parce que comme tu le sais mon art ne paie pas, mon travail sur Ruskin m’a coûté plus qu’il ne m’a rapporté, je suis le bouc émissaire de cet incompétent de Gaston Gallimard qui ne me fait signer que des contrats masochistes et prétend ne pas s’y retrouver dans mes paperoles – et je ne parle même pas de mes articulets d’une page dans le Figaro ou pour la Nouvelle Revue Française, qui ne me valent que la compassion hautaine du Faubourg Saint-Germain – et d’autre part mon asthme me coûte fort cher, presque autant que mes sorties en automobile avec Agostinelli et mes bains de mer à Combourg ou Balbec, ce qui est d’autant plus absurde que je préfère de loin rester dans ma chambre et me faire soigner par Céleste Albaret et son fameux bœuf mode, avec de temps en temps une petite sortie sur les Champs-Élysées où je ne manque jamais de rencontrer Charlus en route vers une maison de passe, ou quelqu’un du clan Verdurin pour m’entretenir de musique, de peintres italiens à la mode, de politique, de Dreyfus ou de philosophie, avec plus de snobisme que les domestiques de la famille de Guermantes – ce qui n’est pas peu dire, comme tu le sais – ou voir Georges Clemenceau s’essayer à la bicyclette, alors qu’il a trente ans de plus que moi, et je ne peux que regretter la cruauté du sort qui me donne un corps aussi peu fait pour les hardiesses sportives, les sensations fortes ou les prouesses que demandent la galanterie, les plaisirs et l’ivresse du libertinage, ce corps me donne au contraire des éternels sentiments de culpabilité, des ennuis avec les demoiselles du téléphone quand j’ai besoin de l’aide de la médecine, sans compter les drames du coucher, que je vis chaque nuit depuis l’enfance, depuis mon petit lit de Combray chez ma tante Léonie, dont les seules réminiscences positives sont celles de l’heure du goûter et de la petite madeleine, ce qui – ô ironie ! – va tout de même m’offrir la matière, le travail de mémoire, les noms de lieux et de personnages d’une œuvre à laquelle je réfléchis actuellement, dans le train qui m’emmène à Venise, pour me remettre de cet affreux duel sur le pré derrière l’église, et des mensonges colportés à mon égard – m’accuser d’exhibitionnisme, moi qui n’ôte même pas mes vêtements pour dormir ou pour prendre un bain ! – c’est en de pareilles occasions que je me dis qu’il vaut mieux pour ma mère de n’être plus de ce monde, quel mal lui feraient ces phrases inspirées par la jalousie et ses tristes lois humaines, à Paris peut-être plus encore qu’ailleurs, selon mon impression… mais voilà que je te parle un langage qu’on n’utilise d’ordinaire pas avec les jeunes filles et je me promets de ne plus t’entretenir que de fleurs, de rendez-vous au Ritz et de ce petit voyage pour aller admirer le Vermeer de Delft – vision de rêve qu’il faut observer en vrai et pas en photographie…

Remets mon bonjour à notre ami Charles Swann et dis-lui que ma prochaine publication est en route, dans laquelle j’espère faire mieux que mon Jean Santeuil ou Contre Sainte-Beuve, mieux que mes maîtres Flaubert et Dostoïevski, mille baisers de ton Marcel, futur prix Goncourt.

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Les 100 mots de Proust, consigne de Joe Krapov, mille mercis à lui 🙂

Voici une liste de cent mots qui se rapportent à Marcel Proust. Il vous est demandé d’en inclure un certain nombre dans un texte dont les verbes seront à l’imparfait ou au présent et où les phrases auront une longueur certaine

