X c’est l’inconnu

La ville avait décidé que le centre historique deviendrait piétonnier mais le soir l’endroit était bien mort, bien désert: sans commerces, sans cafés ni restaurants, sans touristes.

L’unique passant s’effrayait du bruit de ses propres pas sur les pavés et de leur écho le long des hauts murs de pierre.

Les gens restaient tous derrière leurs volets clos dès que la nuit tombait.
Clos et silencieux.

Il n’y avait qu’une seule exception: une belle demeure ancienne, du côté de l’église gothique, était toujours richement éclairée et par ses volets ouverts, toute une partie de la rue s’en trouvait illuminée.

Marie y passait chaque soir et s’y arrêtait un moment.
On pouvait généralement entendre de la musique: du piano, du violoncelle, parfois accompagnés d’un violon.

Comme ça provenait de l’étage, il était impossible de voir qui jouait.

Elle aurait bien aimé savoir.

Elle attendait un moment mais jamais elle n’a pu apercevoir une silhouette ni distinguer le son d’une voix masculine ou féminine.

Puis un jour ces volets-là aussi sont restés fermés et la maison silencieuse.

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Photo de Fred Hedin pour l’atelier 424 de Bricabook et un zeugme final pas franchement réussi mais que je laisse quand même 😉

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Pour ceux qui préfèrent un autre style de chute, on pourrait imaginer ceci:

Puis un jour ces volets-là aussi sont restés fermés et ne laissaient plus filtrer que la faible lueur de deux ou trois bougies.

– Tiens, s’est dit Marie, ils ont subi le choc de la facture d’électricité!

(avouez que celle-ci s’imposait :-))

R comme Retour

 © Fred Hedin

Les agences immobilières, de plus en plus, arrangent le décor pour rendre la maison à vendre plus attrayante.

Il paraît que l’acheteur potentiel manque d’imagination et qu’il vaut mieux décider pour lui de la couleur des murs et de l’emplacement du canapé.

Mais ici l’agence n’a fait aucun effort, pas même un peu de nettoyage: la maison n’a que la valeur de son espace – ses grands espaces – et de son emplacement – « idéalement située » – pour justifier son prix.

Tout est à refaire.

Bien sûr, ce n’est pas dans les prix de Marie, mais elle y a vu l’occasion de revoir les lieux.

L’homme de l’agence la précède, lui ouvre les portes, lui fait son boniment.
Elle sourit.
S’il savait!

Et vraiment, rien n’a changé.
Même l’odeur de la maison est restée identique à son souvenir.

Et cette banderole!

– Vous n’avez même pas enlevé ça!

Elle rit tout à fait, à présent et jamais le type de l’agence ne comprendra pourquoi.

« Bonne annif » avait peint Jacques au pochoir en grandes lettres rouges, sa couleur préférée.

Comme disent les pédagogues d’aujourd’hui, c’est le message qui compte, n’est-ce pas 😉

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Écrit pour Bricabook 423 – merci Alexandra!

L comme Lumpen

Nos gares sont de splendides monuments, les plus anciennes ont des airs de cathédrales romanes, les plus récentes semblent des fuselages aéronautiques, toutes sont des lieux de passage, on s’y quitte on s’y retrouve on s’y presse on s’y dépêche.

Mais dans les recoins, là où vous n’allez pas, là où vous ne regardez pas, il y a ceux qui ne vont nulle part.

Ils s’y sont installé un carton, une couverture, un sac fourre-tout.
Ils font les poubelles.
Ils marchandent avec les dames pipi.

Ils sont le désespoir assis sur un banc.

Ils sont les Lumpen.

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Écrit pour Bricabook 422, qui a arrêté trop longtemps ses activités et qu’on remercie d’avoir repris 🙂

E comme étrennes

Un mot dans la conversation lui avait donné l’envie de vérifier l’année de l’événement qu’il venait d’évoquer alors il est parti en trottinant à pas lents jusqu’à l’autre bout de l’appartement :

– Ma parole ! Qu’est-ce que ça pèse, ces machins-là!

D’une main il se tenait aux meubles et de l’autre il portait un gros album photos.
Sur l’étiquette collée au dos on reconnaissait l’écriture de la Tantine, automne 80 – printemps 82.

En 1980, les quatre enfants étaient nés, donc on a vu souffler des bougies sur des gâteaux d’anniversaire, construire des bonshommes de neige, visiter les ours, les serpents, les singes du zoo.

On a vu les vacances en Espagne, la Tantine jeune femme élégante en lunettes noires et sandalettes, toujours un enfant dans les bras ou à la main.

Comme ce qu’il cherchait ne s’y trouvait pas, il a voulu faire d’autres allers et retours sans aucune aide et chaque fois l’Adrienne avait peur qu’il ne tombe.

