R comme Rondel du Printemps

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L’humeur était plutôt sombre et pourtant cette année-là tout particulièrement, le printemps s’était vêtu de broderie, de soleil luisant clair et beau. Mais il fallait un sacré courage pour commencer les activités au jardin, chose qui normalement remplissait Marie de joie impatiente.

Muanza était décidé, il partirait.

– En Hollande? s’écrie Marie. Mais pourquoi en Hollande?

Voilà bien un pays qui ne les fait pas rêver, ni elle, ni Pierre. Qu’est-ce que Muanza espère y trouver? S’imagine-t-il que les lois y sont différentes?

Mais ses idées étaient bien arrêtées et tout en ramassant du bout du doigt les dernières miettes de son pain – Muanza rongeait même le cartilage des os – il leur explique son plan, dans les grandes lignes.

– Moins vous en saurez, mieux ça vaudra, résume-t-il. Comme ça vous n’aurez pas à mentir quand on vous interrogera.

Ils ont pris la voiture. Ont roulé quelques heures en direction du nord. Ont frisé la collision autour d’Anvers tellement Pierre était nerveux à l’approche de la frontière, où heureusement aucun douanier ne leur a demandé de s’arrêter. Ont déposé Muanza à Breda en lui faisant promettre de donner au plus vite de ses nouvelles.

Ce n’est qu’après, longtemps après qu’ils ont pu en rire, au souvenir de cette équipée qui avait des petits airs de fuite à Varennes et du grand souffle froid des pires moments de l’histoire: ce n’est que de longues minutes après la frontière que Muanza s’est relevé de la banquette arrière sur laquelle il s’était aplati, alors que le chien montrait gaiement sa belle petite gueule sympathique à la fenêtre de l’auto.

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écrit pour Des mots, une histoire chez Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: activité – soleil – nouvelle – jardin – souvenir – sacré – broderie – pain – collision – printemps – souffle – rêver

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20 miracles de la nature (3 bis)

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Bien sûr, il y a ce petit miracle annuel des premiers chants d’oiseaux, des premières fleurs, des bulbeuses qui sortent de terre ou des bourgeons qui grossissent.

Mais dans ce qui était – il y a quatre ans – le potager de l’Adrienne, des légumes continuent de germer et de pousser sans qu’une main humaine ne s’en soit occupée.

Il a suffi de laisser monter en graines quelques oignons, plants de mâche ou de roquette, et ils reviennent fidèlement pendant les trois années suivantes. 

Ce qui n’empêche pas vos voisins de croire que vous avez un jardin « de mauvaises herbes » 😉

 

Question existentielle

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Chez mémé Jeanne, au menu, il y a du poisson. Du vrai poisson frais, pas du rafraîchi dans de la glace pilée depuis trois jours, comme celui que mangent ces malheureux à l’intérieur du pays. La belle sole pêchée dans la nuit et qui se recourbe dans la poêle comme si elle était encore vivante. Celle qui a ce vrai parfum de frais et de grand large au lieu de ces odeurs indéfinissables qui donneraient la nausée à une femme enceinte.

Dans la demi-obscurité de la vieille grange qui lui sert de débarras et d’endroit tranquille où se retirer, le grand-père est au travail entre une lessiveuse rouillée (« on ne sait jamais à quoi ça peut encore être utile ») et des caisses de bouteilles vides. Dans un coin traîne un tableau piqué de coléoptères, datant de l’enfance de Pierre, qui a collectionné tout ce qui pouvait l’être. Il y avait encore des scarabées et des hannetons dans les haies, à cette époque.

Ça sent la colle à bois, la sciure, et la bergamote de son après-rasage. Il est en train de cintrer précautionneusement une tige de métal engagée dans un étau. Pour grand-père, il est hors de question qu’un des arcs de sa future ‘couche froide’ n’ait pas exactement la même courbure que les autres.

Sûrement, se dit Marie en l’observant, que sur ses bulletins d’écolier de sept ans l’instituteur avait déjà marqué « élève consciencieux ».

