22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂

R comme Renoir

Mini-Adrienne passe huit jours à l’hôpital et reçoit des visites.
Chacun lui apporte une babiole pour laquelle elle remercie poliment.
Chaque fois elle espère en vain que ce sera un livre.

Le cadeau dont elle se souvient le mieux, c’est celui de Catherine, qui vivait avec sa grand-mère dans un magasin d’articles de décoration.
C’était un petit cadre d’à peine dix centimètres entourant un carré de soie sur laquelle étaient peintes les deux jeunes filles de Renoir au piano.

– Que c’est joli! que c’est fin! s’exclame sa mère.

Mais mini-Adrienne aurait préféré que la grand-mère de Catherine soit libraire 🙂

***

tableau de Renoir et consignes chez Lali, que je remercie!

Bilan du 20

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– Je peux débarrasser? a demandé le serveur en désignant la tasse de Mathieu.

Elle a fait oui de la tête et a baissé les yeux.

Pas envie de croiser son regard, qu’il soit interrogateur, bienveillant ou narquois…
Non, pas envie.

Tout allait si bien, pourtant. Mathieu avait tout pour lui plaire.
Et elle-même lui plaisait aussi.
Elle le savait.

La preuve: il a tendu la main pour saisir la sienne, par-dessus la table.
Cette main inoccupée dans ce gant noir.

Sa prothèse.

***

23e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie:

Hopper me rappelle chaque fois quelque chose de nouveau, me raconte une nouvelle histoire, un angle de vision que je ne soupçonnais pas. Et vous ? Que vous dit cette toile ? Que fait la cette jeune fille ? Qu’attend-elle ? Dites-le lundi…

Question existentielle

Startshow Poëzieweek 2020

Le poème de Francis Ponge et sa traduction publiés hier ici même, viennent d’une anthologie exposée à la bibliothèque communale à l’occasion de la journée de la poésie, le 30 janvier prochain.

De moderne Franse poëzie, une anthologie réalisée par Guus Luijters et publiée à Amsterdam (uitgeverij L.J.Veen) en 2001, avec le soutien du Ministère français des Affaires étrangères et de L’institut français des Pays-Bas.

Qu’une telle publication ait besoin de ces soutiens-là devrait déjà vous mettre la puce à l’oreille. Mais voyez ce que dit l’auteur dans sa préface:

Dat er altijd een bloemlezing uit de Franse poëzie in druk zou zijn, leek mij zo voor de hand liggend dat ik naar het boek zelf nooit op zoek ben gegaan. Op een dag kwam ik tot de ontdekking dat de door mij veronderstelde anthologie een gedroomde anthologie was. Alle poëzieën bleken in onze taal hun bloemlezing te hebben, de Russische en de Duitse, de Italiaanse en de Surinaamse, de Amerikaanse en de Spaanse, maar zo niet de Franse. 

Il me semblait tellement évident qu’il y ait toujours une anthologie de la poésie française à l’impression, que je ne suis jamais allé à sa recherche. Un jour j’ai constaté que ce que je supposais était en fait resté au stade du rêve. Toutes les poésies semblaient avoir leur anthologie dans notre langue, la russe et l’allemande, l’italienne et la surinamaise, l’américaine et l’espagnole, mais pas la française.

Bien sûr, le public qui lit et achète de la poésie est extrêmement réduit.
Bien sûr, on trouve déjà tellement sur internet.
Bien sûr, en Flandre en tout cas, le public lisant la poésie est assez cultivé pour la lire et la goûter dans sa langue d’origine en français.

Mais tout de même: que ce soit la littérature en néerlandais traduite en français ou le contraire, on arrive au même constat.

C’est marginal.

source de l’illustration ici.

P comme Ponge, parti pris et plaisirs de la porte

porte Ponge

Koningen raken geen deuren aan.

Zij kennen dit geluk niet: zachtjes of bruusk een van die
grote, vertrouwde panelen voor je uit duwen, je er naar
toekeren om haar weer te sluiten – een deur in je armen
houden. …

Het geluk om een van die hoge obstakels van een
kamer in zijn buik vast te grijpen bij zijn porseleinen
knop, dat snelle lijf-aan-lijf, waarbij men een moment de
pas inhoudt, het oog opengaat en het hele lichaam zich
aanpast aan zijn nieuwe behuizing.

Met een vriendschappelijke hand houdt het hem nog
vast, voordat het hem met een beslist gebaar terugduwt
en zich insluit – wat de klik van de krachtige, maar goed
geoliede veer op aangename wijze bevestigt.

Francis Ponge, Le parti pris des choses, NRF, Poésie/Gallimard, Paris, 1942 – traduction en néerlandais par Piet Meeuse, Namens de dingen, De Bezige Bij, Amsterdam, 1990. 

source de l’illustration ici.

O comme Olivia

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– Il n’a pas connu la tendresse d’un foyer, dit l’une.

– Ce qu’il a vécu dans sa famille l’a complètement déstabilisé, dit l’autre.

– L’attrait de l’interdit est irrésistible, dit un troisième.

– Ça fait une éternité que je vous prédis que ça arriverait, dit un autre.

– Bon, qu’est-ce que vous proposez ? demande le directeur.

Assis dans le couloir, le principal intéressé s’ennuie. D’un doigt distrait, il agrandit peu à peu le trou par lequel s’échappe déjà un peu du rembourrage de son siège.

Il ne voit pas le givre sur les trois platanes de la cour.

Il ne voit pas le merle sur la plus haute branche.

– Bonjour ! dit Madame en passant à côté de lui.

Il lève sur elle un regard vide.

Il n’a pas treize ans.

***

Écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants : proposer – rembourrage – givre – irrésistible – déstabiliser – foyer – tendresse – éternité

N comme nom d’une pub!

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– Pour fêter ta convalescence, je te fais un clafoutis aux griottes, annonce-t-elle en se ceignant de son tablier.

On était encore à l’époque de la publicité Babette je la lie, je la fouette et l’Homme vivait dans un hôtel cinq étoiles. Il trouvait ça parfaitement normal.

C’est bien sûr au moment où elle a une couche de beurre et de farine sur les mains que sonne le téléphone.

– Tu décroches? fait-elle à l’homme en essayant de surmonter le vacarme de l’électro-ménager et de la neuvième symphonie de Beethoven réunis.

Peine perdue: voilà que le chien rentre de sa promenade avec Muanza – ou est-ce le contraire – et qu’il ajoute encore sa turbulence au tableau. Ainsi que plus de trois grains de poussière… mais l’aspirateur aussi Babette en fait ce qu’elle veut.

– Tu as l’air d’aller mieux, dit Muanza à l’homme qui gît dans le canapé. Enfin, ajoute-t-il prudemment, en comparaison d’hier.

– Je risque de survivre, soupire l’Homme, qui affectionne les expressions abstruses.

***

Ecrit pour 13 à la douzaine, que je remercie, avec les mots imposés suivants: 1 grain 2 téléphone 3 turbulence 4 couche 5 farine 6 publicité 7 abstrus 8 griotte 9 vacarme 10 rentrer 11 comparaison 12 étoile et le 13e pour le thème : convalescence

Photo de Chien Parfait encore tout jeunot mais déjà avec ses longs poils et pattes à poussières 🙂