Il a fini par rapporter le bon album où sur quelques mauvais clichés on pouvait les voir avec un groupe d’amis à une fête qui avait pour thème les Tziganes : la Tantine en robe à volants et à pois, une rose rouge feu à l’oreille, l’oncle avec une fausse moustache tombante et une chemise blanche largement ouverte sur la maigreur de son buste.

– Voilà, dit-il. C’est ça!

Chaque page respirait la joie.

Et lui aussi.

Les vieux albums photos, ce sont des livres du bonheur.

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Texte écrit après la visite de nouvel an chez mon gentil tonton, veuf depuis un an déjà, avec une bonne vingtaine des mots proposés par Joe Krapov – merci à lui – et quelques libertés envers la consigne 🙂

bonheur – armure – pompier – feu – neige – cheval – route – rouge – gentil – joie – moustache – livre – tristesse – colère – vacances – Égypte – peur – jungle – printemps – casque – ennemi – femme – noir – enfant – lunette – mort – bus – lent – gâteau – sécurité – Canada – vent – terre – groupe – oreille – Espagne – serpent – doux – bois – ours – pied – chat – violet – singe – orange – Italie – vaisseau – salade – homme – cavalier

Sur la photo on voit la Tantine avec ses lunettes noires, ses sandalettes, et un de ses enfants dans les bras. L’oncle est le type maigre qui sourit à côté d’elle, en route avec d’autres touristes pour la visite de Valldemossa. Le gamin qui lit la brochure est leur fils aîné.

P comme parfois…

Parfois il suffit d’un ami qui a une automobile et d’un autre qui a une villa à Knokke-le-Zoute : tu sers de contact entre l’un et l’autre, ce n’est pas plus compliqué que ça pour t’offrir un week-end princier !

C’est vrai qu’apprendre à vivre demande plus qu’une vie et vous le savez comme moi, le temps dévore tout, alors il s’agit de ne pas le perdre et d’aller vite.

Moi, depuis toujours, je mets les bouchées doubles et je vais de l’avant.

Comme dit mon ami Robert, toi tu as vraiment une gueule de bon élève ! Avec un peu de chance, tu l’auras, ton étoile sur Hollywood !

Je sais qu’il se moque légèrement et il sait que mon but n’est pas Hollywood, de nous quatre personne n’est vraiment dupe et bien sûr personne n’est à l’abri d’un revers de fortune…
Mais il a raison, la gueule de bon élève, ça m’a bien aidé.

Alors si tout passe et tout casse, c’est une raison de plus, selon moi, pour ne pas tergiverser.

La question à se poser n’est pas « tu crois qu’on va y arriver? » mais plutôt « qu’est-ce que je dois mettre en place pour y arriver? ».

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Merci à Joe Krapov pour sa consigne – la même que celle utilisée pour L comme Lourdes – avec cette fois huit autres phrases parmi celles proposées:

C’est vrai, apprendre à vivre demande plus qu’une vie
Personne n’est à l’abri
Parfois il suffit d’un ami
Personne n’est vraiment dupe
Tu crois qu’on va y arriver ?
Vous savez, le temps dévore tout
Tu as vraiment une gueule de bon élève
Avec un peu de chance, tu l’auras ton étoile sur Hollywood

L comme Lourdes

Il faut croire aux miracles.

C’est pour ça que tant de gens vont à Lourdes, n’est-ce pas ?

Et ici le premier miracle a déjà eu lieu avant qu’on ne parte : que mon épouse accepte de quitter sa maison pour plus de huit jours !

– On pourrait partir tous ensemble, lui avais-je dit il y a quelques mois, toi et moi, notre fille, notre gendre, ses parents et sa petite sœur, qu’est-ce que tu en dis ?
– Même pas en rêve ! qu’elle m’a répondu.

Ah ! Je ne vous dis pas le nombre de fois que j’ai dû entendre « Ça ne se passera JAMAIS ! », mais elle a fini par céder quand je lui ai annoncé que le but du voyage était Lourdes.

La constance, y a que ça de vrai.

Bref, un événement que je tenais à immortaliser par une belle photo et l’occasion s’en est présentée au cirque de Gavarnie.

On est descendus du bus, les jeunes mariés, mon épouse et moi, les parents et la petite sœur de notre gendre… et là, PAF ! Trois olibrius à lunettes sont venus se poster à côté de nous, des gens avec qui on avait à peine échangé un bonjour ou un bonsoir!

La moutarde m’est montée au nez – oui, je suis comme ça et mon épouse me connaît bien, elle a réagi au quart de tour – elle m’a dit un truc dont je ne me souviens même pas, genre « On ne va pas en faire un fromage », mais en plus convaincant.

Alors on a tous pris la pose et fait un beau sourire, même les trois olibrius, à qui mon épouse tourne légèrement le dos, histoire de bien montrer que nous n’avons rien en commun.