AEV 2021-02 Consigne 100 mots de Proust

Albertine – Amour – Argent – Art – Asthme – Automobile – Bains de mer – Baiser – Beauté féminine – Bicyclette – Bouc émissaire – Bœuf mode – Cabourg-Balbec – Céleste Albaret – Chambre – Champs-Élysées – Charlus – Clan – Clemenceau (Georges) – Combray – Compassion – Contrat masochiste – Corps – Cruauté – Culpabilité – Demoiselles du téléphone – Domestiques – Dostoïevski (Fiodor) – Drame du coucher – Dreyfus (affaire) – Duel – Église – Enfance – Exhibitionnisme – Faire catleya – Faubourg Saint-Germain – Féminité – Fétichisme – Figaro (Le) – Flaubert – Fleurs – Francité – Galanterie – Goûter – Guermantes (les) – Guerre de 1914-1918 – Hardiesse – Homme-femme – Homosexualité – Impression – Impressionnisme – Incorporation – Instruments d’optique – Ivresse – Ironie – Jalousie – Je – Jean Santeuil – Jeunes filles – Langage – Léonie (tante) – Libertinage – Lieux – Lois humaines – Madeleine (Petite) – Maison de passe – Mal – Médecine – Mémoire – Mensonge – Mère – Métaphore – Moyen Âge – Musique – Noms – Nourritures – Nouvelle revue française – Nuit – Odorat – Paperoles – Paris – Pastiches – Peintres italiens – Personnages – Philosophie – Photographie – Phrase – Plaisir – Plaisirs et les Jours (Les) – Politique – Prix Goncourt – Publication – Réminiscence – Rêve – Ritz (hôtel) – Rivière (Jacques) – Ruskin (John) – Sainte-Beuve – Saphisme – Sensation – Sexualité – Signes obscurs – Snobisme – « Suave mari magno » – Swann (Charles) – Temps – Train – Venise – Verdurin (les) – Vermeer de Delft – Vision – Voyeurisme

J’en ai employé environ quatre-vingts, spéciale dédicace à Maître Walrus, qui adore se moquer du petit Marcel 🙂

En juin 2013 j’avais publié déjà deux petits extraits de cet ouvrage, N comme nourritures et I comme ivresse.

V comme vive les c…!

Photo News

Les incendies qui font rage en Californie et que les pompiers ont tant de mal à éteindre ne sont pas l’œuvre d’un pyromane ni d’inconscients jetant leur mégot de cigarette dans les bois.

Non.

Ils se sont déclarés lors d’une « gender reveal party« , une de ces modes américaines qui ne seront sans doute pas longues à arriver jusqu’ici.

Quelle sorte de décérébré faut-il être pour jouer avec de la poudre en pleine sécheresse?

Comment peut-on se protéger de tels voisins? Au 7 septembre, 3000 personnes avaient déjà dû être évacuées et 7000 hectares étaient réduits en cendres.

Sans compter que le déroulement de ces fêtes est l’illustration du plus gros cliché concernant les filles et les garçons, les filles étant bien sûr présentées comme de futures barbies blondes et roses rêvant danser en tutu et les garçons auront la passion des camions.

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texte écrit pour Les Plumes chez Émilie avec les mots imposés suivants:

BOIS – INCENDIER – ETEINDRE – VIVE – DANSE – DECLARER – PASSION – LANCELAMPE – LONG et pour ceux qui sont motivés, 3 mots supplémentaires: POUDRE – PYROMANE – PROTEGER

U comme urticant

Photo de Magda Ehlers sur Pexels.com

Les années précédentes l’Adrienne ne l’avait pas remarqué – il est vrai qu’au fil des ans la récolte devient plus conséquente, donc aussi le temps passé sous le feuillage – mais après la première grosse cueillette de figues, elle avait des rougeurs sur les bras et le décolleté, avec ce genre de démangeaisons comme après un bain d’orties.

Donc ces dernières semaines, elle met un pull manches longues, boutonné jusqu’au menton, avant de s’aventurer entre les branches de son arbre, alors qu’il faisait 30° à peu près tous les jours.

– Et dire, soliloque l’Adrienne, que selon la Genèse c’est avec des feuilles de figuier qu’Adam et Eve ont dû couvrir leur nudité…

Voilà un dieu bien cruel!