***

Texte écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: 1  poisson 2  colle 3 cintrer 4 lessiveuse 5 parfum 6 sciure 7 coléoptère 8 rafraîchir 9 bergamote 10 enceinte 11 engagé 12 bulletin et le 13e pour le thème : obscurité

O comme oligocène

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Oui, c’est magique!

Ce que vous croyez être une sculpture moderne est en réalité une « gogotte« , c’est-à-dire « une concrétion gréseuse qui allie fortuitement quartz et calcium. Sa forme onirique, qui paraît empruntée à l’art contemporain, est due en réalité à l’érosion naturelle du sol au fil des millénaires. Œuvre minéralogique, chaque gogotte revêt une forme unique, quasi mystique, qui ouvre l’imaginaire individuel à des interprétations infinies.
Réputé pour sa pureté et sa finesse depuis le XVIIe siècle, le sable de Fontainebleau donne à la gogotte son aspect porcelainé. » (fin de citation d’Alain R. Truong)

Celle exposée à la Brafa est énorme et en lisant l’étiquette on a un instant de doute: gogotte? 30 millions d’années? est-ce une blague?

Non, ce n’en est pas une: voilà une sculpture « naturelle » qui nous renvoie en direct à l’oligocène.

Si ça vous intéresse, vous pouvez aller voir ici ou ici à quoi la faune et la flore ressemblaient il y a 30 millions d’années.

D’homme il n’était point encore question 🙂

Photo prise le 2 février à la Brafa, au stand Theatrum Mundi, qui propose un cabinet de curiosités pour le 21e siècle. 

N comme non

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Comment avaient-ils fait pour se retrouver, Marie n’en a pas la moindre idée. Un jour Atuahene a réapparu dans la vie de Muanza, comme le génie du livre. Atuahene et son grand corps fait pour lézarder sur une plage africaine ensoleillée en grattant une guitare. Atuahene et la merveilleuse élasticité de tous ses mouvements, son grand rire apaisant, son extrême maigreur et ses larges chemises d’un blanc éblouissant.

Marie ne comprend pas pourquoi ça a été tellement moins dur pour lui, d’acquérir le statut de réfugié. Quel est le problème pour Muanza? quel argument manque dans son dossier, pourtant déjà si volumineux qu’on pourrait en remplir une malle? à qui s’adresser quand on a déjà tout essayé et pris sa plus belle plume pour écrire jusqu’au ministre en personne?

Oh oui, il a répondu, le ministre: une feuille tout imprégnée de regrets de comédie et de considérations distinguées: Muanza doit quitter la Belgique.

***

Merci à Emilie pour la reprise des Plumes d’Asphodèle. Les mots imposés étaient LÉZARDER – DUR – LIVRE – S’IMPRÉGNER – CORPS – ÉLASTICITÉ – ENSOLEILLÉ – APAISER – PLUME – GUITARE – MANQUE – MOINS – MALLE

La photo n’a aucun rapport avec Muanza ni avec Atuahene qui ne parlent ni l’arabe ni le français et juste un peu de néerlandais. Mais qui sont excellents en twi et en anglais 🙂

M comme Magritte

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Chère petite Georgette, écrit René Magritte à sa fiancée en mars 1922, aujourd’hui nous avons essayé nos masques dans une chambre remplie de gaz, très amusant!

Cette carte postale envoyée par la poste militaire m’a beaucoup émue, et aussi fait sourire. Elle ressemble à celles qu’envoyait mon grand-père paternel à sa petite Yvonne à la même époque, sauf qu’il la remplissait de son écriture fine, de milliers de baisers, et qu’il n’y avait plus de place pour un dessin 😉

René Magritte et Georgette Berger se sont mariés quelques mois plus tard, le 28 juin.

Après s’être perdus de vue pendant de nombreuses années, à cause de la guerre de 14-18, ils se retrouvent par hasard au printemps de 1920, à Bruxelles, au Jardin Botanique, et ne se quitteront plus 🙂

Photo prise à la Brafa le 2 février.
Je n’ai pas pensé à demander le prix de cette carte postale 😉