L comme Louise et Xavier

18-11-02 (5)

L’Ostendais Xavier Tricot peut se vanter d’avoir été très ami avec Louise Bourgeois, jusqu’à la mort de celle-ci.

En 2006 il lui a consacré une expo pour son 95e anniversaire, Un salon pour Louise Bourgeois. Il y confrontait des oeuvres de l’artiste franco-américaine à d’autres qu’elle avait choisies, pour ses affinités ou son admiration envers leur auteur.

Au fil de ces longues années d’amitié, Xavier Tricot a ainsi pu collectionner un nombre d’oeuvres de Louise Bourgeois, comme celles avec des messages d’amitié, des questions ‘existentielles’ et autres clins d’œil qu’elle lui envoyait pour ses anniversaires ou avec ses vœux de nouvel an. 

Toutes ces oeuvres ainsi que le reste de sa vaste collection, Xavier Tricot les a léguées au musée de sa ville qui en expose une partie en ce moment aux Venetiaanse Gaanderijen.

L’expo est ouverte jusqu’au 20 janvier 2019 et gratuite mais les photos sont interdites. On m’a permis de prendre celle-ci, où on voit Xavier Tricot dans la maison de James Ensor à Ostende. Elle se trouve en ouverture de l’expo et est l’oeuvre du photographe Henri Cartier-Bresson, comme on peut le voir dans sa dédicace.

Publicités

J comme Jérôme Ferrari

Deux minutes trente-trois pour écouter l’auteur parler de ce livre.

Et ci-dessous, l’incipit:

La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière, il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA* dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. A ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des oeuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées.  Il se tenait la tête dans les mains. Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. 

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud 2018, p.11-12

* Armée populaire yougoslave

Extrait d’une quinzaine de minutes avec l’auteur chez François Busnel à la Grande Librairie.

Enfin, texte explicatif de l’auteur, sur le site de son éditeur Actes Sud:

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet  : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. »

J. F.

Un livre sur l’importance (relative) de la photo, sur la Corse, sur l’actualité, sur de nombreuses questions… et que j’ai adoré 🙂

M comme mer (turinoise)

torino

Avant-hier, l’Adrienne a trouvé cette carte postale turinoise envoyée par sa carissima nipotina et il lui a fallu la regarder par deux fois pour bien saisir le message de la photo: il ne fallait pas louper la date marquée dessous: 2029.

L’artiste Andrea Gatti, natif de Turin comme il l’explique sur son site perso, a fait toute une série d’oeuvres sur lesquelles on peut voir des monuments ou lieux historiques sous eau, peuplés uniquement de poissons ou d’autres animaux marins.

En hommage à Ken Marschall, spécialiste du dessin de bateaux en général et du Titanic en particulier…

Au verso, la nipotina explique que la photo l’a d’abord beaucoup fait rire et qu’elle l’a achetée pour son originalité.

Ce n’est qu’après qu’elle s’est rendu compte qu’il s’agissait d’une uchronie très peu humoristique…

Première fois

bricabook

Une heure. Une heure entière, qu’il peine, sue, s’énerve, le menton tremblant, le souffle court.

– Ça suffit comme ça, se dit-il. Je vais voir si Patrick peut me donner un coup de main.

Accoudé au comptoir chez Patrick Tierney à Suttonsrath, il laisse tiédir son fond de Guiness. Les sourcils froncés au-dessus de ses épaisses lunettes, il continue d’étudier ce maudit papier.

Il hésite encore à demander de l’aide. Il a sa fierté, tout de même. Jusqu’à présent, ce sont toujours les autres qui ont fait appel à lui.

– C’est bien la première et la dernière fois, se dit-il encore, que j’achète un truc chez ikea!

***

source de la photo ici

L comme loque

Knack Weekend KW 2018 36

Le thème du magazine, ce sont les hommes, « mannen« , mais la photo de couverture montre un garçon de 15 ans qui a soigneusement assorti toutes les couleurs de sa tenue. Le gris, le jaune, le bleu et le noir se retrouvent dans le pull, la chemise piquée dans l’armoire de papa (elle est griffée Martin Margiela), le pantalon, le sac (piqué à maman, c’est un Jack Wolfskin), les chaussettes et les baskets.

L’article qui lui est consacré, « tienerjongen en stijlicoon » (teenager et icône de la mode) est illustré de façon à nous le montrer l’air boudeur, le regard méfiant sous sa frange, les épaules affaissées, les bras ballants, trop fatigué pour se tenir debout sur ses deux jambes et garder le dos droit.

C’est en effet ce qu’on constate chez l’élève lambda, à partir du moment où on le sort de sa zone de confort pour l’emmener en visite d’une ville, d’un musée, d’un coin de nature. Il s’écroule sur le premier support venu.

Pourtant, cette photo énerve Madame. C’est un cliché dans les deux sens du terme. C’est réducteur.

Tiens, au prochain cours, elle va demander à ses élèves ce qu’ils en pensent. Elle a justement une classe constituée d’une majorité de « mannen« , reste à savoir s’ils se sentent « tienerjongen en stijlicoon » 🙂

L’article est ici et la photo vient du site du photographe Jef Boes.

loque: du moyen néerlandais lok (boucle, mèche). Morceau d’étoffe usé, déchiré. Vêtements qui tombent en loques. Fig. être effondré, sans énergie. (Petit Robert p.1007)

07-39

18-08-03 (4)

La première photo que Maurice Antony a prise le matin du 5 juillet 1939 est celle de cet atelier où des femmes et des jeunes filles, assises sur de longues banquettes de bois, passent des heures à peler les crevettes rapportées de la pêche nocturne.

Natif d’Ypres, Maurice Antony a photographié sa ville jusqu’à sa destruction complète à la guerre de 14-18. Après la guerre, ses photos ont représenté une documentation de grande valeur pour la reconstruction, vu que les habitants avaient fait le choix de la rebâtir en gardant le plus possible ce caractère moyenâgeux qu’elle avait su conserver jusque-là.

Après la guerre de 14-18, il s’installe à Ostende et à partir de ce moment-là, il fixe son regard de photographe sur la vie de sa nouvelle cité: la mer, les familles de pêcheurs, les bateaux… ce qui donne aujourd’hui une riche collection de documents très éclairants sur la vie des (petites) gens d’Ostende pendant les années 20 et 30.

Comme ces éplucheuses de crevettes à la veille de la seconde guerre mondiale et de nouvelles destructions.

A voir encore (gratuitement) sur la digue d’Ostende jusqu’au 21 août, Nieuwe Koninklijke Gaanderijen.