***

Texte écrit pour cette consigne de Joe Krapov – merci à lui – avec une photo de famille qui avait déjà servi à une krapoverie de 2016 et six des phrases qu’il proposait au choix:

Ça ne se passera jamais
Nous n’avons plus rien en commun
La constance, y a que ça de vrai
Il faut croire aux miracles
Même pas en rêve
On ne va pas en faire un fromage

E comme esprit fort

– Qu’est-ce que tu regardes comme ça? les chiens en peluche?

Évidemment, ça devait arriver, vu que tous les jours il vient se planter devant cette vitrine, oui ça devait fatalement arriver que ce moqueur de Jean le voie et le tourne en ridicule.

Mais c’est plus fort que lui, et d’ailleurs c’est comme fait exprès, c’est sur le chemin entre l’école et la maison, donc deux fois par jour il passe devant, et le soir il s’y arrête plus longuement.

Cartable à terre et mains dans les poches, le nez rougi par le froid.

– Non, répond-il, je regarde les petits soldats. Il y en a même un qui est écossais, avec un béret à pompon…
– Pfff! tu crois encore au père Noël, toi!

Il rit bien fort en s’éloignant.

D’un rire qui sonne faux.

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Écrit pour le jeu 83 de Filigrane – merci à elle! – photo et consignes ici.

Première fois

La carissima nipotina a suggéré quel cadeau lui ferait plaisir pour Noël: des photos dûment imprimées au lieu d’être envoyées de manière virtuelle.

De vraies photos qu’elle pourra mettre au mur, dans des cadres, des albums.

Le jour même – c’était à la mi-novembre – l’Adrienne se met au travail.
Recherche des sites où on peut tout envoyer pour créer des albums ou faire imprimer des photos.
Il y en a même qui livrent en magasin.

Formidable.

C’est une chose qu’elle n’avait encore jamais faite, elle a donc un peu décidé au hasard à qui elle confierait la commande.
Elle y passe évidemment une paire d’heures.
Ceux qui ont déjà recherché dans leur « collection » toutes les photos où on voit une certaine personne le comprendront tout de suite: ça prend du temps.
Ouvrir chaque fichier marqué ‘Ostende’ ou ‘nipotina’, ceux qui regroupent les photos du temps de la maison dans le vert paradis et ceux de la maison en ville…
Dans tous ceux-là on peut trouver des photos de la nipotina.

Puis l’Adrienne a encore une idée géniale 🙂

Elle fera de même pour tante Suzanne!
Justement, le premier décembre, c’est son anniversaire.

Just in time, se dit l’Adrienne, se fiant aux promesses du site: dans trois jours ouvrables vous aurez votre commande en magasin.
Maximum quatre.

Las! vous qui connaissez la vie, vous avez déjà deviné la suite.
Ni trois ni quatre ni huit jours plus tard…

Je hebt het nog tegoed, a-t-elle écrit sur la carte d’anniversaire.

Espérons que ce soit en ordre pour Noël 😉

***

Je hebt het nog tegoed est une de ces expressions qui ne se traduisent pas littéralement.
C’est quelque chose comme « tu ne l’as pas encore eu mais ça te revient et tu vas l’avoir »

O comme ombre

Une des plus belles photos parmi celles exposées sous les Venetiaanse Gaanderijen à Ostende en ce moment, montre une femme noire et un homme blanc se tenant par la main sous l’ombre de la statue équestre de Léopold II.

Cette symbolique de l’ombre est aussi évoquée dans un poème d’Ahmed Morsi, natif d’Alexandrie d’où il émigre vers les Etats-Unis à l’âge de 44 ans, ce qui lui inspire entre autres ceci:

Quand il quitta Alexandrie
savait-il
que son corps ne jetterait plus
d’ombre courte ou longue,
sur les pavés de ses rues

***

photo prise à Ostende le 10 novembre dernier et extrait d’un poème d’Ahmed Morsi (°1930) trouvé à l’expo Alexandrie (Bruxelles, Bozar)

Et j’oubliais que ces ombres tombaient pile poil pour l’agenda ironique de novembre, alors que je ne comptais même plus y participer.

Comme on peut se tromper…

X c’est l’inconnu

Elle a envoyé une photo par google photos et l’Adrienne n’a pas réussi à l’ouvrir, malgré toutes les étapes effectuées pour se faire admettre puis reconnaître par l’engin qui finit par lui envoyer un message tout fiérot annonçant qu’il a bloqué quelqu’un qui essayait de se faire passer pour elle.

Bref.

Le seul message accompagnant la photo était « Noi și nepotelul« , nous et notre petit-fils, donc on devine ce qu’on n’a pas pu voir, une heureuse grand-mère, un heureux grand-père, et un petit garçon blond âgé de quatre ans qu’ils ne voient que deux ou trois semaines par an.

Et bien tout ça est beau et triste à la fois, comme d’avoir une amie à deux mille kilomètres dont on ne sait pas si on la reverra un jour.