T comme tas

Une des choses les plus spectaculaires lors d’une promenade dans les bois de conifères de l’Eifel, ces énormes fourmilières patiemment construites par des armées de Formica rufa.

En voyant le nombre de ces énormes tas, l’Adrienne en a pris des photos, pour montrer à Monsieur le Goût à quel point la fourmi se porte bien, suite à un de leurs récents échanges de commentaires.

Las! que peut-on lire sur wikisaitout?

Que cette espèce a le statut NT, c’est-à-dire « quasi menacé ».

Stupeur et tremblements

Nous le regrettons amèrement, disent-ils avec cynisme sur leur site internet , cette destruction n’aurait pas pu avoir lieu et nous avons la ferme intention de changer nos pratiques:

« We deeply regret the events at Juukan Gorge and have unreservedly apologised to the Puutu Kunti Kurrama and Pinikura people (PKKP). The destruction of the rockshelters should not have happened, and we are absolutely committed to listening, learning and changing. »

Cynisme, dis-je, puisque la société minière Rio Tinto prévoit la destruction d’encore 124 autres sites aborigènes, comme on peut le lire ici, avec toute l’info en français.

Comment un outil réalisé en os de kangourou il y a 28 000 ans et un site habité depuis 46 000 ans pourraient-ils rivaliser avec les tonnes de minerai de fer et les dollars que cela rapporte?

On demande gentiment à deux ou trois responsables de se retirer et on continue son business:

«Un exemple frappant de l’absence de véritable prise de conscience du problème de fond, c’est que, comme chaque fois qu’un scandale survient, les hauts dirigeants remerciés vont néanmoins recevoir une indemnité conséquente consécutive à leur départ. M. Jacques, comme peut-être les deux autres hauts dirigeants en question, va, en toute logique, sortir de l’entreprise sans trop de casse, grâce à son «parachute doré» [… et Rio Tinto va] reprendre le cours normal de [ses] activités.» (source ici)

Photo et article ici.

22 rencontres (12 ter)

Un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, l’Adrienne regarde le gros meuble à six tiroirs, héritage de l’arrière-grand-père, et se dit que ce serait tout de même beaucoup mieux si à sa place il y avait une fine étagère où mettre des livres.

Les mesures prises, elle s’est mise à la recherche de l’objet, d’abord dans les catalogues en ligne, puis dans les magasins de sa ville. De ceux qui font de l’ersatz Ikea et – bizarrement – viennent tous de pays situés plus au nord.

C’est en sortant d’un de ceux-là qu’elle se fait apostropher par Nora:

– Bonjour Madame!
– Mais comment as-tu fait pour me reconnaître? Moi je ne reconnais plus personne, avec le masque!
– Je vous ai reconnue dès que vous êtes entrée, rit Nora.

ça fait pourtant bien trois ans qu’elles ne se sont plus vues et entre-temps Madame a les cheveux mi-longs.

Bref, le magasin est vide, ça donne le temps de bavarder et de constater que Nora fait tout de même des choses plus utiles que ses petits films sur youtube où on la voit se préparer à aller en cours, se préparer à faire du shopping, se préparer à aller étudier avec deux copines ou dévoiler ses secrets de maquillage et sa recette de pâtes à crêpes 🙂

R comme retour

Il faisait dans l’Eifel aussi chaud et aussi sec qu’ici.

Avoir 26° un 20 septembre – comme la veille – c’est du jamais vu.

Le cheval n’a plus rien à brouter et se débat avec une croûte de pain.

Le vêtement de pluie qu’on avait emporté « au cas où » a pu rester dans le sac au dos.
Avec les chaussettes 😉

On aurait pu voyager encore plus léger.

Le défi du 20

On a mis tant de hargne à détruire leur habitat et leur nourriture que les seules hirondelles que l’on voit encore sur les fils téléphoniques de septembre sont en papier. D’ailleurs il n’y a plus non plus de fil téléphonique 😉

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Pour le Défi du 20 chez Antiblues qui imposait hargne et hirondelle. Photo prise à l’école primaire pas loin de chez moi 🙂